CHAPITRE XIX

Un convoi de chats angoras.--Les promesses d'un tcharvadar.--La célèbre

mosquée d'Éclid.--Les sources.--Chasses de Baharam.--Femmes de la tribu

des Bakhtyaris.--Sourmek.--Village de Dehbid.--Un enterrement en

caravane.

25 septembre.--Nous serons désormais suivis de notre musique

particulière, tout comme les souverains en activité de service.

Les professions les plus diverses sont représentées dans la caravane.

Entre autres voyageurs il y a un marchand de chats et un matelassier

mélomane qui exécute des variations musicales sur son appareil à carder

le coton. Autrefois bons amis, ils ont loué un mulet de compte à demi, à

condition d'y monter chacun à leur tour; mais, contre leur attente, ils

n'ont pas tardé à se quereller et à se brouiller à la suite d'un échange

de paroles désobligeantes. L'un prétendait que les miaulements des chats

mettaient en fuite toutes ses inspirations musicales; l'autre, que ses

pauvres matous s'énervaient et maigrissaient à entendre les

insupportables mélodies exécutées soir et matin par le matelassier.

A la suite de ces démêlés le protégé de Mercure, plus favorisé de la

fortune que le fils d'Apollon, a traîtreusement soudoyé le tcharvadar

bachy et s'est fait attribuer la propriété exclusive du mulet. Le

malheureux musicien, privé de moyens de transport et craignant d'être

abandonné dans le caravansérail, est venu humblement nous prier de le

prendre à notre service. Il assaisonnera de ses mélodies chacun de nos

repas, et en retour il sera autorisé à placer son instrument et sa

personne sur l'un de nos mulets de charge.

L'outil à deux fins de notre barde est taillé en forme d'arc et muni

d'une unique corde, sur laquelle il frappe de la main droite avec un

maillet de bois, tandis que de la main gauche, cachée sous une épaisse

frange de laine, il soutient l'instrument. Ce bracelet n'est pas une

vaine parure, car l'artiste briserait ses os sans ce matelas protecteur

quand, animé du souffle divin, il tape à tort et à travers sur la corde

tendue et fait rendre à l'instrument à carder des sons aussi mélodieux

que ceux d'un tambour de basque.

L'ennemi de notre musicien, le propriétaire des chats, est un habitant

de Yezd en Kirmanie, qui transporte de Tauris à Bombay une vingtaine de

beaux angoras. Depuis plusieurs années il voyage sans trêve ni répit

entre la Perse et les Indes et tire profit, paraît-il, de son étrange

marchandise.

Si les chats orientaux n'apprécient pas mieux la musique classique que

leurs frères européens, on ne saurait leur en vouloir; ils me paraissent

même dans leur droit en se montrant nerveux et irritables pendant la

durée du pénible voyage auquel on les condamne. Quelle dure épreuve à

imposer à un matou d'humeur peu vagabonde que soixante jours de gaféla

et treize jours de mer! Dans le fait, on ne réussirait pas à transporter

à dos de mulet des animaux d'un caractère aussi indépendant et aussi

difficile à discipliner que celui des chats, si leur maître ne les

soumettait à un règlement sévère et ne leur en faisait exécuter tous les

articles avec autant de rigueur que le permet la marche de la caravane.

A l'arrivée au caravansérail, le Yezdien choisit une pièce isolée, ou

tout au moins fort éloignée du campement du musicien; il plante deux

crampons de fer dans le sol, attache une longe à l'extrémité de chacun

d'eux et fixe à cette corde une ficelle cousue au collier des chats.

Chaque animal, placé par rang de taille, le plus gros en tête, assis ou

couché sur le sac de toile dans lequel il voyage la nuit, est séparé de

son voisin par un intervalle de cinquante centimètres. Les enfants à la

mamelle sont enfermés avec leur mère dans des boîtes à claire-voie assez

large pour leur permettre de passer à travers.

