Il me serait bien impossible de dire pourquoi et comment cet entretien

brisé et repris plusieurs fois durant le reste de la journée, et

toujours sans aucune préméditation de part ou d'autre, engendra en moi

une sorte de trouble et comme une prédisposition à subir les malheurs

dont Obernay voulait me préserver. On eût dit que, doué d'une subite

clairvoyance, il lisait dans le livre de mon avenir. Et pourtant je

n'étais ni un caractère passif, ni un esprit sans réaction; mais je

croyais beaucoup à la fatalité. C'était la mode en ce temps-là, et

croire à la fatalité, c'est la créer en nous-mêmes.

[Note 1: C'est la boîte de fer battu où les botanistes mettent leurs

plantes à la promenade pour les conserver fraîches.]

--Qui donc va s'emparer de moi? me disais-je en m'endormant avec peine

vers minuit, tandis qu'Obernay, couché à six heures du soir, se relevait

pour se livrer aux observations scientifiques dont son ami lui avait

confié le programme. Pourquoi Henri a-t-il paru si inquiet de moi? Son

oeil exercé à lire dans les nuages a-t-il aperçu au delà de l'horizon

les tempêtes qui me menacent? Qui donc vais-je aimer? Je ne connais

aucune femme qui m'ait fait beaucoup songer, si ce n'est deux ou trois

grandes artistes lyriques ou dramatiques auxquelles je n'ai jamais parlé

et ne parlerai probablement jamais. J'ai eu la vie, sinon la plus calme,

du moins la plus pure. J'ai senti en moi les forces de l'amour, et j'ai

su les conserver entières pour un objet idéal que je n'ai pas encore

rencontré.

Je rêvai, en donnant, à une femme que je n'avais jamais vue, que, selon

toute apparence, je ne devais jamais voir, à madame de Valvèdre. Je

l'aimai passionnément durant je ne sais combien d'années dont la vision

ne dura peut-être pas une heure; mais je m'éveillai surpris et fatigué

de ce long drame dont je ne pus ressaisir aucun détail. Je chassai ce

fantôme et me rendormis sur le côté gauche. J'étais agité. Le juif

Moserwald m'apparut et m'offensa si cruellement, que je lui donnai un

soufflet. Éveillé de nouveau, je retrouvai sur mes lèvres des mots

confus qui n'avaient aucun sens. Dans mon troisième somme, je revis le

même personnage, amical et railleur, sous la forme d'un oiseau

fantastique énormément gras, qui s'enlevait lourdement de terre, et que

je poursuivais cependant sans pouvoir l'atteindre. Il se posait sur les

rochers les plus élevés, et, les faisant crouler sous son poids, il

m'environnait en riant de lavanges de pierres et de glaçons. Toutes les

métaphores dont Obernay m'avait régalé prenaient une apparence sensible,

et je ne pus reposer qu'après avoir épuisé ces fantaisies étranges.

Quand je me levai, Obernay, qui avait veillé jusqu'à l'aube, s'était

recouché pour une heure ou deux. Il avait l'admirable faculté

d'interrompre et de reprendre son sommeil comme toute autre occupation

soumise à sa volonté. Je m'informai de Moserwald; il était parti au

point du jour.

J'attendis le réveil d'Henri, et, après un frugal déjeuner, nous

partîmes ensemble pour une belle promenade qui dura une grande partie de

la journée, et durant laquelle il ne fut plus question ni des Valvèdre,

ni du juif, ni de moi-même. Nous étions tout à la nature splendide qui

nous environnait. J'en jouissais en artiste ébloui qui ne cherche pas

encore à se rendre compte de l'effet produit sur son âme par la

nouveauté des grands spectacles, et qui, dominé par la sensation, n'a

pas le loisir de savourer et de résumer. Familiarisé avec la sublimité

des montagnes et occupé de surprendre les mystères de la végétation,

Obernay me paraissait moins enivré et plus heureux que moi. Il était

sans fièvre et sans cris, tandis que je n'étais que vertige et

transports.

Vers trois heures de l'après-midi, comme il parlait d'escalader encore

une banquette de roches terribles pour chercher un petit saxifrage

_rarissimus_ qui devait se trouver par là, je lui avouai que je me

sentais très-fatigué, et que je me mourais de faim, de chaud et de soif.

