Contre la Russie, les attaques sont plus âpres. Le grand-duc Nicolas,

surtout, est honoré d’une haine incessante et multiforme. Hindenburg

l’enserre de ses griffes, fatales comme le Destin, selon le

caricaturiste de l’an dernier, détrompé aujourd’hui, ou bien il est

nommé généralissime des blessés alliés, comme ayant été le plus mutilé

de tous. Ces images, qui n’ont aucun sens réel, montrent pourtant la

crainte que l’invasion russe inspire aux Allemands. Pour se défaire de

ce cauchemar, ils comptent surtout sur la Révolution. Innombrables sont

les images qui invoquent le peuple russe contre le Tsar, dans la _Ulk_,

dans le _Wahre Jacob_, dans le _Kladderadatsch_ et jusque dans la

_Muskete_ de Vienne. Partout l’on voit un moujik gigantesque tendant le

poing au Tsar atterré. Tel est le désir de l’Allemagne.

La Serbie est honorée d’une haine presque égale. Si l’esprit

chevaleresque dominait jamais le monde, il y a un coin où l’on serait

sûr, encore, de ne pas le rencontrer: ce serait la _Ulk_, à Berlin. Ce

journal a représenté un moribond, affaissé dans une petite voiture, avec

une couverture brodée d’une couronne royale. Il est coiffé du képi

serbe. Devant lui, debout, un gros homme, un hercule coiffé d’un fez,

salue militairement: «Je ne sais pas si vous me reconnaissez, dit le

Turc avec un gros rire, je suis l’_Homme malade_!»

L’Italie n’est pas mieux traitée. Ses dirigeants sont, d’ordinaire,

montrés emboîtant le pas à un fou, chauve, couvert de lauriers, armé

d’une lyre et qui les conduit aux abîmes.... Depuis Lamartine, nul

poète, assurément, n’avait été autant caricaturé que M. d’Annunzio. La

présence de l’ancienne alliée aux côtés des amis du Droit a déchaîné

toutes les calomnies. «A-t-il signé?» demande le soldat français à son

camarade anglais, derrière un petit bersaglier qui écrit: «Pas de paix

séparée».--_Yes_, répond le highlander.--Alors, surveillez-le avec un

soin tout spécial!» et le _Kladderadatsch_, en figurant «Noël dans les

Dolomites», évoque un paysage de montagnes et de neige où

s’ensevelissent tous les espoirs italiens.

Même affectation de mépris à l’égard des Japonais, tant loués pourtant,

jadis, par le parti militaire allemand. Ils sont devenus des sauvages,

des singes, des monstres aux dents acérées, dont la fureur, d’ailleurs,

est impuissante. Une grande planche, d’une assez belle allure

décorative, a paru dans le _Simplicissimus_, tout au début de la guerre:

c’était un chevalier immobile dans son armure, planté sur un rocher,

tenant d’un bras de fer, bien droit, le pavillon allemand, tandis que

des vagues furieuses se recourbent autour de lui, et la crête écumeuse

des vagues est faite de têtes féroces, les lèvres retroussées sur les

gencives, montrant les dents.... C’était l’Allemagne à Kiao-Tchéou. Un

autre dessin du même journal nous transportait en Allemagne, dans un

jardin zoologique. A travers les barreaux d’une cage, on voyait des

macaques nippés de costumes européens, qui se divertissaient en

compagnie d’autres singes sans costume. Et la légende disait: «On

demande que les Japonais résidant en ce moment soient enfermés dans les

jardins zoologiques. On ne tiendra aucun compte des protestations des

chimpanzés.» La victoire des Nippons a mis un terme à ces singeries.

De telles énormités, de quelque mauvais goût qu’elles s’aggravent, se

conçoivent quand elles s’adressent à des pays en guerre avec

l’Allemagne. Elles surprennent fort quand elles s’adressent à des

Neutres.

C’est un fait, cependant, que les Etats-Unis ne sont pas mieux traités,

par les satiristes allemands, que les pays belligérants eux-mêmes[11].

