Ici, le juif fit quelques plaisanteries d'assez mauvais goût

VALVÈDRE

PAR

GEORGE SAND

OEUVRES

DE

GEORGE SAND

OEUVRES

DE

GEORGE SAND

NOUVELLE ÉDITION

FORMAT GRAND IN-18

OUVRAGES PARUS OU A PARAITRE:

ANDRÉ........... Un volume.

ELLE ET LUI......... Un volume.

LA FAMILLE DE GERMANDRE...... Un Volume.

INDIANA........... Un volume.

JEAN DE LA ROCHE......... Un volume.

LES MAITRES MOSAÏSTES....... Un volume.

LES MAITRES SONNEURS....... Un volume.

LA MARE AU DIABLE........ Un volume.

LE MARQUIS DE VILLEMER...... Un Volume.

MAUPRAT.......... Un volume.

MONT-REVÊCHE......... Un volume.

NOUVELLES.......... Un volume.

TAMARIS.......... Un volume.

VALENTINE.......... Un volume.

VALVÈDRE.......... Un volume.

LA VILLE NOIRE......... Un volume.

ETC., ETC.

CLICHY.--Imprimerie de MAURICE LOIGNON et Cie, rue du Bac d'Asnières, 12.

VALVÈDRE

PAR

GEORGE SAND

NOUVELLE ÉDITION

PARIS

MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS

RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15

A LA LIBRAIRIE NOUVELLE

1863

Tous droits réservés

A MON FILS

Ce récit est parti d'une idée que nous avons savourée en commun, que

nous avons, pour ainsi dire, bue à la même source: l'étude de la nature.

Tu l'as formulée le premier dans un travail de science qui va paraître.

Je la formule à mon tour et à ma manière dans un roman. Cette idée,

vieille comme le monde en apparence, est pourtant une conquête assez

nouvelle des temps où nous vivons. Pendant de longs siècles, l'homme

s'est pris pour le centre et le but de l'univers. Une notion plus juste

et plus vaste nous est enseignée aujourd'hui. Plusieurs la professent

avec éclat. Adeptes fervents, nous y apporterons aussi notre grain de

sable, car elle a besoin de passer dans beaucoup d'esprits pour faire

peu à peu à tous le bien qu'elle recèle. Elle peut se résumer en trois

mots que ton livre explique et que le mien tentera de prouver: _sortir

de soi_.--Il est doux d'en sortir ensemble, et cela nous est arrivé

souvent.

Tamaris, 1er mars 1861.

VALVÈDRE

* * * * *

I

Des motifs faciles à apprécier m'obligeant à déguiser tous les noms

propres qui figureront dans ce récit, le lecteur voudra bien n'exiger de

moi aucune précision géographique. Il y a plusieurs manières de raconter

une histoire. Celle qui consiste à vous faire parcourir une contrée

attentivement explorée et fidèlement décrite est, sous un rapport, la

meilleure: c'est un des côtés par lesquels le roman, cette chose si

longtemps réputée frivole, peut devenir une lecture utile, et mon avis

est que, quand on nomme une localité réellement existante, on ne saurait

la peindre trop consciencieusement; mais l'autre manière, qui, sans être

de pure fantaisie, s'abstient de préciser un itinéraire et de nommer le

vrai lieu des scènes principales, est parfois préférable pour

communiquer certaines impressions reçues. La première sert assez bien le

développement graduel des sentiments qui peuvent s'analyser; la seconde

laisse à l'élan et au décousu des vives passions un chemin plus large.

D'ailleurs, je ne serais pas libre de choisir entre ces deux méthodes,

car c'est l'histoire d'une passion subie, bien plus qu'expliquée, que je

me propose de retracer ici. Cette passion souleva en moi tant de

troubles, qu'elle m'apparaît encore à travers certains voiles. Il y a de

cela vingt ans. Je la portai en divers lieux, qui réapparurent

splendides ou misérables selon l'état de mon âme. Il y eut même des

jours, des semaines peut-être, où je vécus sans bien savoir où j'étais.

Je me garderai donc de reconstruire, par de froides recherches ou par de

laborieux efforts de mémoire, les détails d'un passé où tout fut

confusion et fièvre en moi comme autour de moi, et il ne sera peut-être

pas mauvais de laisser à mon récit un peu de ce désordre et de ces

incomplètes notions qui furent ma vie durant ces jours terribles.

J'avais vingt-trois ans quand mon père, professeur de littérature et de

philosophie à Bruxelles, m'autorisa à passer un an sur les chemins; en

cela, il cédait à mon désir autant qu'à une considération sérieuse. Je

me destinais aux lettres, et j'avais ce rare bonheur que ma vocation

inspirât de la confiance à ma famille. Je sentais le besoin de voir et

de comprendre la vie générale. Mon père reconnut que notre paisible

milieu et notre vie patriarcale constituaient un horizon bien court. Il

eut la foi. Il mit la bride sur le cou du cheval impatient. Ma mère

pleura; mais elle me cacha ses larmes, et je partis: hélas! pour quels

écueils de la vie morale!

J'avais été élevé en partie à Bruxelles, en partie à Paris, sous les

yeux d'un frère de mon père, Antonin Valigny, chimiste distingué, mort

jeune encore, lorsque je finissais mes classes au collège Saint-Louis.

Je n'éprouvais aucune curiosité pour les modernes foyers de

civilisation, j'avais soif de poésie et de pittoresque. Je voulais voir,

en Suisse d'abord, les grands monuments de la nature; en Italie ensuite,

les grands monuments de l'art.

Ma première et presque ma seule visite à Genève fut pour un ami de mon

père dont le fils avait été, à Paris, mon compagnon d'études et mon ami

de coeur; mais les adolescents s'écrivent peu. Henri Obernay fut le

premier à négliger notre correspondance. Je suivis le mauvais exemple.

Lorsque je le cherchai dans sa patrie, il y avait déjà des années que

nous ne nous écrivions plus. Il est donc probable que je ne l'eusse pas

beaucoup cherché, si mon père, en me disant adieu, ne m'eût pas

recommandé avec une grande insistance de renouer mes relations avec lui.

M. Obernay père, professeur ès sciences à Genève, était un homme d'un

vrai mérite. Son fils avait annoncé devoir tenir de lui. Sa famille

était chère à la mienne. Enfin ma mère désirait savoir si la petite

Adélaïde était toujours aimable et jolie. Je devinai quelque projet ou

du moins quelque souhait d'alliance, et, bien que je ne fusse nullement

disposé à commencer par la fin le roman de ma jeunesse, la curiosité

aidant un peu le devoir, je me présentai chez le professeur ès sciences.