--Au fait, cela doit être, répondit-il. Je suis un égoïste, je ne songe

pas que toute chose exige un apprentissage, et que tu ne seras pas bon

marcheur dans ce pays-ci avant huit ou dix jours de fatigues

progressives. Tu me permettras d'aller chercher mon saxifrage; il est un

peu tard dans la saison, et je crains fort de le trouver tout en

graines, si je remets la chose à demain. Peut-être, ce soir,

trouverai-je encore quelques corolles ouvertes. Je te rejoindrai à

Saint-Pierre, à l'heure du dîner. Toi, tu vas suivre le sentier où nous

sommes; il te conduira sans danger et sans fatigue, dans dix minutes

tout au plus, à un chalet caché derrière le gros rocher qui nous fait

face. Tu trouveras là du lait à discrétion. Tu descendras ensuite vers

la vallée en prenant toujours à gauche, et tu regagneras notre gîte en

flânant le long du torrent. Le chemin est bon, et tu seras en pleine

ombre.

Nous nous séparâmes, et, après m'être désaltéré et reposé un quart

d'heure au chalet indiqué, je descendis vers la vallée. Le sentier était

fort bon, en comparaison de ceux qu'Obernay m'avait fait parcourir, mais

si étroit, que, lorsque je m'y rencontrais avec des troupeaux défilant

tête par tête à mes côtés, je devais leur céder le pas et grimper sur

des talus plus ou moins accessibles, pour n'être pas précipité dans une

profonde coupure à pic qui rasait le bord opposé. J'avais réussi à me

préserver, lorsque, me trouvant dans un des passages les plus étranglés,

j'entendis derrière moi un bruit de sonnettes régulièrement cadencé.

C'était une bande de mulets chargés que je me mis tout de suite en

mesure de laisser passer. A cet effet, j'avisai une roche qui me mettait

de niveau avec la tête de ces bêtes imperturbables, et je m'y assis pour

les attendre. La vue était magnifique, mais la petite caravane qui

approchait absorba bientôt toute mon attention.

En tête, une mule assez pittoresquement caparaçonnée à l'italienne, et

menée en main par un guide à pied, portait une femme drapée dans un

léger burnous blanc. Derrière ce groupe venait un groupe à peu près

semblable, un guide, un mulet, et sur le mulet une autre femme plus

grande ou plus svelte que la première, coiffée d'un grand chapeau de

paille et vêtue d'une amazone grise. Un troisième guide, conduisant un

troisième mulet et une troisième femme qui avait l'air d'une soubrette,

était suivi de deux autres mulets portant des bagages, et d'un quatrième

guide qui fermait la marche avec un domestique à pied.

J'eus tout le temps d'examiner ce personnel, qui descendait lentement

vers moi; je pouvais très-bien distinguer les figures, sauf celle de la

dame en burnous dont le capuchon était relevé, et ne laissait à

découvert qu'un oeil noir étrange et assez effrayant. Cet oeil se fixa

sur le mien au moment où la voyageuse se trouva près de moi, et elle

arrêta brusquement sa monture en tirant sur la bride, au point de faire

trébucher le guide, et au risque de le faire tomber dans le précipice.

Elle ne parut pas s'en soucier, et, m'adressant la parole d'une voix

assez dure, elle me demanda si j'étais du pays. Sur ma réponse négative,

elle allait passer outre, lorsque la curiosité me fit ajouter que j'y

étais depuis deux jours, et que, si elle avait besoin d'un

renseignement, j'étais peut-être à même de le lui donner.

--Alors, reprit-elle, je vous demanderai si vous avez entendu dire que

le comte de Valvèdre fût dans les environs.

--Je sais qu'un M. de Valvèdre est à cette heure en excursion sur le

mont Rose.

--Sur le mont Rose? tout en haut?

--Dans les glaciers, voilà tout ce que je sais.

--Ah! je devais m'attendre à cela! dit la dame avec un accent de dépit.

--Oh! mon Dieu! ajouta la seconde amazone, qui s'était approchée pour

écouter mes réponses, voilà ce que je craignais!

--Rassurez-vous, mesdames; le temps est magnifique, le sommet

très-clair, et personne n'est inquiet de l'expédition. Tout fait croire

aux gens du pays qu'elle ne sera pas dangereuse.

--Je vous remercie pour votre bon augure, répondit cette personne à la

figure ouverte et à la voix douce; madame de Valvèdre et moi, sa

belle-soeur, nous vous en savons gré.

