Départ d'Ispahan.--Grande caravane d'octobre.--Le caravansérail de Kalè
Chour.--Village de Mayan.--Koumicheh.--Arrivée à Yezd-Khast.
_Ispahanec_, 21 septembre.--Au coucher du soleil, nous avons remercié
nos amis de Djoulfa d'avoir songé à nous escorter pendant quelques
heures, et, après leur avoir dit adieu, nous les avons engagés à
retourner sur leurs pas afin de regagner la ville avant la fermeture des
portes; puis nous avons tristement continué notre route, suivis du
tcharvadar qui conduit les mulets de charge et d'un domestique arménien
nommé Arabet. Ce pauvre garçon vient de quitter femme et enfants, non
sans verser d'abondantes larmes, et s'est engagé à notre service en
qualité d'intendant; l'espoir de faire fortune aux Indes l'a poussé, lui
aussi, à abandonner sa patrie. A son arrivée à Bouchyr il nous quittera
et payera avec ses gages son passage sur un bateau à destination de
Bombay.
A peine les derniers rayons du soleil ont-ils disparu que les ombres de
la nuit s'étendent autour de nous avec une étonnante rapidité. Le
crépuscule n'existe pas en Orient; le ciel de ces heureux pays n'admet
pas un état transitoire entre la grande lumière qui active la vie
végétale et l'obscurité si favorable au repos de la nature tout entière.
Nous marchons silencieux; seuls les cris monotones des oiseaux, les
chants plus monotones encore du muletier et les tintements produits par
les fers des chevaux sur les cailloux du chemin troublent la quiétude de
la nuit.
Laissant bientôt sur la droite une large voie due au passage de nombreux
convois, les mulets de tête s'engagent dans de petits sentiers, puis ils
suivent des frayés à peine indiqués et ne tardent pas à gagner une lande
déserte.
«Pourquoi donc as-tu quitté la grand'route? ai-je demandé au tcharvadar
avec méfiance.
--Afin de prendre un raccourci.
--Si tu prends des chemins de traverse, nous n'arriverons pas avant
minuit au caravansérail d'Ali Khan.
--Je ne vous conduis pas au caravansérail d'Ali Khan; la caravane est
campée non loin d'ici. Peut-être ferions-nous bien de nous arrêter, nous
l'apercevrions sûrement au petit jour.
--En ce cas, nous aurions quitté Djoulfa dans l'unique but de venir nous
perdre à trois heures de marche de la ville? Tâche de te retrouver, car
je ne te laisserai pas arrêter que nous n'ayons rencontré la caravane et
le _manzel_.»
Le tcharvadar ne dit mot et pousse mélancoliquement ses bêtes en avant,
tandis que nous nous plaçons à l'arrière-garde afin de mieux surveiller
le convoi. Tout à coup le guide pousse un cri de joie, il vient de
rencontrer un petit canal: le campement ne doit pas être éloigné de
l'eau. Nous contournons, ne pouvant les franchir, une multitude de
conduits d'arrosage, le muletier hèle à pleins poumons ses camarades:
aucun bruit ne se fait entendre; serions-nous véritablement égarés?
Après une nouvelle tentative, de lointains hennissements de chevaux,
auxquels répondent poliment nos deux bucéphales, nous apprennent que
nous suivons la bonne direction. Bientôt, en effet, je distingue, malgré
l'obscurité de la nuit, des taches noires et blanches se mouvant auprès
d'un énorme amoncellement de colis; ce sont les chevaux et les mulets de
transport, attachés à un câble passé dans des crampons fichés en terre.
Sur les caisses et les ballots dorment des tcharvadars. Il serait fort
difficile de deviner des êtres humains sous les épais manteaux de feutre
qui les recouvrent, si de sonores ronflements ne décelaient leur
présence. Huit ou dix gardiens armés de fusils veillent sur la caravane.
«Je m'empresse de vous apporter vos mafrechs, nous dit le guide en se
hâtant d'enlever les selles et les brides de nos chevaux.
--Je n'ai point l'intention de coucher en plein air, je croyais te
l'avoir déjà fait comprendre, répond Marcel; conduis-moi au plus vite
dans un caravansérail où nous puissions trouver un abri et du bois.
--Çaheb, il n'y a ni caravansérail ni maison à deux heures à la ronde.
Depuis près d'une semaine on transporte ici des marchandises; en
semblable occurrence il eût été imprudent d'établir notre campement
auprès des voies fréquentées. C'eût été s'exposer à tenter les passants.