Ils sont considérés, d’ailleurs, comme belligérants en quelque manière,

car on les accuse de forger l’arme des Alliés en échange de leur or.

L’Or! le Dollar! les Affaires! le Profit! Quelle honte chez le peuple de

la Liberté éclairant le monde! Ah! elle est bien précieuse aux

caricaturistes de la _Jugend_ ou du _Kladderadatsch_, la statue de

Bartholdi! On la voit submergée, engloutie par l’or que gagnent MM.

Morgan, Schwab et Rockefeller, et pouvant à peine soulever son flambeau

par-dessus le flot mortel, ou bien transformée en une vieille mégère,

«la Liberté du commerce des armes qui rapporte gros» et ne tenant plus à

la main qu’une lampe à pétrole, ou bien déboulonnée et remplacée par le

_Dieu du Profit_, un vieux monsieur qui compte sur ses doigts.... En

vérité, on ne savait pas que les Allemands eussent, à ce point, le

mépris des Affaires! Mais il paraît que l’Amérique en oublie tous ses

principes d’humanité. «Vous priez, oncle Sam?» demande le Michel

allemand à Jonathan, qu’il voit à genoux, mains jointes, levant sa barbe

de bouc vers le ciel. «Oui, je demande au Ciel que vous capturiez les

canons que j’ai vendus aux maudits ennemis de l’Allemagne.»--«Ah! et

pourquoi demandez-vous cela?»--«Pour que je puisse leur en vendre

encore davantage.» En effet, on voit le président Wilson, dans le

_Simplicissimus_, proposer des obus à des généraux français, où l’on

retrouve assez exactement le type du général de Galliffet. Sur l’obus il

est écrit: «Cause beaucoup de douleur» et le président ajoute: «Vous

comprenez, naturellement, que plus l’agonie produite par mes obus est

douloureuse, plus ils coûtent cher.» Ou encore, il s’adresse à un

officier anglais, assis sur une table, en train de fumer sa pipe et lui

présentant un obus, emmailloté dans du papier, il lui dit: «Voici un

nouveau modèle d’obus. Il est enveloppé dans un petit bout de

protestation, mais vous ne devez pas la prendre très au sérieux.» Aussi,

qu’arrive-t-il? Un Allemand, gisant sur le champ de bataille, retrouve

un morceau de l’obus qui l’a frappé à la tête et y lit: _Braves

Allemands, nous prions pour vous! Fabrique de munitions de

Jonathan-Amérique_. Quelle hypocrisie! pense le lecteur d’outre-Rhin. Et

il se pâme encore devant cette image de l’_Amérique neutre_: Jonathan,

qui a fabriqué des faulx, en offre une à la Mort en échange d’un sac

d’écus, et l’homme à la bannière étoilée lui dit doucement: «Madame la

Mort, ne croyez pas que je cherche seulement à gagner de l’argent. Je

vous vends cela seulement pour que vous ameniez la paix....»

Après des satires aussi sanglantes contre tout le monde,--y compris les

Neutres,--il ne restait plus aux Allemands que d’en faire contre

eux-mêmes. Ils n’y ont pas manqué. S’ils n’insistent pas sur les

horreurs de la guerre, ils sont loin de la présenter comme une chose

belle en soi et souhaitable. Une suite de caricatures, assez récentes,

du _Wahre Jacob_, de Stuttgart, est, à ce sujet, assez significative.

Elle montre l’évolution qui s’est faite, dans certains esprits, au delà

du Rhin. Un gros industriel allemand est d’abord ravi de ce qui se

passe: «Enfin, voilà la guerre!» dit-il. «Déjà, un bon traité pour

fournitures de guerre», continue-t-il, et, en ouvrant son coffre-fort:

«Pour ma part, la guerre peut durer dix ans!» Mais il reçoit une

convocation, sa figure change: «Oh! je suis appelé!» Le voilà, faisant

l’exercice et déjà suant à grosses gouttes, sous l’œil d’un _feldwebel_

injurieux: «Oh! oh!» crie-t-il, puis coiffé du casque à pointe, le sac

au dos: «Ah! ah!» puis dans la tranchée, sous les obus: «Au diable!»

