Phénomène électrique dans le désert de Koum.--Arrivée à Nasrabad.--Les
caravansérails.--Kachan.--Le caravansérail Neuf.--Le bazar.--Minaret
penché.--Aspect de la ville.--L'entrée de la masdjed djouma.--Visite du
gouverneur.--Les mariages temporaires.--La mosquée Meïdan.--Le mihrab à
reflets.--Les dames persanes.--Le palais de Bag-i-Fin.--Mirza Taghuy
khan.--Sa mort.--Départ de Kachan.--La montagne de Korout.
6 août.--Au sortir de Koum la route suit le versant oriental de la
chaîne de montagnes qui traverse la Perse du nord au sud; les vents
brûlants du grand désert viennent mourir au pied de ces hauteurs et
préservent les voyageurs du froid rigoureux dont nous avons souffert à
notre départ de Téhéran. La lune de Ramazan ne se montrant plus
au-dessus de l'horizon, la nuit est noire malgré la pureté de
l'atmosphère et les myriades d'étoiles qui scintillent au firmament.
Vers minuit j'arrête mon cheval en arrière de la caravane et je prends
quelques notes à la lumière de ma lanterne de poche. Mes cahiers mis en
ordre, je me hâte de regagner ma place habituelle en tête du convoi,
quand, en me rapprochant des dernières bêtes de somme, il me semble les
voir marcher au milieu d'une nuée d'étincelles. Suis-je le jouet d'un
rêve? C'est peu probable, car mes idées me paraissent parfaitement
lucides.
Je cours faire part à Marcel de ma perplexité, et, afin de m'assurer que
je n'ai pas encore laissé sur les chemins de Perse le peu de cervelle
que le ciel m'a octroyée, je le prie de venir constater le fait bizarre
dont je viens d'être témoin. Nous mettons pied à terre et nous
rapprochons tous deux des animaux.
Le mystère est bientôt éclairci. Pour chasser les mouches qui les
dévorent même la nuit, les chevaux battent leurs flancs de leur longue
queue. Au contact du corps des animaux et des poils séchés à outrance
par l'atmosphère spéciale aux plateaux de l'Iran, se dégagent de
nombreuses phosphorescences dont la brillante clarté se détache sur les
masses sombres du sol.
Le tcharvadar bachy, étonné de la persistance que je mets à suivre ses
chevaux, vient s'informer du motif qui m'engage à faire depuis quelques
instants la route à pied. «Vous êtes surprise, me dit-il, de voir la
queue de mes animaux produire des étincelles; que diriez-vous si du
papier de vos cahiers je faisais jaillir de la lumière?»
Là-dessus le bonhomme prend dans sa poche quelques-unes de ces graines
de melon que croquent les muletiers pendant la route, les laisse tomber
au milieu du sable et des cailloux, et m'engage à les retrouver. Peines
perdues, toutes mes recherches sont vaines. Mon singulier professeur de
physique s'accroupit alors sur le sol, saisit une feuille de papier par
les deux extrémités et la déchire lentement dans toute sa longueur; à
mesure qu'elle se brise avec un bruit métallique, il se produit une
traînée lumineuse assez éclatante pour permettre à notre guide de
retrouver les graines éparses sur le chemin.
Fortuné pays! une peau de matou remplacerait en Perse les bougies
Jablochkoff ou les lampes Edison.
Ces phénomènes sont évidemment dus à l'extrême siccité de l'air. Le pays
situé entre Koum et Kachan est brûlé par les vents du désert, et, bien
que la température y soit moins élevée que dans le Fars, l'atmosphère y
est cependant privée de cette légère humidité particulière aux terres
voisines de la mer. En somme, ce climat brûlant est très sain; les
viandes sèchent sans se corrompre, les blessures se cicatrisent
rapidement, l'acier exposé à l'air de la nuit reste brillant et ne se
rouille jamais, les habitants ne sont point sujets à la fièvre, comme
ceux des provinces du Mazendéran, du Ghilan ou du Fars.
Au jour, certains de ne pas abandonner la route que jalonnent les
poteaux de la ligne du télégraphe anglais, je propose à Marcel de
prendre les devants afin d'arriver de bonne heure à Passangan.
Habitués aux longues étapes de la province de Saveh et aux interminables
farsakhs des routes peu fréquentées, nous passons devant un beau
caravansérail, malgré les énergiques protestations de nos chevaux, et,
après deux heures de course dans une plaine stérile et déserte, nous
atteignons un nouveau manzel, d'aspect misérable, entouré d'habitations
abandonnées.
«Sommes-nous ici à Passangan? dis-je au gardien, occupé à fumer son
kalyan sur le seuil de la porte.
--Vous avez fait trois farsakhs et demi depuis ce lieu d'étape, me
répond-il. Quel esprit malfaisant vous amène dans ces parages où le
souffle enflammé d'Azraël a tout détruit? Les kanots sont obstrués, les
habitants ont émigré, et le caravansérail, n'ayant à offrir aux
voyageurs que de l'eau amère et bourbeuse, n'est plus fréquenté par les
caravanes. Je n'ai à vous vendre ni pain, ni thé, ni lait aigre; ma
nourriture se compose de pastèques achetées aux tcharvadars.
--Les cucurbitacées constituent la base d'un régime rafraîchissant, mais
peu substantiel, si j'en juge à votre mine efflanquée et à votre humeur
chagrine», lui répond Marcel en riant.
Quant à moi, dévorant sans mot dire des regrets d'autant plus amers que
j'ai laissé dans les khourdjines du cuisinier une belle volaille cuite à
point et deux bouteilles de jus de cerises dues à la prévoyance du
gouverneur de Koum, je vais mélancolique à la recherche d'un logis.
La visite des lieux est bientôt terminée. Le caravansérail tombe en
ruine; la grande porte, construite en pierre, est seule en bon état.
Dans la longueur du vestibule sont pratiquées des niches surélevées
au-dessus de terre.
«Voilà un excellent lit», me dit notre hôte en recouvrant le sol de
l'une d'elles avec un vieux tapis.
Qui dort dîne, assure un proverbe, et nous nous étendons sur les dalles,
pareils à ces statues funéraires placées au-dessus des sarcophages
gothiques. Le gardien n'a pas exagéré les mérites de ce manzel: il est
placé dans un parfait courant d'air. O Mahomet, détache de ton paradis
la plus infime de tes houris, ordonne-lui de chasser les insectes variés
auxquels je sers de pâture, et je te remercierai de m'avoir procuré un
abri si calme et si frais.
Vers midi j'entends tout à coup un bruit de grelots. Les odalisques
célestes se pareraient-elles de clochettes comme le serpent tentateur?
Saints imams de Kerbéla, soyez bénis tout de même! à défaut d'esclaves
éthérées, c'est la caravane.