--Où sont donc nos compagnons de route?
--Les uns dorment sur les bagages, vous seriez très bien à leur côté, je
vous assure; les femmes arméniennes se sont arrêtées au village de
Takhtè-Poulad; enfin quelques retardataires sont encore à Ispahan.»
La perspective de prendre place à notre tour sur la pyramide de colis où
l'on ronfle de si bon cœur nous sourit d'autant moins que, depuis le
commencement du mois de septembre, la fraîcheur des nuits nous a forcés
d'abandonner le clocher du couvent et de nous retirer dans les chambres
closes; ce soir, nous sommes déjà tout transis et nous nous arrêterions
sans enthousiasme à l'idée de jeûner et de dormir au grand air.
«Vous n'avez point, j'imagine, campé votre caravane au milieu d'une
plaine sans eau? reprend Marcel avec assurance. Quand il y a des kanots,
il y a des terres fertiles, des paysans et des villages; si vous ne me
conduisez pas immédiatement dans une habitation quelconque, je reprends
le chemin de Djoulfa, et, à votre tour, vous attendrez mon bon plaisir.»
Il nous serait bien impossible de mettre à exécution les menaces de mon
mari: on voit à peine à deux pas devant soi, et nous avons contourné
tant de fossés, que nous avons perdu jusqu'à l'idée de la direction
d'Ispahan.
Cependant les Orientaux, très portés à attribuer aux Faranguis tous les
talents, même celui de se conduire la nuit en pays inconnu, rechargent
les mulets et nous engagent à les suivre. Nous marchons pendant un quart
d'heure et atteignons un grand village tout voisin du campement, ainsi
que nous l'avait fait présumer la position des kanots. Le tcharvadar
frappe à la première porte, mais, comme nous sommes en plein _biyaban_
(campagne), où les paysans, fort pusillanimes, rêvent voleurs nuit et
jour, on ne répond même pas à son appel; une seconde, une troisième
tentative ont un égal insuccès; enfin nous arrivons à la maison du
ketkhoda.
«Ouvrez, au nom du chahzaddè!» s'écrie impérativement Marcel avec son
plus détestable accent ispahanien.
Si le ciel nous favorise, nous ne passerons pas la nuit dehors! Plafond
doré ou toiture de terre, peu importe, pourvu que nous dénichions un
abri. Un paysan d'assez honnête figure se présente dès que deux ou trois
valets d'écurie ont entr'ouvert la porte, et prend, à l'aspect de nos
casques blancs, une figure toute décontenancée.
Le cuisinier, fort à propos, se porte garant de notre honnêteté.
«Ces Faranguis, dit-il, sont des gens calmes et tranquilles, vous pouvez
sans inquiétude leur donner asile dans votre maison; le bois et le logis
vous seront généreusement payés.
--Je n'ai jamais refusé l'hospitalité gratuite à de fidèles croyants,
mais je n'oserais introduire chez moi des infidèles sans l'assentiment
de mes femmes; attendez un instant, je vais les consulter.»
Et le ketkhoda, laissant à ses serviteurs le soin de garder la porte,
disparaît. Bientôt un concert discordant parvient à nos oreilles. La
proposition du maître de céans a soulevé une telle indignation dans
l'andéroun, que cet heureux époux, presque honteux de son audace,
revient, tout penaud, nous faire part de l'impossibilité où il se trouve
de nous recevoir.
«Il y a, dit-il, à l'extrémité du village une ancienne mosquée où vont
parfois camper les tcharvadars; vous n'y seriez vraiment pas mal, et, si
vous consentiez à vous y rendre, je vous ferais porter, sans en rien
dire à mes femmes, du bois et du charbon.»
En route pour l'auberge du bon Dieu.
La mosquée occupe les quatre côtés d'une cour carrée; à droite et à
gauche du sanctuaire s'élevaient autrefois des galeries voûtées dont les
débris gisent sur le sol; en face de la porte d'entrée s'étend le corps
principal, presque aussi ruiné que les ailes latérales; mais, dans un
angle, trois petites coupoles encore debout promettent un abri ventilé
aux voyageurs malheureux. On décharge les vivres et les mafrechs; le
ketkhoda, fidèle à ses promesses, envoie une charge de fagots; vers onze
heures du soir, le feu est allumé, le kébab de mouton grésille sur les
charbons ardents, la bouilloire chante et, bien qu'aveuglés par une
épaisse fumée, nous nous laissons aller à l'impression d'un bien-être
d'autant plus vif que depuis deux heures il était plus inattendu.