La troupe féline demeure tout le jour dans une sorte de léthargie et se

réveille, en menant grand vacarme, aux heures des repas, exclusivement

composés de viande de mouton. Alors ce sont des bonds désordonnés, des

cabrioles, des cris, des miaulements désespérés, semblables aux

hurlements des bêtes fauves. Cette animation extraordinaire se calme dès

que la nourriture est distribuée: chaque animal dévore gloutonnement sa

ration et retombe dans sa torpeur résignée. Les tout petits chats

paraissent mieux supporter la fatigue que les gros; ils jouent entre eux

sans songer à s'échapper, tandis que leurs camarades plus âgés

s'efforcent sans jamais se rebuter de déchirer avec leurs griffes et

leurs dents les solides cordelles de poil de chèvre qui les retiennent

prisonniers. Au départ, chacun des matous est enfermé dans sa maison de

toile; les sacs sont attachés deux par deux et placés sur un cheval,

bien surpris de porter une marchandise très disposée à témoigner toutes

les nuits son mécontentement par un concert de miaulements discordants.

Les chats expédiés aux Indes dans ces conditions sont des angoras

blancs; arrivés à destination, ils vaudront de cinquante à soixante

francs chacun.

26 septembre.--Pendant la durée des deux dernières étapes il nous a

semblé, réduits, faute de lune, aux pâles clartés des planètes, que le

pays était désert, et la montagne dépourvue de toute végétation. Nous

voici à Abadeh. La ville paraît importante et, bonheur suprême, est

dotée d'une station télégraphique et d'un gouverneur.

L'intervention de ce dernier nous est fort utile: le tcharvadar bachy se

refuse à tenir la promesse qu'il nous a faite de s'arrêter un jour à

Abadeh pendant que, doublant les étapes, nous irons à l'oasis d'Éclid

visiter une mosquée des plus remarquables dont on nous a parlé à

Téhéran, et nous informer ensuite si la tribu des Bakhtyaris, cette

souveraine maîtresse des défilés du Loristan, laisse circuler les

étrangers entre le Fars et la Susiane.

[Illustration: LE MUSICIEN DE LA CARAVANE.]

Marcel regretterait beaucoup de renoncer à cette partie de notre voyage:

nous saisissons donc avec empressement l'occasion de faire comparaître

le tcharvadar bachy devant le gouverneur. Le hakem, après nous avoir

donné un témoignage public de sa haute considération en nous envoyant un

pichkiach dès notre arrivée, ne peut admettre que l'on ose nous

résister. «Comment, misérable ver de terre, dit-il au tcharvadar tout

tremblant, tu as promis, par acte écrit, de stationner à Abadeh, de

laisser aux çahebs le temps d'aller visiter Éclid, et tu refuses de

tenir ta promesse! Sache que, s'il plaisait à Leurs Excellences de faire

arrêter ta caravane pendant dix jours, avec ou sans contrat, je saurais

bien te contraindre à obéir.

--Hakem, je ne puis demeurer plus longtemps. Mes bêtes sont vigoureuses

et peuvent sans dommage continuer leur route; quatre cents mulets

mangent de la paille et de l'orge pendant une journée; si j'ai promis de

m'arrêter, j'ai eu tort, mais je suis obligé de partir demain.

--Sais-tu nager?» s'écrie le gouverneur en faisant signe aux ferachs de

son escorte.

A peine a-t-il dit ces paroles que, sans laisser au tcharvadar bachy le

temps de répondre, quatre hommes le saisissent par les bras et les

jambes et le balancent dans la direction d'une pièce d'eau creusée au

centre de la cour. Je trouve heureusement l'occasion d'arrêter le

mouvement et de demander la grâce du malheureux, à la grande déconvenue

de l'assistance, déjà toute réjouie à l'idée de voir le patient barboter

au milieu du bassin et sortir de l'eau avec des vêtements mouillés et

déchirés.

«Ah! Khanoum, me dit le muletier en se remettant sur ses jambes, vous me

sauvez la vie: j'ai soixante ans d'âge, je suis tout en sueur tant j'ai

été ému par les paroles du hakem: que serais-je devenu sans votre

intervention? Ma caravane marchera comme vous l'ordonnerez, mais

séjournez le moins possible aux environs d'Éclid; si j'ai eu le tort de

vouloir manquer à ma parole, je ne vous ai pas trompé en vous disant que

le pays était dangereux à parcourir.