Les tcharvadars, inquiets, en arrivant à Passangan, de ne point nous
trouver au caravansérail, préoccupés surtout de la manière dont seront
soignés leurs chevaux, ont pris le parti de nous rejoindre. Si les
Persans ont des défauts insupportables, s'ils mentent et volent sans
trêve ni merci, ils possèdent en revanche un fond de résignation et de
patience inépuisable. Ainsi ces muletiers, contraints par suite de notre
étourderie à changer la marche de la caravane et à la mener dans un lieu
dépourvu d'eau et de vivres, ne profèrent même pas une plainte.
Les voyageurs sont tout aussi calmes: pourquoi récrimineraient-ils
contre nous: leur colère modifierait-elle les conséquences de notre
erreur? «Dieu est grand, et les Faranguis sont des _peder soukhta_ (fils
de pères rôtis aux enfers), se contentent-ils de penser à part eux.
Quand on fait route avec des chiens pourris, il ne faut pas s'attendre à
flairer l'odeur de la rose.»
7 août.--A minuit la caravane arrive à Simsin; le village est très
éloigné de la voie; le caravansérail, abandonné, n'a ni porte ni
gardien; le tchaparkhanè se trouve heureusement sur notre chemin; on
frappe, le tchaparchy se fait longtemps héler avant de donner signe de
vie et répond, après avoir parlementé, qu'il n'a à vendre aucun
approvisionnement. Il consent cependant à nous céder deux œufs durs et
un paquet de pains.
Depuis hier toute la caravane ne s'est délectée que de pastèques
avariées et de fruits véreux; nous seuls cependant, malgré le secours
d'une volaille, crions famine de caravansérail en tchaparkhanè et
faisons des bassesses pour deux œufs. C'est humiliant.
Me serais-je trop pressée d'admirer la patience des Persans? Il en est
un qui proteste, ce me semble, de la belle façon contre les fantaisies
des Faranguis: mon mulet, furieux de passer sans s'y arrêter devant tous
les caravansérails classiques, se plaint de cette infraction aux usages
et témoigne son mécontentement en se couchant. Dès que j'ai mis pied à
terre, la bête se relève, fait des façons avant de m'autoriser à
remonter sur son dos et se décide enfin à repartir; nous voyageons
quelques instants comme de bons amis, puis elle s'agenouille de nouveau.
Sept fois de suite, depuis minuit jusqu'à l'aurore, elle me dépose sur
le sol, et, comme ces déplacements pourraient à la longue être fort
nuisibles à un voyageur porteur d'armes chargées, mon bonheur est égal à
celui de ma fantasque monture quand j'aperçois les grands jardins
plantés tout auprès du village de Nasrabad. La caravane est en route
depuis trente heures et en a passé vingt et une en marche: _mea culpa,
mea maxima culpa_; mais trois farsakhs seulement la séparent de Kachan.
A tout péché miséricorde.
La route de Téhéran à Kachan, une des voies les plus fréquentées de la
Perse, traverse sur tout son parcours des villages très pauvres. Les
voyageurs, ne pouvant, comme dans l'Azerbeïdjan, loger chez l'habitant,
vont chercher un abri dans des caravansérails approvisionnés d'eau, de
paille, de pastèques et de lait aigre.
La création de ces vastes édifices remonte à une antique origine.
Hérodote ne parle que des gîtes d'étapes placés sur la route de Suse à
Sardes, mais il est probable que, de son temps, on trouvait déjà dans
tout l'Iran des constructions destinées à recevoir les caravanes ou les
troupes en marche. La distribution des étapes, commandée par la position
géographique des cols et des kanots, ne doit guère avoir été modifiée,
et les dispositions des bâtiments appropriés au climat du pays ont
persisté en dépit des siècles et des architectes.
Le caravansérail de Nasrabad est une immense construction quadrangulaire
dont une cour entourée d'arcades occupe le centre. Derrière ces arcades
se trouvent les écuries, disposées dans des galeries voûtées, semblables
aux nefs des églises gothiques, et divisées en compartiments par des
contreforts intérieurs sur lesquels viennent buter les arcs-doubleaux et
les formerets. Un passage ménagé au centre des galeries dessert tout à
la fois les estrades réservées aux muletiers et les boxes dans lesquels
on enferme les chevaux.
En été les voyageurs de distinction occupent pendant la journée les
zirzamins, creusés à cinq mètres au-dessous du sol, au fond desquels
aboutissent des escaliers servant en même temps de cheminée d'aération.
La fraîcheur est délicieuse dans ces caves, qu'éclaire un demi-jour qui
invite au repos. A la nuit les heureux possesseurs de zirzamin quittent
leurs logements souterrains, où les bêtes venimeuses seraient attirées
par la lumière, et vont sur le _takht_, large estrade découverte, élevée
de deux mètres au-dessus du sol et entourée de fossés pleins d'eau. Les
voyageurs montent à cette place stratégique en se servant d'une échelle,
qu'ils s'empressent de retirer dès que l'ascension est terminée. Ces
minutieuses précautions permettent de se préserver des scorpions, fort
nombreux dans le pays et dont la piqûre est souvent mortelle.
8 août.--Au delà de Nasrabad la contrée est aride et poussiéreuse; mais
bientôt apparaissent les tumulus coniques indiquant la présence de
kanots d'irrigation; la plaine devient fertile, et au pied de la
montagne j'aperçois de nombreux villages cachés sous la verdure. Partout
où se portent mes regards s'étendent des champs de melons, de pastèques,
de concombres et d'immenses plantations de coton et de tabac.
Un vaste caravansérail précède Kachan; nos montures ont déjà franchi la
porte d'entrée quand deux serviteurs se présentent. Ils viennent de la
part de leur maître, le directeur du télégraphe, nous prier de descendre
à la station, où un appartement nous est préparé, sur la recommandation
gracieuse du colonel Smith, _superintendent_ de la ligne télégraphique
anglaise qui relie les Indes à la métropole.
Kachan, d'après plusieurs écrivains orientaux, fut fondé par la célèbre
sultane Zobeïde, femme du calife Haroun el-Rachid. Ces auteurs font
allusion, j'imagine, à l'origine de la ville musulmane, car un célèbre
historien, Ibn el-Acim, assure que Kachan et Koum fournissaient vingt
mille soldats aux armées du dernier monarque sassanide.
L'histoire de Kachan est intimement liée à celle d'Ispahan, sa célèbre
voisine. Les Afghans la dévastèrent au dix-huitième siècle; Hadji
Houssein khan la rebâtit et reconstruisit les palais et les édifices
religieux de la capitale des rois sofis.
Aujourd'hui encore cette cité, plus riche et plus industrieuse que ne le
sont les villes persanes, paraît en pleine prospérité. Les maisons,
bâties en matériaux de terre, sont entretenues avec soin; les murs, bien
dressés, n'encombrent pas les rues de leurs débris poussiéreux; presque
toutes les voies sont pavées et munies d'un ruisseau central qui écoule
les eaux pluviales ou ménagères; des dalles de pierre placées au-dessus
des puits des kanots permettent aux piétons et aux cavaliers de circuler
sur les chaussées sans risque d'accident; enfin--ce détail paraîtra très
extraordinaire aux voyageurs habitués à la saleté proverbiale des villes
d'Orient--les rues sont balayées.