21 septembre.--«Comme on fait son lit, on se couche», dit un proverbe
véridique. Après dîner j'ai jeté de grandes brassées de bois au feu,
puis, roulée dans mon lahaf, je me suis allongée sur le sol.
A mon réveil, le soleil est dans toute sa splendeur; il est sept heures
du matin, les mouches et les abeilles bourdonnent, et cette mosquée en
ruine, d'un aspect si lugubre cette nuit, se pare en ce moment de la
beauté d'une merveilleuse campagne, que l'on aperçoit à travers les
brèches des murailles éboulées. Marcel est debout depuis longtemps; à
mon tour je me lève et je me trouve bientôt sur les limites d'un beau
village: là où je n'ai vu avec les ténèbres que lande sauvage, je
n'aperçois aux rayons du soleil que terres riches et fertiles.
La caravane, campée à trois cents mètres de notre gîte, s'étend au loin
dans la plaine. Nulle part je n'ai vu, depuis mon entrée en Perse, une
aussi nombreuse agglomération de chevaux et de marchandises: le convoi
de pèlerins en compagnie duquel nous avons voyagé entre Tauris et
Téhéran ne saurait en donner une idée. Sur une longueur de près d'un
kilomètre s'entassent, à partir du village, des caisses d'opium et de
tabac, d'énormes ballots enveloppés de _kilims_ (étoffes de poil de
chèvre), des rouleaux de tapis, des bois et des toiles de tente, en un
mot toutes les marchandises destinées à l'exportation et amoncelées
pendant quatre mois dans les caravansérails d'Ispahan. Des femmes,
assises au pied de ces montagnes de colis, cherchent à s'abriter des
regards indiscrets sous d'épaisses couvertures, tandis que les hommes
attisent des feux tout autour du campement et préparent le pilau
journalier; une soixantaine de tcharvadars dispersés au milieu des
mulets étrillent les uns avec des instruments dont le moindre
inconvénient est de faire un bruit de crécelle fort désagréable, et
conduisent les autres vers les kanots, où ils pourront se désaltérer.
L'importance exceptionnelle de ce convoi s'explique aisément: depuis le
commencement de l'été, les chevaux et les mulets ayant été
réquisitionnés pour le transport du campement du chahzaddè, la marche de
toutes les caravanes a été interrompue entre Ispahan et Chiraz.
Je suis tout occupée à considérer cette scène pleine d'animation, quand
Marcel me rejoint accompagné du tcharvadar bachy.
«Sais-tu où nous sommes? me dit-il en riant. A Ispahanec, à ce village
qu'on nous a montré du haut du takhtè Soleïman! Nous avons marché près
de cinq heures pour faire quelques kilomètres et atteindre, au bout de
l'étape, cette délicieuse auberge! Si nous continuons à aller de ce
train, nous mettrons autant de temps à gagner Chiraz que les Hébreux à
conquérir la Terre Promise.»
Rien ne me fait enrager comme l'humeur guillerette de mon mari quand il
nous arrive une fâcheuse aventure.
«Si votre intention est de nous garder en dépôt pendant quelques jours,
je vous avertis que je m'en retourne à Djoulfa, dis-je, rouge de colère,
au chef de la caravane.
--Pourquoi vous fâchez-vous, Excellence? Vous êtes injuste. La plupart
de vos compagnons de route attendent ici depuis trois jours le moment du
départ, et pourtant ils ne se plaignent pas. Je ne puis réunir en
vingt-quatre heures une caravane de plus de deux cents personnes et de
quatre cents mulets. Nous sommes obligés d'assigner un rendez-vous
général, où l'on apporte toutes les marchandises et où se réunissent les
voyageurs à mesure qu'ils sont prêts. Dans ces conditions il est
impossible de camper auprès d'un caravansérail. Je n'ai pu, la nuit
dernière, faire encore arriver toutes les charges, mais ce soir, sans
faute, la _gaféla_ (nom donné à une caravane par les muletiers) se
mettra en marche. D'ailleurs je suis décidé à ne pas attendre plus
longtemps les retardataires; tous les voyageurs s'éparpillent sur la
route d'Ispahan: celui-ci va chercher son kalyan oublié, l'autre
embrasser une dernière fois sa femme et ses enfants, un troisième voit
grande nécessité à acheter un _chaï_ (sou) de sel ou de poivre; quoi
qu'il arrive, je partirai cette nuit. Cependant, si vous ne vous plaisez
pas dans la masdjed, gagnez le caravansérail d'Ali Khan, bâti sur la
route de Chiraz, je vous ferai prévenir une heure avant le passage de la
caravane, et vous vous joindrez à nous.»
