Arrivée à Ispahan.--Tchaar-Bag.--Djoulfa.--Le couvent des
Mékitaristes.--Le P. Pascal Arakélian.--Origine de la colonie
arménienne.--Destruction de Djoulfa sur l'Araxe.--Établissement des
Arméniens dans l'Irak.--Un dimanche à Djoulfa.--L'évêque schismatique et
son clergé.--Les Sœurs de Sainte-Catherine.--La préparation de
l'opium.--Une noce arménienne.
16 août.--Au delà de Guez, huit ou dix sentiers, coupés en tous sens par
une multitude de kanots et de ruisseaux, se dirigent vers Ispahan. La
vallée, que nous parcourons au galop précipité de nos montures, est
comprise entre deux collines et barrée à son extrémité par de belles
montagnes, dont les lignes majestueuses et la chaude coloration semblent
empruntées aux chaînes du Pentélique ou de l'Hymette.
La capitale de l'Irak, noyée dans une vapeur azurée, s'étend au pied de
ces rochers abrupts, créés sans doute pour faire ressortir l'admirable
végétation jetée comme un manteau de verdure autour d'Ispahan. Aux
rayons du soleil couchant scintillent les émaux bleu turquoise de la
masdjed Chah, tandis que sur le fond du ciel se découpent les fines
silhouettes de minarets élancés, semblables aux flèches les plus aiguës
de nos cathédrales gothiques. De tous côtés sont dispersées des tours
massives décorées de mosaïques de briques, vers lesquelles se dirigent à
tire-d'aile des pigeons si nombreux, qu'en passant bruyamment au-dessus
de nos têtes ils obscurcissent, nuage vivant, la lumière du jour.
La voilà donc «cette moitié du monde, cette belle Ispahan, cette
merveille des merveilles, cette rose fleurie du paradis, l'idole des
poètes persans. Ses routes et ses sentiers sont verdoyants; un printemps
éternel revêt la vallée d'une parure qui rend la terre jalouse; les
fleurs parfument l'air comme le musc; les ruisseaux répandent une eau
limpide comme la fontaine de vie. Le vent, en soufflant au milieu des
riants bosquets et des arbres aux épais feuillages, imite la voix
plaintive de la colombe ou les gémissements du rossignol. Que la pluie
t'arrose, ô Ispahan, entre toutes les villes, que la rosée du ciel te
rafraîchisse parmi toutes les cités, lorsque le tonnerre mugit au loin
et que l'éclair, semblable à l'œil des vipères, traverse les nuées.
Hamadan est un lieu de délices que chacun désire habiter, mais Ispahan
est l'image du paradis.»
Nous laissons en arrière quelques petits villages ruinés et nous nous
jetons à travers des vergers couverts de pastèques et de melons déjà
mûrs. La terre, noire et humide, est encore imprégnée des eaux
d'irrigation; les ruisseaux qui bruissent au milieu des plantations de
maïs et de sorgho rappellent à mon souvenir les rives du Nil au
lendemain de l'inondation et les merveilleux jardins de Syout, la reine
de la haute Égypte.
Je me rapproche des murailles, je franchis les fortifications, mes yeux
se portent autour de moi, et subitement je m'arrête. Quelle amère
déception est la mienne! Suis-je dans une ville saccagée prise d'assaut?
En arrière de l'enceinte se présentent des ruelles couvertes d'un épais
matelas d'immondices; à droite et à gauche s'ouvrent des bazars
abandonnés, des rues désertes que jalonnent des pans de murs prêts à
s'écrouler sur les passants. On n'aperçoit âme qui vive dans ces
faubourgs devenus l'asile des scorpions et des serpents; la dévastation
est complète et semble avoir été systématiquement opérée: les baies sont
dépourvues de boiseries; on a renversé les terrasses pour arracher les
poutres qui les soutenaient; les revêtements de faïence ont été
brutalement brisés ou volés; les murs de terre, lavés par les pluies,
restent seuls debout.
En passant dans un autre quartier, encore plus ruiné s'il est possible
que les précédents, j'aperçois de bons paysans chargeant les débris des
maisons dans des couffes de paille suspendues aux flancs de petits ânes.
Ces briques de terre crue, imbibées de salpêtre, sont appréciées à
l'égal des meilleurs amendements.
La «moitié du monde», la «rose fleurie du paradis», la cité royale sert
aujourd'hui à faire pousser des pastèques et de savoureux concombres.