Je n'y trouvai pas Henri; mais ses parents m'accueillirent presque comme

si j'eusse été son frère. Ils me retinrent à dîner et me forcèrent de

loger chez eux. C'était dans cette partie de Genève appelée la vieille

ville, qui avait encore à cette époque tant de physionomie. Séparée par

le Rhône et de la cité catholique, et du monde nouveau, et des

caravansérails de touristes, la ville de Calvin étageait sur la colline

ses demeures austères et ses étroits jardins, ombragés de grands murs et

de charmilles taillées. Là, point de bruit, pas de curieux, pas

d'oisifs, et, partant, rien de cette agitation qui caractérise la vie

industrielle moderne. Le silence de l'étude, le recueillement de la

piété ou des travaux de patience et de précision, un _chez soi_

hospitalier, mais qui ne paraissait se soumettre à aucun abus, un

bien-être méditatif et fier, tel était, en général, le caractère des

habitations aisées.

Celle des Obernay était un type adouci et quelque peu modernisé de cette

vie respectable et grave. Les chefs de la famille, aussi bien que leurs

enfants et leur intime entourage, protestaient contre l'excès des

rigidités extérieures. Trop savant pour être fanatique, le professeur

suivait le culte et la coutume de ses pères; mais son intelligence

cultivée avait fait une large trouée dans le monde du goût et du

progrès. Sa femme, plus ménagère que docte, avait néanmoins pour la

science le même respect que pour la religion. Il suffisait que M.

Obernay fût adonné à certaines études pour qu'elle regardât ces

occupations comme les plus importantes et les plus utiles qui pussent

remplir la vie d'un homme de bien, et, quand cet époux vénéré demandait

un peu de sans-gêne et d'abandon autour de lui pour se reposer de ses

travaux, elle s'ingéniait naïvement à lui complaire, persuadée qu'elle

travaillait pour la plus grande gloire de Dieu dès qu'elle travaillait

pour lui.

Malgré l'absence momentanée de leur famille, ces vieux époux me parurent

donc extrêmement aimables. Rien chez eux ne sentait l'esprit souvent

étroit de la province. Ils s'intéressaient à tout et n'étaient étrangers

à rien. Ils y mettaient même une sorte de coquetterie, et l'on pouvait

comparer leur esprit à leur maison, vaste, propre, austère, mais égayée

par les plus belles fleurs, et s'ouvrant sur l'aspect grandiose du lac

et des montagnes.

Les deux filles, Adélaïde et Rosa, étaient allées voir une tante à

Morges. On me montra le portrait de la petite Rosa, dessiné par sa

soeur. Le dessin était charmant, la jeune tête ravissante; mais il n'y

avait pas de portrait d'Adélaïde.

On me demanda si je me souvenais d'elle. Je répondis hardiment que oui,

bien que ce souvenir fût très-vague.

--Elle avait cinq ans dans ce temps-là, me dit madame Obernay; vous

pensez qu'elle est bien changée! Pourtant elle passe pour une belle

personne. Elle ressemble à son père, qui n'est pas trop mal pour un

homme de cinquante-cinq ans. Rosa est moins bien; elle me ressemble,

ajouta en riant l'excellente femme, encore fraîche et belle; mais elle

est dans l'âge où l'on peut se refaire!

Henri Obernay était parti en tournée de naturaliste avec un ami de la

famille. Il explorait en ce moment la région du mont Rose. On me montra

une lettre de lui toute récente, où il décrivait avec tant

d'enthousiasme les sites où il se trouvait, que je me décidai à aller

l'y rejoindre. Déjà familiarisé avec les montagnes et parlant tous les

patois de la frontière, il me serait un guide excellent, et sa mère

assurait qu'il allait être heureux d'avoir à diriger mes premières

excursions. Il ne m'avait pas oublié, il avait toujours parlé de moi

avec la plus tendre affection. Madame Obernay me connaissait comme si

elle ne m'eût jamais perdu de vue. Elle savait mes penchants, mon

caractère, et se rappelait mes fantaisies d'enfant, qu'elle me racontait

à moi-même avec une bonhomie charmante. En voyant qu'Henri m'avait fait

aimer, je jugeai avec raison qu'il m'aimait réellement, et mon ancien

attachement pour lui se réveilla. Après vingt-quatre heures passées à

Genève, je me renseignai sur le lieu où j'avais bonne chance de le

rencontrer, et je partis pour le mont Rose.

C'est ici, lecteur, qu'il ne faut pas me suivre un guide à la main. Je

donnerai aux localités que je me rappelle les premiers noms qui me

viendront à l'esprit. Ce n'est point un voyage que je t'ai promis, c'est

une histoire d'amour.

A la base des montagnes, du côté de la Suisse, s'abrite un petit

village, les Chalets-Saint-Pierre, que j'appellerai Saint-Pierre tout

court. C'est là que je trouvai Henri Obernay. Il y était installé pour

une huitaine, son compagnon de voyage voulant explorer les glaciers. La

maison de bois dont ils s'étaient emparés était grande, pittoresque, et

d'une propreté réjouissante. On m'y fit place, car c'était une espèce

d'auberge pour les touristes. Je vois encore les paysages grandioses qui

se déroulaient sous les yeux, de toutes les faces de la galerie

extérieure, placée au couronnement de ce beau chalet. Un énorme banc de

rochers préservait le hameau du vent d'est et des avalanches. Ce rempart

naturel formait comme le piédestal d'une montagne toute nue, mais verte

comme une émeraude et couverte de troupeaux. Du bas de la maison partait

une prairie en fleurs qui s'abaissait rapidement vers le lit d'un

torrent plein de bruit et de colère, et dans lequel se déversaient de

fières et folles cascatelles tombant des rochers qui nous faisaient

face. Ces rochers, au sommet desquels commençaient les glaciers, d'abord

resserrés en étroites coulisses et peu à peu disposés en vastes arènes

éblouissantes, étaient les premières assises de la masse effrayante du

mont Rose, dont les neiges éternelles se dessinaient encore en carmin

orangé dans le ciel, quand la vallée nageait dans le bleu du soir.

C'était un spectacle sublime et que je pus savourer durant un jour libre

et calme, avant d'entrer dans la tourmente qui faillit emporter ma

raison et ma vie.

