Sans même sortir de son pays, on trouve d’autres crayons que le sien
occupés à flétrir la guerre. Ce sont principalement ceux de
l’_Amsterdammer_: Johann Braakensiek, connu depuis ses dessins sur la
guerre du Transvaal, George van Raemdonck et Jean Collette. Seulement,
ils flétrissent la guerre en général plus nettement que l’auteur de la
guerre. On n’aperçoit pas toujours très clairement que, sans l’agression
voulue, préméditée, de l’Allemagne, cette guerre n’eût jamais eu lieu.
Pourtant, ils l’ont symbolisée de façon saisissante. Tel est le dessin
où Raemdonck a montré tout ce qu’a causé le meurtre de Serajevo. Un
revolver est là, posé, qui a fait feu et fume encore: du petit tube
d’acier sortent, enveloppées dans sa fumée, des figures et des
calamités mondiales: après les têtes de l’archiduc et de sa femme unies
dans la mort, l’aigle à double tête de l’Autriche-Hongrie fondant sur la
Serbie suppliante, l’incendie allumé, les Alliés cherchant à l’éteindre,
l’Allemagne l’attisant; puis les populations quittant les villes
incendiées, les épaves de la _Lusitania_, et rayonnant, dans une
apothéose, un crâne: la Mort triomphante. A son tour, Braakensiek,
adaptant un tableau de Henneberg, a montré la _Course impériale au
Bonheur_: le Kaiser, suivi par la Mort, galope à la suite de la Fortune,
par-dessus le cadavre de la Paix; il va, il va, forçant le galop
infernal, car il a vu briller, dans la main de l’Inconstante, la
couronne mondiale, et il ne voit pas qu’elle a dépassé le pont étroit où
il la poursuivait, qu’elle file maintenant au dessus d’un abîme et que,
sur cet abîme, est écrit: _Révolution_.... Une autre fois,--et c’est un
de ses derniers dessins,--il figure une femme, coiffée du bonnet
phrygien, debout au bord d’un précipice, luttant contre un aigle
gigantesque et furieux qui l’assaille, et lui arrachant des plumes qui
tombent dans l’abîme. «Qui oserait maintenant parler de la décadence de
la France?» dit la légende sous ce titre: _La lutte pour Verdun_.
Braakensiek ne plane pas toujours à ces hauteurs allégoriques. Il a de
l’ironie, parfois à l’adresse des Alliés: ainsi lorsqu’il représente une
conférence entre trois gardiens de l’ordre; un _policeman_, un sergent
de ville et un carabinier, en face des cadavres qui jonchent la rue: le
serbe, le belge, le monténégrin. Un gamin, dissimulé derrière un pilier,
leur crie: «Dites donc, les protecteurs, si vous voulez réellement
protéger ces petits camarades, il ne faut pas toujours arriver trop
tard[14]. En voilà encore un par terre!...» C’est un des plus récents
dessins du maître. Enfin, Joan Collette a nettement pris parti contre
l’Allemagne. Il montre, toujours dans l’_Amsterdammer_, des soldats du
kaiser qui ont capturé une petite fille, aux longues tresses, haute
comme leurs bottes et l’interrogent: «Elle a tiré!...» disent-ils, et
cela s’appelle le _Crime de la population civile_. La Hollande a vu
juste, à travers ses fils barbelés.