Je continue ma route en philosophant sur les étranges destinées des
villes et des empires, et j'arrive enfin à l'entrée du Tchaar-Bag
(Quatre-Jardins). Cette magnifique promenade, plantée sous chah Abbas,
est ainsi nommée parce qu'elle fut créée sur l'emplacement de quatre
biens vakfs, appartenant à une mosquée et pour la location desquels le
roi s'engagea, en bonne et due forme, à payer éternellement un fermage
annuel. Elle est formée de cinq larges allées ombragées par des platanes
près de trois fois centenaires. Les siècles n'ont pas été cléments à ces
vieillards: un grand nombre d'arbres sont morts et ont laissé en
périssant d'attristantes trouées dans cette superbe plantation.
Le Tchaar-Bag s'étend sur une longueur de plus de trois kilomètres.
L'avenue centrale, réservée aux piétons, est pavée et encadre un canal
destiné à amener les eaux dans une série de bassins de formes et de
grandeurs différentes; les contre-allées servent aux cavaliers. A droite
et à gauche je laisse les ruines d'une dizaine de palais où vivaient
autrefois les plus puissants personnages de la cour, j'admire au passage
la façade extérieure de la médressè de la Mère du roi, et j'atteins le
célèbre pont dû à la munificence d'Allah Verdi khan, l'ami et le
généralissime d'Abbas le Grand. L'ouvrage, jeté sur le Zendèroud, repose
ses deux cent quatre-vingt-quinze mètres de longueur sur trente-quatre
piles également espacées. La chaussée centrale, large et bien
entretenue, est destinée aux caravanes; de chaque côté de la voie
s'élèvent, en guise de parapet, de hautes galeries couvertes, réservées
aux piétons. Les arches et les tympans sont construits en briques
cuites; seuls les soubassements des piles sont en pierre.
Après avoir traversé la rivière, je descends une rampe assez douce et je
m'arrête un instant sur les bords du Zendèroud, ce cours d'eau généreux
qui sacrifie son titre de fleuve à la richesse de l'Irak, et, loin de
chercher une vaine illustration en allant se jeter dans la mer, donne
toutes ses eaux pour arroser les plaines qu'il traverse.
[Illustration: LE TCHAAR-BAG.]
La route tourne à droite et pénètre bientôt dans Djoulfa, où sont réunis
tous les chrétiens, une ancienne loi encore en vigueur leur défendant
d'habiter Ispahan.
Je suis frappée tout d'abord du contraste que présentent la ville
musulmane et la cité chrétienne. On retrouve bien à Djoulfa des maisons
en terre cachées derrière des murailles grises; mais l'ordre et la
propreté règnent dans les rues, divisées en deux parties par un canal
coulant sous de beaux arbres. Ces ombrages garantissent les promeneurs
et les passants des rayons ardents du soleil et abritent également les
boutiques des marchands de fruits et les étaux des bouchers. Les rues ne
sont guère animées; quelques notes gaies tranchent pourtant sur le fond
sombre de la verdure. Ce sont des enfants arméniens coiffés de calottes
de laine vermillon qui reviennent de l'école et nous saluent gentiment
au passage d'un _bonjour, mossioû_, ou d'un _good morning_, des femmes
voilées de blanc qui circulent à pas comptés le long des murailles.
Chaque quartier est séparé de ses voisins par des portes massives
fermées dès la tombée de la nuit; tout auprès de l'une d'elles, une
ruelle détournée conduit au monastère des Mékitaristes, où depuis
vingt-deux ans vit en véritable anachorète le R. P. Pascal Arakélian,
l'unique pasteur du petit troupeau d'Arméniens unis de Djoulfa. Tous les
Européens de passage à Ispahan sont désireux de se mettre sous la
protection de cet homme respectable et, certains d'être bien accueillis,
viennent demander l'hospitalité au couvent.
Nous sommes attendus; au premier coup de marteau la porte s'ouvre toute
grande, sous l'effort d'un gamin qui sert de portier, d'écuyer, de valet
de chambre et de sacristain au bon Père. Celui-ci accourt au-devant de
nous, embrasse Marcel comme au vieux temps du christianisme, et nous
conduit, après avoir traversé un cloître pavé de dalles tombales, dans
une vaste pièce où deux appartements parisiens danseraient tout à
l'aise.
«N'attendez pas, nous dit le Père d'une voix profonde comme un bourdon
de cathédrale, que les moines dont j'étais le supérieur viennent vous
souhaiter la bienvenue et vous présenter leurs respects: quelques années
de séjour dans ce pays, l'ennui, le découragement peut-être m'ont enlevé
tous mes frères, couchés aujourd'hui sous les dalles du cloître. Quant à
moi, j'ai résisté jusqu'ici aux influences pernicieuses du climat, grâce
à mon origine orientale et à mon vigoureux tempérament. Je suis décidé à
rester à Djoulfa jusqu'à ce que Dieu m'appelle à lui, mais, en attendant
cette fatale échéance, je remercie le Seigneur de vous avoir envoyés à
Ispahan: vous ne sauriez comprendre le plaisir que vous me faites en
venant changer le cours de mes tristes pensées. Soyez donc les
bienvenus: le couvent tout entier vous appartient, et son supérieur sera
toujours heureux d'être à votre disposition, de vous accompagner quand
cela vous sera agréable, ou de vous procurer tous les renseignements qui
pourront vous être nécessaires. Votre chambre est très fraîche le jour,
et vous y serez bien, je l'espère; mais la nuit elle manquerait d'air:
aussi ai-je fait préparer à votre intention la partie haute du clocher,
où j'ai l'habitude de dormir tout l'été.»
