CHAPITRE XX[5]

Les défilés de Maderè Soleïman.--Le village de Deh Nô.--Takhtè Maderè

Soleïman.--Tombeau de Cambyse 1er.--Palais de Cyrus.--Portrait de

Cyrus.--Itinéraire d'Alexandre.--Topographie de la plaine du

Polvar.--Gabre Maderè Soleïman.--Description du tombeau de Cyrus laissée

par Aristobule.--Les défilés du Polvar.--Les hypogées et le tombeau

provisoire de Nakhchè Roustem.--Les sculptures sassanides.--Les atechgas

de Nakhchè Roustem.

[5] Les gravures de ce chapitre sont dessinées d'après des

héliogravures de _l'Art antique de la Perse_, publié par M.

Dieulafoy (5 volumes petit in-folio, Librairie centrale

d'Architecture, 1884).

30 septembre.--Au jour la caravane a atteint les bords d'une rivière

connue sous le nom de Polvar Roud; elle l'a traversée, et, au lieu de

suivre les sinuosités de son cours, elle s'est dirigée vers une montagne

abrupte; sur ses flancs serpente un chemin tracé par les pieds des

chevaux.

Le soleil était déjà haut lorsque nous avons terminé l'ascension du col;

nous nous apprêtions à descendre vers Maderè Soleïman en suivant une

gorge égayée par quelques buissons rabougris, quand les cris des

tcharvadars ont retenti d'un bout à l'autre du convoi; les muletiers

viennent de constater la disparition de deux bêtes de somme. Pendant

qu'ils faisaient péniblement franchir le Polvar à la caravane, deux

mulets se sont égarés, à moins qu'ils ne soient devenus la proie des

brigands, très nombreux dans ces défilés. Montés sur des chevaux

déchargés au plus vite, cinq ou six tcharvadars redescendent vers la

plaine, tandis que hommes et bêtes restent stationnaires en attendant

leur retour.

Pourquoi ne pas prendre les devants et, au lieu de dresser notre table

sur l'arçon de nos selles, ne pas aller étendre notre couvert à l'abri

d'un buisson? Je me mets en quête du cuisinier et nous descendons vers

la vallée, arrêtés à chaque pas par des amoncellements de rochers

glissants placés en travers du sentier. Après une heure de marche, notre

petite troupe atteint un arbuste épineux qui nous garantira tant bien

que mal des rayons du soleil.

«Prends ton fusil, nous allons être attaqués», me dit tout à coup mon

mari.

Je me retourne vivement et j'aperçois, derrière une crête de rocher

placé en contre-bas du chemin, de hautes coiffures de feutre, puis des

canons de fusil et enfin quatre hommes à la mine patibulaire.

Allons-nous servir de cible comme à Éclid?

«Au large! s'écrie Marcel en saisissant ses armes et en dirigeant le

canon de son fusil dans la direction des nouveaux venus, pendant que de

mon côté j'exécute le même mouvement.

--Arrêtez! _Machallah!_ (grand Dieu!) Vous risqueriez de tuer les

toufangtchis (fusiliers) préposés à la garde du chemin. Ne seriez-vous

pas ces gentilshommes faranguis si impatiemment attendus par le

gouverneur de Chiraz? ajoute l'orateur de la troupe. Nous vous

surveillons depuis quelques instants, mais à votre mine pitoyable nous

vous aurions pris plutôt pour de pauvres derviches que pour de grands

personnages.

--Nous sommes en effet recommandés à votre maître.

--En ce cas, nous avons ordre de vous escorter.

--C'est inutile: en plein jour je ne m'égarerai pas.

--Notre consigne est formelle. Depuis quelques années, de nombreux

crimes ont été commis dans ces montagnes, des caravanes ont été

dévalisées et vous-mêmes auriez couru le risque d'être maltraités si, à

la nouvelle de votre prochaine venue, le hakem n'avait fait garder les

défilés.»

Là-dessus ces singuliers gendarmes s'assoient à quelque distance de nous

et considèrent avec la plus grande attention les préparatifs de notre

repas; décidément cette escorte ne me dit rien qui vaille. Le repas

terminé, j'engage Marcel à ne pas se commettre avec les soi-disant

toufangtchis; je suis d'autant moins rassurée que nos gardes, après nous

avoir pressés de partir, nous prient de leur prêter nos armes et de leur

permettre de les examiner.

Voilà une demande bien grave: assurément nous avons affaire à de rusés

bandits. Pour toute réponse nous serrons de plus près fusils et

revolvers.

L'un des soldats se lève alors, se rapproche de moi et me tend son bras:

«Si vous ne voulez pas me laisser toucher à vos armes, guérissez-moi, au

moins, d'un mal qui me tue. Je suis bien portant aujourd'hui, mais hier

j'avais la fièvre, demain elle reviendra et me laissera plus faible

qu'un chien.

--Ce mal est-il fréquent dans le pays?

--Tout le monde y est plus ou moins sujet.

--Quels remèdes vous ordonnent les médecins indigènes?

--Ils recommandent de couvrir le crâne des fiévreux d'une couche de

feuilles de saule; mais un Farangui de passage dans le pays a donné, il

y a quelques années, à plusieurs d'entre nous une poudre blanche qui

rend la vie. En auriez-vous? Une caravane tout entière chargée de ce

précieux médicament ne suffirait pas à guérir les malades de la

province.

--Non, je n'en ai plus.»

Et la conversation s'interrompt de nouveau, car mes soupçons ne se sont

pas encore dissipés et je suis plus occupée de suivre des yeux le

moindre mouvement des toufangtchis que de répondre à leurs questions.

Allah soit loué! Jamais le bruit d'une caravane en marche ne m'a paru si

mélodieux. Les tcharvadars, tous réjouis d'avoir retrouvé leurs deux

mulets occupés à paître sur les bords du Polvar, nous rejoignent en

chantant et font mille protestations d'amitié à nos compagnons, de très

braves gens de Chiraz, affirment-ils.

«Vos amis les gendarmes ont la tournure de brigands fieffés, dis-je au

tcharvadar bachy.

--La vue de leur uniforme ne vous a donc pas rassurée?

--Quel uniforme? bonnets de feutre, robes, koledjas sont de couleurs et

de grandeurs différentes. Je n'aperçois rien dans leur costume rappelant

une tenue militaire.

--N'avez-vous donc pas remarqué la plaque de métal du ceinturon, la

poire à poudre et la trousse d'outils nécessaires à l'entretien du

fusil?»

C'est juste, je passe condamnation. La description de cet uniforme

constitué par une plaque de ceinturon et une poire à poudre mériterait

tout un poème.

A midi passé, nous arrivons en vue du bourg de Mechhed Mourgab, où se

fabriquent des tapis fond bleu à palmes cachemyres. Nous continuons

notre route, et vers une heure nous atteignons un misérable village

composé de maisons en terre groupées autour d'un large tas de fumier et

d'ordures. Depuis dix-sept heures nous sommes en chemin.

Je cherche des yeux un caravansérail: il n'y en a point; mais les

villageois de Deh Nô (Village Neuf), fort pauvres, et par conséquent

obligés de s'imposer les plus désagréables sacrifices dans l'espoir de

gagner quelques pièces de monnaie, veulent bien consentir à donner asile

à des chrétiens. Pendant que je procède au choix d'un logis et que je

songe avec volupté à étendre sur le sol mes membres endoloris, Marcel

s'est réveillé de l'espèce de torpeur où la lassitude l'avait plongé et

examine attentivement du haut de son bucéphale les collines dominant Deh

Nô. En punition de mes péchés il aperçoit, sur la gauche du village, une

construction blanche placée au sommet d'un coteau. Oubliant alors la

fatigue, la longueur de l'étape, le soleil qui darde ses rayons de feu

sur nos têtes, il ne descend même pas de cheval, saisit l'appareil

photographique et part, malgré les protestations des tcharvadars,

désolés de voir les yabous s'éloigner encore de la caravane.