La Suisse, je veux dire la caricature suisse, a-t-elle pris un parti
aussi net contre l’Impérialisme? Cela n’est pas évident, à ne considérer
que les dessins du _Nebelspalter_, de Zurich, son principal journal
satirique. Au début de la guerre, on a pu les confondre parfois avec les
dessins allemands. Par exemple, ils raillaient, de la même manière,
l’Anglais, de faire appel à des peuples de toutes les couleurs «pour
établir fermement la supériorité de la culture européenne» et les singes
y jouaient leur rôle, tout comme dans le _Simplicissimus_. Plus tard, le
_Nebelspalter_ a simplement montré l’avance de l’Allemagne sur les
Alliés dans les Balkans: Grey lutte de vitesse avec l’Allemand, mais ses
jambes sont plus courtes que celles de son adversaire et il lui dit: «Si
fort que je puisse courir, vous êtes toujours devant!» Enfin, plus
récemment, il a montré les belligérants jouant aux cartes, selon la
tradition bien ancienne des caricaturistes politiques, car elle remonte
au XVe siècle, c’est-à-dire au _Revers du Jeu des Suisses_, et ce
sont, à peu de choses près, les mêmes partenaires qui jouent. Selon lui,
les Empires du Centre ont gagné: l’Allemand a raflé la Belgique et le
Nord de la France, l’Autrichien la Pologne, le Bulgare la Serbie, et ils
déclarent: «Messieurs, on pourrait lever la partie. Nous avons assez
gagné.» Mais les autres n’entendent pas de cette oreille. «Continuons,
disent le Français, le Russe et l’Anglais, peut-être la chance va
tourner.» Plus récemment encore, le _Nebelspalter_ montrait le roi de
Grèce et le général Sarrail, passant en voiture au milieu du peuple
hellène qui les acclame et il leur faisait tenir le langage suivant:
«Écoutez le peuple qui acclame Votre Majesté», disait le général.--«Oui,
répondait le roi, mais je ne sais pas tout à fait exactement si c’est
pour nous féliciter à l’occasion de votre départ, ou pour vous féliciter
de vous en aller....» On sent ici l’ironie expectative du satiriste
neutre. Ni le directeur du _Nebelspalter_, Paul Altheu, ni son
dessinateur principal, Boscovits le jeune, n’interprètent entièrement
les sentiments complexes et nuancés d’un pays aussi divers que la
Suisse: toutefois, leur attitude mérite d’être notée.
Tout autre est celle des États-Unis, le plus puissant des neutres, et
beaucoup plus marquée. Ses artistes ont, presque tous, pris le parti des
Alliés[15], et avec une fougue et une verdeur d’expression, qui
témoignent assez de leur foi ardente. Ils montrent volontiers les ombres
de Washington et de Franklin, sommant l’Amérique de sortir de sa
neutralité en faveur de la France. Que ce soit aussi en faveur du pays
qu’ils ont combattu autrefois, voilà qui ne les trouble pas le moins du
monde! Ce n’est pas un Américain, que l’historien teuton embarrassera
d’objections historiques,--ou préhistoriques! Le _Life_ a trouvé une
très ingénieuse image pour s’en débarrasser: c’est une chambre
d’enfants, jonchée de jouets de construction et de guerre. Un grand lion
mécanique se soulève sur ses roulettes et va tomber sur un petit
Américain, costumé en général de 1781, qui se défend, comme il peut,
avec son sabre de bois. Heureusement, un autre petit garçon, costumé
comme était La Fayette à la même époque, se pend à la queue du lion et
l’empêche d’avancer, et l’artiste intitule cette scène d’enfants: _Our
nursery days_.
Le même journal satirique a pris parti plus nettement encore. Il a
intitulé un de ses numéros: _Vive la France!_ Il y montre les ombres de
toutes les gloires françaises défilant, à la manière de la _Revue
nocturne_ de Raffet, devant Joffre, qui les salue. Le Kaiser, lui, est
représenté, piétinant dans le sang, submergé par un océan d’atrocités et
de crimes où flottent les cadavres de la _Lusitania_, ou bien écrasant
de son poids le pauvre Michel allemand, obligé de le porter sur ses
épaules, à travers les ruines. Au-dessus de la plaine ravagée, en vue de
la cathédrale de Reims qui brûle encore, il élève son coutelas vers le
ciel, en hurlant l’_Hymne de Haine_. La fin de toute cette tragédie,
selon les vœux du _Life_, c’est l’application de la peine réservée aux
pirates: la pendaison, et celui qui la subit offre une grande
ressemblance avec l’empereur Guillaume. Dans le ciel où se balance le
corps du supplicié, une vision dantesque passe, une _bufera infernal_ de
nuées à figures humaines et ces figures ressemblent à des mères
échevelées qui serrent leurs enfants sur leur cœur.