--Te tairas-tu, fils de chien! s'écrie le gouverneur. Veux-tu que je te

fasse appliquer deux cents coups de bâton? Qui ose parler de brigands

dans une province soumise à ma juridiction? Allah soit loué! mon fils

lui-même accompagnera ces illustres étrangers jusqu'à Éclid et veillera

à leur sécurité. Va-t'en. Demain les chevaux des çahebs et ceux de leurs

serviteurs devront être ici à l'aurore: je l'ordonne.»

Cette affaire réglée, nous allons nous promener au bazar, seul endroit

où les voyageurs en Orient puissent se faire une idée du commerce et des

industries locales. La caractéristique de celui d'Abadeh est la

sculpture sur bois de poirier: les ouvriers travaillent avec beaucoup de

goût de charmantes cuillers utilisées comme verre dans le service de

table, des cadres de miroir, des encriers et enfin des boîtes à bijoux

sur lesquelles sont enlevés en creux ou en relief le soleil et le lion

des armes persanes.

_Éclid_, 27 septembre.--Malgré les ordres du hakem, nous sommes partis

assez tard d'Abadeh. A l'aurore, nos mafrechs allaient être chargées,

quand plusieurs paysans ont demandé à nous entretenir. Privés d'armes,

et surtout de poudre, ils ne peuvent parvenir à détruire le gibier qui

pullule, et venaient nous supplier de tirer sur les perdreaux, fléaux de

leurs jardins. Nous avons suivi leurs pas et, au bout de deux heures,

Marcel et moi avions abattu tant d'oiseaux, qu'on s'est lassé de les

compter et surtout de les ramasser, les paysans ne goûtant pas

volontiers au gibier tué par des chrétiens.

A sept heures nous avons pris la direction d'Éclid, accompagnés du fils

du gouverneur, jeune homme de seize ans environ, fort ennuyé sans doute

de quitter l'andéroun dont son père l'a gratifié depuis trois mois, pour

aller courir la montagne en notre compagnie. Il fait néanmoins contre

mauvaise fortune bon cœur et se montre très désireux de nous complaire.

Après six heures de marche dans des vallonnements incultes et desséchés,

nous apercevons une brèche naturelle au milieu de laquelle se perd le

prolongement du chemin.

«Le pays d'Éclid commence derrière cette porte, me dit notre guide; mais

à quels ennemis en veulent donc les gens que j'aperçois sur les sommets

voisins du col?»

A peine a-t-il achevé ces mots, que de multiples détonations se font

entendre et que des balles tombent dans notre direction.

«Allons-nous être attaqués et devons-nous répondre à ces coups de fusil?

ai-je demandé.

--Tirez en l'air pour montrer à ces fils de chiens que vous êtes armés;

je vais m'informer de la cause de cette agression. Allah nous protège!

Ne vous exposez pas à blesser aucun de ces bandits; le premier sang

versé serait le signal de votre massacre et je périrais à vos côtés sans

réussir à vous sauver. Nous serons peut-être dévalisés, mais, si vous

êtes prudents, il ne nous sera fait aucun mal.»

Puis il enlève son cheval au galop de charge, agite les bras en l'air et

nous laisse arrêtés sur le chemin, tandis que le cuisinier fait faire

une volte à son mulet et prend à bride abattue la direction d'Abadeh.

Les gens postés en haut de la colline aperçoivent bientôt les signaux du

fils du gouverneur; ils descendent dans la vallée et viennent, au nombre

de huit ou dix, entourer le cheval du jeune homme; lui-même nous invite

du geste à venir le rejoindre, et nous ne tardons pas à nous trouver au

milieu de quelques habitants d'Éclid munis de fusils à pierre et

coupables d'avoir dirigé sur des inconnus le canon de leurs armes, afin

de les inviter à venir montrer patte blanche.

Éclid n'est point un village, comme je l'avais supposé, mais une vaste

oasis qui s'étend sur une longueur de près de trente kilomètres au pied

des contreforts inférieurs des montagnes du Loristan. Des sources

abondantes jaillissent de la montagne et communiquent à tout le plateau

une merveilleuse fertilité.

L'altitude élevée de l'oasis favorise la culture des arbres fruitiers

des pays froids, tels que les noyers et les pommiers, mais la principale

récolte est celle des céréales. Cette graminée pousse avec une telle

vigueur que jamais les habitants de ces plateaux fortunés n'ont connu

les horreurs de la famine, rendue si fréquente en Perse par la

difficulté d'établir des communications entre les pays riches ou

pauvres. Aussi bien, en temps de disette, Éclid ne peut-il faire

profiter les contrées environnantes de ses excédents de récolte: la

crainte des voleurs arrête les transports, et le fléau s'aggrave de ses

propres conséquences.