Si l'amour-propre et la curiosité ne me rendaient quelque force, je

renoncerais à suivre mon mari. Mes plus grands défauts viennent

heureusement soutenir mon courage défaillant, et me voilà suivant

Marcel, tout en maugréant et en regrettant au fond du cœur que les

myopes armés d'un lorgnon aient souvent trop bonne vue.

Après une demi-heure de marche au pas--nos malheureuses montures

seraient bien empêchées de prendre une allure plus vive--nous atteignons

une colline surmontée d'un long soubassement construit en pierres

calcaires. Nous mettons pied à terre ou, pour être plus véridiques, nous

nous laissons rouler sur le sol, car, au premier moment, nos jambes,

raidies par la fatigue, se refusent absolument à nous porter. Marcel

finit enfin par se remettre d'aplomb; quant à moi, tous mes efforts sont

vains, et je vais définitivement échouer sur une touffe d'herbes sèches.

Cependant, après une grande heure de repos, je parviens à me lever et à

monter sur la plate-forme. De ce point culminant j'embrasse des yeux

toute la construction.

Le soubassement désigné par les habitants de Deh Nô sous le nom de

Takhtè Maderè Soleïman (Trône de la Mère de Salomon) est une

réminiscence des grandes terrasses sur lesquelles les souverains de la

Babylonie construisaient leurs palais. Il est certain néanmoins que

jamais édifice ne s'éleva sur ce sol artificiel, puisque le soubassement

est lui-même inachevé. Cette observation ne résulte pas seulement de

l'imperfection des parements extérieurs du takht,--les plus beaux

monuments de la Grèce, les Propylées, le temple d'Éleusis, offrent de

semblables anomalies,--mais de l'état des assises supérieures. A côté

des pierres travaillées sur toutes leurs faces, on en rencontre d'autres

dont les lits et les joints sont à peine ébauchés.

Mais quels sont donc ces signes gravés en creux sur les pierres

inférieures du takht? Je ne reconnais ni les hiéroglyphes d'Égypte, ni

les écritures cunéiformes des Babyloniens ou des Perses. Serais-je en

présence de caractères jusqu'ici inconnus?

«Non, me dit Marcel, dont la belle ardeur s'est enfin calmée, ces

figures n'appartiennent à aucun alphabet: ce sont des marques

d'ouvriers, laissées sans doute à titre de témoins pour servir de base

au règlement des travaux.

«Contemple, ajoute mon mari, le beau point de vue qui se présente du

haut de cette terrasse et, si tu ne me gardes pas rancune de t'avoir

entraînée hors du village après une si longue étape, tu conviendras que

jamais emplacement mieux choisi ne domina un plus magnifique panorama.»

Je suis peu disposée à m'enthousiasmer en ce moment. A ces paroles je

jette cependant les yeux dans la direction de la plaine du Polvar, et je

ne puis m'empêcher d'admirer, sans en rien avouer, le grand cirque

violacé qui nous entoure. A l'ouest la vallée est limitée par un massif

de hautes montagnes se rattachant à la chaîne des Bakhtyaris; au sud une

ramification de ce soulèvement ferme l'entrée du Fars; à l'est apparaît

la partie la plus sauvage et la plus déserte de la Kirmanie; au nord,

des plateaux conduisent à Sourmek et à Dehbid. Un cours d'eau serpente

dans la plaine; sur ses rives j'aperçois des constructions blanches,

derniers vestiges de monuments anciens, car les villages modernes sont

tous bâtis en terre grise. A cette vue, une vengeance diabolique se

présente à mon esprit: Marcel est presque aussi fourbu que moi; si je

l'engageais très sérieusement à aller visiter une muraille située à

trois cents mètres environ en contre-bas du takht?

«C'est impossible, me répond-il; je ne me tiens plus debout.»

Ouf! Avec quelle impatience j'attendais cet aveu. Il faut faire lever

les chevaux à coups de gaule; nous choisissons les grosses pierres

éboulées de façon à nous élever jusqu'à la hauteur des étriers, nous

nous hissons péniblement sur nos montures et rentrons à Deh Nô. Pendant

notre absence les serviteurs ont préparé une bonne chambre; le kébab et

le pilau sont à point! hélas, ni l'un ni l'autre n'avons la force d'y

toucher.

30 septembre.--Il serait peut-être vaniteux de comparer ma petite

personne à celle d'Antée; néanmoins, tout comme le géant libyen, j'ai

repris des forces en touchant la terre, notre mère commune. Après avoir

voyagé à cheval pendant quatorze nuits, comme il est doux de passer la

quinzième allongée sur un sol bien battu, dans une chambre bien close!

Ce matin, découragement, fatigue, mauvaise humeur, se sont évanouis; je

puis me remettre au travail avec ardeur et retourner aux ruines. Nous

passons au bas du takht et arrivons bientôt devant la façade du petit

édifice aux environs duquel je voulais méchamment, hier au soir, envoyer

promener mon mari.

Ce monument affectait la forme d'une tour carrée. Les murailles étaient

construites en pierres calcaires assemblées sans mortier, mais réunies

par des goujons, comme celles du takht. Un escalier dont les

arrachements sont encore visibles permettait de s'élever jusqu'à la

porte percée au milieu de la façade. Des piliers saillants renforçaient

les angles de la construction; un ornement denticulé formant corniche

constituait le couronnement. Bien que la tour paraisse avoir été

appareillée par des Grecs, elle ne présente, sauf l'ornement denticulé,

aucune des formes architecturales de la Hellade, mais offre au contraire

de surprenantes analogies avec certains tombeaux de la Lycie, copiés

eux-mêmes sur d'antiques sépultures construites en bois.

A n'en pas douter, ce sont des ruines d'un monument funéraire destiné à

renfermer la dépouille d'un roi ou d'un puissant personnage. Descendons

dans la plaine: l'examen de pierres amoncelées que domine une colonne

encore debout nous fournira peut-être des renseignements sur l'âge de

ces constructions. Nous nous approchons; la colonne est en pierre

calcaire, sa hauteur totale dépasse onze mètres, et son diamètre est

d'un mètre cinq. Le fût, entièrement lisse, repose sur un mince tambour

cylindrique de basalte noir; le chapiteau a disparu ou gît brisé en

mille morceaux au pied de la colonne. Sur le même emplacement on

rencontre encore quelques autres bases de basalte symétriquement

placées; elles servent d'appui à des supports semblables à celui qui est

encore debout.

[Illustration: TAKHTÈ MADERÈ SOLEÏMAN. (Voyez p. 367.)]

Non loin des colonnes s'élèvent trois piliers bâtis également en pierre

calcaire. Ils ont huit mètres de hauteur, se composent de trois pierres

superposées évidées sur une de leurs faces en forme de niche, et portent

à leur partie supérieure une inscription en caractères cunéiformes.

Évidemment nous sommes en présence de ce fameux texte perse, médique et

assyrien que les savants se sont accordés à traduire par ces mots: «Moi,

Cyrus, roi achéménide».

[Illustration: FAÇADE DU TOMBEAU DE CAMBYSE Ier. (Voyez p. 368.)]

Marcel retrouve le nom du fondateur de la monarchie perse et le titre de

Khchâyathiya, équivalant au _sar_ des nations sémitiques et au βασιλεύς

des Grecs. C'est de ce premier titre que provient, par une abréviation

propre à un grand nombre de langues, le nom de «chah» que porte encore

de nos jours Sa Majesté Iranienne.

En continuant à parcourir les ruines, nous apercevons, brisées presque à

fleur de terre, quatre plaques de basalte noir, ornées sur leurs faces

intérieures de belles sculptures représentant les pieds d'un homme

faisant vis-à-vis aux serres d'un oiseau gigantesque. Ces bas-reliefs

devaient représenter la lutte victorieuse du fondateur du palais contre

un animal fabuleux: sujet gravé fréquemment sur des cylindres

babyloniens. A part ces débris et les massifs de fondations en partie

cachés sous les décombres, il ne reste plus aucun vestige du monument.