La nuit étant venue, le Père nous invite à nous mettre à table devant un
dîner des plus appétissants; puis, en attendant que notre caravane soit
arrivée, il nous conduit dans le jardin, planté de peupliers et de
vignes, au milieu desquels une gazelle fort sauvage bondit en causant
mille dégâts.
«Quelle est l'origine de cette colonie arménienne perdue au cœur d'un
pays musulman, et à quelle époque remonte sa fondation? ai-je demandé au
Père.
--Les Arméniens, dans des temps très reculés, se fixèrent au pied du
mont Ararat. D'après d'anciennes traditions, leur nom serait dérivé de
celui d'Aram, qui fonda en 1800 avant Jésus-Christ le royaume d'Arménie.
«Au quatrième siècle de notre ère, mes compatriotes embrassèrent la
religion chrétienne. A dater de leur conversion s'ouvrit pour eux une
ère de prospérité et de progrès intellectuel; des auteurs célèbres
traduisirent des ouvrages hébreux, syriaques et chaldéens, mirent même
en hexamètres les œuvres d'Homère, et portèrent notre littérature à son
apogée vers l'époque du concile de Chalcédoine, après la scission
religieuse qui divisa les Arméniens et les Grecs. Les recueils
liturgiques remontant à cette date contiennent des prières sublimes
écrites dans la vieille langue, qui diffère sensiblement de l'arménien
moderne, abâtardi et mélangé de mots étrangers.
[Illustration: RUE DE DJOULFA.]
«Le royaume d'Arménie fut puissant jusqu'au règne de Livon VI; ce
prince, chassé par l'invasion de hordes barbares, laissa son pays aux
mains des envahisseurs et alla mourir à Paris en 1393.
«Le caractère des Arméniens était doux et pacifique, leurs mœurs
patriarcales; privés de leurs biens fonciers à la suite de la conquête,
ils durent chercher dans la banque et le commerce des moyens d'existence
et firent dans tout l'Orient une concurrence redoutable aux Israélites.
«Quand chah Abbas se décida, en 1585, à transporter la capitale de
Kazbin à Ispahan, il ne se préoccupa pas seulement d'embellir sa
nouvelle résidence, il voulut encore la rendre riche et industrielle.
Dans ce but, le roi sofi accorda de nombreux privilèges aux Arméniens
qui voulurent s'y établir, leur promit le libre exercice de leur culte
et mit des capitaux à leur disposition; mais, voyant les chrétiens
rester sourds à son appel, il ordonna à toute la population de la ville
de Djoulfa, bâtie sur la frontière actuelle de la Russie et de la Perse,
de se transporter sans délai à Ispahan. Cet exode forcé n'étant pas du
goût des Arméniens, ils tentèrent de faire la sourde oreille; mais mal
leur en prit.
«Pour les obliger à quitter leur patrie, le roi fit dessécher toutes les
fontaines, combler les kanots, couper les ponts et réduisit la ville à
la famine. Les Djoulfaiens, contraints d'abandonner un pays devenu
stérile, emmenèrent familles et troupeaux et se dirigèrent vers Ispahan.
Un grand nombre d'entre eux moururent en chemin, les autres se fixèrent
dans les villages où ils purent se réfugier; cent soixante mille
arrivèrent cependant dans la capitale de l'Irak. Fidèle à sa promesse,
chah Abbas leur concéda des terrains sur la rive droite du Zendèroud,
les autorisa à donner à la nouvelle patrie le nom de leur cité détruite,
fit élever des églises consacrées au culte chrétien, construisit des
ponts afin de permettre aux Arméniens de venir en tout temps dans les
bazars et les caravansérails de la ville musulmane, et favorisa avec
tant d'intelligence les intérêts de la nouvelle colonie, qu'elle ne
tarda pas à accaparer le commerce de la Perse tout entière, et sut
attirer dans ses riches comptoirs les marchandises de la Chine et des
Indes.
«La prospérité de Djoulfa n'eut pas une durée plus longue que la vie de
son fondateur. Avares et cupides, les successeurs de chah Abbas se
laissèrent tenter par les richesses des Arméniens; ils ne comprirent
point qu'en s'emparant des capitaux de la colonie ils détruisaient toute
sa puissance commerciale et tuaient la poule aux œufs d'or.