[Illustration: LA CARAVANE A ISPAHANEC.]
Enchantée des promesses du tcharvadar bachy, satisfaite de nous assurer
pour cette nuit une résidence honnête dans le cas où les circonstances
empêcheraient notre homme de mettre ses projets à exécution, je donne
sans tarder l'ordre de seller les chevaux; nous longeons le campement,
qui me paraît de plus en plus étendu à mesure qu'il se déploie sous mes
yeux, et, après deux heures de marche, nous atteignons le magnifique
caravansérail de Kalè Chour, élevé par le scrupuleux fonctionnaire qui
possédait jadis le palais de Coladoun et que le chahzaddè envoya naguère
à la Mecque afin de lui ouvrir plus tôt la porte du paradis.
_Mayan_, 22 septembre.--Au milieu de la nuit, un djelooudar dépêché par
le tcharvadar bachy est venu nous réveiller. Nous nous sommes levés
aussitôt et avons été nous asseoir, en attendant le passage de la
caravane, sur les bancs de terre placés le long du chemin. Bientôt
parviennent à mon oreille les grandes ondes sonores que je n'avais pas
entendues depuis l'époque où je voyageais sur la route de Tauris; les
cloches, dont les tintements deviennent distincts, lancent dans les airs
des modulations tour à tour graves et aiguës. Le bruit augmente, ce
n'est plus le murmure du vent d'automne dans les bois, ou le chant des
orgues plaintives des chapelles; c'est un orage musical comparable au
vacarme produit par la chute d'une cataracte, ou au roulement d'une
avalanche balayant sans merci tous les obstacles qui s'opposent à son
passage: les chaudières de cuivre chargées sur les mulets se heurtent,
les bois des tentes s'accrochent et se rompent, les enfants pleurent,
les tcharvadars excitent les mulets et pressent le pas des
retardataires, en invoquant tour à tour Dieu, le diable ou les saints
imams. L'avertissement qu'on vient de nous donner tout à l'heure était
bien superflu: le passage de la gaféla suffirait à réveiller les sept
dormants.
Dès l'apparition des premiers mulets, nous avons pris tous deux la tête
du convoi, tandis que nos serviteurs se rangeaient à l'arrière-garde.
Quand on n'est point perché au sommet des charges volumineuses attachées
sur le dos des animaux, et que l'on a, comme tout bon Farangui, les
jambes pendantes de chaque côté de la selle, il est impossible de se
mêler aux bêtes de somme, sous peine d'avoir les os rompus et les
membres pilés comme chair à pâté. Les mulets, pleins d'une émulation
louable, cherchent à se devancer les uns les autres, marchent en zigzag,
mordant à droite, poussant à gauche, et se servent avec une intelligence
si déplorable de leur charge en guise de coin, qu'il est très difficile
d'éviter le contact des caisses attachées sur leurs flancs. L'expérience
rend sage. Sois fière, ô gaféla! te voilà précédée par deux valeureux
champions, le fusil au poing! Réjouissez-vous, bêtes et gens, la fine
fleur des pontifex et des akkas bachys de France vous devance!
Ainsi conduit, le convoi ne pouvait manquer d'arriver en bon état au
village de Mayan.
Nous prenons gîte dans un beau caravansérail bâti sous chah Abbas.
L'édifice est dégradé aujourd'hui, mais des réparations peu importantes
suffiraient à le remettre en bon état.
Je vois ce soir, pour la première fois, les dames arméniennes de notre
caravane. Ce sont les parentes de deux Djoulfaiens qui ont établi il y a
quelques années un comptoir à Bombay. Ces négociants ont vu prospérer
leur maison de commerce et ils appellent leur famille auprès d'eux. L'un
des associés est venu à Djoulfa, a vendu les immeubles patrimoniaux et
emmène aux Indes mère, femmes, enfants et serviteurs. Ce brave homme est
tout au moins colonel honoraire, mais en tout cas son fils, seul
héritier mâle de cette nombreuse famille, porte le titre de caporal, en
harmonie avec la valeur guerrière de ce militaire âgé de trois ans, dont
la solde a servi jusqu'ici à payer la nourrice.
