Sans fortune et sans aïeux, Alida avait été choisie par Valvèdre.

L'avait-il aimée? l'aimait-il encore? Personne ne le savait; mais

personne n'était fondé à croire que l'amour n'eût pas dirigé son choix,

puisque Alida n'avait d'autre richesse que sa beauté. Pendant les

premières années, ce couple avait été inséparable. Il est vrai que peu à

peu, depuis cinq ou six ans, Valvèdre avait repris sa vie d'exploration

et de voyages, mais sans paraître délaisser sa compagne et sans cesser

de l'entourer de soins, de luxe, d'égards et de condescendances. Il

était faux, selon Obernay, qu'il la retînt prisonnière dans sa villa, ni

que mademoiselle Juste de Valvèdre, l'aînée de ses belles-soeurs, fût

une duègne chargée de l'opprimer. Mademoiselle Juste était, au

contraire, une personne du plus grand mérite, chargée de l'éducation

première des enfants et de la gouverne de la maison, soins auxquels

Alida elle-même se déclarait impropre. Paule avait été élevée par sa

soeur aînée. Toutes trois vivaient donc à leur guise: Paule soumise par

goût et par devoir à sa soeur Juste, Alida complètement indépendante de

l'une et de l'autre.

Quant aux aventures qu'on lui prêtait, Obernay n'y croyait réellement

pas; du moins aucune liaison exclusive n'avait pris une place ostensible

dans sa vie depuis qu'il la connaissait.

--Je la crois coquette, disait-il, mais _par genre_ ou par

désoeuvrement. Je ne la juge ni assez active ni assez énergique pour

avoir des passions ou seulement des fantaisies un peu vives. Elle aime

les hommages, elle s'ennuie quand elle en manque, et peut-être en

manque-t-elle un peu à la campagne. Elle en manque aussi chez nous à

Genève, où elle nous fait l'honneur d'accepter de temps en temps

l'hospitalité. Notre entourage est un peu sérieux pour elle; mais ne

voilà-t-il pas un grand malheur qu'une femme de trente ans soit forcée,

par les convenances, de vivre d'une manière raisonnable? Je sais que,

pour lui complaire, son mari l'a menée beaucoup dans le monde autrefois;

mais il y a temps pour tout. Un savant se doit à la science, une mère de

famille à ses enfants. A te dire le vrai, j'ai médiocre opinion d'une

cervelle de femme qui s'ennuie au sein de ses devoirs.

--Il paraît cependant qu'elle y est soumise, puisque, libre de se lancer

dans le tourbillon, elle vit dans la retraite.

--Il faudrait qu'elle s'y lançât toute seule, et ce n'est pas bien aisé,

à moins d'une certaine vitalité audacieuse qu'elle n'a pas. A mon avis,

elle ferait mieux d'en avoir le courage, puisqu'elle en a l'aspiration,

et mieux vaudrait pour Valvèdre avoir une femme tout à fait légère et

dissipée, qui le laisserait parfaitement libre et tranquille, qu'une

élégie en jupons qui ne sait prendre aucun parti, et dont l'attitude

brisée semble être une protestation contre le bon sens, un reproche à la

vie rationnelle.

--Tout cela est bien aisé à dire, pensai-je; peut-être cette femme

soupire-t-elle après autre chose que les plaisirs frivoles; peut-être

a-t-elle grand besoin d'aimer, surtout si son mari lui a fait connaître

l'amour avant de la délaisser pour la physique et la chimie. Telle femme

commence réellement la vie à trente ans, et la société de deux marmots

et de deux belles-soeurs infiniment vertueuses ne me paraît pas un idéal

auquel je voulusse me consacrer. Pourquoi exigeons-nous de la beauté,

qui est exclusivement faite pour l'amour, ce que nous autres, le _sexe

laid_, nous ne serions pas capables d'accepter; M. de Valvèdre, à

quarante ans, est tout entier à la passion des sciences. Il a trouvé

fort juste de pouvoir planter là les soeurs, les marmots et la femme

par-dessus le marché... Il est vrai qu'il lui laisse la liberté... Eh

bien, qu'elle en profite, c'est son droit, et c'est la tâche d'une âme

ardente et jeune comme la mienne de lui faire vaincre les scrupules qui

la retiennent!