Ce n’est pas le _Life_, seulement, qui manifeste cette indignation. Elle
est pareille dans les dessins de l’_Evening Sun_, de New York, de
l’_Inquirer_, de Philadelphie, du _World_, de New York, du _Nashville
American_, d’une foule d’autres et avec d’égales trouvailles
d’expression. «Contrebande de guerre», dit l’_Evening Sun_, en montrant
Jonathan qui soulève dans ses bras le cadavre d’une passagère de la
_Lusitania_. «L’Allemagne _au-dessous_ de tout», dit l’_Inquirer_, en
figurant une main géante sous les eaux de l’Océan, cherchant à saisir et
à engloutir les bateaux qui passent. «Pilote congédié», dit un autre, en
reprenant l’idée du _Punch_ lors du départ de Bismarck, et en montrant
non plus le chancelier, mais la Civilisation qui quitte le navire où
commandent le Kaiser et l’amiral de Tirpitz. «La loi, épave du temps de
guerre», dit l’_Eagle_, de Brooklyn, en montrant un livre déchiré,
défeuillé, sur une grève: le «code international» que la tempête a
rejeté, hors d’usage. «Par Allah!» s’écrie le Turc de l’_Evening Sun_,
en lisant le récit des atrocités allemandes en Belgique, «il faut que
j’intervienne au nom de l’humanité!» A peu près toutes les images
satiriques, de l’autre côté de l’Océan, donnent la même note.
Cette note est jusqu’ici tout simplement la note anglaise, mais le
caricaturiste américain en a une autre: la satire du Germain ou du
pro-Germain en Amérique. Celui-ci grince des dents, roule des yeux
furieux en voyant le flirt de la France et de l’oncle Sam. Caché dans la
charmille, tandis qu’ils se racontent des douceurs, il les lapide de
notes, d’explications, de commentaires sur les événements du jour. «Mais
qu’est-ce que cela peut bien nous faire, à vous et à moi, _dear_?»
murmure Jonathan qui, pour la circonstance, a rajeuni son allure, revêtu
un beau gilet étoilé, des bottes neuves et qui serre tendrement la main
d’une petite paysanne en sabots, coiffée du bonnet phrygien.... Le même
pro-Germain apparaît dans un dessin de Charles Dana Gibson. Gibson est
cet admirable synthétiste qui créa, pour notre époque, le type idéal de
l’Américaine, comme jadis Burne-Jones celui de l’Anglaise et M. Helleu
celui de la Parisienne. L’élaboration de ce nouveau personnage fut
peut-être moins séduisante pour l’artiste, mais le résultat est aussi
heureux. Le gros homme à la tête carrée, aux extrémités massives,
révélatrices de ses origines, remplit un large fauteuil, au club, au
milieu d’Américains authentiques. Il discute, ergote, s’enfonce dans la
dialectique et les contradictions, tandis que tous ses voisins, furieux,
brandissent les feuilles où ils viennent de lire les derniers forfaits
allemands. «Il reste neutre!» dit la légende, et le dessin dit assez
pourquoi.
Le pro-Germain est un sujet inépuisable de caricatures. «Une des choses
les plus touchantes de cette guerre, c’est que la France est devenue
pieuse», dit une jeune Américaine, en s’arrêtant de tricoter dans son
fauteuil à haut dossier: «Tous les Français prient».--«Et tous les
Allemands prient aussi», répond un pro-Germain furieux, et il ajoute,
pour donner du poids à son affirmation: «Ils prient Dieu de damner
l’Angleterre!» L’hypocrisie de ces appels à la Divinité indigne fort
l’artiste américain. Dans un de ses dessins, le plus saisissant
peut-être, un Satan gigantesque ouvre ses immenses ailes de
chauve-souris sur le Kaiser épouvanté, et le morigène ainsi: «Cesse de
m’appeler «Dieu!» J’ai ce mot en horreur....» Ainsi, lorsqu’il
feuillette les images satiriques des Américains, le lecteur allemand n’a
aucune chance d’y trouver un vif plaisir.
Les espagnoles sont un peu plus capables de le dérider. Le _Blanco y
Negro_, de Madrid, s’y essaie de son mieux. Il figure deux requins, au
fond de la mer, parmi des débris de navires et des cadavres de noyés, et
l’un dit à l’autre: «Frère Requin, voilà notre subsistance assurée pour
nous et pour nos enfants, tant que la guerre durera,--et cela peut durer
cent ans!» Il y a là de quoi, peut-être, faire rire quelqu’un à Brême ou
à Hambourg. Une autre planche du même journal montre un général anglais
et un français juchés sur deux pitons des Balkans et regardant, de tous
leurs yeux, dans leurs lorgnettes. «Voyez-vous quelques Italiens dans
cette direction?» demande l’un.--«Pas un seul! Et vous», dit l’autre,
qui interroge à son tour: «Apercevez-vous quelques Russes?»--«Aucun!»