Les premières heures furent consacrées et pour ainsi dire laborieusement

employées à nous reconnaître, Obernay et moi. On sait combien est rapide

le développement qui succède à l'adolescence, et nous étions réellement

beaucoup changés. J'étais pourtant resté assez petit en comparaison

d'Henri, qui avait poussé comme un jeune chêne; mais, à demi Espagnol

par ma mère, je m'étais enrichi d'une jeune barbe très-noire qui, selon

mon ami, me donnait l'air d'un paladin. Quant à lui, bien qu'à

vingt-cinq ans il eût encore le menton lisse, l'extension de ses formes,

ses cheveux autrefois d'un blond d'épi, maintenant dorés d'un reflet

rougeâtre, sa parole jadis un peu hésitante et craintive, désormais

brève et assurée, ses manières franches et ouvertes, sa fière allure,

enfin sa force herculéenne plutôt acquise par l'exercice que liée à

l'organisation, en faisaient un être tout nouveau pour moi, mais non

moins sympathique que l'ancien compagnon d'études, et se présentant

franchement comme un aîné au physique et au moral. C'était, en somme, un

assez beau garçon, un vrai Suisse de la montagne, doux et fort, tout

rempli d'une tranquille et constante énergie. Une seule chose

très-caractéristique n'avait pas changé en lui: c'était une peau blanche

comme la neige et un ton de visage d'une fraîcheur vive qui eût pu être

envié par une femme.

Henri Obernay était devenu fort savant à plusieurs égards; mais la

botanique était pour le moment sa passion dominante. Son compagnon de

voyage, chimiste, physicien, géologue, astronome et je ne sais quoi

encore, était en course quand j'arrivai, et ne devait rentrer que le

soir. Le nom de ce personnage ne m'était pas inconnu, je l'avais souvent

entendu prononcer par mes parents: il s'appelait M. de Valvèdre.

La première chose qu'on se demande après une longue séparation, c'est si

l'on est content de son sort. Obernay me parut enchanté du sien. Il

était tout à la science, et, avec cette passion-là, quand elle est

sincère et désintéressée, il n'y a guère de mécomptes. L'idéal, toujours

beau, a l'avantage d'être toujours mystérieux, et de ne jamais assouvir

les saints désirs qu'il fait naître.

J'étais moins calme. L'étude des lettres, qui n'est autre que l'étude

des hommes, est douloureuse quand elle n'est pas terrible. J'avais déjà

beaucoup lu, et, bien que je n'eusse aucune expérience de la vie,

j'étais un peu atteint par ce que l'on a nommé la _maladie du siècle_,

l'ennui, le doute, l'orgueil. Elle est déjà bien loin, cette maladie du

romantisme. On l'a raillée, les pères de famille d'alors s'en sont

beaucoup plaints; mais ceux d'aujourd'hui devraient peut-être la

regretter. Peut-être valait-elle mieux que la réaction qui l'a suivie,

que cette soif d'argent, de plaisirs sans idéal et d'ambitions sans

frein, qui ne me paraît pas caractériser bien noblement la _santé du

siècle_.

Je ne fis pourtant point part à Obernay de mes souffrances secrètes. Je

lui laissai seulement pressentir que j'étais un peu blessé de vivre dans

un temps où il n'y avait rien de grand à faire. Nous étions alors dans

les premières années du règne de Louis-Philippe. On avait encore la

mémoire fraîche des épopées de l'Empire; on avait été élevé dans

l'indignation généreuse, dans la haine des idées rétrogrades du dernier

Bourbon; on avait rêvé un grand progrès en 1830, et on ne sentait pas ce

progrès s'accomplir sous l'influence triomphante de la bourgeoisie. On

se trompait à coup sûr: le progrès se fait quand même, à presque toutes

les époques de l'histoire, et on ne peut appeler réellement rétrogrades

que celles qui lui ferment plus d'issues qu'elles ne lui en ouvrent;

mais il est de ces époques où un certain équilibre s'établit entre

l'élan et l'obstacle. Ce sont des phases expectantes où la jeunesse

souffre et où elle ne meurt pourtant pas, puisqu'elle peut dire ce

qu'elle souffre.

Obernay ne comprit pas beaucoup ma critique du siècle (on appelle

toujours _le siècle_ le moment où l'on vit). Quant à lui, il vivait dans

l'éternité, puisqu'il était aux prises avec les lois naturelles. Il

s'étonna de mes plaintes, et me demanda si le véritable but de l'homme

n'était pas de s'instruire et d'aimer ce qui est toujours grand, ce

qu'aucune situation sociale ne peut ni rapetisser, ni rendre

inaccessible, l'étude des lois de l'univers. Nous discutâmes un peu sur

ce point. Je voulus lui prouver qu'il est, en effet, des situations

sociales où la science même est entravée par la superstition,

l'hypocrisie, ou, ce qui est pis, par l'indifférence des gouvernants et

des gouvernés. Il haussa légèrement les épaules.

--Ces entraves-là, dit-il, sont des accidents transitoires dans la vie

de l'humanité. L'éternité s'en moque, et la science des choses

éternelles par conséquent.

--Mais, nous qui n'avons qu'un jour à vivre, pouvons-nous en prendre à

ce point notre parti? Si tu avais en ce moment devant les yeux la preuve

que tes travaux seront enfouis ou supprimés, ou tout au moins sans aucun

effet sur tes contemporains, les poursuivrais-tu avec autant d'ardeur?

--Oui certes! s'écria-t-il: la science est une maîtresse assez belle

pour qu'on l'aime sans autre profit que l'honneur et l'ivresse de la

posséder.

Mon orgueil souffrit un peu de la bravoure enthousiaste de mon ami. Je

fus tenté, non de douter de sa sincérité, mais de croire à quelque

illusion, ferveur de novice. Je ne voulus pas le lui dire et commencer

notre reprise d'amitié par une discussion. J'étais, d'ailleurs,

très-fatigué. Je n'attendis pas que son compagnon le savant fût revenu

de sa promenade, et je remis au lendemain l'honneur de lui être

présenté.

Mais, le lendemain, j'appris que M. de Valvèdre, qui se préparait depuis

plusieurs jours à une grande exploration des glaciers et des moraines du

mont Rose, fixée la veille encore au surlendemain, voyant toutes choses

arrangées et le temps très-favorable, avait voulu profiter d'une des

rares époques de l'année où les cimes sont claires et calmes. Il était

donc parti à minuit, et Obernay l'avait escorté jusqu'à sa première

halte. Mon ami devait être de retour vers midi, et, de sa part, on me

priait de l'attendre et de ne point me risquer seul dans les précipices,

vu que tous les guides du pays avaient été emmenés par M. de Valvèdre.