Enfin, il fuit, devant les éclatements, tombe à genoux, et s’écrie: «O

Dieu, mon Dieu, donne-nous bientôt la paix!»

Tel est le dernier trait des crayons satiriques d’Allemagne. C’est

peut-être, aussi, le plus sincère. Si jamais l’on entreprend d’écrire

l’histoire de la guerre d’après les images qu’ils en ont données, c’est

une étrange histoire qu’on écrira: l’Angleterre envahit la France et

saigne à blanc la Belgique; des hordes nègres accourent en Europe pour

mettre la paisible Allemagne à feu et à sang; les Etats-Unis conspirent

contre elle; enfin, les peuples français, russe et anglais se soulèvent

contre leurs gouvernements respectifs et s’ensevelissent sous les ruines

d’une Révolution. Voilà qui nous indique seulement, chez les Allemands,

ce qu’est «le Désir, père de la Pensée». Mais le chauvin du _Wahre

Jacob_, qui souhaite la paix, dès qu’il a goûté de la guerre, c’est une

réalité.

CHAPITRE III

CHEZ LES NEUTRES

Le premier de tous les neutres dans l’ironie vengeresse et la résistance

à l’oppression, c’est la Hollande, et en Hollande, c’est Louis

Raemaekers. L’Allemagne menaçait de tout submerger sous le flot de ses

calomnies et de ses promesses: il s’est levé et de son crayon acéré, a

marqué la limite du cataclysme. Il n’est pas le seul, mais fût-il le

seul, il eût suffi, comme l’enfant célèbre de Harlem qui, de son doigt,

boucha la fissure de l’écluse et sauva la Hollande. Raemaekers a sauvé

son pays de l’inondation germanique. Être une digue, la digue de la

civilisation et de la liberté, semble une tradition nationale de ce

pays. Il n’en est pas qui ait lutté plus souvent, plus obstinément, plus

victorieusement et contre de plus formidables Puissances que les

Pays-Bas. Et chose curieuse, c’est aussi une tradition nationale que de

lutter par la caricature. C’est par elle, par les planches célèbres de

Romain de Hooghe, que les Hollandais combattirent et poursuivirent, dans

toute l’Europe, Louis XIV. Le grand Roi ressentit toujours cruellement

les blessures de ce burin vengeur. La Hollande était tellement

considérée comme la patrie de la caricature politique, au XVIIIe

siècle, qu’un pamphlet paru à Londres, en 1710, sous le titre: _Peinture

de la malice_, le dit expressément: «_L’estampe est originairement un

talisman hollandais_ (_légué aux anciens Bataves par un certain

nécromancien et peintre chinois_), _doué d’une vertu surpassant de

beaucoup celles du Palladium, qui les met à même non seulement de

protéger leurs villes et leurs provinces, mais aussi de nuire à leurs

ennemis, et de maintenir un juste équilibre parmi les Puissances leurs

voisines_....» L’auteur de ce pamphlet, deux cents ans à l’avance,

définissait Raemaekers.

On eût pourtant fort étonné le dessinateur du _Telegraaf_, si on lui eût

prédit, il y a quelques années, qu’il jouerait un jour, en face de

Guillaume II, le rôle de Romain de Hooghe devant Louis XIV et de Gillray

devant Napoléon. L’histoire, ni la tragédie ne l’attiraient

spécialement. C’était un paisible paysagiste et un portraitiste. En

cette qualité, il s’essayait à reproduire la ressemblance des hommes

célèbres dans la politique aux Pays Bas et, depuis quelques années, il

donnait des dessins politiques au _Telegraaf_, lorsque la guerre

survint. La froide cruauté de cette machination l’indigna, l’hypocrisie

des fauteurs d’assassinats lui parut insupportable et, aussi, le

«ponce-pilatisme» de certains spectateurs. Il tailla son crayon plus

affilé que de coutume. Il s’en fit une arme. Les cris de douleur, de

protestation, de vengeance, éclatèrent hors des frontières et dans les

Pays-Bas eux-mêmes, dès longtemps exposés à l’infiltration germanique.