L’attitude expectante de la Roumanie est caractérisée, dans le _Gedeon_,
de Madrid, par une ingénieuse image, qui n’est pas, non plus, pour trop
déplaire à l’Allemand: c’est un obus à demi enfoncé dans la terre
meuble, en vue de Salonique, aux yeux inquiets des Alliés et qui n’a pas
encore explosé!--mais l’on ne sait de quel côté il lancera sa
mitraille.... Le lecteur allemand se rembrunit, au contraire, devant les
images de l’_Iberia_ et de la _Campana de Gracia_, de Barcelone. Dans la
première, il voit une foule menaçante, parce qu’affamée, sous les
fenêtres du palais impérial, à Berlin, et elle crie: «Nous avons faim et
il n’y a pas de pain!» et le Kaiser, à son balcon, répond: «Eh bien!
quoi? Moi aussi, j’ai faim, puisque je ne puis dévorer l’Angleterre».
Dans la seconde, il voit son Kaiser offrir galamment son bras à la Paix,
avec cette demande: «Me ferez-vous le plaisir de venir avec moi?--Merci,
répond la Paix. Quand vous vous serez lavé les mains», qui sont
sanglantes. Dans la troisième, enfin, il voit son Kaiser en train de
choisir son rôti de Noël. C’est l’oiseau de la _Paix_ qu’il désigne en
disant: «Si je ne peux avoir une bonne dinde, je me contenterais de
cette colombe.»--«Oh! si je pouvais seulement quitter la partie!»
murmure le même Kaiser, dans l’_Evening Sun_, devant les piles d’écus
qu’il a gagnés aux Alliés, assis à la même table de jeu. C’est l’idée et
quasi le dessin du _Nebelspalter_. Par où l’on voit que, dans la pensée
des Neutres, c’est presque un axiome que l’Allemagne, au point où en est
arrivée la guerre[16], désire la paix.
CHAPITRE IV
LES TRAITS COMMUNS A TOUTES LES CARICATURES
Et d’ailleurs, qui ne la désire pas, s’il fallait en croire toutes ces
images,--alliées, allemandes ou neutres;--qui ne l’a pas toujours
désirée? Quel est le peuple qui se vante ou seulement avoue avoir rêvé
d’agression, de domination ou d’hégémonie? Aucun. Vainement
chercherait-on, parmi tous ces dessins et ces légendes, l’éloge ou
seulement l’apologie de la guerre de conquête: on ne la trouverait pas.
Toutes exaltent les mêmes vertus: la liberté des peuples, la fidélité à
la parole donnée, la fraternité; toutes flétrissent ceux qui, selon
leurs auteurs, y ont manqué. Il n’y a pas, sur les principes, de
divergence: tel est le premier point à noter. Que les chefs actuels de
l’Allemagne tiennent pour nulle leur signature au bas d’un traité
lorsqu’il les gêne, et pour moins encore le droit à la vie des petites
nations, c’est ce qui est discernable dans leurs écrits et manifeste
dans leurs actes. Que le peuple allemand soit entré, tout entier, dans
cette voie avec une discipline impeccable, c’est ce que les faits ont
surabondamment démontré. Mais il est curieux d’observer que, dans leurs
images populaires, ils continuent à faire appel à des sentiments tout
différents, à ceux qui ont cours chez les Alliés: la justice,
l’humanité, la franchise, la liberté. Une image assez récente du
_Simplicissimus_ est significative à cet égard: elle figure Neptune
galopant sur son cheval marin, lequel a des pattes de canard, le trident
en bandoulière. Ce vieux Dieu aquatique accueille avec des transports de
joie une sorte de Naïade, et cette Naïade élève au ciel ses deux bras
chargés de chaînes brisées.... Cela s’appelle la _Libération du Danube_
et on lit: «Ainsi, ma petite fille, la liberté des fleuves sera suivie
bientôt, nous l’espérons, par la liberté des mers....»