La colonne, les bases de basalte, les trois piliers et les crémaillères

pratiquées au sommet de chacun d'eux suffisent cependant pour

reconstituer une grande salle hypostyle couverte d'une toiture en bois,

précédée d'un porche et flanquée à droite et à gauche de petites pièces

symétriquement disposées, communiquant par de larges baies avec le

portique.

[Illustration: PILIER DU PALAIS DE CYRUS.]

«Sommes-nous sur les ruines d'un temple ou d'un tombeau? dis-je à Marcel

après avoir passé une bonne partie de la journée à relever de mon mieux

le plan de la construction.

--A quoi te sert d'encombrer tes poches des histoires d'Hérodote? me

répond-il. Ne te souviens-tu pas que les Perses sacrifiaient au soleil,

à la lune, au feu, à l'eau et aux vents sur la cime des monts et qu'ils

n'avaient point de temples? Ces débris ne peuvent pas être non plus les

derniers vestiges d'un tombeau, puisque nous ne retrouvons pas trace de

la chambre sépulcrale caractéristique de ce genre de monuments. J'y

verrais les ruines d'un palais de Cyrus.»

Non loin de ce premier édifice j'aperçois, vers l'est, une grande pierre

blanche posée sur champ; je m'en rapproche. Elle faisait également

partie d'une habitation royale. Sur l'une de ses faces, au-dessous d'une

inscription trilingue identique à celle que nous avons déjà relevée, je

remarque une belle figure rongée par des mousses. Le personnage qu'elle

représente accuse un type aryen: il a le sommet de la tête rasé; les

cheveux qui couvrent les tempes et le derrière du crâne sont rassemblés

en nattes, arrivant à peine au-dessus de la nuque; la barbe est courte

et frisée. Il est vêtu de cette longue pelisse, fourrée à l'intérieur et

boutonnée sur le côté, que les Persans portent encore en hiver et que

les Grecs adoptèrent après les guerres médiques, si l'on en croit

Aristophane. La coiffure se compose d'une couronne ornée d'uræus,

semblable aux tiares de certaines divinités égyptiennes; sur les épaules

sont fixées les grandes ailes éployées des génies assyriens et des

khéroubins bibliques.

De l'avis de Marcel cette figure portant les attributs des divinités

adorées par les peuples voisins de l'Iran ne représente pas le génie

tutélaire de Cyrus, mais le portrait du roi lui-même.

Cyrus, devenu maître d'un vaste empire s'étendant de l'Égypte aux rives

de la Caspienne, aurait senti la nécessité de perpétuer à son profit la

fiction grecque ou égyptienne qui faisait remonter jusqu'aux dieux

l'origine des races royales, et se serait paré, dans l'espoir

d'augmenter son autorité, d'attributs empruntés au panthéon de toutes

les nations soumises aux Perses.

Ce bas-relief est un des documents les plus intéressants de la Perse

antique, car il fournit des renseignements précieux sur l'origine de la

sculpture dans l'Iran, et donne en outre une idée des vues politiques et

religieuses de Cyrus, en prouvant l'éclectisme de ce souverain qui ne

faisait aucune distinction entre les dieux nationaux et ceux des nations

annexées à la Perse.

[Illustration: PORTRAIT DE CYRUS.]

Il répugnait à Xénophon de faire du héros de son roman politique un

prince et un parent rebelle, aussi imagina-t-il, le premier, de le

représenter comme l'héritier d'Astyage. Cette version doit être écartée:

Cyrus, on ne saurait en douter, conquit la Médie les armes à la main.

D'après Hérodote, ce fut même à la cruauté d'Astyage que le jeune prince

fut redevable de ses premiers succès. Le roi, apprenant que son

petit-fils Cyrus vivait encore, malgré les ordres qu'il avait donnés

autrefois à Harpages de le faire mourir, fit venir ce dernier, et,

dissimulant son ressentiment, il lui ordonna d'envoyer son propre fils

au palais pour en faire le compagnon de Cyrus et l'invita en même temps

à venir souper avec lui. «A ces paroles, Harpages se prosterna et

retourna en sa demeure, se glorifiant au fond de l'âme de ce que sa

faute avait tourné à bien et de ce que, par un bonheur inappréciable, le

roi l'invitait à souper. Il rentra chez lui bien empressé. Il avait un

fils unique âgé de treize ans au plus. Il le fait appeler et lui

prescrit d'aller au palais d'Astyage et de se conformer en tout aux

ordres du roi.

«Cependant il raconte tout joyeux à sa femme les événements de la

journée. De son côté l'enfant arrive chez Astyage, mais soudain le roi

l'égorge, le dépèce membre à membre, rôtit une part de ses chairs, met

bouillir le reste et tient prêt le tout, bien dressé. A l'heure du

souper les autres convives et Harpages se réunissent. Devant les

premiers et devant Astyage étaient placées des tables couvertes de chair

de mouton; sur celle d'Harpages on avait servi le corps entier de son

enfant, hormis la tête et les doigts des pieds et des mains, que

contenait à part une corbeille couverte. Dès qu'il parut à Astyage

qu'Harpages devait être rassasié: «Ne trouves-tu pas à ce mets, lui

dit-il, une saveur particulière?» Harpages assura qu'il l'avait trouvé

excellent. Alors des serviteurs, selon leurs instructions, lui

présentèrent la tête et les doigts de son fils, que cachait un linge, et

l'invitèrent à les découvrir pour prendre ce qui lui conviendrait. Il

obéit et leva le voile de la corbeille. Il vit les membres de son

enfant. Mais à cet aspect ses sens ne furent point troublés; il sut se

contenir, et, quand Astyage lui demanda s'il reconnaissait de quelle

bête il avait mangé, il répondit qu'il le reconnaissait et que tout ce

que faisait le roi lui était agréable. Après cette réponse il recueillit

le reste des chairs et s'en alla à sa maison, où il avait le dessein

d'ensevelir les lambeaux qu'il avait rapportés. Telle fut la punition

qu'Astyage infligea à Harpages.»

Sur le conseil des mages, le roi renvoya Cyrus en Perse auprès de son

père Cambyse, tandis qu'Harpages, brûlant de se venger, s'attacha le

jeune prince par des présents et persuada aux Mèdes de déposer leur roi.

«Quand Cyrus fut en âge de régner, Harpages l'engagea à se révolter. «O

fils de Cambyse, lui écrivit-il, venge-toi d'Astyage ton meurtrier, car

selon sa volonté tu as péri; grâce aux dieux et à moi, tu as survécu.

Entraîne les Perses à la révolte, conduis-les contre les Mèdes. Si

Astyage choisit pour commander moi ou l'un des premiers du peuple, c'est

tout ce que tu peux désirer. Nous sommes tous conjurés contre Astyage.

Nous l'abandonnerons pour embrasser ton parti et nous tenterons de le

déposer. Tout est prêt ici, agis donc et agis promptement.»

Cyrus profite des conseils d'Harpages, rassemble les tribus perses

soumises à ses ordres; Astyage, apprenant ces menées, lui envoie l'ordre

de revenir à Ecbatane. Cyrus refuse d'obéir aux injonctions de son

grand-père et lui fait même répondre qu'il arrivera dans la capitale de

la Médie plus tôt que le roi ne le désire. Alors Astyage, frappé

d'aveuglement, confie le commandement de ses troupes à Harpages: _Quos

vult perdere Jupiter, dementat prius._

Au premier engagement quelques Mèdes qui ne sont pas du complot

combattent, d'autres passent à l'ennemi, le plus grand nombre manque de

cœur et prend la fuite. «A la nouvelle de la honteuse dispersion de son

armée, Astyage, menaçant son petit-fils, s'écrie: «Cyrus n'aura pas

longtemps sujet de se réjouir». Il dit; puis d'abord il fait empaler les

mages interprètes des songes qui lui ont conseillé de congédier Cyrus;

et en second lieu il arme les Mèdes jeunes et vieux et se dirige vers la

Perse.