Mademoiselle de Valvèdre m'adressa ce doux remerciement en passant

devant moi pour suivre sa belle-soeur, qui s'était déjà remise en

marche. Je suivis des yeux le plus longtemps possible la surprenante

apparition. Madame de Valvèdre se retourna, et, dans ce mouvement, je

vis son visage tout entier. C'était donc là cette femme qui avait tant

piqué ma curiosité, grâce aux réticences dédaigneuses d'Obernay! Elle ne

me plaisait point. Elle me paraissait maigre et colorée, deux choses qui

jurent ensemble. Son regard était dur et sa voix aussi, ses manières

brusques et nerveuses. Ce n'était pas là un type que j'eusse jamais

rêvé; mais comme, en revanche, mademoiselle de Valvèdre me semblait

douce et d'une grâce sympathique! D'où vient qu'Obernay ne m'avait point

dit que son ami eût une soeur? L'ignorait-il? ou bien était-il amoureux

d'elle et jaloux de son secret au point de ne vouloir pas seulement

laisser deviner l'existence de la personne aimée?

Je doublai le pas, et j'arrivai au hameau peu d'instants après les

voyageuses. Madame de Valvèdre était déjà devenue invisible; mais sa

belle-soeur errait encore par les escaliers, s'enquérant de toutes

choses relatives à l'excursion de son frère. Dès qu'elle me vit, elle me

questionna d'un air de confiance en me demandant si je ne connaissais

pas Henri Obernay.

--Oui, sans doute, répondis-je, il est mon meilleur ami.

--Oh! alors, reprit-elle avec abandon, vous êtes Francis Valigny, de

Bruxelles, et sans doute vous me connaissez déjà, moi? Il a dû vous dire

que j'étais sa fiancée?

--Il ne me l'a pas dit encore, répondis-je un peu troublé d'une si

brusque révélation.

--C'est qu'il attendait ma permission, apparemment. Eh bien, vous lui

direz que je l'autorise à vous parler de moi, pourvu qu'il vous dise de

moi autant de bien qu'il m'en a dit de vous; mais vous, monsieur

Valigny, parlez-moi de mon frère et de lui!... Est-ce bien vrai qu'ils

ne sont pas en danger?

Je lui appris qu'Obernay n'avait suivi M. de Valvèdre que pendant une

nuit, et qu'il allait rentrer.

--Mais, ajoutai-je, devez-vous être inquiète à ce point de votre frère?

N'êtes-vous pas habituée à le voir entreprendre souvent de pareilles

courses?

--Je devrais m'y habituer, répondit-elle simplement.

En ce moment, madame de Valvèdre la fit appeler par une soubrette

italienne d'accent et très-jolie de type. Mademoiselle de Valvèdre me

quitta en me disant:

--Allez donc voir si Henri revient de sa promenade, et apprenez-lui que

Paule vient d'arriver.

--Allons, pensai-je, silence à tout jamais devant elle, mon pauvre

étourdi de coeur! Tu dois être le frère et rien que le frère de cette

charmante fille. D'ailleurs, tu serais bien ridicule de vouloir lutter

contre un rival aimé, et sans doute plus que toi digne de l'être.

N'es-tu pas déjà un peu coupable d'avoir tressailli légèrement au

frôlement de cette robe virginale?

Obernay arrivait; je courus au-devant de lui pour l'avertir de

l'événement. Sa figure rose passa au vermillon le plus vif, puis le sang

se retira tout entier vers le coeur, et il devint pâle jusqu'aux lèvres.

Devant cette franchise d'émotion, je lui serrai la main en souriant.

--Mon cher ami, lui dis-je, je sais tout, et je t'envie, car tu aimes,

et c'est tout dire!

--Oui, j'aime de toute mon âme, s'écria-t-il, et tu comprends mon

silence! A présent, parlons raison. Cette arrivée imprévue, qui me

comble de joie, me cause aussi de l'inquiétude. Avec les caprices de...

certaines personnes... ou de la destinée...

--Dis les caprices de madame de Valvèdre. Tu crains de sa part quelque

obstacle à ton bonheur?

--Des obstacles, non! mais... des influences... Je ne plais pas beaucoup

à la belle Alida!

--Elle s'appelle Alida? C'est recherché, mais c'est joli, plus joli

qu'elle! Je n'ai pas été émerveillé du tout de sa figure.

--Bien, bien, n'importe... Mais, dis-moi, puisque tu l'as vue, sais-tu

ce qu'elle vient faire ici?

--Et comment diable veux-tu que je le sache? J'ai cru comprendre qu'une

vive inquiétude conjugale...