Je me gardai bien de faire part de ces réflexions à Obernay. Je feignis,

au contraire, d'acquiescer à tous ses jugements, et je le quittai sans

lui avoir opposé la plus légère contradiction.--Je devais revoir Alida,

comme la veille, à l'heure du signal de Valvèdre. Fatiguée de la journée

de mulet qu'elle avait faite pour venir de Varallo à Saint-Pierre, elle

gardait le lit. Paule travaillait à ranger des plantes qu'elle avait

fait cueillir en route par les guides, et qu'elle devait, dans la

soirée, examiner avec son fiancé, qui lui apprenait la botanique.

Instruit de ces détails, et voyant Obernay partir tranquillement pour la

promenade en attendant l'heure d'être admis à faire sa cour, je me

dispensai de l'accompagner. J'errai à l'aventure autour de la maison et

dans la maison même, observant les allées et venues du domestique et de

la femme de chambre d'Alida, essayant de surprendre les paroles qu'ils

échangeaient, espionnant en un mot, car il me venait comme des

révélations d'expérience, et je me disais avec raison que, pour juger le

problème de la conduite d'une femme, il fallait avant tout examiner

l'attitude des gens qui la servaient. Ceux-ci me parurent empressés de

la satisfaire; car, sonnés à plusieurs reprises, ils parcoururent la

galerie, montèrent et redescendirent vingt fois l'escalier sans

témoigner d'humeur.

J'avais laissé la porte de ma chambre ouverte; il n'y avait pas d'autres

voyageurs que nous, et la belle auberge rustique d'Ambroise était si

tranquille, que je ne perdais rien de ce qui s'y passait. Tout à coup

j'entendis un grand frôlement de jupons au bout du corridor. Je

m'élançai, croyant qu'on se décidait à sortir; mais je ne vis passer

qu'une belle robe de soie dans les mains de la femme de chambre. Elle

venait sans doute de la déballer, car un nouveau mulet chargé de caisses

et de cartons était arrivé depuis quelques instants devant l'auberge.

Cette circonstance me fit espérer un séjour de plusieurs journées à

Saint-Pierre; mais comme celle dont j'attendais la fin me paraissait

longue! Serait-elle donc perdue absolument pour mon amour? Que

pouvais-je inventer pour la remplir, ou pour faire révoquer l'arrêt des

convenances qui me tenait éloigné?

Je me livrai à mille projets plus fous les uns que les autres. Tantôt je

voulais me déguiser en marchand d'agates herborisées pour me faire

admettre dans ce sanctuaire dont je voyais la porte s'ouvrir à chaque

instant; tantôt je voulais courir après quelque montreur d'ours et faire

grogner ses bêtes de manière à attirer les voyageuses à leur fenêtre. Il

me prit aussi envie de décharger un pistolet pour causer quelque

inquiétude dans la maison; on croirait peut-être à un accident, on

enverrait peut-être savoir de mes nouvelles, et même si j'étais un peu

blessé...

Cette extravagance me sourit tellement, qu'il s'en fallut de bien peu

qu'elle ne fût mise à exécution. Enfin je m'arrêtai à un parti moins

dramatique qui fut déjouer du hautbois. J'en jouais très-bien, au dire

de mon père, qui était bon musicien, et que ne contredisaient pas trop,

sous ce rapport, les artistes qui fréquentaient notre maison belge. Ma

porte était assez éloignée de celle de madame de Valvèdre pour que ma

musique ne troublât pas trop son sommeil, si elle dormait, et, si, elle

ne dormait pas, ce qui était plus que probable d'après les fréquentes

entrées de sa suivante, elle s'informerait peut-être de l'agréable

virtuose: mais quel fut mon dépit lorsqu'au beau milieu de ma plus belle

mélodie le valet de chambre, ayant frappé discrètement à ma porte, me

tint d'un air aussi embarrassé que respectueux le discours suivant:

--Je demande bien des pardons à monsieur; mais, si monsieur ne tient pas

absolument à faire ses études dans une auberge, il y a madame qui est

très-souffrante, et qui demande en grâce à monsieur...