Quand on a vécu en Asie et que l'on est familiarisé avec les mœurs et

l'histoire des despotes turcs ou persans, on est vivement frappé par la

narration d'Hérodote. La vengeance cruelle que le roi tire d'Harpages,

la composition du repas où il n'entre que du mouton, alors que les Grecs

dans leurs grands festins servaient généralement de la viande de bœuf,

la précaution de faire empaler les mages dont Astyage avait eu à se

plaindre, la nature de leur supplice, si ordinairement appliqué en

Assyrie, donnent à l'histoire de la révolte de Cyrus un caractère de

vérité surprenante. La version d'Hérodote doit nous inspirer d'autant

plus de confiance que cet historien est le seul qui nous ait laissé une

généalogie de Cyrus confirmée par la lecture du grand texte de

Bisoutoun.

A peine peut-on lui reprocher de faire de Cyrus le fils d'un Perse de

condition inférieure à celle des grandes familles mèdes. Eût-il pu dans

ce cas, lorsqu'il échappe à la surveillance de son grand-père, convoquer

les tribus nobles de la Perse avant de leur avoir fait connaître le

motif de leur réunion, et Hérodote ne dit-il pas lui-même que son jeune

héros descendait d'Achémènes, l'illustre aïeul des rois du Fars, et

qu'il faisait partie de la tribu des Pasargade, «la plus noble entre les

tribus nobles de la Perse»? Il est probable seulement que la condition

de Cambyse, roi à demi barbare d'un petit État fort éloigné de la Médie,

parut des plus humbles aux courtisans efféminés d'Astyage.

Que l'on compare la situation du roi de Navarre quand il arriva à Paris

à celle du petit prince du Fars, et l'on aura, il me semble, une faible

idée de la position effacée de Cambyse à la cour de son suzerain.

Enfin l'image de Cyrus, si je l'interroge et lui demande de trancher le

différend de Xénophon et d'Hérodote, ne me répond-elle pas par

l'inscription gravée au-dessus de sa tête: «Moi, Cyrus, roi achéménide»?

Cyrus était donc Perse de sang royal et descendait d'Achémènes au même

titre que Darius.

Dès notre retour au village le tcharvadar bachy demande à nous parler.

«Je pars ce soir avec la caravane, nous dit-il; je vous laisse deux

hommes pour soigner les chevaux de selle et les mulets chargés de votre

bagage journalier. Bien qu'il me soit très pénible de me séparer de mes

animaux, je suis sans inquiétude sur leur sort, grâce à la présence des

toufangtchis préposés à votre garde par le gouverneur de Chiraz. Je vous

recommande néanmoins de ne pas abandonner les soldats pendant la

traversée des défilés du Polvar, de mettre pied à terre dans les

détestables chemins que vous suivrez, de veiller à ne point fatiguer les

bêtes, et enfin, à l'arrivée de l'étape, de les faire couvrir de leur

bât après leur avoir enlevé vos selles à la farangui.

--Vos animaux seront soignés comme nous-mêmes, je vous le promets

solennellement, ai-je répondu. Pouvez-vous en demander davantage?

--N'y a-t-il point de passage permettant de franchir la montagne sans

traverser les défilés de Maderè Soleïman? demande Marcel à son tour.

--Non, Çaheb; croyez-vous donc que, si les tcharvadars pouvaient éviter

ce chemin, même en faisant un long détour, ils iraient de gaieté de cœur

perdre tous les ans des charges et des mulets en parcourant ces passages

maudits? Quand les eaux sont basses, les caravanes suivent les rives du

Polvar et franchissent le défilé sans accident; mais l'hiver il faut se

lancer sur un chemin à pic, taillé dans le roc à une époque si reculée

que personne ne connaît le nom des _dives_ qui l'ont tracé.

--Si vous vouliez vous diriger vers l'est et marcher vers Kirman,

seriez-vous encore dans la nécessité de traverser les passes? Ne

pourriez-vous brusquement vous jeter sur la gauche?

--Non, certes. Le désert à l'est de Mechhed Mourgab est le plus sec et

le plus désolé de l'Iran tout entier, bien riche cependant en mauvaises

terres. Aucune caravane n'oserait s'y aventurer.

--Ainsi vous en êtes bien sûr: on ne peut aller de Kirman à Maderè

Soleïman sans passer par Darab et le Takhtè Djemchid?

--J'en suis certain, Çaheb. D'ailleurs interrogez les tcharvadars. Il

n'est pas nécessaire d'avoir traîné ses guivehs durant soixante années

sur les routes de caravane pour être renseigné à ce sujet.

--Dans quel but t'informes-tu avec cette insistance des chemins qui

conduisent à l'est? dis-je à Marcel. Nous n'avons jamais eu l'intention

de visiter la Kirmanie.

--Parce que nous sommes dans le voisinage de l'itinéraire suivi par

Alexandre à son retour des Indes, et qu'il est du plus haut intérêt de

constater que le roi macédonien n'a pu venir à Persépolis en traversant

le désert de Kirman, Maderè Soleïman et les gorges du Polvar, mais qu'il

a été forcé de suivre les routes de caravane et de rentrer en Perse par

Darab et les passes de Sarvistan.»

1er octobre.--Au milieu de la nuit j'ai été réveillée par un bruit

infernal: après deux jours de repos la caravane reprend sa marche.

Tandis que je me prélasse mollement allongée sur une paillasse

fraîchement garnie, je me prends à répéter avec un bonheur égoïste les

vers du poète:

_Suave, mari magno, turbantibus æquora ventis,

E terra magnum alterius spectare laborem;

Non quia vexari quemquam est jucunda voluptas,

Sed, quibus ipse malis careas, quia cernere suave est[6]._

[6] «Il est doux, quand la vaste mer est bouleversée par les vents,

d'assister du rivage aux dures épreuves subies par un autre que

nous; non pas qu'on trouve une jouissance dans les souffrances

d'autrui, mais c'est une douceur de voir les maux dont on est

exempt.» (_Lucrèce_, trad. de Crousté.)

(_Note de l'éditeur._)

Je me repose et mes compagnons de route grimpent mélancoliquement sur

leurs montures ou s'effondrent dans les kadjavehs en se rappelant

peut-être, de leur côté, le célèbre passage d'Hafiz: «Lorsque nous

fendons dans une nuit obscure des vagues terribles et des gouffres

effrayants, combien de ceux qui habitent en sûreté le rivage peuvent

comprendre notre situation?»

A l'aurore nous nous mettons en selle, et, laissant sur notre gauche les

ruines du takht et des palais, nous nous dirigeons vers un village

d'aspect misérable, placé non loin de la brèche au fond de laquelle

s'écoule le Polvar. Les maisons bâties en terre s'appuient sur

d'antiques soubassements de pierres blanches. Marcel voudrait les

examiner, mais ce serait s'exposer à troubler la paix des ménages: il

faut y renoncer. Au delà de ces constructions s'élève un petit monument

dont la couleur dorée me rappelle la teinte si chaude des beaux marbres

pentéliques. Il est isolé du village et d'un accès facile. Les chevaux

traversent un cimetière et s'arrêtent au pied même de l'édicule désigné

par les Anglais sous le nom de Tombeau de Cyrus, et par les Persans sous

celui de Gabre Maderè Soleïman (Tombeau de la Mère de Salomon).

De toutes les constructions de la plaine du Polvar c'est

incontestablement la plus intéressante et la mieux conservée. Le

caractère archaïque de l'architecture grecque du naos et le fronton qui

le couronne, le seul que l'on puisse signaler dans toute la Perse,

attirent tout d'abord notre attention. Le tombeau est porté sur six

gradins de dimensions décroissantes, reposant eux-mêmes sur un socle

débordant largement au-dessous de la dernière marche; un escalier, en

partie détruit, servait à gravir les degrés. Tout cet ensemble est bâti

en pierres calcaires colossales, assemblées avec la plus grande

précision; la couverture est massive et exécutée en pierre, comme tout

le reste du monument. Le gabre était entouré d'un portique: je retrouve

des bases et même des fûts de colonnes sur trois côtés, mais sur le

quatrième je recherche en vain des traces de construction. On pénétrait

dans la cour centrale par trois portes basses et étroites, dont les

montants sont encore debout; mais je suis surprise de constater que les

deux baies se faisant vis-à-vis ne sont point placées dans le

prolongement de l'axe du naos et que l'édicule n'occupe pas le centre de

l'espace limité par la colonnade.