On interdit la vente de ses albums, on l’accusa d’être payé par

l’Angleterre. Une averse de calomnies et de menaces fondit sur lui. Le

nouveau Romain de Hooghe ne s’en émut pas: il dessina de plus belle. Il

lui arriva, dès lors, ce qui ne pouvait arriver à Romain de Hooghe, ni à

Gillray, ni à aucun des artistes qui attaquèrent la France: Paris l’a

adopté et l’a désigné, d’un geste sûr, à l’admiration du monde. Il a ce

qui manquera toujours aux crayons assermentés de la _Jugend_ ou du

_Kladderadatsch_: la consécration mondiale. On a jamais entendu parler

d’une gloire artistique née à Berlin.

Raemaekers a donc déclaré la guerre à Guillaume II:

Ce roy, non juste roy, mais juste arquebusier...

Et le vers admirable, le vers caricatural d’Agrippa d’Aubigné, en ses

_Tragiques_, semble avoir été fait pour définir exactement le type

imaginé par l’artiste. Ce n’est pas un grotesque, comme Gillray avait eu

le tort de peindre Napoléon, ce n’est pas un fantoche: c’est un homme

vigoureux et adroit, mais dont l’adresse et la vigueur s’emploient pour

le mal, un mauvais homme, hypocrite et qui fait une œuvre infâme. Il

provoque, non le rire, mais l’indignation. «Voilà qui est fait...»

dit-il en écartant doucement le rideau qui cachait l’exécution de miss

Cavell, «...maintenant tu peux m’apporter la protestation de

l’ambassadeur américain.» Et le sous-ordre salue respectueusement, avec

un rire silencieux, car il a compris: au loin, une tête de femme, les

yeux bandés, gît dans le sang, et un soldat, le fusil sous le bras,

comme un chasseur heureux, la regarde. C’est le «juste arquebusier».

Il n’a pas manqué son coup, non plus, quand il a visé les femmes et les

enfants que transportaient les paquebots: la _Lusitania_ et les autres.

Ils sont bien morts, étouffés, serrés convulsivement les uns aux autres

pour s’entr’aider, se maintenir, un instant de plus, accrochés à une

épave. Les voilà, glissant dans la profondeur des eaux calmes, les yeux

agrandis par l’épouvante, les cheveux dénoués et flottants, les

vêtements empesés par le lourd liquide, de grosses bulles d’air

remontant à la surface, les faces glacées sous le mobile émail des eaux.

Le souverain «a giboyé aux passants trop tardifs à noyer» et il a fait

bonne chasse, grâce à la _Mine flottante_.

Il n’a pas été moins «juste arquebusier,» quand il a installé sa machine

à tuer dans le ciel. Nous sommes à Paris, dans la rue, parmi l’embarras

des voitures et des foules, une civière passe, encadrée de gardiens de

la paix: c’est une fillette, pâle, exsangue, qu’on transporte à

l’hôpital sans doute. On dirait, d’abord, un fait-divers de la paix,

quelque chose comme l’_Accident_ qui fit, dans des temps lointains, la

réputation de M. Dagnan-Bouveret. Mais non: ici, il y a quelque chose

d’inattendu et de plus tragique. Un ouvrier, qui accompagne la civière,

se redresse vers le ciel avec un rictus effrayant de colère aux confins

de la folie et montre le poing à l’invisible: c’est de là-haut qu’est

venu le coup qui a fait de son enfant, qui jouait, ce matin, une

morte.... Un Taube a passé. Et Raemaekers appelle cela: _La Culture qui

vient du ciel_. Aussi, la Vierge elle-même prend peur, la Vierge de

pierre de Notre-Dame de Paris, et quand le sinistre oiseau passe et

laisse tomber sa bombe sur un coin de la cathédrale, elle se met à

genoux et couvre, de sa main et du pan de son manteau, l’Enfant-Jésus.