Je lui fis signe que c'était assez d'éloquence, et je remis avec humeur

mon instrument dans son étui. Elle voulait donc absolument dormir! Mon

dépit devint une sorte de rage, et je fis des voeux pour qu'elle eût de

mauvais rêves; mais un quart d'heure ne se passa pas sans que je visse

reparaître le domestique. Madame de Valvèdre me remerciait beaucoup, et,

ne pouvant dormir malgré mon silence, elle m'autorisait à reprendre mes

études musicales; en même temps, elle me faisait demander si je n'avais

pas un livre quelconque à lui prêter, _pourvu que ce fût un ouvrage

littéraire et pas scientifique_. Le valet fit si bien cette commission,

que je pensai qu'il l'avait, cette fois, apprise par coeur. J'avais,

pour toute bibliothèque de voyage, un ou deux romans nouveaux en petit

format, contrefaçon achetée à Genève, et un tout petit bouquin anonyme

que j'hésitai un instant à joindre à mon envoi, et que j'y glissai, ou

plutôt que j'y jetai tout à coup, avec l'émotion de l'homme qui brûle

ses vaisseaux.

Ce mince bouquin était un recueil de vers que j'avais publié à vingt ans

sous le voile de l'anonyme, encouragé par un oncle éditeur qui me

gâtait, et averti par mon père que je ferais sagement de ne pas

compromettre son nom et le mien pour le plaisir de produire cette

bagatelle.

--Je ne trouve pas tes vers trop mauvais, m'avait dit cet excellent

père; il y a même des pièces qui me plaisent; mais, puisque tu te

destines aux lettres, contente-toi de lancer ceci comme un ballon

d'essai, et ne t'en vante pas, si tu veux savoir ce qu'on en pense. Si

tu es discret, cette première expérience te servira. Si tu ne l'es pas,

et que ton livre soit raillé, d'une part tu en auras du dépit, de

l'autre tu te seras créé un fâcheux précédent qu'il sera difficile de

faire oublier.

J'avais religieusement suivi ce bon conseil. Mes petits vers n'avaient

pas fait grand bruit, mais ils n'avaient pas déplu, et même quelques

passages avaient été remarqués. Ils n'avaient, selon moi, qu'un mérite,

ils étaient sincères. Ils exprimaient l'état d'une jeune âme avide

d'émotions, qui ne se pique pas d'une fausse expérience, et qui ne se

vante pas trop d'être à la hauteur de ses rêves.

C'était certes une grande imprudence que je venais de commettre en les

envoyant à madame de Valvèdre. Si elle devinait l'auteur et qu'elle

trouvât les vers ridicules, j'étais perdu. L'amour-propre ne m'aveuglait

pas. Mon livre était l'oeuvre d'un enfant. Une femme de trente ans

s'intéresserait-elle à des élans si naïfs, à une candeur si peu

fardée?... Mais pourquoi me devinerait-elle? n'avais-je pas su garder

mon secret avec mes meilleurs amis? Et, si j'étais plus troublé à l'idée

de ses sarcasmes que je ne pouvais l'être de ceux de toute autre

personne, n'avais-je pas une chance de guérison dans le dépit que sa

dureté me causerait?

Je ne voulais pourtant pas guérir, je ne le sentais que trop, et les

heures se traînaient, mortellement lentes, plus cruelles encore depuis

que j'avais fait ce coup de tête d'envoyer mon coeur de vingt ans à une

femme nerveuse et ennuyée qui ne lui accorderait peut-être pas un

regard. Aucune nouvelle communication ne m'arrivant plus, je sortis pour

ne pas étouffer. J'accostai le premier passant, et parlai haut sous la

fenêtre des voyageuses. Personne ne parut. J'avais envie de rentrer, et

je m'éloignai pourtant, ne sachant où j'allais.