«D'énormes impôts furent d'abord exigés des Djoulfaiens; plus tard, chah
Soliman et chah Houssein eurent recours aux plus détestables exactions
et aux supplices pour les dépouiller, et traitèrent avec une cruauté
sauvage les chrétiens de toute secte. L'évêque protesta contre cet
intolérable abus de pouvoir; sur l'ordre du roi il fut saisi, bâtonné
jusqu'au sang et jeté encore vivant dans une cuve d'eau bouillante.
Plusieurs négociants demandèrent à leur tour l'autorisation de venir
présenter leurs doléances au souverain et n'eurent pas un sort plus
heureux que le prélat: sept d'entre eux furent saisis dès leur entrée
dans le palais et attachés au sommet de bûchers préparés à leur
intention.
«Enfin, sous le règne de Nadir chah, la colonie, déjà ruinée, perdit ses
dernières espérances. Pendant une année entière le roi la condamna à
payer un tribut journalier de trente mille francs, et, quand elle se
trouva dans l'impossibilité absolue de réunir cette somme, il fit
exécuter vingt des principaux habitants. Le lendemain de ce jour
néfaste, les chrétiens reçurent l'ordre de fermer leurs églises et
d'embrasser la religion musulmane.
«En proie à une invincible terreur, les gens aisés s'expatrièrent en
masse, tandis que les pauvres, attachés par la misère aux rives du
Zendèroud, furent obligés de se soumettre aux vexations exercées chaque
jour contre eux.
«Une loi, par exemple, interdit aux Arméniens d'entrer à Ispahan à
cheval; ils devaient marcher à pied, traînant leur monture par la bride;
les jours de pluie, leur présence dans les quartiers commerçants n'était
pas même tolérée, car l'eau tombée de leurs vêtements pouvait souiller
les robes des pieux musulmans. Le droit de représailles leur fut enlevé,
et, il y a trente ans, les chrétiens n'osaient pas franchir seuls la
distance de six kilomètres qui sépare Djoulfa d'Ispahan, les _loutis_
(pillards) placés à l'entrée des ponts les dépouillant et les tuant sans
merci.
«Aujourd'hui, grâce à l'esprit libéral de notre gouverneur, le prince
Zellè sultan, toutes ces mesures vexatoires sont suspendues, les
Arméniens ont été autorisés à ouvrir les églises et à reprendre
publiquement l'exercice de leur culte; néanmoins les chrétiens, à peine
au nombre de trois mille dans cette ville autrefois si populeuse,
tiennent à longue distance leurs anciens oppresseurs, pour lesquels ils
ont conservé une profonde aversion. Les hommes parlent seuls le persan,
les femmes se font un point d'honneur d'ignorer la langue iranienne, et
il n'en est peut-être pas dix dans toute la ville qui aient traversé les
ponts et parcouru Ispahan, où on ne les laisserait d'ailleurs pénétrer
que voilées et revêtues du costume musulman.
«La colonie, restée très pauvre après tant d'épreuves, aurait
complètement disparu si depuis deux siècles les chefs de famille
n'avaient pris l'habitude d'aller chercher fortune aux Indes. Chacun
d'eux quitte à regret cette terre de l'Irak où le souvenir de l'antique
prospérité de sa nation lui fait oublier sa misère actuelle, emporte les
ressources financières dont tous les siens peuvent disposer et fait
parvenir à Djoulfa les premiers bénéfices qu'il a pu réaliser. Si Plutus
lui sourit, il appelle sa femme et ses enfants: plusieurs puissantes
maisons arméniennes de Bénarès et de Bombay n'ont pas d'autre origine;
quand la fortune montre mauvais visage à l'émigrant, il travaille avec
opiniâtreté jusqu'à ce qu'il ait réuni un pécule suffisant pour le
mettre à même de vivre sans travailler à son retour dans sa chère
Djoulfa.
«En somme, mes coreligionnaires seraient heureux dans leur paisible
médiocrité, si les avantages accordés aux renégats ne venaient apporter
dans les familles le trouble et la perturbation. Les nouveaux convertis
sont fêtés, promenés en triomphe au bazar, habillés de neuf, comblés de
cadeaux, et acquièrent, par le seul fait de leur coupable conduite, des
droits exclusifs à la succession de leurs parents les plus éloignés, au
détriment des frères, des sœurs et des enfants. Les musulmans eux-mêmes
prétextent fréquemment des liens de parenté afin de nous dépouiller plus
à l'aise; comme il est très difficile, faute d'état civil, de repousser
leurs prétentions et que les contestations de ce genre sont soumises au
jugement de mollahs fanatiques, on voit souvent des familles chrétiennes
possédant une honnête aisance tomber, à la mort de leur chef, dans la
plus extrême misère. Je dois ajouter, à la louange des Djoulfaiens, que,
malgré tous les avantages faits aux renégats, ils restent presque tous
fidèles aux croyances de leurs pères.