Voilà pour la Liberté. Quant à la Vérité, l’Allemand ne la chérit pas,
en apparence, moins tendrement. La _Jugend_ nous fait assister à une
scène digne de Shakspeare: dans un cimetière «survolé» par une bande de
corbeaux, un fossoyeur, sinistre, sorte de Caliban habillé aux couleurs
de l’Angleterre, est en train de creuser des tombes. Il a, déjà, enterré
l’Honnêteté, l’Humanité, et quelques autres vertus sociales; mais du
fond d’une fosse nouvellement ouverte une figure de femme se redresse,
auréolée de feu, et lui présente un miroir. Et la légende dit:
«L’Anglais voulait aussi enterrer la Vérité, mais elle s’est redressée
chaque fois et l’a confondu avec son miroir».
Que dire de la fidélité aux engagements? Elle ne tient pas moins de
place dans la caricature allemande. Le _Kladderadatsch_ a trouvé, pour
l’exalter, une image apocalyptique. Le roi d’Italie, sur son trône, est
assailli par les objurgations d’un immonde gnome, qui est John Bull, et
d’une sorcière coiffée de couleuvres, vêtue de plumes de coq, qui est la
France; et il va les écouter, lorsque, dans l’ombre, une main
gigantesque et lumineuse paraît, et cette main ouvre trois doigts de
feu, formidable rappel d’une trinité sainte, et la France s’écrie:
«Viens avec nous. Le mot «loyauté» est une pure invention des barbares
allemands.» On ne croirait pas possible, après tant de «chiffons de
papier» déchirés, la prétention que cette image suggère et encore moins
celle qu’affiche plus récemment le _Simplicissimus_, en figurant le
voyage du cardinal Mercier. Celui-ci est représenté causant avec des
catholiques et leur disant: «Les Allemands m’ont donné un sauf-conduit,
et comme je sais qu’ils tiennent toujours leur parole, je peux les
calomnier avec assurance». _Qu’ils tiennent toujours leur parole!_ est
une telle trouvaille, qu’on se demande à qui les ironistes de Munich en
veulent parfois....
Enfin, l’humanité est pareillement invoquée, contre toute attente, par
l’humoriste allemand. Le _Simplicissimus_ montre toute une famille
anglaise, femmes et enfants, rassemblée autour d’une table couverte de
cartouches, en train de confectionner des balles _dum-dum_. Cela
s’appelle: «L’aide aux soldats anglais en Angleterre». Pour lui, la
barbarie est de l’autre côté de la Manche.
En regard de toutes les hypocrisies et de toutes les lâchetés qu’il
attribue à ses adversaires, l’imagier teuton dresse la figure idéale de
l’Allemagne: une Allemagne unie, forte, disciplinée, mais pacifique,
uniquement appliquée à se défendre, un roc compact et formidable que
tous les flots du monde, déchaînés, viennent battre, sans l’entamer.
L’écume de ces flots prend vaguement, sous la lune, une ressemblance
avec des formes fantastiques de John Bull, de Marianne et d’un _moujik_.
Le bloc, lui, ressemble à la _Tour de Bismarck_, blasonnée aux armes des
villes de l’Empire. «Il nous a construit une forte demeure, un asile sûr
en Dieu, contre toutes les tempêtes». Ainsi, l’idée du peuple allemand,
réduit par la conjuration de ses ennemis à défendre sa propre existence,
est sensible dans beaucoup de ces images: l’idée de ce même peuple
entreprenant la conquête du globe ne l’est nulle part.
Est-ce pour les Neutres que l’humoriste allemand donne cette note
extraordinaire? Est-ce pour la masse de son peuple? Est-ce, là, un
sentiment tout personnel? En tout cas, dans ces myriades d’images
destinées au grand public, rien n’a passé des idées de Bernhardi et de
Treitschke sur les beautés de la guerre de conquête, ou sur la
légitimité de la terreur. Elles procèdent toutes de ce postulat que
l’Allemagne ne fait que se défendre contre une coalition formidable
d’envieux voisins. Que ce soit par un hypocrite accord entre les
auteurs et leurs lecteurs, ou que le public allemand soit encore abusé
par la plus gigantesque mystification et la plus fatale dont l’Histoire
nous offre l’exemple, les humoristes d’outre-Rhin ne cessent d’invoquer
les mêmes principes que les autres. C’est pour les mêmes idées qu’ils
prétendent faire la guerre et y avoir été contraints par les mêmes
nécessités.