--Madame de Valvèdre inquiète de son mari?... Elle ne l'est pas

ordinairement; elle est si habituée...

--Mais mademoiselle Paule?

--Oh! elle adore son frère, elle; mais ce n'est certainement pas son

ascendant qui a pu agir en quoi que ce soit sur sa belle-soeur. Toutes

deux savent, d'ailleurs, que Valvèdre n'aime pas qu'on le suive et qu'on

le tiraille pour le déranger de ses travaux. Il doit y avoir quelque

chose là-dessous, et je cours m'en informer, s'il est possible de le

savoir.

Moi, je courus m'habiller, espérant que les voyageuses dîneraient dans

la salle commune; mais elles n'y parurent pas. On les servit dans leur

appartenant, et elles y retinrent Obernay. Je ne le revis qu'à la nuit

close.

--Je te cherche, me dit-il, pour te présenter à ces dames. On m'a chargé

de t'inviter à prendre le thé chez elles. C'est une petite solennité;

car, de la terrasse, nous verrons, à neuf heures, partir de la montagne

une ou plusieurs fusées qui seront, de la part de Valvèdre, un avis

télégraphique dont j'ai la clef.

--Mais la cause de l'arrivée de ces dames? Je ne suis pas curieux,

pourtant je désire bien apprendre que ce n'est pas pour toi un motif de

chagrin ou de crainte.

--Non, Dieu merci! Cette cause reste mystérieuse. Paule croit que sa

belle-soeur était réellement inquiète de Valvèdre. Je ne suis pas aussi

candide; mais Alida est charmante avec moi, et je suis rassuré. Viens.

Madame de Valvèdre s'était emparée du logement de son mari, qui était

assez vaste, eu égard aux proportions du chalet. Il se composait de

trois chambres dans l'une desquelles Paule préparait le thé en nous

attendant. Elle était si peu coquette, qu'elle avait gardé sa robe de

voyage toute fripée et ses cheveux dénoués et en désordre sous son

chapeau de paille. C'était peut-être un sacrifice qu'elle avait fait à

Obernay de rester ainsi, pour ne pas perdre un seul des instants qu'ils

pouvaient passer ensemble. Pourtant je trouvai qu'elle acceptait trop

bien cet abandon de sa personne, et je pensai tout de suite qu'elle

n'était pas assez femme pour devenir autre chose que la femme d'un

savant. J'en félicitai Obernay dans mon coeur; mais tout sentiment

d'envie ou de regret personnel fit place à une franche sympathie pour la

bonté et la raison dont sa future était douée.

Madame de Valvèdre n'était pas là. Elle resta dans sa chambre jusqu'au

moment où Paule frappa à la porte en lui criant que c'était bientôt

l'heure du signal. Elle sortit alors de ce sanctuaire, et je vis qu'elle

avait endossé un délicieux négligé. Ce n'était peut-être pas bien

conforme aux agitations d'esprit qu'elle affichait; mais, si par hasard

elle avait fait cette toilette à mon intention, pouvais-je ne pas lui en

savoir gré?

Elle m'apparut tellement différente de ce qu'elle m'avait semblé sur le

sentier de la montagne, que, si je l'eusse revue ailleurs que chez elle,

j'eusse hésité à la reconnaître. Perchée sur son mulet et drapée dans

son burnous, je l'avais imaginée grande et forte; elle était, en

réalité, petite et délicate. Animée par la chaleur, sous le reflet de

son ombrelle, elle m'avait paru rouge et comme marbrée de tons violacés.

Elle était pâle et de la carnation la plus fine et la plus lisse. Ses

traits étaient charmants, et toute sa personne avait, comme sa mise, une

exquise distinction.

J'eus à peine le temps de la regarder et de la saluer. L'heure

approchait, et l'on se précipitait sur le balcon. Elle s'y plaça la

dernière, sur un siège que je lui présentai, et, m'adressant la parole

avec douceur:

--Il me semble, dit-elle, que les premiers gîtes de ceux qui

entreprennent de semblables courses n'ont rien d'inquiétant.

--En effet, répondit Obernay, ce gîte est un trou dans le rocher, avec

quelques pierres alentour. On n'y est pas trop bien, mais on y est en

sûreté. Attention cependant! Voici les cinq minutes écoulées...

--Où faut-il regarder? demanda vivement mademoiselle de Valvèdre.