«Il est bientôt minuit, me dit le P. Pascal en se levant; votre
appartement du clocher est certainement préparé, allez vous reposer et
dormez bien. C'est demain dimanche, vous verrez à la messe presque tous
les catholiques de Djoulfa. Ne vous préoccupez point d'être exacts à
l'office, ajoute-t-il en souriant: la cloche placée au-dessus de vos
têtes vous servira de réveille-matin, et, quand elle se mettra en
branle, vous ne serez pas tentés de prolonger vos rêves.»
17 août.--Notre installation est des plus confortables. Quatre
contreforts massifs supportent le sommet du clocher ajouré sur trois
côtés et surmonté d'un pavillon pointu. De minces matelas placés
au-dessous du carillon viennent augmenter l'épaisseur de nos lahafs,
tandis que de belles bûches empruntées au traversin du Père élèvent nos
oreillers. Le jour et le chant des rossignols, perchés sur de hauts
peupliers dont les cimes atteignent jusqu'aux baies de notre logis, me
réveillent de bonne heure; je pourrais presque saisir les chanteurs avec
la main si je ne craignais d'interrompre leur concert matinal. Au lever
du soleil, le paysage s'éclaire de lueurs rosées, et une harmonie
radieuse s'établit entre les arbres des jardins verdoyants, le lit
bleuté du Zendèroud, les coupoles émaillées et les noirs platanes
d'Ispahan. Je regarde et je m'extasie devant cette splendide nature,
quand un vacarme infernal me rappelle brusquement à la vie réelle. La
cloche du couvent tient les promesses du Père et sonne à toute volée. Il
est temps de se précipiter du haut en bas de l'escalier et de pénétrer
dans l'église, où depuis deux heures déjà les offices préparatoires sont
commencés.
[Illustration: LE P. PASCAL ARAKÉLIAN.]
La chapelle est grande; les murs, enduits au plâtre, supportent une
voûte décorée dans le goût italien du dix-huitième siècle.
Quelques tableaux de sainteté, peints par les Dominicains anciens
possesseurs du couvent, donnent à ce sanctuaire l'aspect d'une église de
la Toscane, tandis que de beaux tapis étendus sur le sol rappellent les
mosquées musulmanes et amortissent le bruit des pas des arrivants, qui
déposent d'ailleurs leurs chaussures à la porte.
Les Arméniens unis sont au nombre de trois cents environ; tout le reste
de la population de Djoulfa est schismatique et vit sous la direction
d'un évêque nommé par le catholicos d'Echmyazin et de trois prêtres
subalternes.
Agenouillés sur de minces coussins, les hommes occupent le haut de la
nef. Ils sont vêtus de redingotes croisées sur la poitrine, laissant
apparaître une chemise sans col, bordée d'une passementerie blanche; le
kolah noir et l'ample pantalon indigo complètent un ajustement qui n'a
rien d'élégant. Les femmes sont assises les unes auprès des autres au
fond de l'église. De grands foulards drapés avec art sur leurs têtes,
des robes de soie taillées en forme de redingote et serrées sur les
hanches par une ceinture de filigrane d'argent composeraient un charmant
costume, si un épais voile blanc ne venait cacher la partie inférieure
du visage et la déformer sous sa pression constante; les Arméniennes
portent ce bandeau quand elles sortent, et le conservent même dans leurs
maisons dès qu'elles sont mariées. A l'église comme dans la rue, les
chrétiennes sont couvertes des pieds à la tête d'un grand manteau de
calicot blanc qu'elles savent draper avec une habileté consommée et dont
elles ne cessent de manœuvrer les larges plis si elles ont à faire
valoir l'élégance de leur toilette ou la forme de leur taille élancée.
La messe commence, chantée sur un ton nasillard par les clercs placés
sous la haute direction de Kadchik, qui joint à son emploi de portier,
d'écuyer et de valet de chambre celui de maître de chapelle, et n'a pas
son pareil pour crier comme quatre au moment où s'égare la voix de ses
acolytes.
L'office est écrit en vieil arménien. Les fidèles, cela va sans dire, ne
comprennent pas mieux cette langue que nos dévotes n'entendent le latin.
Dans les moments solennels, deux enfants de chœur s'avancent vers
l'autel; ils portent à la main de longues hampes de bois entourées de
voiles de pourpre et surmontées d'une plaque de cuivre, qu'ils agitent
de manière à faire résonner des anneaux de métal enfilés tout autour du
disque.