_Nécessité militaire_, dit la légende. Raemaekers, qui est un réaliste

émouvant plutôt qu’un symboliste, a pourtant trouvé, ce jour-là, un

symbole très simple et très touchant du péril que court, en face de

l’arquebusier royal, l’Art des vieux siècles de foi.

Le Kaiser a-t-il donc déclaré la guerre à Dieu? Il le prétend son allié,

au contraire, il l’invoque à tout bout de champ, à tout bout de crime,

il l’enrôle dans son armée, l’enchaîne à sa fortune, et cette

prodigieuse aberration est peut-être, parmi tous les problèmes de cette

guerre, celui qui fait le plus hésiter et chanceler la raison humaine.

Là, encore, c’est Raemaekers qui a trouvé l’image définitive. Il a

évoqué le Christ dans une des scènes de la Passion, celle que décrit

saint Mathieu, lorsqu’il le montre livré aux outrages des valets et de

la soldatesque, par ces mots: _Et ils pliaient le genou devant lui et

ils se moquaient de lui_. Un soldat à lunettes et à longs cheveux, qui,

hier encore, devait professer, dans quelque Université, que _Jésus_

(_Ger-us_) veut dire «germain» en latin, le coiffe d’un casque à pointe

et cherche à éteindre, ainsi, un peu de l’auréole divine. Un Turc, à

face parcheminée de vieux croupier, gambade devant lui en faisant le

salut militaire et lui offre un sabre. L’Autrichien s’esclaffe à cette

bonne plaisanterie. Et un quatrième ligote le Sauveur avec un ceinturon

où brillent les mots qui sont le suprême blasphème de cet Empereur:

_Gott mit uns_.

Le châtiment ne se fera pas attendre. Châtiment au dehors de lui,

châtiment en lui-même. Trop de voix du ciel et de la terre s’élèvent

pour l’accuser. «Voilà le profanateur!» disent les statues de sainte

Clotilde et d’un saint moine, devant la cathédrale incendiée. Et

l’Allemand, ainsi interpellé, tombe à genoux, épouvanté que les pierres

parlent. «C’est une guerre de conquête! Me voici, je ne puis faire

autrement!» s’écrie Liebknecht, suivant l’exemple de Luther, en se

présentant devant le Kaiser cuirassé, casqué, pensif,--et ce mot

retentit comme un premier glas de la conscience individuelle. D’autres

cris l’environnent, des cris frêles, des voix d’enfants innombrables

noyés par ses sous-marins: les faces enfantines paraissent encore

au-dessus du flot qui monte, les yeux révulsés dans les orbites, et les

voix des Innocents affolent Hérode. «Ils crient: _maman_, mais j’entends

toujours: _meurtrier_», dit Hérode, en se bouchant les oreilles[12].

Les cassolettes de ses thuriféraires ont beau l’envelopper des vapeurs

opiacées du _sophisme_: les cris d’enfants le dégrisent et les théories

de Bernhardi, sur l’humanité de la guerre inhumaine, sont impuissantes à

dissiper son cauchemar....

Le Bernhardi, lui, est radieux. Il n’a pas compris la leçon des choses.

A la Mort, vieille coquette, chaussée d’escarpins, coiffée de roses, et

qui manie l’éventail, il offre un bouquet composé de crânes et de mains

squelettiques. «Vous n’en espériez pas tant, n’est-ce pas?» dit-il en

saluant avec la grâce d’un pachyderme. Raemaekers a résumé en lui tous

les caractères du «Boche» moderne. La tête rasée à la manière

«hygiénique», le cou en bourrelet, le rire gras, le ventre sanglé et

triomphant, il tient son casque par la pointe, selon le geste habituel

du vieux Guillaume Ier aux bals de la Cour. La vieille coquette lui

paraît encore digne de ses hommages. Mais le Maître, plus sensible,

sinon moins coupable, s’épouvante déjà et s’excuse. Il n’a pas voulu

cette guerre, il le jure. Il fuit l’apparition du Christ lumineux, et,

courbé, hagard, il balbutie: «Nous ne sommes pas... ne sommes pas... des

barbares». Il s’éveille, le matin, encore hésitant devant le réel; et

tandis qu’un laquais, en grande tenue, lui apporte son déjeuner, il

murmure: «Je rêvais si délicieusement que tout cela n’était pas

arrivé!»