Sachant que j'étais fatigué, on n'avait pas voulu me réveiller pour me

dire ce qui se passait, et j'avais dormi si profondément, que le bruit

du départ de l'expédition, véritable caravane avec mulets et bagages, ne

m'avait causé aucune alerte.

Je me conformai aux désirs d'Obernay et résolus de l'attendre au chalet,

ou, pour mieux dire, à l'hôtel d'Ambroise; tel était le nom de notre

hôte, excellent homme, très-intelligent et majestueusement obèse. En

causant avec lui, j'appris que sa maison avait été embellie par la

munificence et les soins de M. de Valvèdre, lequel avait pris ce pays en

amour. Comme il y venait assez souvent, sa propre résidence n'étant pas

très-éloignée, il s'était arrangé pour y avoir à sa disposition un

pied-à-terre confortable. Il avait si bien fait les choses, qu'Ambroise

se regardait autant comme son serviteur que comme son obligé; mais le

savant, qui me parut être un original fort agréable, avait exigé que le

montagnard fît de sa maison une auberge d'été pour les amants de la

nature qui pénétreraient dans cette région peu connue, et même qu'il

servit avec dévouement tous ceux qui entreprendraient l'exploration de

la montagne, à la seule condition, pour eux, de consigner leurs

observations sur un certain registre qui me fut montré, et que j'avouai

n'être pas destiné à enrichir. Ambroise n'en fut pas moins empressé à me

complaire. J'étais l'ami d'Obernay, je ne pouvais pas ne pas être un peu

savant, et Ambroise était persuadé qu'il le deviendrait lui-même, s'il

ne l'était pas déjà, pour avoir hébergé souvent des personnes de mérite.

Après avoir employé les premières heures de la journée à écrire à mes

parents, je descendis dans la salle commune pour déjeuner, et je m'y

trouvai en tête-à-tête avec un inconnu d'environ trente-cinq ans, d'une

assez belle figure, et qu'à première vue je reconnus pour un israélite.

Cet homme me parut tenir le milieu entre l'extrême distinction et la

repoussante vulgarité qui caractérisent chez les juifs deux races ou

deux types si tranchés. Celui-ci appartenait à un type intermédiaire ou

mélangé. Il parlait assez purement le français, avec un accent allemand

désagréable, et montrait tour à tour de la pesanteur et de la vivacité

dans l'esprit. Au premier abord, il me fut antipathique. Peu à peu il me

parut assez amusant. Son originalité consistait dans une indolence

physique et dans une activité d'idées extraordinaires. Mou et gras, il

se faisait servir comme un prince; curieux et commère, il s'enquérait de

tout et ne laissait pas tomber la conversation un seul instant.

Comme il me fit, dès le premier moment, l'honneur d'être

très-communicatif, je sus bien vite qu'il se nommait Moserwald, qu'il

était assez riche pour se reposer un peu des affaires, et qu'il

voyageait en ce moment pour son plaisir. Il venait de Venise, où il

s'était plus occupé de jolies femmes et de beaux-arts que du soin de sa

fortune; il se rendait à Chamonix. Il voulait voir le mont Blanc, et il

passait par le mont Rose, dont il avait _souhaité se faire une idée_. Je

lui demandai s'il était tenté d'en faire l'escalade.

--Non pas! répondit-il. C'est trop dangereux, et pour voir quoi, je vous

le demande? Des glaçons les uns sur les autres! Personne n'a encore

atteint la cime de cette montagne, et il n'est pas dit que la caravane

partie cette nuit en reviendra au complet. Au reste, je n'ai pas fait

beaucoup de voeux pour elle. Arrivé à dix heures hier au soir et à peine

endormi, j'ai été réveillé par tous les gros souliers ferrés du pays,

qui n'ont fait, deux heures durant, que monter et descendre les

escaliers de bois de cette maison à jour. Tous les animaux de la

création ont beuglé, patoisé, henni, juré ou braillé sous la fenêtre,

et, quand je croyais en être quitte, on est revenu pour chercher je ne

sais quel instrument oublié, un baromètre et un télégraphe! Si j'avais

eu une potence à mon service, je l'aurais envoyée à ce M. de Valvèdre,

que Dieu bénisse! Le connaissez-vous?

--Pas encore. Et vous?

--Je ne le connais que de réputation; on parle beaucoup de lui à Genève,

où je réside, et on parle de sa femme encore davantage. La

connaissez-vous, sa femme? Non? Ah! mon cher, qu'elle est jolie! Des

yeux longs comme ça (il me montrait la lame de son couteau) et plus

brillants que ça! ajouta-t-il en montrant un magnifique saphir entouré

de brillants qu'il portait à son petit doigt.

--Alors ce sont des yeux étincelants, car vous avez là une belle bague.

--La souhaitez-vous? Je vous la cède pour ce qu'elle m'a coûté.

--Merci, je n'en saurais que faire.

--Ce serait pourtant un joli cadeau pour votre maîtresse, hein?

--Ma maîtresse? Je n'en ai pas!

--Ah bah! vraiment? Vous avez tort.

--Je me corrigerai.

--Je n'en doute pas; mais cette bague-là peut hâter l'heureux moment.

Voyons, la voulez-vous? C'est une bagatelle de douze mille francs.

--Mais, encore une fois, je n'ai pas de fortune.

--Ah! vous avez encore plus tort; mais cela peut se corriger aussi.

Voulez-vous faire des affaires? Je peux vous lancer, moi.

--Vous êtes bijoutier?

--Non, je suis riche.

--C'est un joli état; mais j'en ai un autre.

--Il n'y a point de joli état, si vous êtes pauvre.

--Pardonnez-moi, je suis libre!

--Alors vous avez de l'aisance, car, avec la misère, il n'y a

qu'esclavage. J'ai passé par là, moi qui vous parle, et j'ai manqué

d'éducation; mais je me suis un peu refait à mesure que j'ai surmonté le

mauvais sort. Donc, vous ne connaissez pas les Valvèdre? C'est un

singulier couple, à ce qu'on dit. Une femme ravissante, une vraie femme

du monde sacrifiée à un original qui vit dans les glaciers! Vous

jugez...

Ici, le juif fit quelques plaisanteries d'assez mauvais goût, mais dont

je ne me scandalisai point, les personnes dont il parlait ne m'étant pas

directement connues. Il ajouta que, du reste, avec un tel mari, madame

de Valvèdre était dans son droit, si elle avait eu les aventures que lui

prêtait la chronique génevoise. J'appris par lui que cette dame

paraissait de temps en temps à Genève, mais de moins en moins, parce que

son mari lui avait acheté, vers le lac Majeur, une villa d'où il

exigeait qu'elle ne sortît point sans sa permission.