[Illustration: GABRE MADERÈ SOLEÏMAN. (RESTITUTION DE M. DIEULAFOY.)]

Je gravis les degrés du gabre, je pousse une porte de bois et j'entre

dans une pièce fort petite. Une des faces est ornée d'un mihrab sculpté

à une époque relativement récente; les autres parois sont unies et

laissent apprécier la grosseur des matériaux. Des cordes accrochées à

des chevilles de bois enfoncées dans les joints des blocs soutiennent

des lampes de métal et des chiffons de toutes les couleurs déposés là en

guise d'_ex-voto_.

2 octobre.--Me suffirait-il d'atteindre ces monuments, vers lesquels

nous nous dirigeons avec tant de peine depuis neuf mois, pour tomber

malade? Hier j'ai d'abord aidé Marcel à prendre toutes les dimensions du

gabre, puis j'ai écrit quelques notes et monté mon appareil

photographique; mais à ce moment j'ai été saisie par des frissons si

violents, malgré les rayons brûlants du soleil, que j'ai dû recommencer

quatre épreuves avant de parvenir à découvrir l'objectif sans le

déplacer. Marcel est venu à mon secours, et, tant bien que mal,

l'opération s'est terminée. Alors je me suis étendue sur les dalles

fraîches de la chambre sépulcrale et j'ai été prise d'un violent accès

de fièvre. Des femmes, il m'en souvient cependant, ont essayé de

m'expulser, sous prétexte que les hommes ne doivent pas entrer dans le

Tombeau de la Mère de Salomon. Elles auraient bien pu me prendre par la

tête et les pieds et me jeter dehors, j'aurais été dans l'impossibilité

d'opposer la moindre résistance; tout à coup, mais sans qu'il m'eût été

possible de saisir le motif de leur retraite, elles se sont éloignées en

criant comme des oies effarouchées. Vers la nuit, quand je me suis

trouvée mieux, on m'a remise à cheval et nous sommes rentrés à Deh Nô.

L'accès d'hier a été long et douloureux, mais il me laisse au moins

l'esprit tranquille. L'extrême fatigue qui m'accable depuis quelques

jours, les hallucinations nocturnes auxquelles je suis sujette

m'inquiétaient au point de me faire craindre de rester en chemin.

Maintenant je suis rassurée: j'ai la fièvre intermittente avec son

cortège de douleurs articulaires, de frissons, de délire; je connais

l'ennemi, il n'y a plus qu'à tâcher de se défendre.

Il me faudra prendre part au festin de quinine que Marcel s'offre toutes

les semaines depuis sa maladie de Téhéran, régal auquel il est sans

doute redevable de traverser impunément la plaine du Polvar.

Aujourd'hui je n'aurai pas d'accès: il s'agit de profiter de ce répit

pour terminer le lever du gabre et nous lancer dans les fameux défilés

que nous devions visiter hier.

«Que penses-tu de ce tombeau? dis-je à Marcel quand nous repassons

devant le gabre et que je puis suivre avec intérêt toutes ses

démonstrations.

--Ce petit édicule n'a jamais abrité la dépouille mortelle de Cyrus,

j'en ai la conviction.

«Il n'y a aucune analogie entre ce monument et le tombeau de Cyrus, dont

Arrien et Strabon ont emprunté la description à Aristobule, qui le

visita et le fit réparer sur l'ordre d'Alexandre.

«Le tombeau du fondateur de la monarchie perse s'élevait au milieu des

jardins du roi; il était entouré d'arbres, d'eaux vives et d'épais

gazons. C'était une tour carrée, assez peu haute pour rester cachée sous

les ombrages qui l'environnaient. A la partie supérieure se trouvait la

chambre sépulcrale, couverte d'une toiture en pierre. On y pénétrait par

une porte fort étroite. Aristobule y vit un lit d'or, une table avec des

coupes à libations, une auge dorée propre à se laver ou à se baigner, et

une quantité de vêtements et de bijoux. Au moyen d'un escalier intérieur

on communiquait avec la chambre où se tenaient les prêtres préposés à la

garde du monument funéraire.

«Sur la façade du tombeau était gravé en langue et caractères perses: «O

homme, je suis Cyrus, fils de Cambyse. J'ai fondé l'empire des Perses et

commandé à l'Asie. Ne m'envie pas cette sépulture.»

«Un Grec, ajoute mon mari, n'eût jamais comparé le Gabre Maderè Soleïman

à une tour carrée, pas plus qu'il ne se fût contenté, pour décrire le

soubassement de six gradins, d'énoncer simplement que le bas de la tour

était solide. D'ailleurs il eût été matériellement impossible d'enfermer

dans une chambre mesurant à peine six mètres carrés les sarcophages, le

lit d'or, la table avec coupe à libations, l'auge dorée propre à se

baigner et la grande quantité de vêtements et de bijoux qu'Aristobule

vit dans le tombeau. Où serait enfin l'inscription que les Grecs firent

traduire dans leur langue?

«Selon moi, le Gabre Maderè Soleïman était un tombeau de femme. Cette

hypothèse étant admise, la distribution de tout l'édifice devient claire

et logique: la porte extérieure faisait partie d'une haute enceinte

enveloppant tout l'ensemble des constructions; l'espace laissé libre

entre la première clôture et le mur du portique était réservé aux

serviteurs chargés de la garde du monument, serviteurs qui ne devaient

pas pénétrer dans la cour intérieure et ne pouvaient pas même apercevoir

l'édifice quand s'entr'ouvraient les portes de communication. Si on

voulait entrer dans le naos, les difficultés redoublaient. La baie, tu

l'as vu, était fermée par une double huisserie: il fallait donc tout

d'abord rabattre à l'intérieur la porte extérieure, puis entrer dans la

chambre laissée entre les deux vantaux, fermer le premier, qui aurait

fait obstacle à la manœuvre du second, et tirer alors à soi la deuxième

porte.

«J'ai beaucoup pensé à la disposition topographique de la plaine de

Mechhed Mourgab, aux montagnes placées autour d'elle comme une barrière

infranchissable, à l'impossibilité d'entrer dans le Fars en d'autres

points que celui-ci, et je suis arrivé à cette conclusion, que les

ruines de Maderè Soleïman sont les débris de la ville construite par

Cyrus sur les confins de la Perse et de la Médie, quand, à la suite de

sa victoire sur son grand-père Astyage, ce prince devint roi des Perses

et des Mèdes.

«La plaine de Mechhed Mourgab, située en avant des gorges étroites et

tortueuses qui commandent l'entrée du Fars et que l'on est obligé de

franchir avant de pénétrer dans cette région en venant d'Ecbatane, était

pour les Perses un champ de bataille très favorable et un point

stratégique d'une telle importance, que les troupes de Cyrus durent, au

prix des plus grands efforts, en disputer la possession aux armées mèdes

envoyées à leur rencontre.»

Arrivés à l'entrée des gorges, nous prenons le chemin d'hiver taillé à

pic dans le rocher et nous atteignons avec beaucoup de mal un premier

plateau dominé par un sommet élevé. Marcel prend quelques mesures avec

son théodolite afin de vérifier la carte anglaise; levés modernes et

auteurs anciens en main, il est impossible de ne pas reconnaître, en

jetant les yeux sur la plaine de Mechhed Mourgab et les gorges du

Polvar, les champs de bataille où les Perses enlevèrent aux Mèdes

l'hégémonie de l'Iran. Hérodote nous a laissé un long récit des faits

qui précèdent la révolte de Cyrus; je décris d'après Nicolas de Damas

les péripéties du combat.