C’est que la guerre n’est pas chose moins terrible pour son peuple que

pour les autres. Qu’est-ce que cette effroyable valse où est entraînée

la pauvre _Germania_, exsangue et défaillante, par un squelette aux

escarpins vernis? C’est la continuelle navette entre les deux lignes de

feu: _De l’Est à l’Ouest, de l’Ouest à l’Est_ (_da capo al fine_), dit

la légende. Qu’est-ce que cette étendue d’eaux mornes, jalonnée, çà et

là, par le sommet d’un arbre ou le toit d’une maison, où flottent des

cadavres allemands en décomposition, des casques renversés? C’est _la

Route de Calais_.... Plus loin, d’autres «Boches» apparaissent figés,

accroupis, dans la contraction subite de la _rigor mortis_, au milieu

des fils barbelés, comme de gros moucherons pris dans la toile

inextricable d’une araignée de fer. Aussi les survivants ne

conservent-ils plus grand espoir. La lettre qu’écrit un jeune Allemand,

du fond de la tranchée, le montre assez: «Chère mère, nous avons fait

encore quelques progrès; nos cimetières atteignent la mer....»

Voilà pour les combattants: la population civile n’est pas épargnée, non

plus. Raemaekers la montre en files lamentables, attendant devant les

cantines de Berlin. «Les femmes à gauche!» crient les policiers, et les

coups de crosse rangent brutalement toute la gent féminine en quête de

pain. Voilà où mène la folie des rois. C’est encore parmi les

combattants eux-mêmes qu’on trouverait, çà et là, le plus d’humanité.

Deux turcos se sont agenouillés auprès d’un ennemi tombé et le font

boire dans leur quart. _Les Bons Samaritains_, dit Raemaekers. Ailleurs,

c’est un soldat allemand, qui a quitté ses camarades en marche pour

regarder mourir un jeune Écossais, un enfant, étendu sur la route. Il

s’est agenouillé, lui a pris la main, assiste à cette agonie d’un air

sombre, et, tandis qu’il le regarde, voici l’enfant qui parle dans le

délire, les yeux hagards. «C’est toi, maman?» murmure-t-il, trompé par

cette étreinte, l’esprit déjà bien loin, au moment de s’en aller plus

loin encore....

Ainsi, pour Raemaekers, la guerre est le plus terrible des maux. Il la

flétrit, en elle-même. Il a déclaré «la guerre à la guerre» selon la

formule chère à Mme de Suttner. Nous ne savons trop quelle fortune aura,

auprès des peuples d’Europe, désormais, la théorie de Joseph de Maistre

sur la «divinité de la guerre» et ses bienfaits. Il est possible qu’on

la soutienne. Mais il ne faudra pas faire appel à Raemaekers pour

l’illustrer. Ses pages navrantes sur les _Mères_, les _Veuves_, _Où

gisent nos pères?_ _Les Fils barbelés_, la lettre du soldat allemand

dans la tranchée, les petites victimes de la _Lusitania_, sont l’envers

de cette tapisserie magnifique que les Gros, les Gérard, les Vernet et

les van der Meulen tissaient dans leurs _Galeries des Batailles_. Elles

montrent ce que la guerre traîne avec elle, après elle, presque

fatalement, réserve faite des cruautés propres à celle-ci. Des femmes à

genoux, dans leurs longs voiles de deuil, à l’église, la tête appuyée

sur le prie-Dieu, les yeux fermés, appesantis sous la douleur: les

_Mères_; ou, venant en longues théories, la main dans la main, des

bourgeoises et des paysannes unies dans leur désespoir: les _Veuves_;