--Vous comprenez bien, ajouta-t-il, qu'elle se ménage quelques échappées

quand il n'est pas là... et il n'y est jamais: mais il lui a donné pour

surveillante une vieille soeur à lui, qui, sous prétexte de soigner les

enfants,--il y en a quatre ou cinq,--fait en conscience son métier de

geôlière.

--Je vois que vous plaignez beaucoup l'intéressante captive. Peut-être

la connaissez-vous plus que vous ne voulez le dire à table d'hôte?

--Non, parole d'honneur! Je ne la connais que de vue, je ne lui ai

jamais parlé, et pourtant ce n'est pas l'envie qui m'a manqué; mais

patience! l'occasion viendra un jour ou l'autre, à moins que ce jeune

homme qui voyage avec le mari... Je l'ai aperçu hier au soir, M.

Obernay, je crois, le fils d'un professeur...

--C'est mon ami.

--Je ne demande pas mieux; mais je dis qu'il est beau garçon et qu'on

n'est jamais trahi que par les siens. Un apprenti, ça console toujours

la femme du patron, c'est dans l'ordre!

--Vous êtes un esprit fort, très-sceptique.

--Pas fort du tout, mais méfiant en diable; sans quoi, la vie ne serait

pas tenable. On prendrait la vertu au sérieux, et ce serait triste,

quand on n'est pas vertueux soi-même! Est-ce que vous avez la

prétention?...

--Je n'en ai aucune.

--Eh bien, restez ainsi, croyez-moi. Allez-y franchement, contentez vos

passions et n'en abusez pas. Vous voyez, je vous donne de sages

conseils, moi!

--Vous êtes bien bon.

--Oui, oui, vous vous moquez; mais ça m'est égal. Vos sourires n'ôteront

pas un sou de ma poche ni un cheveu de ma tête, tandis que votre

déférence ne remettrait pas dans ma vie une seule des heures que j'ai

perdues ou mal employées.

--Vous êtes philosophe!

--Excessivement, mais un peu trop tard. J'ai vécu beaucoup depuis que je

puis me passer mes fantaisies, et j'en suis puni par la diminution du

sens fantaisiste. Oui, vrai, je me blase déjà. J'ai des jours où je ne

sais plus que faire pour m'amuser. Voulez-vous venir dehors fumer un

cigare? Nous regarderons ce fameux mont Rose; on dit que c'est si joli!

Je l'ai regardé hier tout le long du voyage; je l'ai trouvé pareil à

toutes les montagnes un peu élevées de la chaîne des Alpes; mais

peut-être que vous me le ferez trouver différent. Voyons, qu'est-ce

qu'il y a de différent et qu'est-ce qu'il y a de beau selon vous? Je ne

demande qu'à admirer, moi; je n'ai été élevé ni en poëte, ni en artiste;

mais j'aime le beau, et j'ai des yeux comme un autre.

Il y avait tant de naïveté dans le babil de ce Moserwald, que, tout en

fumant dehors avec lui, je me laissai aller à la sotte vanité de lui

expliquer la beauté du mont Rose. Il m'écouta avec son bel oeil juif,

clair et avide, fixé sur moi. Il eut l'air de comprendre et de goûter

mon enthousiasme; après quoi, il reprit tout à coup son air de bonhomie

railleuse et me dit:

--Mon cher monsieur, vous aurez beau faire, vous ne réussirez pas à me

prouver qu'il y ait le moindre plaisir à regarder cette grosse masse

blanche. Il n'y a rien de bête comme le blanc, et c'est presque aussi

triste que le noir. On dit que le soleil sème des diamants sur ces

glaces: pour moi, je vous confesse que je n'en vois pas un seul, et je

suis sûr d'en avoir plus à mon petit doigt que ce gros bloc de

vingt-cinq ou trente lieues carrées n'en montre sur toute sa surface;

mais je suis content de m'en être assuré: vous m'avez prouvé une fois de

plus que l'imagination des gens cultivés peut faire des miracles, car

vous avez dit les plus jolies choses du monde sur cette chose qui n'est

pas jolie du tout. Je voudrais pouvoir en retenir quelque bribe pour la

réciter dans l'occasion; mais je suis trop stupide, trop lourd, trop

positif, et je ne trouverai jamais un mot qui ne fasse rire de moi.

Voilà pourquoi je me garde de l'enthousiasme; c'est un joyau qu'il faut

savoir porter, et qui sied mal aux gens de mon espèce. Moi, j'aime le

réel; c'est ma fonction; j'aime les diamants fins et ne puis souffrir

les imitations, par conséquent les métaphores.

--C'est-à-dire que je ne suis qu'un chercheur de clinquant, et que

vous... vous êtes bijoutier, ne le niez pas! Toutes vos paroles vous y

ramènent.

--Je ne suis pas un bijoutier; je n'ai ni l'adresse, ni la patience, ni

la pauvreté nécessaires.

--Mais autrefois, avant la richesse?

--Autrefois, jamais je n'ai eu d'état manuel. Non, c'est trop bête; je

n'ai pas eu d'autre outil que mon raisonnement pour me tirer d'affaire.

Les fortunes ne sont pas dans les mains de ceux qui s'amusent à

produire, à confectionner ou à créer, mais bien dans celles qui ne

touchent à rien. Il y a trois races d'hommes, mon cher: ceux qui

vendent, ceux qui achètent et ceux qui servent de lien entre les uns et

les autres. Croyez-moi, les vendeurs et les acheteurs sont les derniers

dans l'échelle des êtres.

--C'est-à-dire que celui qui les rançonne est le roi de son siècle?

--Eh! pardieu, oui! à lui seul, il faut qu'il soit plus malin que deux!

Vous êtes donc décidé à faire de l'esprit et à vendre des mots? Eh bien,

vous serez toujours misérable. Achetez pour revendre ou vendez pour

racheter, il n'y a que cela au monde; mais vous ne me comprenez pas et

vous me méprisez. Vous dites: «Voilà un brocanteur, un usurier, un

crocodile!» Pas du tout, mon cher; je suis un excellent homme, d'une

probité reconnue; j'ai la confiance de beaucoup de grands personnages.

Des gens de mérite, des philanthropes, des savants même me consultent et

reçoivent mes services. J'ai du coeur; je fais plus de bien en un jour

que vous n'en pourrez faire en vingt ans; j'ai la main large, et molle,

et douce! Eh bien, ouvrez la vôtre si vous avez besoin d'un ami, et vous

verrez ce que c'est qu'un bon juif qui est bête, mais qui n'est pas sot.

