C’est que, sans se priver absolument de nous décocher quelque épigramme,

l’artiste allemand a toujours devant les yeux cet unique but:

l’Angleterre. C’est la grenouille de ce jeu de tonneau. D’abord, c’est

l’Angleterre qui a voulu la guerre. C’est un axiome. Sir Edward Grey,

aveugle conduisant d’autres aveugles, les chefs d’État alliés, les a

précipités dans cet abîme, et le _Simplicissimus_ s’est souvenu, à ce

propos, de la toile fameuse de Breughel. Le pied lui glisse dans le sang

et le malheureux John Bull s’accroche désespérément au globe qu’il a

ainsi rendu inhabitable: il tombe ainsi que les gouttes pourprées qui

suintent de l’Europe égorgée, dans une estampe du _Simplicissimus_ en

noir, blanc et rouge et il crie: «Malédiction! le sang est plus glissant

que l’eau!»

Il bat la générale, sous la forme d’un squelette à gros ventre, pipe à

la bouche, et la caisse en bandoulière et il appelle les hommes aux

armes: «Pour chaque heure de service, un shilling! Pour chaque cadavre,

un dollar!» répète le tambour de la _Jugend_. «Il a le mauvais œil! Nous

savons cela depuis longtemps», dit la _Ulk_ en représentant la tête de

sir Edward Grey, et, en effet, l’on voit que dans les yeux, les pupilles

sont remplacées par deux petites têtes de mort. D’ailleurs, l’homme

d’Etat anglais est le plus visé, ridiculisé, déformé, stigmatisé des

adversaires de l’Allemagne. Aucun de nos compatriotes ne peut prétendre,

même de bien loin, à un tel honneur. Après être apparu en aveugle

conduisant des aveugles, le voici transformé en harpie posée sur les

ballots de l’industrie et du commerce allemands, en hibou, qu’offusque

la lumière du Croissant turc, dans le _Kladderadatsch_, en négociant en

têtes de mort, sous la firme _Albion and Cº_, avec ce titre: _Le gardien

de la loi internationale_ et ces mots: «La guerre est une affaire comme

une autre». Si le roi des Belges se présente à lui, en voyageur, la

valise à la main, et lui demande assistance en lui disant:

«Rappelez-vous que j’ai tout perdu pour vous», sir Edward Grey lui

répond: «Vraiment! eh bien, quand vous aurez encore quelque chose à

perdre, je m’intéresserai à vous. Mais maintenant!...» ou si c’est le

roi de Serbie, qui vient lui dire: «Votre très gracieuse seigneurie m’a

fait demander. Comment puis-je vous êtes utile, sir Grey?» l’homme

fatal, enfoncé dans son fauteuil et ses remords, répond: «Votre armée,

roi Pierre, ne peut plus nous être d’aucune utilité, mais vous pourriez

me recommander un couple d’assassins». Et si l’on regarde attentivement

les détails de cette planche, qui a paru dans la _Jugend_, on remarque,

sur la table du diplomate, un dossier sur lequel sont écrits ces mots:

_Casement_, _Findley_, plus loin, un revolver, enfin, une photographie

entourée de lauriers, portant cette dédicace: _Princip_. Ces menus

accessoires font allusion à une histoire d’assassinat où les Allemands

ont voulu impliquer le ministre d’Angleterre en Norvège et au drame de

Serajevo. L’énormité de ces falsifications historiques montre assez la

naïveté sans bornes du peuple qui s’en nourrit. Sans doute, il ne faut

point croire à la bonne foi des historiens. Il y a des pince-sans-rire à

Munich. Mais la foule n’absorberait pas indéfiniment cette nourriture si

elle la croyait frelatée. La transformation du plus pacifiste des

diplomates en un vampire altéré du sang humain est opérée, sans aucun

doute, de concert avec le sentiment public en Allemagne. Et cela prouve

combien l’esprit critique est chose différente de l’instruction ou de la

«culture». Le peuple qui se targue d’avoir l’une et l’autre au plus

haut point jusqu’ici, est aussi celui qui prend le plus aisément des

concombres pour des violons.