«Cyrus, ayant levé l'étendard de la révolte, fut mandé à la cour

d'Ecbatane. Il battit le parti de cavaliers chargés de le capturer et, à

la nouvelle de l'arrivée des Mèdes, organisa son armée avec l'aide de

son père et d'un certain Ebare, «homme sage et prudent, dans lequel il

avait mis toute sa confiance». Après avoir incendié et détruit toutes

les villes placées sur le trajet que devaient parcourir les

envahisseurs, il ramena en arrière la population, s'enferma dans le camp

retranché et fit également fortifier et occuper les défilés des

montagnes par lesquelles les Mèdes pouvaient pénétrer en Perse et les

sommets qui commandaient l'entrée des passes. Au premier choc les Mèdes

sont repoussés. Astyage assis sur un trône élevé domine le champ de

bataille. «Se peut-il, s'écrie-t-il, que ces mangeurs de pistaches se

conduisent avec tant de courage! Malheur à mes généraux s'ils ne

triomphent pas des révoltés.»

Cependant, accablés par le nombre, les Perses sont obligés de battre en

retraite et de s'enfermer dans le camp retranché devant lequel ils

combattent. Cyrus pénètre avec les derniers de ses compagnons d'armes

dans l'enceinte fortifiée, rassemble aussitôt ses soldats et leur

adresse la parole:

«O Perses! voici votre sort: si vous êtes vaincus, vous serez tous

massacrés; si vous êtes victorieux, vous cesserez d'être les esclaves

des Mèdes et vous conquerrez le bonheur et la liberté.»

Il leur représente également, afin de raffermir leur courage, qu'ils ont

fait un grand carnage des Mèdes et leur recommande d'envoyer pendant la

nuit les femmes et les enfants sur la plus haute montagne du pays,

nommée Pasargade.

Au lendemain, le jeune général sort des retranchements, dont il confie

la garde à son père et aux soldats les moins jeunes et, suivi d'Ebare,

se précipite au combat. Le sort de cette deuxième journée devait être

funeste aux Perses. Un parti mède qui a abordé l'aile droite des

révoltés marche sur le camp retranché, l'enlève de haute lutte, fait

prisonnier le père de Cyrus et l'amène percé de coups au roi d'Ecbatane.

«Ne me tourmente pas, lui dit le captif, mon âme va s'échapper de mon

corps.»

«C'est contre ton avis, je le sais, répond Astyage, que Cyrus s'est

révolté; je ne saurais te reprocher les crimes de ton fils. Meurs en

paix, je te ferai faire des funérailles dignes de ton rang.»

Pendant ce temps les envahisseurs, maîtres de la plaine, cherchent à

gravir les sentiers qui conduisent au sommet du mont Pasargade.

Ebare a compris le danger que courent ses compatriotes. Traversant des

gorges à lui seul connues, il se porte avec mille hommes au-devant des

ennemis, tandis qu'Astyage, informé de la manœuvre exécutée par le

général perse, donne l'ordre à vingt mille combattants de tourner la

montagne; mais à peine essayent-ils de s'engager dans les défilés,

qu'ils sont accueillis par une avalanche de pierres que les troupes

préposées à la garde du plateau situé au-dessous du mont Pasargade font

rouler sur les flancs escarpés des rochers. Après deux jours de repos

les Mèdes, qui s'étaient précédemment emparés des points les plus bas de

la montagne, tentent un suprême effort et s'élancent à l'assaut des

positions ennemies. Les Perses, surpris, déploient une extrême bravoure,

mais fléchissent sur tous les points. Refoulés lentement par les

envahisseurs, ils remontent en combattant les pentes qui conduisent au

sommet, quand accourent au-devant d'eux leurs femmes et leurs mères.

Celles-ci, après les avoir apostrophés avec une crudité de langage que

le latin lui-même se refuserait à rendre, les renvoient à l'ennemi.

Saisis de honte, enflammés d'un terrible courroux, les Perses reviennent

au combat et font de leurs ennemis un terrible carnage. Après des revers

suivis de retours de fortune, la lutte, longtemps indécise, se termine

enfin par la déroute des armées d'Ecbatane.

Cyrus victorieux entre dans la tente du roi mède et s'assied sur le

trône de son ancien suzerain. Les Mèdes étaient vaincus, mais quatre

hommes surtout avaient rendu leur défaite irrémédiable. C'était d'abord

Artasyras, satrape d'Hyrcanie, qui fit défection avec cinquante mille

hommes et rendit hommage à Cyrus. A la suite du général hyrcanien se

présentèrent les chefs des Parthes, des Socares et des Bactres.

Quant à Astyage, se voyant abandonné de tous les siens, il vint à son

tour trouver Cyrus, qui l'accueillit avec honneur, tout en le retenant

prisonnier.

«La ville dont les ruines sont à nos pieds serait donc la Pasagarde (la

Place Forte) construite par Cyrus sur l'emplacement où il avait vaincu

ses ennemis, ville qu'il faut se garder de confondre avec la vieille

capitale des Achéménides nommée Pasargade et visitée par Alexandre à son

retour des Indes avant d'atteindre Persépolis. Cette dernière cité,

signalée par le tombeau de Cyrus, était voisine de Darab ou de Fæsa. Ce

sont des similitudes de noms qui expliqueraient la confusion dans

laquelle sont tombés à leur sujet les auteurs anciens en attribuant à

Pasargade des faits relatifs à Pasagarde. En ce cas, la tour funéraire

placée auprès du takht recouvrirait les cendres de Cambyse Ier, inhumées

sur le lieu même où il trouva une mort glorieuse. Le Gabre Maderè

Soleïman devrait être identifié avec la sépulture de la mère ou de la

femme de Cyrus, mortes toutes deux sous le règne de ce prince. Toutefois

j'inclinerais à penser que Cyrus, à la mort de sa mère, Mandane, lui fit

élever un tombeau dans le voisinage de celui de son mari et fit, au

contraire, transporter le corps de sa femme, Cassandane, «à la mort de

laquelle il mena grand deuil», au dire d'Hérodote, dans l'antique

Pasargade, où il devait lui-même être enseveli auprès de ses aïeux.

Ainsi se vérifierait la désignation de Maderè Soleïman, donnée par les

Persans à la plaine du Polvar. Le nom de Salomon, qui revient sans cesse

dans le Koran, aurait été substitué à celui de Cyrus, aujourd'hui tout à

fait inconnu du peuple.

«La tradition qui fait du gabre un tombeau de reine est si généralement

adoptée dans le village, qu'hier, croyant avoir affaire à un jeune

garçon, les paysannes t'auraient impitoyablement précipitée du haut en

bas de l'édicule, sous le fallacieux prétexte que les hommes ne doivent

pas entrer dans un tombeau de femme, si je ne les avais assaillies à

coups de pierres et ne leur avais jeté, comme dernier argument, mes deux

guivehs (chaussures de guenilles) à la tête.

--Quelle imprudence! Tu t'exposais à ameuter contre toi le clan des

maris!

--Les maris! mais ils m'auraient aidé à rosser ces mégères si je les en

avais priés. Pas un d'entre eux ne tolérerait qu'on regardât ces guenons

ou qu'on fût simplement poli avec elles; mais tous vous sont

reconnaissants de les assommer à coups de savate. C'est une fatigue

journalière qu'on leur évite.»

En résumé, les ruines que nous avons trouvées dans la plaine du Polvar,

le takht, la façade de la tour carrée, les palais et le gabre, sont les

derniers vestiges des monuments élevés par le grand Cyrus au sixième

siècle avant notre ère. Cet âge se lit sur leurs pierres, sur leurs

ornements, sur les membres les plus essentiels comme sur les détails les

plus intimes de leur architecture. On ne saurait hésiter non plus à

reconnaître en eux des monuments apparentés de très près aux édifices

ioniens ou gréco-lyciens. Sont-ils les prototypes des monuments élevés

dans les colonies grecques de l'Asie Mineure? Je ne le pense pas.