Je ne songeai pas à me fâcher de ce ton à la fois insolent et amical de

protection bizarre. L'homme était réellement tout ce qu'il disait être,

bête au point de blesser sans en avoir conscience, assez bon pour faire

avec plaisir des sacrifices, fin au point d'être généreux pour se faire

pardonner sa vanité. Je pris le parti de rire de son étrangeté, et,

comme il vit que je n'avais aucun besoin de lui, mais que je le

remerciais sans dédain et sans orgueil, il conçut pour moi un peu plus

d'estime et de respect qu'il n'avait fait à première vue. Nous nous

quittâmes très-bons amis. Il eût bien voulu m'avoir pour compagnon de sa

promenade, il craignait de s'ennuyer seul; mais l'heure approchait où

Obernay avait promis de rentrer, et je doutais que ce nouveau visage lui

fût agréable. Ayant donc pris congé du juif et m'étant fait indiquer le

sentier que devait suivre Obernay pour revenir, je partis à sa

rencontre.

Nous nous retrouvâmes au bas des glaciers, dans un bois de pins des plus

pittoresque. Obernay rentrait avec plusieurs guides et mulets qui

avaient transporté une partie des bagages de son ami. Cette bande

continua sa route vers la vallée, et Obernay se jeta sur le gazon auprès

de moi. Il était extrêmement fatigué: il avait marché dix heures sur

douze sur un terrain non frayé, et cela par amitié pour moi. Partagé

entre deux affections, il avait voulu juger des difficultés et des

dangers de l'entreprise de M. de Valvèdre, et revenir à temps pour ne

pas me laisser seul une journée entière.

Il tira de son bissac quelques aliments et un peu de vin, et, retrouvant

peu à peu ses forces, il m'expliqua les procédés d'exploration de son

ami. Il s'agissait, non comme M. Moserwald me l'avait dit, d'atteindre

la plus haute cime du mont Rose, ce qui n'était peut-être pas possible,

mais de faire, par un examen approfondi, la dissection géologique de la

masse, L'importance de cette recherche se reliait à une série d'autres

explorations faites et à faire encore sur toute la chaîne des Alpes

Pennines, et devait servir à confirmer ou à détruire un système

scientifique particulier que je serais aujourd'hui fort embarrassé

d'exposer au lecteur: tant il y a que cette promenade dans les glaces

pouvait durer plusieurs jours. M. de Valvèdre y portait une grande

prudence à cause de ses guides et de ses domestiques, envers lesquels il

se montrait fort humain. Il était muni de plusieurs tentes légères et

ingénieusement construites, qui pouvaient contenir ses instruments et

abriter tout son monde. A l'aide d'un appareil à eau bouillante de la

plus petite dimension, merveille d'industrie portative dont il était

l'inventeur, il pouvait se procurer de la chaleur presque

instantanément, en quelque lieu que ce fût, et combattre tous les

accidents produits par le froid. Enfin il avait des provisions de toute

espèce pour un temps donné, une petite pharmacie, des vêtements de

rechange pour tout son monde, etc. C'était une véritable colonie de

quinze personnes qu'il venait d'installer au-dessus des glaciers, sur un

vaste plateau de neige durcie, hors de la portée des avalanches. Il

devait passer là deux jours, puis chercher un passage pour aller

s'installer plus loin avec une partie de son matériel et de son monde,

le reste pouvant l'y rejoindre en deux ou trois voyages, pendant qu'il

tenterait d'aller plus loin encore. Condamné peut-être à ne faire que

deux ou trois lieues de découvertes chaque jour à cause de la difficulté

des transports, il avait gardé quelques mulets, sacrifiés d'avance aux

dangers ou aux souffrances de l'entreprise. M. de Valvèdre était

très-riche, et, pouvant faire plus que tant d'autres savants, toujours

empêchés par leur honorable pauvreté ou la parcimonie des gouvernements,

il regardait comme un devoir de ne reculer devant aucune dépense en vue

du progrès de la science. J'exprimai à Henri le regret de ne pas avoir

été averti pendant la nuit. J'aurais demandé à M. de Valvèdre la

permission de l'accompagner.

--Il te l'eût refusée, répondit-il, comme il me l'avait refusée à

moi-même. Il t'eût dit, comme à moi, que tu étais un fils de famille, et

qu'il n'avait pas le droit d'exposer ta vie. D'ailleurs, tu aurais

compris, comme moi, que, quand on n'est pas fort nécessaire dans ces

sortes d'expéditions, on y est fort à charge. Un homme de plus à loger,

à nourrir, à protéger, à soigner peut-être dans de pareilles

conditions...

--Oui, oui, je le comprends pour moi; mais comment se fait-il que tu ne

sois pas extrêmement utile, toi savant, à ton savant ami?

--Je lui suis plus nécessaire en restant à Saint-Pierre, d'où je peux

suivre presque tous ses mouvements sur la montagne, et d'où, à un signal

donné, je peux lui envoyer des vivres, s'il en manque, et des secours,

s'il en a besoin. J'ai, d'ailleurs, à faire marcher une série

d'observations comparatives simultanément avec les siennes, et je lui ai

donné ma parole d'honneur de n'y pas manquer.

--Je vois, dis-je à Obernay, que tu es excessivement dévoué à ce

Valvèdre, et que tu le considères comme un homme du plus grand mérite.

C'est l'opinion de mon père, qui m'a quelquefois parlé de lui comme

l'ayant rencontré chez le tien à Paris, et je sais que son nom a une

certaine illustration dans les sciences.

--Ce que je puis te dire de lui, répondit Obernay, c'est qu'après mon

père il est l'homme que je respecte le plus, et qu'après mon père et

toi, c'est celui que j'aime le mieux.

--Après moi? Merci, mon Henri! Voilà une parole excellente et dont je

craignais d'être devenu indigne.

--Et pourquoi cela? Je n'ai pas oublié que le plus paresseux à écrire,

c'est moi qui l'ai été; mais, de même que tu as bien compris cette

infirmité de ma part, de même j'ai eu la confiance que tu me la

pardonnais. Tu me connaissais assez pour savoir que, si je ne suis pas

un camarade assez démonstratif, je suis du moins un ami aussi fidèle

qu'il est permis de le souhaiter.