Après la messe, les femmes et les artisans sortent du monastère; les
gens de distinction viennent saluer le Père dans un vaste parloir, où
les sacristains servent le thé. La réunion est nombreuse aujourd'hui. A
l'arrivée d'un chrétien dans une ville persane, il est d'usage que tous
ses coreligionnaires lui fassent la première visite et lui souhaitent la
bienvenue. Aussi voyons-nous défiler ce matin des représentants de
nationalités différentes. Tous n'ont pas assisté à l'office, parce que
la plupart pratiquent la religion anglicane ou luthérienne, mais ils se
sont néanmoins empressés de venir rendre leurs devoirs aux hôtes du
couvent.
L'évêque schismatique, suivi de ses vicaires, fait d'abord son entrée.
Nous recevons ensuite MM. Collignon et Muller, gérants d'une importante
maison de commerce hollandaise, ils parlent très bien le français et
nous invitent à venir visiter leur fabrique d'opium; puis arrive un
négociant bagdadien, Kodja Yousouf, accompagné de sa charmante femme; le
directeur du télégraphe indo-européen se présente à son tour et après
lui un riche Djoulfaien qui marie son fils dans deux jours et vient nous
prier d'assister aux fêtes données à cette occasion.
La bonne grâce avec laquelle chacun nous accueille est vraiment
touchante.
18 août.--A tout seigneur tout honneur: l'évêque arménien a reçu ce
matin notre première visite.
Sa vaste demeure, qualifiée du titre pompeux de palais, longe une rue
ombragée par des arbres au feuillage assez épais pour abriter les
passants des rayons du soleil et plonger dans une demi-obscurité les
porches construits devant les maisons. On pénètre d'abord dans une vaste
cour et l'on trouve en face de soi l'entrée de l'église épiscopale; elle
est close pendant la semaine; à gauche de la grande porte s'ouvre une
longue galerie où reposent couchés dans leurs sarcophages de pierre les
corps des évêques arméniens morts en défendant les droits de cette
poignée de chrétiens égarée au milieu du monde musulman. A l'extrémité
de la salle funéraire se présente une cour, sur laquelle s'éclairent des
appartements très modestes.
Le prélat, quoique jeune, remplit avec beaucoup de tact les devoirs
difficiles de son ministère. Ses manières sont empreintes d'une parfaite
distinction. Une grande robe de cachemire grenat drape sa taille
élancée, et un capuchon de soie noire met en relief une physionomie
pleine de douceur. Comme tous les hauts dignitaires du clergé arménien,
il fait partie de l'ordre des moines: seuls, en effet, les religieux qui
ont prononcé des vœux de chasteté et vécu dans les couvents, où ils font
de fortes études théologiques, peuvent aspirer à l'épiscopat, tandis que
les membres du clergé séculier, autorisés à se marier une seule fois
dans leur vie, renoncent à tout avancement dans la hiérarchie
ecclésiastique et remplissent les fonctions dévolues à nos desservants.
L'évêque officie toutes les semaines, mais les fidèles ne sont conviés
aux cérémonies qu'aux jours de grandes fêtes, car les Arméniens
croiraient manquer de respect envers le saint sacrifice de la messe
s'ils assistaient à sa célébration quotidienne. Les prélats arméniens
relèvent du patriarche d'Echmyazin, le catholicos, qui les nomme et les
consacre. Le pape, à leur avis, serait le premier des évêques de la
chrétienté et aurait même le droit de présider les conciles: toutefois
ils ne sauraient le considérer comme le chef suprême de l'Église.
En somme, les différences qui séparent les schismatiques des catholiques
sont si peu importantes, qu'en cas de conversion le baptême arménien est
considéré comme valable. Pour les mêmes raisons, les ecclésiastiques
disposés à rentrer dans le giron de l'Église romaine n'ont pas à
recevoir de nouveau les ordres et sont considérés comme des prêtres
suspendus auxquels leur évêque rend les droits sacerdotaux.
Après avoir fait honneur à une collation préparée à notre intention,
nous accompagnons le prélat à la chapelle de l'évêché; il veut lui-même
nous en faire admirer la splendeur.
Elle est construite en forme de croix grecque et surmontée d'une haute
coupole éclairée à sa base par huit fenêtres. Les trumeaux placés entre
ces ouvertures sont peints à fresque et ornés de médaillons qui se
détachent sur un fond bleu rehaussé d'arabesques d'or du plus brillant
effet. Les murailles sont couvertes de tableaux bibliques, œuvres de
moines italiens; bien que toutes ces compositions soient traitées avec
un mérite inégal, on est frappé, en entrant dans le sanctuaire, de leur
chaude coloration, en parfaite harmonie avec les bleus des voûtes, les
ors de la coupole et les beaux émaux à fond jaune qui lambrissent la
nef. Trois tableaux remarquables sont placés derrière le maître autel:
ils reposent sur un revêtement de faïence blanc laiteux, décoré d'anges
aux ailes violacées; ces séraphins tiennent des palmes vertes qui
forment autour d'eux d'élégantes volutes.