--Où je vous ai dit. Et pourtant... non! voici la fusée blanche. C'est

de beaucoup plus haut qu'elle part. Il aura dédaigné l'étape marquée par

les guides. Il est sur les grands plateaux, si je ne me trompe.

--Mais les grands plateaux ne sont-ils pas des plaines de neige?

--Permettez... Seconde fusée blanche!... La neige est dure, et il a

installé sa tente sans difficulté... Troisième fusée blanche! Ses

instruments ont bien supporté le voyage, rien n'est cassé ni endommagé.

Bravo!

--Dès lors il passera une meilleure nuit que nous, dit madame de

Valvèdre; car ses instruments sont ce qu'il a de plus cher au monde.

--Pourquoi, madame, ne dormiriez-vous pas tranquille? me hasardai-je à

dire à mon tour. M. de Valvèdre est si bien prémuni contre le froid; il

a une telle expérience de ces sortes d'aventures...

Madame de Valvèdre sourit imperceptiblement, soit pour me remercier de

mes consolations, soit pour les dédaigner, soit encore parce qu'elle me

trouvait bien naïf de croire qu'un mari comme le sien pût être la cause

de ses insomnies. Elle quitta le balcon où Obernay, n'attendant plus

d'autre signal, restait à parler de Valvèdre avec Paule, et, comme je

suivais Alida auprès de la table à thé, je fus encore une fois très

indécis sur le charme de sa physionomie. Il sembla qu'elle devinait mon

incertitude, car elle s'étendit nonchalamment sur une sorte de chaise

longue assez basse, et je pus la voir enfin, éclairée en entier par la

lampe placée sur la table.

Je la contemplais depuis un instant sans parler, et légèrement troublé,

lorsqu'elle leva lentement ses yeux sur les miens, comme pour me dire:

«Eh bien, vous décidez-vous enfin à voir que je suis la plus parfaite

créature que vous ayez jamais rencontrée?» Ce regard de femme fut si

expressif, que je le sentis passer en moi, de la tête aux pieds, comme

un frisson brûlant, et que je m'écriai éperdu:

--Oui, madame, oui!

Elle vit à quel point j'étais jeune et ne s'en offensa point; car elle

me demanda avec un étonnement peu marqué à quoi je répondais.

--Pardon, madame, j'ai cru que vous me parliez!

--Mais pas du tout. Je ne vous disais rien!

Et un second regard, plus long et plus pénétrant que le premier, acheva

de me bouleverser, car il m'interrogeait jusqu'au fond de l'âme.

A ceux qui n'ont pas rencontré le regard de cette femme, je ne pourrai

jamais faire comprendre quelle était sa puissance mystérieuse. L'oeil,

extraordinairement long, clair et bordé de cils sombres qui le

détachaient du plan de la joue par une ombre changeante, n'était ni

bleu, ni noir, ni verdâtre, ni orangé. Il était tout cela tour à tour,

selon la lumière qu'il recevait ou selon l'émotion intérieure qui le

faisait pâlir ou briller. Son expression habituelle était d'une langueur

inouïe, et nul n'était plus impénétrable quand il rentrait son feu pour

le dérober à l'examen; mais en laissait-il échapper une faible

étincelle, toutes les angoisses du désir ou toutes les défaillances de

la volupté passaient dans l'âme dont il voulait s'emparer, si bien

gardée ou si méfiante que fût cette âme-là.

La mienne n'était nullement avertie, et ne songea pas un instant à se

défendre, Elle vit bien celle qui venait de me réduire! Nous n'avions

échangé que les trois paroles que je viens de rapporter, et Obernay

s'approchait de nous avec sa fiancée, que tout était déjà consommé dans

ma pensée et dans ma conscience; j'avais rompu avec mes devoirs, avec ma

famille, avec ma destinée, avec moi-même; j'appartenais aveuglément,

exclusivement, à cette femme, à cette inconnue, à cette magicienne.