Le bazar, largement percé et recouvert de petites coupoles accolées, est
coupé de distance en distance par les portes de vastes caravansérails à
marchandises, qu'il faut se garder de confondre avec les abris de
caravane désignés sous le même nom. Ceux-ci s'ouvrent à la première
réquisition des voyageurs, tandis que ceux-là sont des entrepôts, de
véritables docks, où l'on ne donne asile ni aux gens ni aux animaux.
Autant la construction des hôtelleries est simple et peu coûteuse,
autant les docks sont bâtis et décorés avec luxe.
Un des plus beaux types de ce genre d'édifice est le caravansérail
_Tasa_ (Neuf), élevé aux frais d'une corporation de marchands.
[Illustration: LE CARAVANSÉRAIL TASA DE KACHAN.]
Il se présente sous la forme d'un prisme carré dont on aurait abattu les
angles. Deux des grandes faces parallèles sont occupées par les portes
d'entrée; des nefs rectangulaires, terminées à leur extrémité par des
demi-octogones réguliers, sont greffées sur les deux autres. Les dômes
et tout l'ensemble du monument sont construits en briques. Quelques-uns
de ces matériaux, recouverts sur leurs tranches d'émail bleu clair,
mettent en relief les nerfs de la voûte et les ornements disposés au
milieu de chaque voûtin.
Trois ouvertures circulaires ménagées au sommet du dôme central et des
deux demi-coupoles éclairent le caravansérail.
Une construction aussi importante donne mieux que des statistiques une
haute idée de la prospérité commerciale de la ville.
Dans le caravansérail Neuf on vend des étoffes de soie et des brocarts
tissés par les ouvriers de Kachan, dont l'habileté et la propreté sont
renommées à juste titre.
Les fabriques méritent d'être visitées. A cause de l'extrême siccité de
l'air, et afin de ne point briser les fils de soie, les tisserands sont
obligés de se retirer dans des chambres souterraines où ne pénètre
qu'une lumière diffuse. L'eau contenue dans plusieurs bassins posés sur
le sol entretient, en s'évaporant, de l'humidité dans l'atmosphère.
Chaque homme, placé devant un métier des plus élémentaires, travaille nu
jusqu'à la ceinture et fait à lui seul sa pièce.
Les étoffes sont de deux qualités: les unes, minces et légères, servent
à doubler des vêtements; les autres, lourdes et épaisses, sont employées
à recouvrir les petits matelas capitonnés que les Persans placent debout
le long des murs et contre lesquels ils appuient leur dos. Les dessins
blancs, verts et jaunes de toutes ces soieries se détachent généralement
sur un fond d'un beau rouge; d'ailleurs les Iraniens, en vrais
Orientaux, ne fabriquent jamais deux pièces pareilles; s'ils arrivent à
copier les dessins, ils échouent dans l'assortiment des couleurs, car
ils n'ont jamais senti la nécessité de doser les teintures.
Si le caravansérail Neuf est le centre le plus riche du commerce de
Kachan, le bazar aux cuivres est certainement le plus fréquenté. Quatre
cents chaudronniers travaillent dans de longues galeries, animées par le
passage continuel des caravanes de chameaux qui apportent de Russie le
cuivre roulé en paquets ou viennent prendre des chargements de marmites,
qu'on expédie de Kachan dans toutes les villes de Perse.
Le bruit insupportable des marteaux retombant régulièrement sur le métal
sonore ne blesse pas seulement les oreilles des Européens: les Persans
eux-mêmes, ne pouvant traiter leurs affaires au milieu d'un pareil
vacarme, se contentent en général de désigner au marchand les pièces qui
leur conviennent et les font apporter chez eux, afin de discuter à
l'aise les conditions du marché.
Une vieille chronique, malgré son exagération, donne une juste idée de
ce tapage étourdissant. Avicenne, alors qu'il habitait Ispahan, vint un
jour se plaindre au roi.
«Les chaudronniers de Kachan font tant de bruit depuis quelques jours,
dit-il, que j'ai été obligé d'interrompre mes études.
--C'est grand dommage, répondit le chah en souriant; je vais ordonner de
suspendre momentanément la fabrication des objets de cuivre: tu pourras
ainsi reprendre le cours de tes travaux.»
Le lendemain, Avicenne fit remercier le roi: aucun bruit n'était parvenu
jusqu'à lui, et il avait, dans le calme et le silence, écrit un chapitre
presque entier de son grand ouvrage médical.
Cependant, au bout de quatre jours de repos forcé, les chaudronniers de
Kachan se plaignirent avec amertume du préjudice que leur occasionnait
la fantaisie ou la folie d'un homme logé à trois étapes de leur bazar.
[Illustration: MINARET PENCHÉ A KACHAN.]
«Le roi a promis une semaine de silence à son médecin, dit le
gouverneur: quatre jours se sont déjà écoulés; saisissez sans crainte
vos outils: ce n'est pas d'Ispahan que l'on peut entendre la chanson du
marteau. En tout cas je vais prévenir Sa Majesté: elle pourra ainsi se
convaincre de la mauvaise foi d'Avicenne.»
Les travaux furent donc repris, et de plus belle le cuivre résonna sur
l'enclume.
Le soir même, Avicenne se présentait au palais.
«Votre Majesté est mal obéie: dès ce matin les chaudronniers de Kachan
ont ouvert leur bazar.»
9 août.--Pour se rendre bien compte de la topographie du pays et du bon
entretien de la ville, il faut monter au sommet d'un superbe minaret
penché, bâti au treizième siècle. Cette élégante construction, édifiée
avec des briques de trois centimètres d'épaisseur, s'élève à
quarante-sept mètres au-dessus du sol de la rue. Un escalier tournant,
en parfait état de conservation, permet d'arriver jusqu'à la corniche,
démunie de parapet.
Vues du haut de la tour, les fortifications paraissent dessiner un
cercle parfait, au milieu duquel se pressent, dans un ensemble confus,
des arbres, des terrasses et des coupoles émaillées, pareilles à de
grosses turquoises. La cité est vivante sur toute son étendue; on
n'aperçoit pas, comme à Tauris ou à Koum, d'immenses quartiers
abandonnés.
J'ai beaucoup de peine à dominer le vertige dont je suis saisie quand
j'aperçois au-dessous de moi la ville sur laquelle le minaret semble
s'abattre: mes mains cherchent un appui et s'accrochent instinctivement
aux dernières marches de l'escalier. Je ne suis point d'ailleurs la
première personne qui ait éprouvé des sensations désagréables sur cette
plate-forme: c'est du haut de la tour penchée que l'on précipitait, il y
a encore peu d'années, les femmes convaincues d'adultère.
Le mari, aidé de ses parents et souvent de la famille même de la
coupable, obligeait sa chère moitié à gravir les marches de ce terrible
escalier, et il lui suffisait de la pousser quand elle avait atteint les
derniers degrés, pour la lancer dans l'éternité.