Pendant la durée de la dernière famine, survenue il y a trois ans, les

paysans d'Éclid tentèrent de porter du blé à Abadeh, mais ils durent y

renoncer, bien que les deux villages ne fussent guère distants de plus

de quarante kilomètres et que le _khalvar_ (trois cents kilos) de blé

valût quinze francs à Éclid et soixante à Abadeh. Les villageois

venaient attendre les convois à leur sortie de l'oasis, les pillaient et

tuaient les marchands qui essayaient de les défendre. Au retour des

temps plus prospères, les voleurs conservèrent l'habitude d'exploiter la

route d'Éclid, continuèrent à dérober des moutons aux bergers et à

dévaliser les petites caravanes. Les habitants portèrent aux pieds du

roi leurs doléances; peine perdue: Nasr ed-din n'avait pas plus souffert

de la famine que du brigandage. Alors les paysans de l'oasis résolurent

de former et d'entretenir une milice locale chargée de surveiller du

haut des pics la plaine d'Abadeh et d'arrêter à coups de fusil tout

cavalier inconnu qui paraîtrait se diriger vers Éclid.

«Est-ce que votre milice garde l'oasis de tous côtés? ai-je demandé au

_toufangtchi_ (garde armé de fusil) qui a pris la parole.

--Non, les postes sont établis sur les sommets qui commandent les routes

d'Ispahan et de Chiraz; les Bakhtyaris occupent la montagne située de

l'autre côté d'Éclid et ne laissent pénétrer chez eux aucun étranger. En

hiver ils descendent dans les vallées basses, mais en cette saison ils

sont campés sur les hauteurs.

--Qu'est-ce donc que ces Bakhtyaris?

--Les Bakhtyaris appartiennent à une tribu très puissante qui habite les

montagnes du Loristan. Leur chef, l'Il Khany, est digne de rivaliser en

force et en courage avec le chah lui-même.

--N'y a-t-il aucun moyen d'entrer en communication avec lui, de

traverser le Loristan et de gagner la Susiane?

[Illustration: LE FILS DU GOUVERNEUR D'ABADEH.]

--Pas en ce moment. L'Il Khany est dans le nord, et sans une

autorisation signée de sa main il est inutile de songer à s'engager dans

le pays; le moindre ennui qui pourrait arriver aux voyageurs assez

audacieux pour tenter pareille aventure serait d'être invités à

rebrousser chemin au plus vite, si l'on ne commençait d'abord par tirer

sur eux.

--Vous avez pris des leçons de politesse chez les Bakhtyaris?

--Oh! Çaheb, nos fusils n'atteignent pas aux deux tiers de la distance à

laquelle nous avons fait feu sur Vos Excellences.

--Qu'auriez-vous dit si j'avais répondu à votre salut malveillant par

une réplique de ma façon, moi qui possède un fusil portant à un farsakh?

ai-je repris avec une exagération tout orientale, mais bien de

circonstance.

--Nous obéissons à une consigne rigoureuse; d'ailleurs, puisque le fils

du hakem d'Abadeh répond de vous, soyez les bienvenus.

--Tout cela est bel et bon, mais vos coups de fusil ont effarouché notre

cuisinier, et le prudent Yousef s'enfuit comme un chacal; nous nous

passerions bien de ses services, s'il n'emportait avec lui provisions,

lits et marmites; prenez nos chevaux, lancez-vous à sa poursuite et

ramenez-le. Vous êtes autorisés à lui faire grand'peur, mais pas le

moindre mal. Je donnerai deux krans de bakchich au vainqueur de la

course», dis-je à deux jeunes gens doués de toutes les qualités

désirables pour mener à bien cette chasse à l'homme.

Voilà nos cavaliers partis; ils descendent à fond de train dans la

vallée, poussent avec une énergie incroyable nos yabous fatigués et se

rapprochent bientôt du cuisinier. Celui-ci ne tarde pas à entendre le

bruit d'un galop rapide, il se retourne et aperçoit les nouveaux venus

montés sur nos chevaux.