Pas une éraflure, pas une brisure ne dépare l'intérieur de cet édifice:
le temps, ce redoutable ennemi de tous les monuments orientaux, n'a
laissé dans celui-ci d'autre trace de son passage que cette patine
harmonieuse dont il dore toutes les œuvres d'art.
[Illustration: ÉVÊQUE ARMÉNIEN DE DJOULFA.]
«Mon peuple est fier de la splendeur de son église, me dit l'évêque, et
j'attribue en partie à la conservation de ce sanctuaire les pieux
sentiments qui rattachent les Arméniens à cette terre de Perse où ils
ont tant souffert. Je suis heureux d'être commis à la garde de ce
temple, qui atteste le zèle pieux d'une colonie autrefois si puissante.»
Après nous avoir fait visiter le trésor, riche surtout en inventaires
des objets dont on a dépouillé l'évêché, l'_épiscopos_ nous remet aux
mains du sacristain et nous engage à monter sur la terrasse placée
autour de la coupole. De ce point élevé nous pourrons apprécier
l'importance de la cité et compter plus de vingt monastères, en partie
détruits.
A part les chapelles de l'évêché et du couvent catholique, deux églises
seulement sont rendues au culte; on aperçoit sur la gauche la coupole de
la cathédrale et, plus loin, un second édifice, auquel est annexée une
maison de retraite pour les vieilles femmes.
«Quel est donc le bruit de crécelle qui depuis quelques instants s'élève
jusqu'à nous?
--On sonne l'office des Sœurs de Sainte-Catherine, répond mon guide.
--Le singulier carillon!
--Le couvent est tout près d'ici, voulez-vous le visiter?» ajoute le
sacristain.
J'accepte. Arrivés à l'extrémité de la rue, nous suivons quelques femmes
se rendant à la chapelle, et nous pénétrons bientôt dans une vaste cour
entourée de cellules. Au milieu de l'emplacement laissé libre par des
constructions à un seul étage, s'élève un échafaudage de bois,
supportant au moyen de cordes un épais madrier percé de trous. Deux
sœurs armées de marteaux de fer frappent à tour de rôle, avec une
violence qui témoigne de leur ferveur, sur cette singulière boîte
d'harmonie, et, à défaut de cloches, appellent ainsi les fidèles à la
prière. Elles battent d'abord des rondes, puis des blanches, des noires,
des croches et enfin des doubles et des triples croches; leur habileté
rendrait jaloux le plus chevronné de nos tambours.
La porte entr'ouverte du sanctuaire permet d'apercevoir les religieuses.
Les unes sont assises dans des stalles, les autres se relayent devant un
pupitre pour chanter avec des voix de stentor les louanges du Seigneur;
toutes portent des robes en coton gros bleu, taillées selon l'ancienne
forme des vêtements arméniens; le voile enroulé autour de leur tête et
le bandeau placé devant la bouche sont de la couleur générale de
l'accoutrement. Avant d'aller au chœur, elles jettent sur leurs épaules
un long burnous de laine noire, muni d'un capuchon pointu, qui retombe
sur leurs yeux: le diable ne s'attiferait pas autrement s'il devait un
jour chanter nones et matines. Aux fêtes carillonnées, elles sont
autorisées à servir la messe et remplissent alors les fonctions de
diacres.
La discipline du couvent me semble des plus douces: les sœurs
schismatiques sortent à leur gré et reçoivent parents et amis dans leurs
cellules; aussi leur sainte maison a-t-elle plutôt l'aspect d'un
caravansérail que celui d'un monastère.
Le partage équitable de la nourriture et l'observance du vœu de
virginité sont les seuls points sur lesquels les nonnes se montrent
intraitables.
Chaque sœur est autorisée à manger seule dans sa cellule; mais, afin
d'éviter les contestations qui ne manqueraient pas de s'élever au sujet
du choix des morceaux, elle est forcée d'assister tous les jours à la
distribution des viandes crues, de prendre la portion désignée par le
sort et de la marquer avec un vieux clou, une plume de poulet, une
chaussette hors d'usage, ou tout autre objet ne pouvant pas nuire à la
santé de la communauté, afin de la reconnaître quand on la sortira de la
marmite, où tous les morceaux doivent confraternellement bouillir.