Je marchais à l'aventure sur le chemin qui mène à Varallo, lorsque je

vis venir à moi un personnage que je crus reconnaître et dont l'approche

me fit singulièrement tressaillir. C'était M. Moserwald, je ne me

trompais pas. Il montait à pied une côte rapide; son petit char de

voyage le suivait avec ses effets. Pourquoi le retour de cet homme me

sembla-t-il un événement digne de remarque? Il parut s'étonner de mes

questions. Il n'avait pas dit qu'il quittât la vallée définitivement. Il

était allé faire une excursion dans les environs, et, comptant en faire

d'autres, il revenait à Saint-Pierre comme au seul gîte possible à dix

lieues à la ronde. Pour lui, il n'était pas grand marcheur, disait-il;

il ne tenait pas à se casser le cou pour regarder de haut: il trouvait

les montagnes plus belles, vues à mi-côte. Il admirait fort les

chercheurs d'aventures, mais il leur souhaitait bonne chance et prenait

ses aises le plus qu'il pouvait. Il ne comprenait pas qu'on parcourût

les Alpes à pied et avec économie. Il fallait là plus qu'ailleurs

dépenser beaucoup d'argent pour se divertir un peu.

Après beaucoup de lieux communs de ce genre, il me salua et remonta dans

son véhicule; puis, arrêtant son conducteur au premier tour de roue, il

me rappela en disant:

--J'y songe! C'est bientôt l'heure du dîner là-bas, et vous êtes

peut-être en retard? Voulez-vous que je vous ramène?

Il me sembla qu'après s'être montré très-balourd, à dessein peut-être,

il attachait sur moi un regard de perspicacité soudaine. Je ne sais

quelle défiance ou quelle curiosité cet homme m'inspirait. Il y avait de

l'un et de l'autre. Mon rêve m'avait laissé une superstition. Je pris

place à ses côtés.

--Avez-vous quelque voyageur nouveau ici? me dit-il en me montrant le

hameau, dont le petit clocher à jour se dessinait en blanc vif sur un

fond de verdure sombre.

Des _voyageurs_? Non! répondis-je en me retranchant dans un jésuitisme

des plus maladroits.

Je me sentais beaucoup moins d'aplomb pour cacher mon trouble à

Moserwald, dont la sincérité m'était suspecte, que je n'en éprouvais à

tromper effrontément Obernay, le plus droit, le plus sincère des hommes.

C'était comme un châtiment de ma duplicité, cette lutte avec un juif qui

s'y entendait beaucoup mieux que moi, et j'étais humilié de me trouver

engagé dans cet assaut de dissimulation. Il eut un sourire d'astuce

niaise en reprenant:

--Alors vous n'avez pas vu passer une certaine caravane de femmes, de

guides et de mulets?... Moi, je l'ai rencontrée hier au soir, à dix

lieues d'ici, au village de Varallo, et je croyais bien qu'elle

s'arrêterait à Saint-Pierre; mais, puisque vous dites qu'il n'est arrivé

personne...

Je me sentis rougir, et je me hâtai de répondre avec un sourire forcé

que j'avais nié l'arrivée de nouveaux voyageurs, non celle de voyageuses

inattendues.

--Ah! bien! vous avez joué sur le mot!... Avec vous, il faut préciser le

genre, je vois cela. N'importe, vous avez vu ces belles chercheuses

d'aventures; quand je dis ces belles..., vous allez peut-être me

reprocher de ne pas faire accorder le nombre plus que le genre..., car

il n'y en a qu'une de belle! L'autre..., c'est, je crois, la petite

soeur du géologue..., est tout au plus passable. Vous savez que

monsieur... comment l'appelez-vous?... votre ami? n'importe, vous savez

qui je veux dire: il l'épouse!