des multitudes, un fleuve ininterrompu d’enfants, s’écoulant sous le

ciel noir, entre deux haies de croix mortuaires, ces mêmes enfants

flamands que Léon Frédéric a montrés si souvent joyeux dans le soleil,

devenus graves soudainement, défiants, serrés les uns contre les autres,

les plus grands portant les plus petits, beaucoup pleurant, allant

toujours, allant on ne sait où, en demandant: «Où gisent nos pères?» Ce

sont les _Orphelins_.

Une femme restée seule vivante dans un village incendié: deux cadavres

de vieillards fusillés étendus près d’elle, rigides; un petit garçon,

son petit, à terre, mort, les yeux ouverts. Elle lui tient la main, elle

rit: elle est devenue folle: c’est la «jolie guerre nouvelle». Des

enfants encore, des écoliers de tout âge, de toutes les nations, sont

rangés par terre, sans vie, déchaussés, quelques-uns encore enlacés dans

l’étreinte suprême, qui les unit au moment du danger. Entre leurs files

rigides, circulent les parents venus pour les reconnaître. Un père et

une mère, qui ont «reconnu», sanglotent ensemble, la face cachée dans

leurs mains. Ce sont les _Petites victimes de la «Lusitania»_. Heureuses

victimes! Le dur passage est accompli. En voici qui n’y sont pas

parvenus encore. Dans une salle d’hôpital, une infirmière se détourne

avec désespoir pour ne pas voir, et un vieux major à lunettes, les bras

croisés, regarde, impuissant, deux malades horriblement convulsés, qui

se tordent, en des gestes fous, sur leurs oreillers: c’est l’_Asphyxie

lente_ qui fait son œuvre. Dans une autre chambre d’hôpital, un homme

sanglote, assis près d’un lit où le drap dessine vaguement une forme

humaine, et que marque un crucifix noir. Quelle fut donc cette mort? Un

châtiment? Et de quoi? Une fillette, debout auprès de son père, tâche de

le faire parler au milieu de ses sanglots: «Maman n’avait rien fait de

mal, n’est-ce pas, père?» Une dernière planche résume, là-dessus, toute

la pensée de Raemaekers: c’est une femme de la campagne, qui pleure,

abattue par la douleur, la figure posée à plat sur une table, tandis

qu’une vieille paysanne, debout, cherche à la consoler et qu’un enfant

s’accroche au bras de la vieille, épouvanté. C’est: «Une qui ne comprend

pas les beautés de la guerre».

Raemaekers n’est point cependant un pacifiste quand même. Il ne prêche

pas que la honte soit préférable à la lutte. Il raille le président

Wilson, qui réfléchit profondément et dit à l’Humanité éplorée, pour la

consoler: «J’écrirai, si vous avez à vous plaindre de quelque chose,

j’écrirai,--oui, mais quand j’y pense, je crois que j’ai déjà

écrit![13]» Il a sur les neutres, en général, et leur masque

d’impartialité, une image cinglante. Elle doit être dédiée à tous ceux

qui prétendent, lorsque le Droit est en jeu, se tenir _au-dessus de la

mêlée_. C’est un bourgeois, gros, glabre, élégant, couvert d’un beau

gilet à fleurs, surmonté d’un chapeau de cérémonie. En sa présence, un

apache au front bas, à la face patibulaire, vient d’égorger une femme,

pour un butin qu’il emporte, et le voici qui tient encore à la main le

couteau sanguinolent. Le gros monsieur détourne son regard et délibère,

à part lui, sur ce qu’il convient de faire. «Lui dirai-je qu’il est un

assassin?» se demande-t-il, puis aussitôt: «Non, je vais le saluer

poliment; c’est plus neutre».

L'art pendant la guerre 1914-1918 · 第 10 / 15 段