Sauver l'honneur du couvent étant la seconde préoccupation des Filles de
Sainte-Catherine, l'ensemble de la communauté condamne aux châtiments
les plus barbares les nonnes dont la culpabilité a des suites fâcheuses,
car, il faut bien le dire, à la honte des habitants de Djoulfa, il s'est
trouvé des hommes assez courageux pour aider Satan à tendre des embûches
à ces vénérables dames.
Il y a quelques années, les parents d'une religieuse vinrent se plaindre
à l'évêque. Depuis plusieurs semaines ils n'avaient pu voir leur fille;
on avait d'abord prétexté une maladie, puis un départ, et finalement on
leur avait refusé l'entrée du couvent. La supérieure fut interrogée; ses
réponses parurent si étranges qu'une perquisition fut jugée nécessaire.
On avait vainement bouleversé toutes les cellules sans trouver trace de
la sœur disparue, quand l'un des assistants s'arrêta devant la porte
d'une chambre fraîchement close; la maçonnerie fut démolie, et l'on se
trouva en présence d'un horrible spectacle: un cadavre de femme gisait
sur le sol, auprès du corps à moitié dévoré d'un enfant à la mamelle. De
leurs blanches mains les nonnes avaient emmuré leur compagne vivante,
étaient restées sourdes à ses déchirantes supplications et l'avaient
misérablement laissée mourir de faim.
L'évêque, indigné d'une pareille cruauté, voulut _ab irato_ fermer le
couvent; puis il préféra étouffer cette malheureuse affaire et parut, au
bout de quelques jours, céder aux prières des coupables. Depuis cette
époque l'influence et la considération dont jouissaient les religieuses
se sont fort amoindries, et celles-ci n'ont en fait de revenu que les
maigres rémunérations versées par les parents des rares jeunes filles
envoyées à leur école. Telle est la trop véridique histoire des vestales
de Djoulfa.
[Illustration: ÉGLISE ARMÉNIENNE DE DJOULFA. (Voyez p. 225.)]
Pour être juste, il faut avouer que les Sœurs nous offrent après la
cérémonie un vin délicieux fabriqué au couvent, et qu'en somme,
dépouillées de leur cagoule de pénitentes, elles ont l'air assez bonnes
filles.
Les deux vénérables supérieures, ridées comme des Parques et appuyées
sur des cannes, emblèmes de leur autorité, nous servent d'échanson; la
plus jeune de ces Hébé, maîtresse incontestable de deux dents, met le
comble à ses faveurs en nous octroyant une tartine couverte de caviar.
Après avoir retrouvé le Père, que nous avions laissé causant théologie
avec l'évêque, nous retournons à notre couvent en suivant les rives du
Zendèroud.
Au temps de chah Abbas la ville actuelle était habitée par les artisans
et les pauvres hères. Tous les riches négociants avaient construit leurs
maisons au bord du fleuve; quand s'ouvrit l'ère des persécutions et que
les gens fortunés durent s'expatrier, ils abandonnèrent leurs demeures,
de telle sorte que les maisons les plus vastes et les plus riches
quartiers sont aujourd'hui les plus ruinés.
Trop pauvres pour quitter la Perse, les habitants des faubourgs situés
du côté de la montagne ont labouré l'emplacement des cours, des maisons
et des jardins abandonnés, et les ont mis en culture, tout en conservant
ou en réparant même les murs d'enceinte, qui protègent leurs nouveaux
champs contre les maraudeurs et les bestiaux. Ces murs de terre semblent
cacher encore des habitations, et il est aussi difficile, en circulant
dans la ville, de distinguer les quartiers vivants de ceux qui sont
déserts que de se retrouver à travers le dédale confus de ces ruelles
sans nom. L'une d'elles, percée dans la direction du fleuve, est
pourtant désignée sous le nom de rue des Quarante mille tomans.
Sous le règne d'Abbas le Grand, les riches Djoulfaiens payaient seuls
l'impôt; les artisans ou les gens peu aisés en étaient exempts, et le
roi avançait même des capitaux aux petits négociants assez hardis pour
tenter de grandes entreprises commerciales. Un Arménien enrichi depuis
peu, mais fort consciencieux de son naturel, vint trouver un jour le
répartiteur. «Vous avez sans doute oublié d'inscrire mon nom parmi ceux
des négociants obligés d'acquitter les taxes foncières, lui dit-il; on
ne m'a demandé aucune contribution.
--Quelle fortune avez-vous?
--Quarante mille tomans (quatre cent mille francs).
--Rentrez chez vous, reprend le percepteur, vous êtes un pauvre homme;
le roi ne demande rien aux malheureux.» Le héros de cette honnête
aventure habitait, il est inutile de l'ajouter, la rue aux Tomans.
«Aujourd'hui, ajoute le père Pascal avec tristesse, on aurait bien de la
peine à réunir dans Djoulfa tout entier une somme de quarante mille
_krans_ (trente-six mille francs environ).»