[Illustration: UNE RUE DE KACHAN.--MASDJED DJOUMA.]
La victime n'avait pas grand'chance d'effectuer sans dommage ce voyage
aérien. On raconte cependant que l'esclave d'un riche négociant, accusée
d'avoir empoisonné son maître, et condamnée à subir le sort réservé aux
adultères, tomba si heureusement sur le sol, qu'elle se releva
sur-le-champ en prenant Allah à témoin de son innocence. La foule,
émerveillée, crut à un miracle, arracha les voiles de cette femme, en
fit des reliques et la ramena en triomphe au palais du gouverneur. Par
respect pour la volonté divine, les habitants de Kachan ne se
contentèrent pas de la vénérer à l'égal d'une sainte, ils lui assurèrent
pendant toute sa vie une existence indépendante.
En rentrant au télégraphe, nous passons auprès de la masdjed djouma. Sur
la rue même s'élève un antique minaret, dont les parties inférieures
sont encore revêtues d'élégantes mosaïques de briques monochromes; je
demande à mon guide s'il nous est permis de visiter cet édifice, son
état de ruine me semblant autoriser cette infraction aux usages.
«Le clergé de Kachan et les habitants eux-mêmes sont très tolérants, me
répond-il: un chrétien n'a jamais été maltraité dans nos murs. Vous
feriez bien cependant de vous abstenir d'entrer dans les mosquées tant
que l'imam djouma ne vous en aura pas donné l'autorisation: cet
excellent homme vous accordera cette faveur sans aucune difficulté, et
vous serez ainsi à l'abri des insultes des fanatiques.»
Il serait imprudent de ne point tenir compte des sages conseils de notre
cicérone; l'ardeur du soleil nous engage d'ailleurs à rentrer au plus
vite.
10 août.--Le gouverneur, en réponse au message qui lui annonce notre
arrivée, vient d'envoyer, pendant notre absence, un superbe _pichkiach_
(cadeau), composé de quatre charges de pastèques, de melons, de pêches
et d'abricots, et de deux ravissants petits agneaux: l'un blanc avec les
pattes, le museau et les cornes noirs, l'autre immaculé comme la neige
de l'Ararat; en échange il nous fait demander de faire sa photographie
équestre. Cette manie, particulière à tous les grands personnages
persans, nous inquiète. Cependant comment refuser de satisfaire le
caprice de ces grands enfants qui nous accueillent avec tant de
courtoisie et peuvent nous faciliter l'entrée des monuments religieux et
des sanctuaires les plus vénérés? Le rendez-vous est fixé à deux heures
avant le coucher du soleil. Vers le soir j'aperçois le cortège qui
débouche sur la route, par la porte du bazar aux cuivres.
Le gouverneur, entouré de ses familiers, arrive à la station; auprès de
son beau cheval noir marchent à pied un mirza et des officiers
d'ordonnance précédés d'une nombreuse troupe de domestiques armés de
bâtons; enfin un écuyer porte respectueusement sur l'épaule la superbe
housse en mosaïque de drap que les grands dignitaires ont seuls le droit
de faire jeter sur leurs chevaux dès qu'ils mettent pied à terre.
Le hakem est âgé d'environ quarante ans. Sa large carrure, son teint
brun et ses traits vulgaires indiquent à première vue son origine. Il
est fils d'un savetier de Téhéran et doit son élévation à la protection
de sa sœur Anizeh Dooulet, la favorite de Nasr ed-din chah.
La grande fortune de cette femme est due à un singulier hasard.
Partant un jour pour la chasse, le roi rencontra au bazar une jeune
paysanne portant une cruche d'eau sur la tête. L'éclat des yeux et la
vivacité de la physionomie de cette enfant firent une si profonde
impression sur l'esprit de Nasr ed-din, qu'il ordonna de la conduire au
palais et ne tarda pas à contracter avec elle une union emphytéotique de
quatre-vingt-dix-neuf ans.
A ce propos il est intéressant de rappeler que les Chiites sont, comme
les Sunnites, autorisés à divorcer dans divers cas, réglés par une loi
fort accommodante, et qu'ils peuvent même s'unir en justes noces à
l'année, au mois ou même à l'heure.
Les femmes épousées dans les formes ordinaires ne doivent se donner un
nouveau maître que trois mois après la rupture de leur premier mariage,
tandis que les beautés faciles liées par une union temporaire ont le
droit de convoler tous les vingt-cinq jours. Il ne faudrait pas croire
que ces accouplements n'aient aucune sanction légale: les mollahs les
encouragent et leur donnent même, à raison de vingt-cinq à trente sous
pièce, une consécration pieuse. Le clergé persan n'est pas exigeant:
«Gagner peu, mais marier beaucoup», telle est sa devise. Tous les
enfants nés de ces unions sont légitimes et ont droit à l'héritage
paternel.
Les mariages à l'heure sont fréquents dans les villages. Les paysans, à
l'arrivée d'un grand personnage ou des princes, se prêtent sans aucun
scrupule à des combinaisons qui leur valent toujours un beau présent et
peuvent quelquefois, si leur fille ou leur sœur est intelligente et
adroite, les amener à de hautes situations. Tel est le cas du gouverneur
de Kachan.
[Illustration: LE GOUVERNEUR DE KACHAN ET SA SUITE.]
Sa sœur Anizeh Dooulet, douée d'une gaieté, d'un entrain
extraordinaires, d'un esprit brillant et caustique, quoique vulgaire,
prit bientôt le pas sur les femmes légitimes et ne tarda pas à occuper
la première situation de l'andéroun royal. Avec la facilité
d'assimilation que possèdent toutes les femmes, elle sut se plier aux
manières raffinées de la cour, tout en conservant les allures délibérées
d'une fille du peuple. Comprenant en même temps combien il déplairait au
roi de trouver auprès d'elle des parents grossiers et sans instruction,
elle les éloigna en leur faisant attribuer de si hautes et si lucratives
fonctions, que la plupart d'entre eux, notamment notre ami le hakem,
perdirent le souvenir de leur modeste origine.
Un cordonnier de Téhéran, passant un jour à Kachan, eut la pensée de
venir visiter son compère devenu gouverneur, et se présenta dans ce but
au palais.
La condition du bonhomme était humble et ses vêtements fort simples;
mais, au souvenir de l'amitié qui l'avait autrefois uni au beau-frère de
Nasr ed-din, il s'avança, la main tendue vers son ancien compagnon.
«Qui es-tu?» demanda, avec une arrogance très rare chez les plus hauts
personnages, le gouverneur de Kachan.
L'artisan, tout ému de cet accueil inattendu, hésite d'abord, puis,
reprenant son sang-froid:
«Je suis Ali Mohammed, votre ancien voisin du bazar aux chaussures. J'ai
entendu dire à Téhéran que, succombant sous le poids des labeurs
administratifs, vous étiez tombé malade; à cette fâcheuse nouvelle je
suis accouru pour vous consoler et vous aider à supporter vos
infirmités. Mais, hélas! vous êtes encore plus affaibli que je ne le
craignais. Vous avez déjà perdu la vue, mon pauvre camarade, puisque
vous ne reconnaissez pas vos plus vieux amis.»