Ne doutant plus que ses maîtres ne soient morts ou prisonniers, il

fouette son mulet à tour de bras, et précipite l'allure de la pauvre

bête, peu faite cependant à courir en steeple-chase. Nos émissaires

tirent deux coups de fusil en l'air; Yousef, au comble de l'effroi, juge

prudent de simplifier les formalités, en se laissant choir sur le sol

comme un homme mort, tandis que le mulet, éreinté par ce train de pur

sang, s'arrête à quelques pas de son cavalier. Les gardiens d'Éclid

descendent de cheval, saisissent notre féal serviteur, l'attachent sur

la charge après l'avoir réconforté d'une bourrade de coups de poing, et

nous le ramènent en triomphe. Si le pilau est brûlé ce soir, Yousef,

sans mentir, pourra prétexter de sa vive émotion.

Nous nous remettons en selle et entrons enfin dans Éclid.

L'oasis, très étendue, me paraît cependant moins belle et surtout moins

pittoresque que celle de Korout. Elle est coupée de sentiers ménagés

entre des jardins magnifiques, traversée de multitudes de ruisseaux,

mais le sol est si plat qu'il est difficile de se faire une idée de

l'étendue des terres cultivées, tandis que Korout, s'étalant en

amphithéâtre, se montre au premier coup d'œil dans toute sa splendeur. A

peine avons-nous mis nos armes et nos bagages en sûreté chez un riche

propriétaire, absent d'Éclid en ce moment, que nous demandons à visiter

la mosquée. Les toufangtchis nous guident à travers un grand village en

partie ruiné, se dirigent vers un énorme bouquet de noyers encore plus

beaux que ceux des jardins, et nous introduisent, sans objecter ni notre

impureté ni les défenses des prêtres, dans une petite mosquée bâtie en

terre; la salle du mihrab, recouverte d'une horrible coupole construite

avec les mêmes matériaux que les murs, est bossuée comme une vieille

marmite. En revanche, l'édifice est proprement tenu, les murailles sont

blanchies à la chaux et ornées de versets du Koran peints en vert pomme.

Ma stupéfaction n'a d'égale que ma colère. Comment! nous avons failli

noyer notre tcharvadar, tuer de frayeur le cuisinier, et ajouté un

trajet de soixante-dix kilomètres au chemin déjà si long d'Ispahan à

Chiraz, dans le seul but de rendre visite à cette mosquée villageoise!

Encore si, en pieux musulmans, nous avions à faire ici quelques utiles

dévotions? Allah, s'il était consciencieux, nous tiendrait compte en

paradis de notre pénible pèlerinage; mais nous n'avons pas même cette

consolation à nous offrir. Jurant, trop tard hélas! d'être à l'avenir

plus circonspects, nous sortons au plus vite de la mosquée et nous

dirigeons vers les célèbres sources d'Éclid. Elles sourdent du rocher

par plusieurs bouches et alimentent des bassins profonds dans lesquels

se sont noyées, paraît-il, toutes les personnes qui ont tenté de s'y

baigner. En explorateurs scrupuleux, nous visitons encore les ruines de

terre d'un petit palais sofi et rentrons enfin au logis, très fatigués

et plus désappointés que nous ne sommes las.

La maison mise à notre disposition est charmante. On reconnaît du

premier coup d'œil que le bois est abondant dans le pays: les salles

sont couvertes de chevronnages relevés de minces filets de couleur;

toutes les ouvertures sont fermées par des huisseries massives décorées

de peintures à l'huile dont les sujets sont empruntés au célèbre _Livre

des Rois_; l'une d'elles reproduit les exploits cynégétiques de Baharam.

La vie du roi chasseur est d'autant plus connue dans l'oasis, que c'est

à Éclid, à en croire les paysans, que se déroula l'aventure

extraordinaire retracée sur les panneaux des portes de notre chambre.

«Baharam, le Nemrod de la Perse, tirait de l'arc avec une merveilleuse

habileté et se plaisait à donner à ses sujets des preuves de son

adresse. Un jour qu'il se trouvait à la chasse avec une de ses femmes,

il aperçut une gazelle endormie. Il l'ajuste et décoche le trait avec

tant de précision que la flèche effleure l'oreille de l'animal.