Antérieurement à la conquête de la Lydie, les habitants du Fars

n'avaient jamais eu de relation directe avec les Grecs et menaient

encore une existence sauvage au moment où Cyrus substituait chez les

Aryens la suprématie des Perses à celle des Mèdes.

Peut-être même l'architecte qui les construisit fut-il choisi dans

l'entourage de Crésus, devenu, après la prise de Sardes, l'ami et le

conseiller de son vainqueur.

5 octobre.--Après deux étapes, me voici installée dans le tchaparkhanè

de Kenarè, à quelques kilomètres de la célèbre Persépolis.

En quittant Maderè Soleïman, nous nous sommes engagés dans les défilés

étroits du Polvar. Nous avons tout d'abord côtoyé les rives du fleuve,

encombrées d'une superbe végétation de roseaux et de ginériums. Le

tcharvadar bachy avait raison de vouer ce chemin aux dieux infernaux;

mais, uniquement préoccupé de questions techniques, il avait oublié de

nous parler de l'aspect pittoresque des gorges. Au sortir de la partie

la plus sauvage de la montagne, nous avons passé au pied d'un bas-relief

sassanide grossièrement sculpté sur les parois du rocher; puis, en

arrivant sur les plateaux inférieurs, j'ai aperçu d'innombrables

familles de sangliers qui venaient se désaltérer au bord du cours d'eau;

plus bas, les toufangtchis m'ont montré les tentes en poil de chèvre

sous lesquelles ont élu domicile leurs confrères chargés de la garde du

défilé.

Quelles fières tournures de bandits ont ces braves gens! Comme les

hommes de notre escorte, ils portent une tiare de feutre brun, le long

fusil jeté en travers des épaules, et un pantalon si large qu'ils sont

obligés de ramener un pan de chaque jambe dans leur ceinture pour

pouvoir marcher. Leur brillant uniforme (la plaque de ceinturon) et le

droit de répondre à coups de bâton à toute question indiscrète les

autoriseraient à se montrer arrogants; il n'en est rien: les gendarmes

bavardent tout le long du chemin et ne dédaignent pas de nous mettre au

courant de leurs affaires privées.

«Alors tu es enchanté de ton sort? ai-je demandé à l'un d'eux qui

soutient la tête de mon cheval quand il passe sur une roche glissante.

--Que pourrais-je demander à Allah? Je jouis d'une bonne santé et, grâce

au ciel, mes pieds n'ont pas encore fait connaissance avec le bâton.

--Quelle est ta solde?

--Je gagne soixante-dix krans (soixante-dix francs) par an, me répond-il

avec orgueil.

--Tu dois nager dans l'or?

--J'étais en effet bien à l'aise il y a quelques années, mais je me suis

marié: mes femmes m'ont donné huit enfants, et depuis lors j'ai quelque

peine à finir l'année. Si le gouverneur, sur votre demande, augmentait

seulement mes appointements de dix krans, je serais le plus heureux des

toufangtchis de Sa Majesté.

--Je m'occuperai de toi si tu me conduis à un manzel convenable.»

Les monuments de Persépolis sont divisés en deux groupes, désignés sous

les noms de Nakhchè Roustem (Dessins de Roustem) et de Takhtè Djemchid

(Trône de Djemchid). Ces deux groupes sont distants l'un de l'autre de

huit à dix kilomètres. Une masure décorée du nom de tchaparkhanè est

placée entre les deux: c'est l'horrible gîte choisi par notre escorte.

Les voyageurs ne s'arrêtent pas à Persépolis, à cause de l'air malsain

qu'on y respire; le service de la poste est peu actif dans le Fars:

aussi les terrasses et le balakhanè de notre auberge sont-ils écroulés.

L'unique pièce dans laquelle on peut s'abriter est embarrassée de vieux

licous, de guivehs hors d'usage et des maigres provisions du tchapartchi

(gardien du tchaparkhanè), dont la mine pitoyable ne fait pas honneur à

la salubrité du pays. Sur nos instances, la chambre est nettoyée et mise

à notre disposition.

Après le dîner, prenant pitié de nos serviteurs, je les engage à venir

s'étendre dans la seule pièce habitable.

«Nous nous garderions bien de dormir sous un toit, me dit le cuisinier;

dès que vous aurez éteint la lumière, vous serez dévorés par les

moustiques; le seul moyen de ne pas être mangé tout vif est de passer la

nuit au grand air.»

[Illustration: TOMBEAU PROVISOIRE DE NAKHCHÈ ROUSTEM.]

Hélas! le cuisinier avait dit vrai: à peine avions-nous cessé de remuer,

que nous nous sommes sentis transpercés par mille aiguillons. Les

moustiques de Persépolis sont silencieux, mais ils rachètent leur

mutisme par une voracité sans exemple. La nature, trop bienveillante à

leur égard, les a fait minces et petits, et leur a permis ainsi de

s'introduire à travers les plus étroites ouvertures des vêtements.

Marcel crut déjouer les attaques de ces impitoyables ennemis en ficelant

son pantalon autour des jambes, en couvrant ses pieds d'une épaisse

chaussure de cuir, et en emmaillottant ses mains dans des serviettes.

Vaines espérances! les bourreaux se sont dédommagés aux dépens de la

figure, et des lèvres surtout, qu'il fallait bien laisser à découvert

pour respirer. La crainte de la fièvre nous a néanmoins retenus dans la

chambre; le soleil, trop long à venir, nous y a trouvés debout! L'astre

du jour eût mieux fait de se cacher à jamais que d'éclairer nos masques

grotesques aux yeux boursouflés, aux lèvres tuméfiées. Il ne s'agit pas

de pleurer sur cette pitoyable transformation, mais de se diriger vers

un grand rocher taillé à pic, que la caravane a laissé cette nuit sur sa

droite, en entrant dans la plaine de la Merdach. En me rapprochant de

cette montagne abrupte, mes yeux se portent d'abord sur la façade de

quatre hypogées, puis sur un petit monument quadrangulaire placé

vis-à-vis des parois du rocher; il nous est déjà connu: chaque face

reproduit, à s'y tromper, l'élévation de l'édifice ruiné que nous avons

rencontré dans la plaine du Polvar, et que Marcel suppose avoir été le

tombeau de Cambyse Ier, père de Cyrus. A Maderè Soleïman une seule

façade est encore debout; ici le tombeau est complet, il n'y manque pas

une pierre. La forme générale de l'édifice est celle d'une tour carrée

pleine à la base. Sa partie supérieure est occupée par une salle très

simple d'aspect; le plafond est formé de belles dalles juxtaposées; les

murs sont nus, les coins arrondis. Une porte, de dimensions restreintes,

met cette pièce en communication avec l'extérieur; un escalier, dont les

fondations et les arrachements sont encore visibles, permettait de

s'élever jusqu'à la chambre; deux glissières parallèles, creusées dans

l'axe de la porte, servaient à faciliter l'entrée ou la sortie du

sarcophage. La construction est couronnée, comme celle de Mechhed

Mourgab, par un ornement denticulé; enfin, de grandes plaques de basalte

noir, placées sur les trois faces opposées à la porte, simulent des

fenêtres, bien qu'en réalité l'édicule n'ait qu'une seule ouverture. La

présence exceptionnelle d'une glissière dans ce monument fait supposer à

mon mari que cet édifice doit être assimilé aux _dakhmas_ ou tours

funéraires des Guèbres, et que ce tombeau est en réalité le pourrissoir

où les cadavres des rois subissaient, avant d'être transportés dans les

hypogées, la décomposition exigée par le culte mazdéïque. Quoi qu'il en

soit, les deux tours carrées des plaines du Polvar et de la Merdach

offrent, à n'en pas douter, les modèles des sépultures princières

importées par Cyrus à son retour de l'Ionie; tandis que les hypogées,

creusés à la mode d'Égypte dans la montagne de Nakhchè Roustem, furent

les tombes des premiers princes de la deuxième dynastie achéménide.