Dès son arrivée, le beau-frère du roi se perche sur un fauteuil, et,
tout en prenant le thé, regarde avec un vif intérêt le petit orgue placé
dans un coin du salon.
«Je voudrais bien, dit-il, entendre jouer de cet instrument.»
Le directeur du télégraphe s'excuse en assurant qu'il connaît à peine
les notes; le gouverneur insiste; bref, à la prière de mon hôte je
m'assieds devant l'harmonium. Mes auditeurs sont peu faits pour
m'intimider, mais le choix du morceau me rend fort perplexe. Les hauts
faits de Cyrus, de Darius ou de Xerxès lui-même n'ont jamais, que je
sache, été mis en musique. Tranchons la difficulté et attaquons... _la
Fille de madame Angot_. Afin d'apprécier plus à l'aise les charmes de
l'opérette, le gouverneur se laisse glisser au bas de son fauteuil et
s'accroupit sur les talons. Tout à coup il m'interrompt:
«Cet air est charmant, dit-il, mais vous le jouez beaucoup trop vite,
c'est à en perdre la tête. _Frappez_ encore cette mélodie très lentement
et bien fort.»
Je recommence sur un rythme à porter en terre mademoiselle Angot
elle-même: alors l'enthousiasme éclate de tous côtés; le gouverneur
dodeline sa tête de droite à gauche comme les enfants musulmans auxquels
on enseigne le Koran; le mirza et les serviteurs, suivant l'exemple de
leur maître, font entendre des cris d'admiration: tous ces gens-là ont
l'air parfaitement idiots.
J'abandonne la place et j'invite le hakem à venir, à son tour, essayer
l'instrument.
«Je veux bien, dit-il, j'adore la musique; mais je m'aperçois que vous
agitez simultanément les pieds et les mains, et que tout votre corps est
en mouvement: cela doit être bien pénible: mes doigts ne suffiraient-ils
pas à _faire le bruit_?»
De mes explications sommaires l'Excellence conclut qu'un artiste de
mérite doit se borner à _taper_ sur le clavier, et que la mise en
mouvement des soufflets est un travail de vil manœuvre tout au plus
digne d'un Farangui. Rassuré par cette pensée, il s'assied devant
l'orgue, fait signe à deux ferachs de s'allonger à ses pieds et de lever
et baisser les pédales, tandis qu'il frappe sur les touches à tort et à
travers; la joie de mon élève est sans égale: il crie, rit aux éclats,
s'agite sur sa chaise et distribue, en témoignage de satisfaction, une
grêle de coups aux serviteurs étendus à terre, tout en se plaignant que
ces paresseux ne donnent pas assez de vent. Blessés de ces reproches
immérités, les domestiques redoublent d'ardeur; le petit orgue, plein
d'air, souffle poussivement et ne tarderait pas à se briser si le
directeur du télégraphe ne se rappelait à propos que le soleil baisse et
que l'heure est venue de faire la photographie du gouverneur.
Toute la troupe défile devant ma lentille. Le mirza et les officiers
d'ordonnance veulent être séparés des serviteurs subalternes, et l'un
d'eux a même fait apporter sa petite fille, une gamine de quatre à cinq
ans; elle est arrivée sur les bras d'un jeune nègre, qui, au moment où
je vais découvrir l'appareil, se précipite au milieu du groupe, dans
l'espoir d'avoir, lui aussi, sa noire frimousse dans le _nakhche_
(dessin).
En rémunération de mes peines et en souvenir des flots d'harmonie dont
nous nous sommes mutuellement régalés, je demande au gouverneur
l'autorisation de visiter les mosquées de Kachan. Il me promet de
transmettre ma requête le soir même à l'imam djouma; si cette faveur est
accordée, il m'en avisera sans délai.
[Illustration: MIRZA ET OFFICIERS.]
11 août.--Le hakem est homme de parole. Son nazer nous a apporté ce
matin la permission d'entrer dans la masdjed Meïdan. La construction de
cet édifice, situé au centre de la ville dans le quartier le plus
populeux du bazar, remonte au quatorzième siècle. L'orientation de
toutes les mosquées étant commandée par la position de la Kaaba, vers
laquelle le fidèle musulman doit toujours se tourner en faisant sa
prière, l'architecte a été obligé de disposer l'entrée principale en
biais sur l'axe de la rue. Afin de dissimuler ce défaut, il a ouvert,
dans une façade symétrique à celle de la masdjed Meïdan, l'entrée d'une
_médressè_ (école) et jeté sur l'angle que forment les deux murs une
trompe dont la tête se trouve parallèle à la façade des autres
bâtiments.
La mosquée est vaste, traitée dans un bon style, mais le principal
intérêt artistique de cet édifice réside dans son admirable mihrab,
revêtu de faïences à reflets métalliques; ces émaux égalent en beauté
ceux du célèbre imamzaddè Yaya de Véramine. Il n'est pas étonnant de
retrouver ici un aussi splendide monument: Kachan est en effet la patrie
originelle des faïences à reflets métalliques baptisées du nom de
_kachys_, en souvenir de la ville où elles ont été le mieux fabriquées.
Laissant Marcel admirer à son aise cette merveille céramique, je vais
établir mon appareil dans le bazar. Le va-et-vient est continuel: ce
sont des serviteurs se rendant aux approvisionnements, des marchands de
pêches ou de concombres offrant aux passants leur magnifique
marchandise, puis de longues files de mulets et de chameaux chargés de
ballots qu'ils transportent dans les caravansérails; la voie est déjà
trop étroite pour tout ce monde, et je ne pourrais jamais opérer si
quelques dilettanti ne se chargeaient bénévolement de contenir la foule,
dans l'espoir de figurer dans l'_ax_ (photographie) en récompense de
leur obligeance.
[Illustration: ENTRÉE DE LA MOSQUÉE MEÏDAN DE KACHAN.]
Il ne me reste plus qu'à découvrir la lentille, quand tout à coup mes
aides, qui avaient jusqu'ici imposé de leur propre autorité un arrêt à
la circulation, se replient vivement devant quelques domestiques
précédant une caravane de femmes montées à califourchon sur des ânes
couverts de housses brodées d'argent.
Les nouveaux venus se précipitent sur moi et m'ordonnent de m'écarter au
plus vite afin de laisser passer le cortège. L'injonction est faite sur
un ton si violent, j'ai placé l'appareil avec tant de peine, et si peu
d'instants me sont nécessaires pour terminer mon épreuve, que je refuse
obstinément de me retirer.
«Les khanoums peuvent s'aventurer devant l'objectif sans crainte d'être
dévorées», dis-je aux serviteurs.
[Illustration: MOSQUÉE MEÏDAN DE KACHAN.--MIHRAB A REFLETS MÉTALLIQUES.