Subitement réveillée, la bête essaye avec son pied de derrière de

chasser la guêpe qui la tourmente. A ce même moment, une seconde flèche

lancée par le roi fixe cette patte dans le cou de la gazelle. Le prince,

plein de fierté, se retourne alors du côté de sa favorite, espérant

recueillir sur ses lèvres la juste récompense de son adresse; mais la

belle, médiocrement enthousiasmée, se contente de jeter au chah ces

paroles peu encourageantes: «L'habitude rend tout facile».

[Illustration: RENCONTRE DE BAHARAM ET DE SON ANCIENNE FAVORITE.]

«J'ai vécu trop longtemps avec cette hargneuse personne, s'écria le roi

au comble de la colère. Conduisez-la dans la montagne et faites-la

mourir.»

«En homme prudent, le ministre d'État s'empressa de désobéir à son

maître et permit à la belle dédaigneuse de se retirer au fond d'un petit

village situé sur une déclivité de la vallée d'Éclid. Du prix de ses

bijoux elle fit construire une maison adossée au rocher et acheta une

vache afin de se nourrir de son lait. Au bout de quelques mois la vache

vêla, et tous les soirs la jeune femme, qui, faute de mieux, s'était

attachée au petit veau, laissait la mère paître dans la montagne,

prenait l'animal sur ses épaules et le portait chez elle.

«Pendant quatre années elle continua cette gymnastique salutaire, et vit

croître ses forces en raison du poids de la bête.

«Baharam avait oublié depuis longtemps son ancienne favorite, quand, au

cours d'une chasse à l'âne sauvage, il aperçut une femme portant un

taureau sur ses épaules et gravissant malgré le poids de ce fardeau

l'escalier d'une maison. Fort surpris, il envoya un de ses courtisans

demander à la dame comment, sous une apparence aussi délicate, pouvait

se cacher une si grande vigueur.

«C'est mon secret, répondit-elle, je le confierai à votre maître.» Le

monarque, très intrigué, se rendit aussitôt à cette invitation, et,

comme il prodiguait mille compliments à la jeune femme: «Ne louez pas ce

qui ne mérite pas de l'être, lui dit-elle en levant son voile:

«_l'habitude rend tout facile._»

«Le monarque, touché du sentiment qui avait engagé sa maîtresse à

consacrer plus de quatre années à l'espoir de reconquérir ses bonnes

grâces, l'emmena avec lui après avoir donné l'ordre de construire un

palais sur l'emplacement de la petite maison.»

La légende ne dit pas si le bœuf fut du voyage ou si, pour obtenir un

pardon définitif, la dame dut pousser l'imitation de Milon de Crotone

jusqu'à tuer d'un coup de poing le robuste animal et à dévorer sa chair

en une seule journée; nous savons seulement que Baharam épousa son

ancienne maîtresse, que les noces furent merveilleuses et que le roi et

la reine eurent beaucoup d'enfants. Quant au bon vizir, il reçut comme

prix de sa désobéissance un superbe _khalat_ (robe d'honneur).

28 septembre.--Le climat d'Éclid doit être fort sain; un air pur, des

eaux limpides et courantes, des arbres superbes font de ce pays un coin

de terre privilégié. Aussi bien la santé des habitants serait-elle

excellente, s'ils n'avaient pris la détestable habitude de se vêtir de

cotonnades anglaises expédiées à Abadeh par les négociants d'Ispahan;

cette imprudence, jointe à la nécessité de travailler les pieds dans

l'eau au curage des ruisseaux d'irrigation, rend endémiques la phtisie

pulmonaire et les rhumatismes.

Le jour ne s'était pas encore levé, quand nous avons entendu frapper à

la porte de la cour. Bientôt le vestibule a été encombré de malades que

leurs parents ont amenés des environs.

Au nombre de nos clientes se trouvent deux belles femmes bakhtyaris.