[Illustration: LES HYPOGÉES DE NAKHCHÈ ROUSTEM.]

La façade des monuments funèbres de Darius et de ses successeurs

reproduit en relief, sur la paroi verticale du rocher, un édifice à

colonnes. L'entablement, en tous points analogue à l'entablement ionien

primitif, ressemble à celui que supportent les arrhéphores du portique

de l'Érechthéion. Les colonnes, lisses, sont surmontées à leur sommet

d'un chapiteau formé de deux taureaux soudés entre eux par la moitié du

corps. Un couronnement égyptien termine les portes, à multiples

linteaux.

Au-dessus d'un trône apparaît le roi, adressant des prières au dieu

Aouramazda, qui plane dans les airs.

Les plates-formes ménagées au devant des tombeaux sont trop élevées et

la paroi du rocher trop raide pour qu'on puisse y accéder de la plaine.

Quand on désire visiter les hypogées, on est réduit à se laisser passer

autour du corps une longue corde et à se faire hisser par des hommes

placés sur la crête du rocher. Marcel exécute le premier cette

ascension, et ce n'est pas sans inquiétude que je le vois suspendu à un

câble paraissant à peine gros comme un fil. La descente s'effectue sans

accident, et je m'apprête à mon tour à effectuer ce voyage aérien.

«Que veux-tu aller faire là-haut? me dit mon mari; les parois des

chambres sont grossièrement taillées dans le roc et ne portent trace ni

de sculptures ni de peintures; les plafonds sont façonnés en forme de

voûte, et les sarcophages creusés dans la pierre ressemblent en tout

point à ceux des sépultures égyptiennes.

--Je veux voir de près la physionomie de Darius. J'imagine aussi que du

haut des tombeaux je jouirai d'une magnifique vue sur toute la plaine de

la Merdach.

--N'insiste pas, je ne te laisserai jamais faire cette folie. Tu n'as

pas l'idée de l'impression désagréable que l'on éprouve à quinze mètres

au-dessus du sol, quand on est suspendu à l'extrémité d'une corde. Rien

ne me prouve d'ailleurs que tu prendrais pied sur la plate-forme.

T'attacherais-tu solidement avant de redescendre? Tu n'iras pas au

tombeau», ajoute-t-il en hélant les hommes placés au sommet de la

montagne et en leur ordonnant de redescendre.

Ce _veto_ me paraît très déplacé, mais j'ai beau supplier et me mettre

fort en colère, je suis réduite, pour la première fois depuis que j'ai

fait serment d'obéissance, à me plier aux volontés de mon seigneur et

maître. Ce n'était pas la peine de venir chercher si loin une pareille

humiliation.

En supposant que je fusse montée aux hypogées et qu'il me fût arrivé

quelque accident, le monde en eût été moins ému que ne le fut la Perse,

il y a quelque deux mille quatre cents ans, à la suite de l'ascension de

la même plate-forme, tentée par les parents de Darius. Le roi, charmé

d'offrir une agréable distraction à son père et à sa mère, les invita à

visiter son tombeau, les fit asseoir dans une benne et confia aux mages

le soin de hisser ses vieux parents jusqu'à la plate-forme placée au

devant de la porte d'entrée. Quarante prêtres montèrent sur la crête du

rocher, saisirent les cordes et élevèrent à eux le père et la mère de

leur souverain. Mais, au moment où ces estimables vieillards se

balançaient au gré des vents, un énorme serpent sortit des rochers et

vint jeter la terreur et la déroute dans les rangs des mages. Les

prêtres, éperdus, n'eurent rien de plus pressé que de lâcher les câbles

et de laisser choir sur les rochers la benne et son précieux fardeau. Le

désespoir de Darius fut profond, il ordonna de saisir les coupables et

les fit tous empaler sous ses yeux.

Au-dessous des tombes achéménides se trouvent les célèbres sculptures

sassanides auxquelles l'ensemble des monuments placés à l'entrée de la

plaine de la Merdach doit le nom de Nakhchè Roustem (Dessins de

Roustem).

L'un de ces bas-reliefs, long de onze mètres environ, représente le

triomphe de Chapour sur Valérien. Le roi perse est à cheval; l'empereur

romain, lauré, vêtu d'une tunique et du paludamentum, implore à genoux

la pitié du vainqueur. L'humble attitude prise par le prisonnier ne

l'empêcha pas de servir pendant six ans de marchepied au souverain

sassanide, et d'être finalement empalé et promené en guise de trophée à

la tête des armées victorieuses. Sur les fonds du bas-relief est gravée

une inscription en langue pehlvi qui rappelle la victoire d'Édesse

remportée par Chapour sur les Romains.

[Illustration: CHAPOUR TRIOMPHANT.]

Le sujet traité sur le deuxième tableau est difficile à comprendre. Deux

rois à cheval tiennent un symbole d'alliance, et contrastent par leur

impassibilité avec la fougue de deux guerriers que l'on voit, dans une

troisième composition, se précipiter l'un sur l'autre, la lance en

arrêt, semblables aux preux du Moyen Age.

Le dernier de ces bas-reliefs, placé presque au niveau du sol, est

malheureusement fort dégradé.

La sculpture monumentale des Sassanides semble plutôt procéder de l'art

romain que de l'art grec. Les figures, soigneusement martelées depuis

l'ère musulmane, sont dans un état qui ne permet pas d'apprécier le

modelé et le fini des nus; mais les mains, souvent intactes, pèchent par

la lourdeur de l'exécution; les draperies, tourmentées, manquent de

vérité. En revanche, l'attitude des rois est simple et noble; les

animaux sont traités avec une grande habileté de main par des artistes

de talent, comprenant bien mieux la sculpture décorative que les auteurs

des bas-reliefs officiels sculptés à la partie supérieure des quatre

tombes achéménides.

Le dernier de tous les monuments du groupe de Nakhchè Roustem, et

peut-être le plus intéressant d'entre eux, se trouve au sud des

hypogées.

[Illustration: LES ATECHGAS (AUTELS DU FEU) DE NAKHCHÈ ROUSTEM.]

Ce sont deux atechgas (autels du feu) jumeaux, taillés dans le roc en

place. Ils se composent d'une table carrée supportée par quatre arceaux

en plein cintre, reposant sur des colonnes engagées dans les angles des

pyrées. Une ligne de merlons triangulaires couronne la partie supérieure

de l'autel. Tous ces ornements sont barbares, grossièrement exécutés et

procèdent d'un art beaucoup moins avancé que celui des monuments élevés

sous le règne de Cyrus. Si l'on rapproche cette donnée du caractère

franchement assyrien des merlons, des colonnes engagées et des arcs en

plein cintre, on se convainc aisément que les atechgas de Nakhchè

Roustem sont les plus anciens monuments des plaines du Polvar et de la

Merdach, et remontent au delà du règne de Cyrus.

Les pieux souvenirs et les traditions qui se rapportaient à ces antiques

autels du feu engagèrent probablement Darius à choisir comme nécropole

royale les rochers avoisinant les pyrées. Les mêmes motifs sans doute

amenèrent à leur tour les Sassanides à faire graver leurs exploits sur

les parois de cette montagne célèbre. De tous temps les sectateurs de

Zoroastre affluèrent auprès des atechgas de Nakhchè Roustem, et, de nos

jours encore, bien que les Parsis aient à peu près perdu le souvenir de

leur passé glorieux, ils viennent des Indes visiter en nombreux

pèlerinages les autels du feu et le tombeau provisoire désigné dans le

pays sous le nom de Kaaba des Guèbres.

[Illustration: ROIS SASSANIDES.]

[Illustration: PERSÉPOLIS.--PALAIS DE DARIUS. (Voyez p. 399.)]

La Perse, la Chaldée et la Susiane · 第 29 / 155 题