Je fus vivement touché, et je sentis que j'aimais ce jeune homme de

toute mon âme. Je lui pardonnai l'espèce de supériorité de vues ou de

caractère qu'il avait paru s'attribuer la veille vis-à-vis de moi, et je

commençai à craindre qu'il n'en eût réellement le droit.

Il prit quelques instants de repos, et, pendant qu'il dormait, la tête à

l'ombre et les jambes au soleil, je l'étudiai de nouveau avec intérêt,

comme quelqu'un que l'on sent devoir prendre de l'ascendant sur votre

existence. Je ne sais pourquoi, je le mis en parallèle dans ma pensée

littéraire et descriptive avec l'israélite Moserwald. Cela se présentait

à moi comme une antithèse naturelle: l'un gras et nonchalant comme un

mangeur repu, l'autre actif et maigre comme un chercheur insatiable; le

premier, jaune et luisant comme l'or qui avait été le but de sa vie;

l'autre, frais et coloré comme les fleurs de la montagne qui faisaient

sa joie, et qui, comme lui, devaient aux âpres caresses du soleil la

richesse de leurs tons et la pureté de leurs fins tissus.

Ceci était pour mon imagination, jeune et riante alors, l'indice d'une

vocation bien prononcée chez mon ami. Au reste, j'ai toujours remarqué

que les vives appétences de l'esprit ont leurs manifestations

extérieures dans quelque particularité physique de l'individu. Certains

ornithologues ont des yeux d'oiseau; certains chasseurs, l'allure du

gibier qu'ils poursuivent. Les musiciens simplement virtuoses ont

l'oreille conformée d'une certaine façon, tandis que les compositeurs

ont dans la forme du front l'indice de leur faculté résumatrice, et

semblent entendre par le cerveau. Les paysans qui élèvent des boeufs

sont plus lents et plus lourds que ceux qui élèvent des chevaux, et ils

naissent ainsi de père en fils. Enfin, sans vouloir m'égarer dans de

nombreux exemples, je puis dire qu'Obernay est resté comme une preuve

acquise à mon système. J'ai pleinement reconnu par la suite que, si son

visage, sans beauté réelle, mais éminemment agréable, avait l'éclat

d'une rose,--son âme, sans génie d'initiative, avait le charme profond

de l'harmonie, et comme qui dirait un suave et splendide parfum

d'honnêteté.

Quand il eut dormi une heure avec la placidité d'un soldat en campagne

habitué à mettre le temps à profit, il se sentit tout à fait bien, et

nous nous reprîmes à causer. Je lui parlai de Moserwald, ma nouvelle

connaisance, et je lui rapportai les plaisanteries de ce grand sceptique

sur sa position de consolateur obligé de madame de Valvèdre. Il faillit

bondir d'indignation, mais je le contins.

--Après ce que tu m'as dit de ton affection et de ton respect pour le

caractère du mari, il est tout à fait inutile de te défendre d'une

trahison indigne, et ce serait même me faire injure.

--Oui, oui, répondit-il avec vivacité, je ne doute pas de toi; mais, si

ce juif me tombe sous la main, il fera bien de ne pas me plaisanter sur

un pareil sujet!

--Je ne pense pas qu'il pousse jusque-là son débordement d'esprit,

quoique, après tout, je ne sache de quoi il n'est pas capable avec sa

candeur effrontée. Le connais-tu, ce Moserwald? N'est-il pas de Genève?

--Non, il est Allemand; mais il vient souvent chez nous, je veux dire

dans notre ville, et, sans lui avoir jamais parlé, je sais très-bien que

c'est un fat.

--Oui, mais si naïvement!

--C'est peut-être joué, cette naïveté cynique. Que sait-on d'un juif?

--Comment, tu aurais des préjugés de race, toi, l'homme de la nature?

--Pas le moindre préjugé et pas la moindre prévention hostile. Je

constate seulement un fait: c'est que l'israélite le plus insignifiant a

toujours en lui quelque chose de profondément mystérieux. Sommité ou

abîme, ce représentant des vieux âges obéit à une logique qui n'est pas

la nôtre. Il a retenu quelque chose de la doctrine ésotérique des

hypogées, à laquelle Moïse avait été initié. En outre, la persécution

lui a donné la science de la vie pratique et un sentiment très-âpre de

la réalité. C'est donc un être puissant que je redoute pour l'avenir de

la société, comme je redoute pour cette forêt où nous voici la chute des

blocs de granit que les glaces retiennent au-dessus d'elle. Je ne hais

pas le rocher, il a sa raison d'être, il fait partie de la charpente

terrestre. Je respecte son origine, et même je l'étudie avec un certain

trouble religieux; mais je vois la loi qui l'entraîne, et qui, tout en

le désagrégeant, réunit dans une commune fatalité sa ruine et celle des

êtres de création plus moderne qui ont poussé sur ses flancs.

--Voilà, mon ami, une métaphore par trop scientifique.

--Non, non, elle est juste! Notre sagesse, notre science religieuse et

sociale ont pris racine dans la cendre du monde hébraïque, et, ingrats

disciples, nous avons voulu l'anéantir au lieu de l'amener à nous

suivre. Il se venge. C'est absolument comme ces arbres dont les racines

avides et folles soulèvent les roches et creusent le chemin aux

avalanches qui les engloutiront.

--Alors, selon toi, les juifs sont les futurs maîtres du monde?

--Pour un moment, je n'en doute pas; après quoi, d'autres cataclysmes

les emporteront vite, s'ils restent juifs: il faut que tout se

renouvelle ou périsse, c'est la loi de l'univers; mais, pour en revenir

à Moserwald, quel qu'il soit, crains de te lier avec lui avant de le

bien connaître.

--Je ne compte pas me lier jamais avec lui, bien que je le juge mieux

que tu ne fais.

--Je ne le juge pas; je ne sais rien sur son compte qui m'autorise à le

soupçonner en tant qu'individu. Au contraire, je sais qu'il a la

réputation de tenir sa parole et d'être large en affaires plus qu'aucun

de sa race; mais tu me dis qu'il parle légèrement de M. de Valvèdre, et

cela me déplaît. Et puis il t'offre ses services, et cela m'inquiète. On

peut toujours avoir besoin d'argent, et la fable de Shylock est un

symbole éternellement vrai. Le juif a instinctivement besoin de manger

un morceau de notre coeur, lui qui a tant de motifs de nous haïr, et qui

n'a pas acquis avec le baptême la sublime notion du pardon. Je t'en

supplies si tu te voyais entraîné à quelque dépense imprévue, excédant

sérieusement tes ressources, adresse-toi à moi, et jamais à ce

Moserwald. Jure-le-moi, je l'exige.