L'une d'elles a appris notre arrivée par un de ses serviteurs, venu hier

à Éclid. Elle est immédiatement partie, accompagnée de sa sœur, et a

voyagé à cheval toute la nuit, transportant un pauvre enfant de cinq ans

dont les os n'ont encore pris aucune consistance. Elles ont vraiment

l'air fier ces deux femmes au visage dévoilé, drapées avec un art qui

s'ignore dans de légères étoffes de laine gros bleu étroitement serrées

autour de leur tête et retombant en larges plis sur la _pyrahan_ (sorte

de chemise courte) et sur de larges pantalons froncés autour de la

cheville. Ce sont bien les descendantes de ces farouches montagnards du

Loristan célèbres par leur valeur et leur indomptable énergie: Darius

payait un tribut aux Bakhtyaris toutes les fois qu'il traversait leur

pays pour se rendre de Suse à Persépolis; Alexandre lui-même ne put les

soumettre; et, de nos jours encore, ils sont restés à peu près

indépendants de l'autorité du chah de Perse.

La consultation touche à sa fin quand le fils du gouverneur d'Abadeh

entre dans le talar.

«Les chevaux sont prêts, nous dit-il, et je viens de faire mettre des

gardiens à la porte extérieure afin de contenir vos clients; si vous

prêtez l'oreille à toutes les misères de ces gens-là, vous n'en finirez

jamais. Venez donc, l'étape est longue, nous avons à peine le temps

d'arriver à Sourmek avant la nuit et de rejoindre la caravane.»

Le conseil est bon, mais difficile à suivre: avant tout il s'agit

d'enfourcher nos montures. Sur le pas de la porte nous sommes assaillis

par une nuée de malades; tous ces malheureux parlent à la fois, nous

montrent leurs yeux, leurs poitrines, leurs bras, se querellent et

essayent de conquérir à la force du poignet le privilège de nous toucher

et de se faire entendre; les gardiens les menacent du bâton, et enfin

nous partons.

Tout à coup nos guides eux-mêmes prient instamment Marcel de s'arrêter

et lui désignent un homme qui accourt au galop portant sur ses épaules

un vieillard aveugle. Énée éloignant son père Anchise des ruines

fumantes de Troie ne devait pas avoir un air plus noble que ce brave

garçon.

Marcel examine le vieillard. Il est atteint de la cataracte. «Conduis

ton père à Chiraz: le médecin de la station anglaise lui rendra

peut-être la vue et enlèvera le voile qui arrête les rayons lumineux.

--Pourquoi ne veux-tu pas le guérir toi-même, puisque tu connais la

nature du mal?

--Parce que je n'ai pas sur moi des instruments assez tranchants.»

A ces mots, le vieillard tire vivement de sa manche un couteau dont la

gaine est fixée autour de son bras par un bracelet de cuir, le présente

à Marcel et lui dit avec un calme stoïque: «Tiens, voilà une lame

effilée: coupe et fabrique-moi des yeux nouveaux.

--C'est impossible, s'écrie Marcel: l'opération dont je t'ai parlé

nécessite des précautions minutieuses. Viens à Chiraz, je m'engage à te

faire soigner.

[Illustration: FEMMES BAKHTYARIS.]

--Je t'en prie, répond l'aveugle si impassible tout à l'heure et dont

les yeux éteints roulent de grosses larmes, aie pitié de mon malheur, au

nom d'Allah! au nom de ton père et de ta mère!»

Le désespoir de ce vieillard est navrant; son fils est pâle d'une colère

qu'il contient avec peine, et attribue l'attitude de mon mari à une

mauvaise volonté, bien éloignée de sa pensée. Fuyons au plus vite cette

vallée si belle, si séduisante, mais dont les ombrages cachent tant de

misères.

Nous voici hors du village; la plaine est bien cultivée dans toute la

partie irrigable; au delà de la zone fertilisée par les eaux on ne

trouve plus qu'une lande où poussent de rares bruyères. Elles suffisent

cependant à nourrir des troupeaux de moutons à grosse queue, que les

bergers gardent du haut de petites éminences de terre élevées de main

d'homme. Tous les pâtres filent de la laine, qu'ils tiennent pressée

dans le creux de la main pendant que le fil s'enroule sur une baguette

de bois en guise de fuseau.

Sourmek, que nous atteignons après six heures de marche, est une petite

cité entourée de murs de terre; jadis elle dut avoir une certaine

importance, car au milieu des jardins se voient encore les soubassements

d'une forteresse sassanide dont les habitants attribuent la fondation à

Baharam. Cette immense construction de terre crue est flanquée de douze

tours de défense et atteint encore vingt mètres au-dessus du sol, bien

que ses matériaux, utilisés comme ceux des maisons abandonnées

d'Ispahan, fertilisent depuis de bien longues années les melonnières

fort renommées de Sourmek. A quelque distance du village il existe

d'autres forteresses, remontant aux premiers siècles de notre ère; mais

celle-ci est la mieux conservée.