--Je n'en sais rien du tout; mais, si vous le croyez, si vous l'avez ouï

dire, comment avez-vous eu le mauvais goût de faire des plaisanteries,

l'autre jour, sur ses relations avec...?

--Avec qui donc? Qu'est-ce que j'ai dit? Vrai! je ne m'en souviens plus!

On dit tant de choses dans la conversation!_Verba volant!_ N'allez pas

croire que je sache le latin! Qu'est-ce que j'ai dit? Voyons! dites

donc!

Je ne répondis pas. J'étais plein de dépit. Je m'enferrais de plus en

plus; j'avais envie de chercher noise à ce Moserwald, et pourtant il

fallait prendre tout en riant ou le laisser lire dans mon cerveau

bouleversé. J'eus beau essayer de rompre l'entretien en lui montrant les

beaux troupeaux qui passaient près de nous, il y revint avec acharnement

et il me fallut nommer madame de Valvèdre. Il fut aveugle ou charitable:

il ne releva pas l'étrange physionomie que je dus avoir en prononçant ce

nom terrible.

--Bon! s'écria-t-il avec sa légèreté naturelle ou affectée: j'ai dit

cela, moi, que M. Obernay (voilà son nom qui me revient) avait des vues

sur la femme de son ami? C'est possible!... On a toujours des vues sur

la femme de son ami... Je ne savais pas alors qu'il dût épouser la

belle-soeur, parole! Je ne l'ai su qu'hier au matin en faisant causer le

domestique de ces dames. Je vous dirai bien que cela ne me paraît pas

une raison sans appel... Je suis sceptique, moi, je vous l'ai dit; mais

je ne veux pas vous scandaliser, et je veux bien croire... Mon Dieu,

comme vous êtes distrait! A quoi donc pensez-vous?

--A rien, et c'est votre faute! Vous ne dites rien qui vaille. Vous

n'avez pas le sens commun, mon cher, avec vos idées de profonde

scélératesse. Quel mauvais genre vous avez là! C'est très-mal porté,

surtout quand on est riche et gras.

Si j'avais su combien il était impossible de fâcher Moserwald, je me

serais dispensé de ces duretés gratuites, qui le divertissaient

beaucoup. Il aimait qu'on s'occupât de lui, même pour le rudoyer ou le

railler.

--Oui, oui, vous avez raison! reprit-il comme transporté de

reconnaissance; vous me dites ce que me disent tous mes amis, et je vous

en sais gré. Je suis ridicule, et c'est là le plus triste de mon

affaire! J'ai le spleen, mon cher, et l'incrédulité des autres sur mon

compte vient s'ajouter à celle que j'ai envers tout le monde et envers

moi-même. Oui, je devrais être heureux, parce que je suis riche et bien

portant, parce que je suis gras! Et cependant je m'ennuie, j'ai mal au

foie, je ne crois pas aux hommes, aux femmes encore moins! Ah çà!

comment faites-vous pour croire aux femmes, par exemple? Vous me direz

que vous êtes jeune! Ce n'est pas une raison. Quand on est très-instruit

et très-intelligent, on n'est jamais jeune. Pourtant voilà que vous êtes

amoureux...

--Moi! où prenez-vous cela?