(Voyez p. 204.)]
L'observation reste sans effet; mes agresseurs, pleins d'arrogance,
portent sur les châssis une main sacrilège et me refoulent, ainsi que
Marcel accouru au bruit de la dispute, dans une boutique du bazar.
En Perse même, où les mœurs sont beaucoup plus douces et plus paisibles
que dans la Turquie d'Asie, un Européen ne peut supporter une
humiliation sans perdre tous les privilèges dus à son origine. La foule
ne voit plus en lui qu'un chrétien, c'est-à-dire un paria auquel on peut
sans crainte faire subir de mauvais traitements. Il est nécessaire de
protester avec énergie contre la vexation dont nous venons d'être
l'objet, sous peine de supporter les conséquences de notre patience
pendant tout notre séjour à Kachan. Marcel, d'une voix impérieuse,
ordonne à nos serviteurs de se rendre immédiatement au palais et de
porter plainte au gouverneur; puis, avec l'air digne et fier des gens
certains de se faire rendre justice, nous sortons du bazar, suivis d'une
nuée de gamins. Ces mauvais drôles, interprètes fidèles des sentiments
de la population, font des cabrioles autour de nous, sans oublier de
nous traiter de «chiens», de «fils de chiens», de «fils de père qui
brûle aux enfers», dès qu'ils ont repris la position verticale et
l'usage de jambes habiles à les mettre à l'abri de justes représailles.
[Illustration: MARCHAND DE PÊCHES A KACHAN. (Voyez p. 205.)]
A peine sommes-nous de retour au télégraphe, que le principal mirza du
palais se présente tout effaré. Le hakem a appris avant l'arrivée de nos
serviteurs l'incident du bazar: la caravane cause première de toute
cette désagréable affaire escortait sa propre femme, qui rentrait à
Kachan après une absence de quelques jours; comme son escorte, elle
ignorait par conséquent l'arrivée de deux savants faranguis.
L'Excellence nous prie d'excuser la brutalité des ferachs; elle nous
informe en même temps que, désireux de réparer la juste humiliation
ressentie par des personnes de notre qualité, elle a donné l'ordre de
bâtonner les domestiques, et nous invite même à venir assister à
l'exécution, espérant en cela nous être agréable. On n'est vraiment pas
plus gentleman. Satisfaits de ces explications, nous déclarons
l'intervention du bâton superflue et faisons demander la grâce des
coupables.
L'aventure ne s'arrête pas là: à la tombée de la nuit, une servante
musulmane se présente et demande à me parler.
«En arrivant au palais, me dit-elle, ma maîtresse a demandé le nom des
deux Faranguis dont la présence avait arrêté un moment sa marche devant
la mosquée Meïdan. Apprenant que l'un de ces photographes était une
dame, elle a témoigné l'intention de faire faire son portrait. Le hakem
a refusé, sous de mauvais prétextes, de se plier à ce caprice: alors ma
maîtresse s'est décidée à avoir recours en cachette à vos talents: elle
se rendra demain, sans suite et sous les voiles fanés d'une servante,
chez la femme de l'imam djouma, après lui avoir envoyé à l'avance le
costume dont elle veut se parer dans cette grande circonstance.»
Rendez-vous est donc pris pour demain trois heures après le lever du
soleil. Marcel doit aller remercier le chef officiel de la religion; je
l'accompagnerai et, dans un passage obscur placé à l'entrée de la
maison, je trouverai mon interlocutrice, chargée de m'introduire dans
l'andéroun tandis que mon mari se dirigera vers le talar.
12 août.--Le programme arrêté a été scrupuleusement exécuté. Au moment
où je franchis le seuil de la maison de l'imam djouma, deux femmes me
prennent les mains et me conduisent, à travers un dédale de corridors
sombres, dans l'andéroun de ce haut dignitaire.
Je traverse une cour semblable à celle que j'ai déjà vue à Avah et
j'entre dans un jardin, où les deux khanoums m'attendent avec anxiété.
La femme du hakem s'excuse d'abord de la brutalité de ses gens et me
remercie de ne lui avoir pas gardé rancune. Elle est très jolie... pour
une Persane. Les poètes admirateurs des belles à figure de lune
chanteraient sa face ronde et plate, et n'oublieraient pas de louer son
teint blanc et rose, les taches sombres de ses grands yeux brillants,
les lèvres carminées de sa bouche un peu épaisse. En ce moment la
physionomie de cette femme, animée par la joie qu'elle éprouve à
désobéir à son mari, est tout à fait charmante.
En revanche, l'épouse de l'imam djouma est consciencieusement laide et
paraît avoir renoncé à toute prétention.
«Vous savez faire l'_ax_? m'a dit à mon arrivée la femme du gouverneur
(_ax_ est le nom persan donné à la photographie, il signifie «opposé, à
l'envers»). Vous êtes _ackaz bachy dooulet farança_ (littéralement:
«retourneur en chef du gouvernement français»)?
--Certainement, ai-je répondu sans hésitation, car il ne s'agit pas ici
d'avoir l'air d'un photographe sans clientèle.
--Dans cette haute position, combien faites-vous de _madakhel_ annuels?»
(_Madakhel_ est la désignation euphémique et aimable que donnent les
Persans aux malversations, virements et vols de toute sorte commis
régulièrement par les fonctionnaires au préjudice de la caisse du chah.)
A cette question ma bonne foi reprend mal à propos le dessus.
«Aucun, dis-je avec embarras.
--Mais alors votre mari s'enrichit pour deux.»
Franchise aimable d'un esprit sans préjugés!
L'attrait de l'étude, l'honneur scientifique, le désintéressement sont
inconnus ici; le Persan aime l'argent et mesure le mérite de chaque
fonctionnaire à son indélicatesse. La femme du gouverneur se fera une
idée du degré d'estime qu'elle doit m'accorder quand elle connaîtra la
somme que je suis susceptible de dérober.
Désirant faire cesser ce gênant interrogatoire sans achever de me
déconsidérer en avouant que Marcel et moi ne sommes pas venus en Perse
dans l'espoir de nous enrichir, je me dispose à monter mes appareils.
Pendant ces préparatifs, les deux amies causent à voix basse, et moi, la
tête cachée sous les voiles noirs, je ne perds pas un mot de leur
entretien.
«Dans le Faranguistan, dit la femme du gouverneur à l'épouse de l'imam
djouma, qu'elle paraît traiter en naïve provinciale, les femmes sont
bien moins heureuses qu'en Perse: les hommes les obligent à travailler.
Celle-ci est _ackaz bachy_ (photographe en chef), d'autres sont _mirzas_
(écrivains) ou _moallem_ (savants); quelques-unes même, comme la fille
du _chah des Orous_ (le roi des Russes), ont obtenu le grade de général
et font manœuvrer des armées.
--Tu te ris de mon ignorance? répond l'autre avec un air de doute.