_Koumicheh._--Nos tcharvadars suivent les errements de ceux qui nous ont
conduits à Téhéran: ils réveillent régulièrement leurs voyageurs à dix
heures afin d'être prêts à se mettre en marche vers minuit, et, à partir
du moment où le soleil se couche, nous laissent à peine quelques
instants de repos. Les étapes ont une durée de huit à neuf heures; la
température, glaciale pendant la nuit, s'élève à tel point au milieu du
jour, que nous passons le temps réservé au sommeil à nous éventer et à
chasser les mouches, très piquantes et assez agiles pour échapper à
toute vengeance. Quelle plaisante invention que la statistique! Toutes
les vingt-quatre heures nous passons sans transition de la température
du Pôle à celle de l'Équateur, et, grâce à la science des moyennes, nous
sommes censés vivre sous un climat tempéré!
[Illustration: VUE DE KOUMICHEH.]
La plaine de Koumicheh se présente au voyageur qui vient par la route
d'Ispahan sous un aspect des plus pittoresques. Une large vallée toute
verdoyante, semée de villages, de jardins et d'une multitude de
pigeonniers encore plus élevés que ceux d'Ispahan, mais construits
cependant avec moins d'élégance, s'étend sur la gauche; à droite
j'aperçois le dôme émaillé d'un édifice religieux, bien proche parent
des mosquées construites sous chah Abbas.
Quant à la ville, elle est sans intérêt. L'arrivée de la caravane donne
pourtant aux bazars, d'ailleurs bien fournis, un surcroît d'activité.
23 septembre.--Dès notre sortie de Koumicheh j'ai été saisie d'un
malaise indéfinissable: je frissonnais et j'éprouvais en même temps une
lassitude extrême. Après avoir mis pied à terre et tenté de me
réchauffer en marchant, j'ai dû remonter à cheval, mes jambes se
refusant absolument à porter leur propriétaire. Cet étrange état, que
j'attribue au froid de la nuit, s'est dissipé au jour, mais a laissé mon
pauvre corps si courbatu, qu'en arrivant au caravansérail de Maksoudbey
je n'ai pas eu le courage de faire un mouvement.
[Illustration: MOSQUÉE DE KOUMICHEH.]
24 septembre.--Grâce à d'ingénieuses précautions, nous n'avons eu cette
nuit que les pieds, le nez et les oreilles gelés: c'est une faible
souffrance en comparaison de la courbature d'hier. Notre installation
pendant la dernière étape était, à vrai dire, des plus confortables; les
oreillers, ficelés dans les sacs à paille fixés à l'arçon des selles,
nous servaient d'appui; les lahafs, attachés autour du cou par de
solides ficelles, pendaient sur le dos et les jambes et nous
préservaient de tout refroidissement.
Nous devions avoir fière tournure, tous deux, emmaillotés dans les
ramages rouges et bleus de nos grands couvre-pieds ouatés, au-dessus
desquels se montraient seuls les casques de feutre blanc et les canons
des fusils! Il y a beau jour, heureusement, que nous ne sommes plus
tourmentés par des soucis de toilette; une suprême élégance n'est point
ici de rigueur.
[Illustration: VUE DE YEZD-KHAST.]
Dès le lever du soleil, la plaine, déserte depuis Koumicheh, m'est
apparue cultivée avec grand soin et semée de villages entre lesquels
circulent de petites caravanes de paysans; la voie de Chiraz est
encombrée de cavaliers, de piétons, de bêtes de somme et semble aussi
fréquentée qu'une grande route de France. A midi nous arrivons en vue de
Yezd-Khast.
O mon lahaf, que je vous remercie! Vous me valez aujourd'hui le bonheur
d'avoir les membres souples comme ceux d'un acrobate et de pouvoir
monter jusqu'au village, dès que j'ai pris possession du balakhanè d'un
beau caravansérail bâti dans la plaine.
Au milieu d'une vallée fertile divisée en une multitude de jardins et de
champs, émerge brusquement un rocher, de forme oblongue, mesurant
environ cinq cents mètres de longueur sur cent soixante-dix de largeur.