Pour la terminer, ils comptent également sur la même chose: les
dissensions intestines. C’est le second caractère commun aux
caricatures. Tout le monde est aux écoutes pour surprendre, chez
l’ennemi, les premiers travaux d’approche de la Révolution. Anglais et
Français l’attendent du socialisme allemand: les Austro-Allemands, des
révolutionnaires russes[17] et de l’esprit de fronde qui soufflait,
d’habitude, en France. Ils l’attendent aussi non pas du peuple
anglais,--ils sont trop au fait pour l’espérer de cette nation librement
disciplinée qu’est la Grande-Bretagne,--mais du moins de ses colonies,
de l’Inde, de l’Égypte, du Cap. Ils l’attendent, enfin, de la
Tripolitaine contre l’Italie. Jusqu’ici, les postes d’écoute en sont
pour leurs frais. Si fine que soit leur ouïe, nul bruit de sape ne vient
la frapper. La guerre, qui devait, selon les sociologues, dissocier les
nationalités arbitrairement réunies, les a resserrées, au contraire, et
les plus artificielles tiennent comme les autres. Mais, quels que soient
les faits, le sentiment demeure, et l’image satirique montre, par tous
les pays, la foi profonde ou l’espoir qu’on a dans la Révolution chez le
voisin.
Un troisième point, sur lequel il semble bien que tous les humoristes
soient d’accord, c’est l’énorme fardeau financier de la guerre. «Tout
cela finira par deux emprunts!» disait déjà M. Forain, lors de la
première guerre gréco-turque, en figurant des veuves désolées sur des
ruines. Par combien d’emprunts l’actuelle tragédie va-t-elle finir? Par
une telle quantité, estime la _San Francisco Chronicle_, que l’Europe
entière est submergée et se noie. Quelle sera «la place de la nation
allemande au soleil?» se demande la _Kansas City Post_. Et elle répond
en montrant le Michel allemand suant à grosses gouttes sous le fardeau
énorme de la _Dette de guerre_, intérêts et pensions, un sac si gros
qu’il le couvre entièrement de son ombre. Le même Michel se serre
furieusement, le ventre, d’après Braakensiek, dans l’_Amsterdammer_, à
mesure que les impôts vont croissant. «La Paix, vite, ou nous sommes
ruinés!» crie, par la fenêtre, le banquier allemand, dans le _Star_, de
Montréal. Et l’_Inquirer_, de Philadelphie, prévoit comment finira le
globe terrestre: il le représente envahi, peu à peu, par une calotte de
glace, qui détruit toute vie sur la surface, et cette glace s’appelle:
la _Dette de guerre_. Cette universelle ruine des pays combattants,
profitera-t-elle du moins aux neutres? Ce n’est pas l’avis du _Social
Democrat_, de Copenhague. Il figure, en effet, la Suède sous les traits
d’un homme qui n’a plus que la peau sur les os, assis sur son rivage et
mourant de faim. A la vérité, il est entouré de richesses, de sacs et de
lingots d’or; mais ce nouveau Midas meurt de faim, tout de même, s’usant
les dents à cette indigeste nourriture. La morale de cette caricature
est que gagner de l’or, ce n’est pas produire des aliments, ni des
objets utiles à la vie, et que ces objets qui n’auront pas été produits,
pendant des années, par les millions de bras occupés à tuer ou à
fabriquer des obus, manqueront à tout le monde. Ainsi, l’image, en tout
pays, mais surtout chez les Neutres, s’accorde à déplorer les suites de
la guerre, comme elle déplore son principe et ses moyens.
Cette communauté qu’on observe dans les sentiments, vrais ou feints, des
divers peuples, se retrouve dans les moyens employés par les artistes
pour les exprimer. Et, d’abord, il est bon de l’observer, ces moyens
sont exactement les mêmes qu’autrefois. Il serait intéressant de noter
les formes et les idées nouvelles que la nouveauté prodigieuse des
événements apporta jusqu’ici dans les arts du dessin et notamment dans
la caricature. Et nous les noterions, en effet, s’il y en avait. Mais il
n’y en a pas. La guerre va tout renouveler en nous et autour de nous,
dit-on: il est douteux qu’elle renouvelle la vision de l’artiste.
L’artiste est comme l’oiseau qui vole au-dessus des ruines, pépie, fait
entendre ses trilles et ses roulades dans les courts silences du canon:
ce sont les coups d’aile et les chansons appris aux jours de paix.