Je fus surpris de la vivacité d'Obernay, et me hâtai de le rassurer en

lui parlant de l'honnête aisance de ma famille et de la simplicité de

mes goûts.

--N'importe, reprit-il, promets-moi de me regarder comme ton meilleur

ami. Je ne sais quelle sera ta vie... D'après ce que tu m'as laissé

entrevoir hier de tes angoisses vis-à-vis de l'avenir et de ton

mécontentement du présent, je crains que les passions ne jouent un rôle

trop impérieux dans ta destinée. Il ne me semble pas que tu aies

travaillé à te forger le frein nécessaire...

--Quel frein? la botanique ou la géologie?

--Oh! si tu railles, parlons d'autre chose.

--Je ne raille pas quand il s'agit de t'aimer et d'être touché de ton

affection généreuse; mais conviens que tu penses trop en homme de

spécialité et que tu dirais volontiers: «Hors de la science, point de

salut.»

--Eh bien, oui, je te dirais volontiers. J'ai la candeur et le courage

d'en convenir. J'ai eu sous les yeux de tels exemples de ces fausses

théories qui ont déjà troublé ton âme!...

--Quelles théories me reproches-tu? Voyons!

--La théorie en la personnalité d'abord, la prétention de réaliser une

existence de gloire personnelle avec la résolution d'être furieux et

désespéré, si tu échoues.

--Eh bien, tu le trompes; j'ai deux cordes à mon ambition. J'accepte la

gloire sans bonheur ou le bonheur sans gloire.

Obernay me raillia à son tour de ma prétendue modestie, et, tout en

discutant de la sorte, je ne sais plus comment nous vînmes à parler de

M. de Valvèdre et de sa femme. J'étais assez curieux de savoir ce qu'il

y avait de vrai dans les commérages de Moserwald, et Obernay était

précisément disposé à une extrême réserve. Il faisait le plus grand

éloge de son ami, et il évitait d'avoir une opinion sur le compte de

madame de Valvèdre; mais, malgré lui, il devenait nerveux et presque

irascible en prononçant son nom. Il avait des réticences troublées; le

rouge lui montait au front quand je lui en demandais la cause. Mon

esprit fit fausse route. Je m'imaginai qu'en dépit de sa vertu, de sa

raison et de sa volonté, il était amoureux de cette femme, et, dans un

moment où il s'en défendait le plus, il m'échappa de lui dire

ingénument:

--Elle est donc bien séduisante!

--Ah! s'écria-t-il en frappant du poing sur la boîte de métal qui

contenait ses plantes et qui lui avait servi d'oreiller, je vois que les

mauvaises pensées de ce juif ont déteint sur toi. Eh bien, puisque tu me

pousses à bout, je te dirai la vérité. Je n'estime pas la femme dont tu

me parles... A présent, me croiras-tu capable de l'aimer?

--Eh! mais... c'est quelquefois une raison de plus; l'amour est si

fantasque!

--Le mauvais amour, ou l'amour des romans et des drames modernes; mais

les mauvaises amours n'éclosent que dans les âmes malsaines, et, Dieu

merci, la mienne est pure. La tienne est-elle donc déjà corrompue, que

tu admets ces honteuses fatalités?

--Je ne sais si mon âme est pure comme la tienne, mon cher Henri; mais

elle est vierge, voilà ce dont je puis te répondre.

--Eh bien, ne la laisse pas gâter et affaiblir d'avance par ces idées

fausses. Ne te laisse pas persuader que l'artiste et le poëte soient

destinés à devenir la proie des passions, et qu'il leur soit permis,

plus qu'aux autres hommes, d'aspirer à une prétendue grande vie sans

entraves morales; ne t'avoue jamais à toi-même, quand même cela serait,

que tu peux tomber sous l'empire d'un sentiment indigne de toi!...

--Mais, en vérité, tu vas me faire peur de moi-même, si tu continues! Tu

me mets sous les yeux des dangers auxquels je ne songeais pas, et pour

un peu je croirais que c'est moi qui suis épris, sans la connaître, de

cette fameuse madame de Valvèdre.

--Fameuse! Ai-je dit qu'elle était fameuse? reprit Obernay en riant avec

un peu de dédain. Non; la renommée n'a rien à faire avec elle, ni en

bien ni en mal. Sache que les aventures qu'on lui prête à Genève, selon

M. Moserwald (et je crois qu'on ne lui en prête aucune), n'existent que

dans l'imagination de ce triomphant israélite. Madame de Valvèdre vit à

la campagne, fort retirée, avec ses deux belles-soeurs et ses deux

enfants.

--Je vois que Moserwald est, en effet, mal renseigné: il m'avait dit

quatre enfants et une belle-soeur; mais, toi, sais-tu que tu te

contredis beaucoup sur le compte de cette femme? Elle est irréprochable,

et pourtant tu ne l'estimes pas!

--Je ne sais rien à reprendre dans sa conduite; je n'estime pas son

caractère, son esprit, si tu veux.

--En a-t-elle, de l'esprit?

--Moi, je ne trouve pas; mais elle passe pour en avoir.

--Elle est toute jeune?

--Non! Elle s'est mariée à vingt ans, il y a déjà... oui, il y a dix ans

environ. Elle peut avoir la trentaine.

--Eh! ce n'est pas si jeune, en effet! Et son mari?

--Il a quarante ans, lui, et il est plus jeune qu'elle, car il est agile

et fort comme un sauvage, tandis qu'elle est nonchalante et fatiguée

comme une créole.

--Qu'elle est?

--Non, c'est la fille d'une Espagnole et d'un Suédois; son père était

consul à Alicante, où il s'est marié.

--Singulier mélange de races! Cela doit avoir produit un type bizarre?

--Très-réussi comme beauté physique.

--Et morale?

--Morale, moins, selon moi... Une âme sans énergie, un cerveau sans

étendue, un caractère inégal, irritable et mou; aucune aptitude sérieuse

et de sots dédains pour ce qu'elle ne comprend pas.

--Même pour la botanique?

--Oh! pour la botanique plus que pour toute autre chose.

--En ce cas, me voilà bien rassuré sur ton compte. Tu n'aimes pas, tu

n'aimeras jamais cette femme-là!

--Cela, je t'en réponds, dit gaiement mon ami en rebouclant son sac et

en repassant sa _jeannette[1] en sautoir. Il est permis aux fleurs de ne

pas aimer les femmes; mais les femmes qui n'aiment pas les fleurs sont

des monstres!

Valvèdre · 第 1 / 21 段