Il est couvert de maisons, dont les murailles semblent prolonger les
parois verticales de l'escarpement. Cette forteresse naturelle, mise en
communication avec la partie la plus élevée de la plaine au moyen d'un
pont-levis, est traversée à l'intérieur par des rues parallèles à l'axe
longitudinal du rocher. Les maisons s'éclairent toutes sur la campagne;
l'élévation des fenêtres au-dessus de la plaine, l'éloignement des
crêtes environnantes, la nécessité d'aérer les habitations, trop serrées
les unes auprès des autres, expliquent cette infraction aux usages du
pays.
La population de Yezd-Khast, très dense relativement à la superficie du
village, jouit néanmoins de cette médiocrité dorée chantée par le poète.
Elle doit cette aisance à la fertilité des terres, aux eaux très
abondantes d'un torrent qui s'écoule pendant l'hiver de chaque côté du
rocher, et surtout aux soins intelligents que les paysans donnent à la
culture des céréales. On ne saurait, en revanche, vanter sans être taxé
de partialité la voirie du bourg. Ne sachant ou ne pouvant creuser des
fosses et des égouts dans le rocher qui sert de base à leurs maisons,
les habitants déversent à l'extérieur les immondices de toute nature;
les liquides se mêlent aux eaux du torrent, les solides s'amoncellent et
forment autour du village une couronne de stalagmites brunes, aiguës à
leur extrémité comme des aiguilles. Quand la stalagmite menace
d'atteindre les balcons, ses légitimes propriétaires l'attaquent à coups
de pioche, la coupent en tranches et la portent sur les champs, où,
bientôt délitée par les eaux d'irrigation, elle communique à la terre
une fertilité proverbiale.
Est-ce à l'eau du torrent, puisée, bien entendu, en amont des
stalagmites brunes, ou à la qualité des blés récoltés dans cette plaine
couverte d'humus, que l'on doit l'excellente qualité du pain fabriqué à
Yezd-Khast? Je ne saurais le dire; mais dès Tauris j'ai entendu vanter
la légèreté incomparable et le goût agréable du nânè-Yezd-Khast (galette
de Yezd-Khast). «Rien n'est comparable en ce monde au vin de Chiraz, au
pain de Yezd-Khast et aux femmes de Kirman», dit un proverbe iranien,
emprunté, dirait-on, aux _Quatrains_ de Khèyam. En vrais Persans, les
habitants du bourg exploitent la réputation de leur pain et sont tous
boulangers dilettanti ou de profession. Ils offrent leur marchandise
comme on propose du nougat à la station de Montélimart; les voyageurs
s'en approvisionnent consciencieusement; au bout d'une semaine le pain
sera dur au point de ne pouvoir être mangé sans avoir été cassé avec un
caillou et détrempé dans l'eau; mais qu'importe? Ne sera-t-il pas
toujours de Yezd-Khast?
Malgré la réputation de ses galettes, le commerce du bourg est resté
honnête... au moins en apparence.
Le Persan est dupeur et dupé, mais ne veut paraître ni trompeur ni
trompé. Les denrées comestibles du prix le plus modique s'achètent au
poids, tout comme des objets de grande valeur; pourvu que les balances y
passent, acheteurs et vendeurs sont contents. Deux corbeilles fixées
avec des cordes en sparterie à un bâton que l'on tient par le milieu,
des cailloux de grosseurs différentes, auxquels il ne manque que le
poinçonnage pour devenir des poids parfaits, constituent l'instrument
emblématique de la justice. S'il faut peser des fractions plus légères
que les cailloux, le marchand rétablit avec un objet quelconque
l'horizontalité du fléau, et Thémis serait bien exigeante si elle ne se
déclarait pas satisfaite.
Avant l'arrivée de nos serviteurs j'ai voulu, ce matin, acheter un
melon, qui pesait un peu plus d'un batman; le jardinier, ne parvenant
pas à équilibrer les plateaux, a jeté sa pantoufle dans la balance avec
un geste que Brennus lui-même aurait revendiqué.
«Combien pèse ton guiveh? a demandé un assistant méticuleux.
--Un dixième de batman.
--Avec poussière ou sans poussière?
--Sans poussière.
--Alors pourquoi négliges-tu de secouer ta pantoufle?
--C'est juste», répond le marchand, et, prenant la chaussure, il la
frappe avec conscience contre sa cuisse et la replace ensuite dans le
plateau.
J'aurais mauvaise grâce à regretter mes trois chaïs.
A son tour, le maraîcher examine minutieusement ma monnaie, la fait
résonner sur une pierre, exige que je lui échange deux pièces sur trois
et se déclare enfin satisfait.