--Vous êtes amoureux, je le vois, et aussi naïvement que si vous étiez

sûr de réussir à être aimé; mais, mon cher enfant, c'est la chose

impossible, cela! On n'est jamais aimé que par intérêt! Moi, je l'ai été

parce que j'ai un capital de plusieurs millions; vous, vous le serez

parce que vous avez un capital de vingt-trois ou vingt-quatre ans, de

cheveux noirs, de regards brûlants, capital qui promet une somme de

plaisirs d'un autre ordre et non moins positifs que ceux que mon argent

représente, beaucoup plus positifs, devrais-je dire, car l'argent

procure des plaisirs élevés, le luxe, les arts, les voyages... tandis

que, lorsqu'une femme préfère à tout cela un beau garçon pauvre, on peut

être sûr qu'elle fait grand cas de la réalité. Mais ce n'est pas de

l'amour comme nous l'entendons, vous et moi. Nous voudrions être aimés

pour nous-mêmes, pour notre esprit, pour nos qualités sociales, pour

notre mérite personnel enfin. Eh bien, voilà ce que vous achèterez

probablement au prix de votre liberté, ce que je payerais volontiers de

toute ma fortune, et ce que nous ne rencontrerons jamais! Les femmes

n'ont pas de coeur. Elles se servent du mot _vertu_ pour cacher leur

infirmité, et avec cela elles font encore des dupes! des dupes que

j'envie, je vous le déclare...

--Ah ça! m'écriai-je en interrompant ce flux de philosophie nauséabonde,

que me chantez-vous là depuis une heure? Vous me dites que vous avez été

aimé, que je le serai...

--Ah! mon Dieu! vous croyez que je vous parlais de madame de Valvèdre?

Je n'y pensais pas, mon cher, je parlais en général. D'abord je ne la

connais pas; sur l'honneur, je ne lui ai jamais parlé. Quant à vous...

vous ne pouvez pas la connaître encore; vous lui avez peut-être parlé

cependant?... A propos, la trouvez-vous jolie?

--Qui? madame de Valvèdre? Pas du tout, mon cher, elle m'a semblé laide.

Je fis cette réponse avec tant d'assurance, une assurance si désespérée

(je voulais à tout prix me soustraire aux investigations de Moserwald),

que celui-ci en fut dupe, et me laissa voir sa satisfaction. Quand nous

descendîmes de voiture, j'avais enfin réussi à lui ôter la lumière qu'il

avait cru saisir, qu'il avait saisie un moment, et il retombait dans les

ténèbres, tout en me laissant son secret dans les mains. Il était bien

évidemment revenu à Saint-Pierre parce qu'il avait rencontré madame de

Valvèdre à Varallo, parce qu'il avait questionné son laquais, parce

qu'il était épris d'elle, parce qu'il espérait lui plaire, et il m'avait

tâté pour voir s'il ne me trouverait pas en travers de son chemin.

Ayant appris d'Antoine que les dames de Valvèdre ne dîneraient pas en

bas, je voulus me soustraire au déplaisir d'un nouveau tête-à-tête avec

Moserwald en me faisant servir mystérieusement dans un coin du petit

jardin de mon hôte, quand celui-ci m'annonça que je serais seul dans sa

grande salle basse avec Obernay, l'israélite ayant dit qu'il souperait

peut-être dans la soirée.

--Et que fait-il? où est-il maintenant? demandai-je.

--Il est chez madame de Valvèdre, répondit Antoine, dont la figure prit

une expression d'étonnement comique à l'aspect de ma stupeur.

--Ah ça! m'écriai-je, il la connaît donc?

--Je n'en sais rien, monsieur; comment voulez-vous que je sache?...

--C'est juste, cela vous est fort égal, et, quant à moi... Mais vous le

connaissez, vous, ce M. Moserwald?

--Non, monsieur; je l'ai vu avant-hier pour la première fois.

--Il vous avait dit en partant qu'il reviendrait bientôt?

--Non, monsieur, il ne m'avait rien dit du tout.

Je ne sais quelle sourde colère s'était emparée de moi en apprenant que

ce juif avait eu l'audace ou l'habileté, à peine débarqué, de pénétrer

auprès d'Alida, qu'il prétendait ne pas connaître. Obernay s'attarda

beaucoup, il faisait nuit quand il rentra; je l'avais attendu pour

dîner, et sans mérite aucun, je n'avais certes pas faim. Je ne lui

parlai pas de Moserwald, craignant de trahir ma jalousie.

--Mets-toi à table, me dit-il, il me faut absolument un quart d'heure

pour arranger quelques plantes fontinales extrêmement délicates que je

rapporte.