Je ne sais rien de ce qui fut dit autour de cette petite table, où Paule

de Valvèdre remuait des tasses en échangeant de calmes répliques avec

Obernay. J'ignore absolument si je bus du thé. Je sais que je présentai

une tasse à madame de Valvèdre et que je restai près d'elle, les yeux

attachés sur son bras mince et blanc, n'osant plus regarder son visage,

persuadé que je perdrais l'esprit et tomberais à ses pieds, si elle me

regardait encore. Quand elle me rendit la tasse vide, je la reçus

machinalement et ne songeai point à m'éloigner. J'étais comme noyé dans

les parfums de sa robe et de ses cheveux. J'examinais plutôt stupidement

que sournoisement les dentelles de ses manchettes, le fin tissu de son

bas de soie, la broderie de sa veste de cachemire, les perles de son

bracelet, comme si je n'eusse jamais vu de femme élégante, et comme si

j'eusse voulu m'instruire des lois du goût. Une timidité qui était

presque de la frayeur m'empêchait de penser à autre chose qu'à ce

vêtement dont émanait un fluide embrasé qui m'empêchait de respirer et

de parler. Obernay et Paule parlaient pour quatre. Que de choses ils

avaient donc à se dire! Je crois qu'ils se communiquaient des idées

excellentes dans un langage meilleur encore; mais je n'entendis rien.

J'ai constaté plus tard que mademoiselle de Valvèdre avait une belle

intelligence, beaucoup d'instruction, un jugement sain, élevé, et même

un grand charme dans l'esprit; mais, en ce moment où, recueilli en

moi-même, je ne songeais qu'à contenir les battements de mon coeur,

combien je m'étonnais de la liberté morale de ces heureux fiancés qui

s'exprimaient si facilement et si abondamment leurs pensées! Ils avaient

déjà l'amour communicatif, l'amour conjugal: pour moi, je sentais que le

désir est farouche et la passion muette.

Alida avait-elle de l'esprit naturel? Je ne l'ai jamais su, bien que je

l'aie entendue dire des choses frappantes et parler quelquefois avec

l'éloquence de l'émotion; mais, d'habitude, elle se taisait, et, ce

soir-là, soit qu'elle voulût ne rien révéler de son âme, soit qu'elle

fût brisée de fatigue ou fortement préoccupée, elle ne prononça qu'avec

effort quelques mots insignifiants. Je me trouvais et je restais assis

beaucoup trop près d'elle; j'aurais pu et j'aurais dû être à distance

plus respectueuse. Je le sentais et je me sentais aussi cloué à ma

place. Elle en souriait sans doute intérieurement mais elle ne

paraissait pas y prendre garde, et les deux fiancés étaient trop occupés

l'un de l'autre pour s'en apercevoir. Je serais resté là toute la nuit

sans faire un mouvement, sans avoir une idée nette, tant je me trouvais

mal et bien à la fois. Je vis Obernay serrer fraternellement la main de

Paule en lui disant qu'elle devait avoir besoin de dormir. Je me

retrouvai dans ma chambre sans savoir comment j'avais pu prendre congé

et quitter mon siège; je me jetai sur mon lit à moitié déshabillé, comme

un homme ivre.

Je ne repris possession de moi-même qu'au premier froid de l'aube. Je

n'avais pas fermé l'oeil. J'avais été en proie à je ne sais quel délire

de joie et de désespoir. Je me voyais envahi par l'amour, que, jusqu'à

cette heure de ma vie, je n'avais connu qu'en rêve, et que l'orgueil un

peu sceptique d'une éducation recherchée m'avait fait à la fois redouter

et dédaigner. Cette révélation soudaine avait un charme indicible, et je

sentais qu'un homme nouveau, plus énergique et plus entreprenant, avait

pris place en moi; mais l'ardeur de cette volonté que j'étais encore si

peu sûr de pouvoir assouvir me torturait, et, quand elle se calma, elle

fut suivie d'un grand effroi. Je ne me demandai certes pas si, envahi à

ce point, je n'étais pas perdu; ceci m'importait peu. Je ne me consultai

que sur la marche à suivre pour n'être pas ridicule, importun et bientôt

éconduit. Dans ma folie, je raisonnai très-serré; je me traçai un plan

de conduite. Je compris que je ne devais rien laisser soupçonner à

Obernay, vu que son amitié pour Valvèdre me le rendrait infailliblement

contraire. Je résolus de gagner sa confiance en paraissant partager ses

préventions contre Alida, et de savoir par lui tout ce que je pouvais

craindre ou espérer d'elle. Rien n'était plus étranger à mon caractère

que cette perfidie, et, chose étonnante, elle ne me coûta nullement. Je

ne m'y étais jamais essayé, j'y fus passé maître du premier coup. Au

bout de deux heures de promenade matinale avec mon ami, je tenais tout

ce qu'il m'avait marchandé jusque-là, je savais tout ce qu'il savait

lui-même.

II

Valvèdre · 第 2 / 21 段