Trois sous un melon du poids de six kilos et d'une pantoufle _sans
poussière_! La vie est vraiment facile à Yezd-Khast, et feu Gargantua
lui-même n'y aurait pas épuisé sa bourse, quel qu'eût été son appétit.
Le cuisinier me fait payer un mouton quatre francs, une volaille
soixante centimes, une douzaine d'œufs vingt centimes, et cependant il
prélève sur nous un scandaleux madakhel, si j'en crois les exclamations
indignées du ketkhoda du bourg, auquel j'ai communiqué mon cahier de
dépenses.
Cet estimable fonctionnaire ne serait pas Persan s'il ne faisait
remonter l'origine de sa ville natale aux temps héroïques du célèbre
Roustem, mieux vaut dire au déluge dans un pays dépourvu de traditions
plus certaines que le _Chah Nameh_ de Firdouzi.
«Sous le règne de Roustem, me dit le ketkhoda plus préoccupé de faire
briller le courage de ses héros favoris que la vive intelligence de ses
aïeux, une forteresse inexpugnable couronnait déjà la plate-forme sur
laquelle s'élève la ville. Roustem en fit le siège, et malgré sa valeur
il ne put s'en emparer de vive force. Le héros simula une retraite
précipitée et s'éloigna avec toutes ses troupes; puis, ayant appris que
les assiégés manquaient de sel, il se déguisa en marchand, mit sur des
chameaux des sacs remplis en apparence de cette précieuse denrée, et se
présenta ainsi devant la ville.
«Les défenseurs de la place, naïfs comme des Troyens, laissèrent
pénétrer le convoi. A la nuit, des soldats cachés dans les sacs
sortirent de leur prison, ouvrirent les portes aux assiégeants revenus
sur leurs pas et donnèrent Yezd-Khast à Roustem.
«Si vous permettez au plus indigne de vos esclaves de vous accompagner
jusqu'à l'entrée de la ville, ajoute le narrateur avec un geste
théâtral, je vous montrerai le lieu où s'est passé un drame plus récent
qui souilla notre chère cité peu de mois avant l'accession au trône du
premier Kadjar.
«A la mort de Kérim khan, qui avait régné à Chiraz sous le titre de
_vakil_ (régent), Aga Mohammed khan, l'arrière-grand-oncle de Nasr
ed-din, s'enfuit de la cour, où on le retenait prisonnier depuis son
enfance, parcourut avec une étonnante rapidité la distance qui le
séparait du Mazandéran, souleva les tribus tartares et se dirigea à leur
tête vers Ispahan.
«Les frères et les enfants de Kérim khan, au lieu de s'emparer du trône,
s'étaient laissé supplanter par le premier ministre, Zucché khan.
Celui-ci, en apprenant la marche audacieuse d'Aga Mohammed, leva à la
hâte quelques bataillons et se porta à la rencontre des révoltés. En
arrivant à Yezd-Khast, il réclama avec une extrême violence la somme de
sept mille francs que lui devaient, assurait-il, les habitants. Ceux-ci
avaient acquitté leurs impôts et représentèrent l'impossibilité où ils
étaient de verser dans les caisses royales une contribution aussi forte.
Zucché khan était assis sur ce balcon très élevé qu'on aperçoit à
l'extrême pointe du rocher quand les notables habitants lui apportèrent
cette réponse. Exaspéré de leur résistance, il donna l'ordre de les
précipiter les uns après les autres dans le vide: il en mourut ainsi
dix-huit. Ce premier massacre étant resté sans résultat, le prince
envoya saisir dans sa maison un seïd en grande odeur de sainteté et
l'accusa d'avoir détourné l'argent dont il poursuivait infructueusement
la rentrée. Le malheureux nia, fut poignardé et précipité à la suite des
autres victimes au bas du rocher. Zucché khan n'était pas au terme de
ses crimes, il fit amener en sa présence les femmes et les filles du
seïd et les livra à son escorte. Tout sauvages qu'ils étaient, les
soldats frémirent à la pensée de souiller l'andéroun d'un descendant du
Prophète. Ils entrèrent dans une conspiration fomentée par les parents
des victimes et égorgèrent le tyran pendant que, penché à sa fenêtre, il
considérait les corps des malheureux suppliciés.»
[Illustration: SABRE ET POIGNARD PERSANS.]
[Illustration: LES CHATS ANGORAS.]