Il me quitta, et Antoine me servit mon repas, disant qu'il connaissait

les quarts d'heure d'Obernay déballant son butin de botaniste, et que ce

n'était pas une raison pour me faire manger un rôti desséché. J'étais à

peine assis, que Moserwald parut, s'écria qu'il était charmé de ne pas

souper seul, et ordonna à notre hôte de le servir vis-à-vis de moi, ceci

sans m'en demander aucunement la permission. Cette familiarité, qui

m'eût diverti dans une autre situation d'esprit, me parut intolérable,

et j'allais le lui faire entendre quand, la curiosité dominant toutes

mes autres angoisses, je résolus de me contenir et de le faire parler.

C'était une curiosité douloureuse et indignée; mais je fus stoïque, et,

d'un air tout à fait dégagé, je lui demandai s'il avait réussi à voir

madame de Valvèdre.

--Non, répondit-il en se frottant les mains; mais je la verrai tantôt

avec vous, dans une heure.

--Ah! vraiment?

--Cela vous étonne? C'est pourtant bien simple. Ma figure et ma voix

étaient déjà connues de la belle-soeur, qui m'avait remarqué à Varallo.

Oh! je dis cela sans fatuité, je n'ai pas de prétention de ce côté-là.

Je note qu'elle m'avait remarqué avant-hier en passant dans ce village

où nous nous croisions. Eh bien, nous nous sommes rencontrés de nouveau

tout à l'heure, là-haut, dans la galerie. Elle est toute franche, toute

confiante, cette grande fille; elle est venue à moi pour savoir si je

n'avais pas recueilli sur mon chemin quelque nouvelle de son frère.

--Dont vous ne saviez rien?

--Pardon! avec de l'argent, on sait toujours ce qu'on veut savoir.

Voyant ces dames inquiètes, j'avais, dès hier au soir, dépéché le plus

hardi montagnard de Varallo vers la station présumée de M. de Valvèdre.

Ah! dame! cela m'a coûté cher; pendant la nuit et par des sentiers

impossibles, il a prétendu que cela valait...

--Faites-moi grâce des écus que vous avez dépensés. Vous avez des

nouvelles de l'expédition?

--Oui, et de très-bonnes. La soeur a failli me sauter au cou. Elle

voulait tout de suite me présenter à madame de Valvèdre; mais celle-ci,

qui avait passé la journée dans son lit, était en train de se lever et

m'a remis à tantôt. Voilà, mon cher! ce n'est pas plus malin que ça?

Moserwald ne dissimulait plus ses projets; il avait trop besoin de se

vanter de son habileté et de sa libéralité pour être prudent. Ma

jalousie essaya de se calmer. Que pouvais-je craindre d'un concurrent si

vain et si vulgaire? N'était-ce pas faire injure à une femme exquise

comme l'était Alida que de redouter pour elle les séductions d'un

Moserwald?

J'allais le questionner davantage quand Obernay vint manger à la hâte et

avec préoccupation un reste de volaille; après quoi, il regarda sa

montre et nous dit qu'il était temps de monter chez ces dames pour voir

partir les fusées.

--Il paraît, dit-il à Moserwald, que vous êtes invité à prendre le thé

là-haut en remerciement des bonnes nouvelles que vous avez données, ce

dont, pour ma part, je vous sais gré; mais permettez-moi une question.

--Mille, si vous voulez, _mon très-cher_, répondit Moserwald avec

aisance.

--Vous avez dépêché un montagnard vers la pointe de l'Ermitage; il s'y

est rendu à travers mille périls, et vous l'avez attendu à Varallo

jusqu'à ce matin. A-t-il vu M. de Valvèdre? lui a-t-il parlé?

--Il l'a vu de trop loin pour lui parler, mais il l'a vu.

--C'est fort bien; mais, s'il vous prenait l'obligeante fantaisie

d'envoyer encore des exprès et qu'ils parvinssent jusqu'à lui, veuillez

ne pas les charger de lui dire que sa femme et sa soeur sont à sa

recherche.

Valvèdre · 第 3 / 21 段