--_Allamdoullah!_ (grâces soient rendues à Dieu) je t'ai dit la vérité,
amie chérie. Non seulement dans le Faranguistan il y a des femmes qui
commandent des régiments, mais il y en a une qui est chah. Interroge
_khanoum ackaz bachy_: elle te dira que cette princesse a un ambassadeur
à Téhéran. Enfin, ajoute-t-elle comme information supplémentaire, si la
fille du roi des Orous porte un casque et des épaulettes, la khanoum
chah possède en outre de longues moustaches.»
Dans la pensée des Persanes, la supériorité de l'homme sur la femme est
attestée par la barbe et par la forme des vêtements. Cette idée
expliquerait pourquoi des princesses indiennes investies de la puissance
souveraine ont fièrement rejeté le voile pour revêtir le costume des
rajahs, et dans quel but la grande reine Hatasou portait en campagne les
attributs des rois de la haute et de la basse Égypte et suspendait à son
menton la barbe osiriaque.
La femme de l'imam djouma est tenace et désire s'instruire.
«La khanoum chah a-t-elle plusieurs maris dans son andéroun?»
demande-t-elle après quelques minutes de profonde réflexion.
Ici je juge opportun de dégager ma tête des voiles sous lesquels
j'étouffe. Il est temps d'intervenir et d'assurer que la reine
d'Angleterre est imberbe d'abord, n'a eu qu'un seul époux, et que dans
sa vie privée elle a toujours donné l'exemple de toutes les vertus
domestiques.
La photographie est terminée et j'en suis bien aise, car le latin
paraîtrait chaste à côté du persan de mes aimables modèles. Au moment où
je couvre mes clichés d'un linge noir, une vieille postée en grand'garde
dans le corridor accourt annoncer le départ de Marcel; il est temps
d'aller le rejoindre dans le passage où nous nous sommes séparés. Les
khanoums m'adressent à la hâte les protestations d'usage, et je prends
la fuite.
13 août.--Pendant l'été les habitants de Kachan vont s'installer ou du
moins faire de fréquentes stations au village de Fin, situé à un farsakh
à peine de la ville. Le site est enchanteur; une source abondante
alimente de ses eaux une quarantaine de moulins et entretient une belle
verdure autour d'un palais construit sous les successeurs d'Abbas le
Grand. C'est dans cette paisible retraite que le chah a fait exécuter
son beau-frère, l'émir nizam Mirza Taghuy khan.
Dans son enfance, Nasr ed-din avait pris en grande amitié un de ses
compagnons de jeu, fils d'un serviteur du palais. Devenu roi, il combla
de titres et d'honneurs son favori, l'éleva à la dignité de premier
ministre et mit le comble à ses bontés en le mariant à sa propre sœur.
Ces faveurs étaient justifiées: l'émir nizam était un grand esprit
politique et possédait une vertu bien rare en Orient: la probité.
Il s'efforça d'imposer le respect de l'autorité royale à de nombreux
feudataires à peu près indépendants, diminua la prépondérance du clergé
dans les affaires juridiques et essaya de réprimer les abus
administratifs.
Ces tentatives de réforme lui valurent la haine des grands et des
prêtres; mais il aurait cependant surmonté tous les obstacles, s'il
n'avait commis l'imprudence d'adresser à sa belle-mère de sévères
remontrances sur les débordements de sa conduite privée. A partir de ce
moment sa mort fut résolue, et l'on ne chercha plus qu'à le perdre dans
l'esprit du roi. Instruit des complots tramés contre lui, et comprenant
à la froideur toujours croissante de son souverain que sa vie était en
péril, le premier ministre commit une faute impardonnable en demandant à
l'ambassadeur de Russie, auquel il avait rendu de grands services, des
gardes pour le protéger.
C'était méconnaître les droits de la royauté et essayer même de les
violer.
A cette nouvelle, Nasr ed-din crut que son beau-frère poussait
l'ambition jusqu'à vouloir le détrôner; il fut saisi d'un accès de
fureur sauvage, fit prévenir l'ambassadeur de Russie que, si ses gardes
ne quittaient pas sur-le-champ le palais du premier ministre, il irait
lui-même les en chasser, et ordonna au soi-disant rebelle de se rendre
en exil à Kachan.
L'émir nizam ne se fit aucune illusion sur le sort qui l'attendait. «Je
suis le serviteur de Nasr ed-din chah et je pars à l'instant même,
dit-il: ma perte est certaine, mais je mourrai avec la consolante pensée
que je serai regretté.» Ses pressentiments ne le trompaient pas:
profitant d'un instant de faiblesse du roi, les ennemis de l'émir nizam
obtinrent la permission de le tuer. Le messager envoyé à Kachan était
parti depuis deux heures quand Nasr ed-din, revenu à lui, fut saisi de
terribles remords et expédia en toute hâte un second courrier, chargé de
contremander les premiers ordres.
Quelle fut la personne assez influente et assez audacieuse pour retarder
le départ de cet émissaire de miséricorde? C'est un point qui n'a jamais
été éclairci. Quoi qu'il en soit, quand la grâce du premier ministre
arriva à Bag-i-Fin, l'émir nizam nageait dans son sang; on lui avait
ouvert les quatre veines, et depuis quelques minutes il avait rendu le
dernier soupir.
Le repentir et la douleur de Nasr ed-din apprirent aux ennemis du
premier ministre combien était redoutable l'adversaire dont ils
s'étaient si cruellement défaits. Pendant longtemps le chah ne put se
consoler de la mort de son ancien favori, et depuis cet événement sa
physionomie prit le caractère morose qu'elle a toujours conservé.
14 août.--Il faut tout quitter quand on voyage, même les villes bien
balayées.
Deux voies de caravane mettent en communication Kachan et la capitale de
l'Irak. La route d'hiver longe le désert et passe à Nateins, où
s'élèvent les ruines d'une mosquée revêtue autrefois d'admirables
faïences à reflets métalliques; la route d'été, impraticable pendant la
mauvaise saison, serpente sur les flancs de hautes montagnes; c'est
celle que nous avons suivie.
Les sauvages beautés du paysage font oublier les difficultés du chemin.
Sous les rayons d'une lune étincelante, l'un des flancs de la montagne
semble éclairé par la lumière électrique, tandis que la gorge, plongée
dans une obscurité complète, est couronnée de clartés brillantes,
accrochées sur les crêtes les plus hautes. La violente opposition de
l'ombre et de la lumière accentue les lignes grandioses de ces rochers
escarpés.
A mi-chemin du col, la caravane passe devant un grand caravansérail.
«C'est un repaire de bandits», assurent les tcharvadars. Je suis en
Perse depuis quatre mois et n'ai pas voyagé une seule nuit sans entendre
parler de brigands et de voleurs: cependant en fait de fripons je n'ai
jamais vu que des domestiques ou des administrateurs. En considération
de la frayeur des femmes, je passe devant les portes du caravansérail,
sans défier, à l'exemple de don Quichotte mon patron, les habitants de
cette paisible auberge, et j'arrive bientôt sur les bords d'un grand lac
artificiel formé par un barrage placé entre deux montagnes. Cette digue,
construite sous chah Abbas, probablement à la même époque que celle de
Saveh, retient toutes les eaux hivernales qui arrosent et fertilisent
pendant l'été la plaine de Kachan.