_Dehbid_, 29 septembre, à 2 400 mètres au-dessus du niveau de la

mer.--Nous avons atteint le point le plus élevé de la route de Chiraz à

Ispahan. Le village, très petit et très pauvre, se compose: d'une

forteresse sassanide beaucoup plus ruinée que celle de Sourmek, dont

elle reproduit au reste les dispositions essentielles, de quelques

maisons de terre et d'une station du télégraphe anglais; tout cela est

très misérable.

Il y a, paraît-il, dans les environs de Dehbid un plateau d'une grande

fertilité; mais le village ne se ressent guère de la richesse des terres

qui l'avoisinent.

Les deux dernières étapes ont été longues et pénibles: les chemins,

couverts de cailloux roulés, étaient escarpés et, partant, difficiles à

parcourir; les chevaux tombaient sous le faix, il fallait les décharger

sans cesse pour leur permettre de se relever. De leur côté, les femmes

arméniennes sont rendues de fatigue, les enfants pleurent tout le jour;

le voyageur parti d'Ispahan malgré son état de maladie paraît à la

veille de rendre son âme à Dieu. Nous-mêmes faisons assez triste figure.

Ces étapes de nuit se succédant sans interruption sont tuantes; je n'ai

jamais connu lassitude semblable à celle que j'éprouve depuis deux

jours, et aspire au moment où, arrivée enfin à Persépolis, je ne serai

plus condamnée à enfourcher mon yabou tous les soirs.

Le tcharvadar bachy aurait bien accordé une journée de repos à sa

caravane avant d'entreprendre la traversée des montagnes et la terrible

étape de dix farsakhs qui nous sépare de Maderè Soleïman, mais il n'a

plus de paille à donner à ses chevaux: on ne peut éviter, par

conséquent, de se remettre en route. Le départ est fixé à huit heures du

soir; nous aurons bien de la chance si, dans l'état où sont les bêtes de

somme, nous arrivons au gîte avant dix heures du matin.

[Illustration: PORTE DE SOURMEK.]

Le même jour, minuit.--Toute la caravane vient de s'arrêter à la voix

des tcharvadars; le malade que nous traînions à notre suite a expiré peu

de temps après avoir quitté Dehbid. On s'est aperçu de sa mort en voyant

la tête du cadavre heurter régulièrement le bois du kadjaveh. Il s'agit

d'enterrer le corps avant le lever du soleil, et chacun témoigne de son

mécontentement; ce n'est pas qu'un accident de ce genre soit de nature à

émotionner les muletiers ou les voyageurs, mais, comme l'étape est très

longue, il est désagréable de perdre une demi-heure à creuser une fosse.

On allume des torches; les tcharvadars, armés de couteaux et de bâtons,

commencent à faire un trou au milieu du chemin, puis ils apportent le

cadavre, dépouillé de ses meilleurs habits, et, suivant les habitudes du

pays, ils l'étendent encore chaud dans sa dernière demeure. La seule

différence à signaler entre cet enfouissement et celui d'un chien, c'est

qu'on a été chercher sur le mulet où il dormait à poings fermés un

superbe derviche toujours couvert d'une peau de tigre en guise de

manteau, pour le prier d'orienter le mort dans la direction de la

Mecque, et de placer sous ses aisselles les béquilles sur lesquelles il

se soulèvera à la voix de l'ange Azraël. On rejette ensuite la terre

dans le trou en s'aidant des pieds et des mains, puis on recouvre la

tombe de quelques cailloux: les funérailles sont terminées. Les rares

curieux qui avaient mis pied à terre remontent sur les chevaux ou sur

leurs ânes, et la gaféla reprend sa marche.

Je m'explique maintenant la présence de ces tas de pierres si nombreux

sur la route des caravanes: ils signalent des sépultures.

[Illustration: LE DERVICHE A LA PEAU DE TIGRE.]

[Illustration: GABRE MADERÈ SOLEÏMAN. (Voyez p. 376.)]

La Perse, la Chaldée et la Susiane · 第 28 / 155 题