A partir du lac, le sentier devient à peu près impraticable, l'air
fraîchit et nous apercevons bientôt le pic le plus élevé de cette partie
de la chaîne; il atteint, si je m'en rapporte aux levés des employés
de la ligne télégraphique anglaise, trois mille cinq cent
quatre-vingt-quinze mètres.
Après huit heures d'ascension, la caravane franchit un premier col. Des
troupeaux de moutons placés sous la garde de molosses farouches sont
parqués dans un repli de ce passage: les bergers nous offrent du fromage
et du lait aigre, les chevaux soufflent un moment, puis nous nous
remettons en route. Une heure plus tard apparaît Korout.
Le bourg, perdu au milieu des rochers et de la verdure, se présente à
mes yeux surpris comme une évocation d'un site des Alpes ou des
Pyrénées; n'étaient les minarets et les terrasses, je me croirais
volontiers dans les environs d'Interlaken ou de Luchon.
Les paysans de Korout, préservés du contact des hordes arabes et mogoles
par la hauteur de leurs montagnes, ensevelis tout l'hiver sous la neige
et privés pendant la moitié de l'année de communications avec les gens
de la plaine, ont conservé pures de tout mélange leur race et leur
langue. Aussi le dialecte iranien parlé sur ces hauteurs contient-il peu
de racines étrangères et paraît-il avoir les plus grandes analogies avec
le pehlvi.
Comme dans tous les pays de montagnes, les troupeaux constituent la
richesse des villageois: les moutons ne sont pas seulement remarquables
par leur taille élevée, la saveur de leur chair et la finesse de leur
laine utilisée dans la fabrication des tapis, mais encore par la queue
volumineuse qui couvre entièrement le train postérieur et retombe sur
les cuisses; cet énorme appendice graisseux est quelquefois si développé
après l'engraissement, que les bergers sont obligés de le faire reposer
sur de petites charrettes. Les Persans ne mangent pas d'ailleurs la
queue de mouton; ils la jettent dans des marmites, en extraient une
graisse très fine, la mêlent au beurre, et fabriquent ainsi le
_roougan_, avec lequel on prépare tous les aliments.
15 août.--Le thermomètre centigrade marque six degrés et demi quand nous
sortons de Korout vers onze heures du soir. Hier, à Kachan, il indiquait
quarante-six degrés à l'ombre; cette différence de température provient
du rayonnement nocturne et de la différence d'altitude des deux
stations. Pendant la durée de la dernière étape nous nous sommes en
effet élevés de près de dix-sept cents mètres. Nos domestiques, vêtus de
légères robes de coton, claquent des dents et feraient des emprunts à
notre garde-robe si, en bons musulmans, ils ne craignaient de
s'impurifier en touchant à des vêtements de chrétiens.
Tout notre monde met pied à terre, et la caravane atteint vivement la
ligne de faîte. Au delà du col (deux mille neuf cents mètres au-dessus
du niveau de la mer), le sentier s'élargit, descend dans des
vallonnements dénués de culture, traverse des plateaux hérissés de
rochers et conduit enfin au village de Saux, bâti à l'entrée de la
plaine qui s'étend au sud jusqu'à Ispahan.
Une petite coupole de maçonnerie construite au pied d'une roche escarpée
attire tout d'abord mon regard. Ici repose Hadji Yaya, général persan,
traîtreusement assassiné par un de ses soldats, qui fut pelé vivant en
punition de son crime.
L'édifice, inachevé, est fort simple, et je me repentirais d'avoir perdu
mon temps à venir le visiter, si une fondation pieuse du caractère le
plus singulier n'était attribuée à ce tombeau.
[Illustration: MONTAGNARDS DE KOROUT ET MOUTONS A GROSSE QUEUE.]
Au milieu de la cour s'étend un vaste bassin rempli d'eau courante. En
m'approchant, j'aperçois sur le sol maçonné une tache noire à peu près
immobile. Je jette un morceau de pain à la surface de l'eau;
immédiatement la tache se divise en une infinité de parties, et des
poissons au dos noir et au ventre argenté se précipitent en foule sur
l'appât offert à leur voracité: il ne faut pas assister à leurs combats
homériques et à leurs manœuvres gloutonnes, quand le morceau de pain est
trop dur ou trop volumineux pour être avalé avant d'avoir été détrempé,
si l'on veut conserver quelque estime pour la gent aquatique. «Personne
n'est autorisé à manger ces animaux: ils sont sacrés, et ceux qui ont
osé les tuer sont morts sur-le-champ en punition de leur sacrilège»,
assure d'un ton doctoral une vieille sorcière chargée de surveiller
cette sainte école de pisciculture.
Le but de cette fondation m'échappe et je cherche en vain le lien
mystérieux qui peut unir des carpes à la peau tannée d'un vieux général
persan.
Seul le prince Zellè sultan, en véritable sceptique, s'est hasardé à
faire frire les poissons sacrés; par privilège spécial il a échappé à la
mort, mais le sort de l'un de ses serviteurs coupable d'avoir goûté, lui
aussi, aux débris de ce régal, a été moins heureux. Ce pauvre garçon fut
trouvé mort, la tête trouée d'une balle, une heure après son repas.
Désarmés en face du chahzaddè, les mollahs avaient fait assassiner son
domestique, car les musulmans fanatiques n'hésitent jamais à commettre
un crime quand il s'agit de réveiller la foi endormie des fidèles. «Les
poissons se sont vengés eux-mêmes», répéta-t-on dans le pays. (Autant
valait dire qu'un de ces animaux avait maintenu le fusil avec ses
nageoires et avait tiré le coup.) Quoi qu'il en soit, nul ne trouva
surnaturelle cette histoire à dormir debout, et l'affaire n'eut pas de
suite.
Nous quittons Saux et ses estimables poissons à la nuit tombante. La
plaine succède brusquement aux montagnes, et le convoi s'avance à
travers les sables arides, si j'en puis juger par la pâle clarté de la
lune. Nuit monotone s'il en fut jamais. Je m'endors, je me réveille, ma
tête chute à droite, tombe à gauche; au demeurant, j'arrive, rendue de
fatigue, au tchaparkhanè de Guez, au moment où l'aube matinale éteint la
lueur des étoiles voisines de l'horizon. Avant de se jeter sur le sol,
Marcel a commandé des chevaux de poste au tchaparchy bachy. Sept
farsakhs nous séparent d'Ispahan: nous pouvons nous permettre
d'abandonner nos bagages et de parcourir en grands seigneurs cette
dernière étape.
[Illustration: DAME PERSANE. (Voyez p. 210.)]
[Illustration: SŒURS DE SAINTE-CATHERINE A DJOULFA. (Voyez p. 226.)]