Donc, c’est l’Angleterre qui a voulu la guerre. Comment est-il possible,

qu’au XXe siècle, une nation tout entière se décide à aller au-devant

de la mort? C’est qu’elle n’y va pas.... Elle fait la guerre avec le

sang des autres. Voilà ce que veut dire l’étrange image de l’araignée

Albion suçant le sang de la France, après avoir sucé celui de la

Belgique. Lord Kitchener, dans la _Muskete_, de Vienne, prononce un

discours devant la table ronde où s’est réuni le Conseil de Guerre des

Alliés, et quel est ce discours? «L’Angleterre attend que chacun: Belge,

Français, Russe, Japonais, Serbe, etc., fasse son devoir!» En effet,

trois haleurs, dans les _Lustige Blaetter_, tirent à grand’peine un

bateau, chargé de marchandises, où se prélasse John Bull, et ces pauvres

diables sont un Russe, un Belge que la fatigue jette à terre et un

Français. Les choses tournent fort mal pour les Alliés: il n’en a cure

et voici, dans le _Wahre Jacob_, une image du déluge: les eaux ont tout

envahi, sous le ciel noir, seul un piton émerge encore, où voudraient

bien se hisser le Français, le Russe, l’Italien et les autres près

d’être engloutis, mais le roc est escarpé, glissant et ils luttent

vainement pour s’y agripper. John Bull, lui, confortablement assis sur

le sommet, fume sa pipe. Au loin, l’arche de Noé,--sa marine,--vogue et

le tirera toujours d’affaire. Les neutres ne sont pas plus épargnés.

John Bull, toujours la pipe à la bouche et les mains dans les poches,

leur marche sur les pieds à tous: l’Espagnol, l’Italien (c’était avant

l’entrée en scène de l’Italie), l’Américain et le Hollandais: «Combien

de temps laisserez-vous cette brute marcher sur vos cors?» demandent les

_Lustige Blaetter_.... Ainsi, l’égoïsme de l’Angleterre égale sa

cruauté.

Les deux sont surpassées encore, dans l’esprit des Allemands, par son

incapacité militaire. Cette «nation de boutiquiers» a voulu la guerre et

elle est incapable de la faire. Elle n’a pas de soldats, et pour s’en

procurer elle est obligée aux plus humiliants stratagèmes. Son roi

lui-même, son ministre de la Guerre en grand costume, couronne en tête

et hermine aux épaules, ses magistrats, ses évêques, s’en vont, avec des

drapeaux, le long de la Tamise, selon la _Ulk_, et s’ils rencontrent un

voyou, assis sur la margelle en train de pêcher à la ligne, sans prendre

garde qu’il est patibulaire et bossu, ils joignent les mains,

s’agenouillent et en chœur: «Votre Roi et votre Pays ont besoin de vous.

Ne voudriez-vous pas, _s’il vous plaît_, vous engager?...» Si le voyou

résiste, ils ne craignent pas d’argumenter avec lui. «Ne voulez-vous pas

vous engager? Les choses vont au mieux pour l’Angleterre», dit Kitchener

à un ignoble drôle, qu’il rencontre au coin de Hyde Park. «Alors vous

n’avez pas besoin de moi», dit l’autre. «Non, vous ne m’avez pas

compris. L’Angleterre court les plus grands dangers. Il faut vous

enrôler tout de suite.--Non, dans ce cas, c’est trop dangereux pour

moi», rétorque le drôle. Mais on le rattrapera d’une autre manière. Le

même _Simplicissimus_ nous montre un cambrioleur surpris par un

policeman, durant une opération nocturne de «reprise individuelle». Son

ignoble face, clignotante sous le jet livide de la lampe sourde, sue la

peur de la prison ou de la potence, mais il est vite rassuré et

réchauffé en son cœur d’Anglais par ces paroles éminemment patriotiques:

«Venez, Kitchener a besoin de vous!» C’est de semblables recrues qu’est

formée l’armée nouvelle, pense-t-on à Berlin. Aussi faut-il prendre avec

elles quelques précautions et la _Ulk_ nous montre comment on les

conduit au feu. Ces gens sont encagés dans des cellules roulantes comme

les bêtes fauves d’une foire, le boulet aux pieds, et, poussés par des

policemen, ils tirent, à travers les barreaux de leur cage. Cette image

est intitulée: _L’Armée de Kitchener_ et accompagnée de cette légende:

«Les condamnés font le reste de leur peine sur le front».

Toutefois, et pour nombreux que soient les cambrioleurs ou les assassins

en Angleterre, ils ne suffisent pas à lutter contre l’Allemagne. Alors,

on fait appel aux colonies. Un kangourou s’élance sur une page de la

_Ulk_, intitulée: le _Dernier espoir de l’Angleterre_. Un kangourou,

cela ne paraît pas bien dangereux, mais regardez bien: dans sa poche

abdominale, il loge deux petits soldats en béret écossais, qui,

clignant de l’œil, visent l’ennemi, et cela s’appelle l’_Australie sur

le front_. On descendra plus loin encore dans l’échelle des êtres:

_Après la chute de Maubeuge_, dit le _Simplicissimus_, voici l’Anglais

fort désemparé, meurtri, qui parlemente avec des nègres féroces.

«L’orgueilleuse Albion a encore une ressource pour l’aider, elle et ses

alliés. Elle mendie l’appui des Basutos et leur chef Billy-Billy promet

de débarquer à Marseille avec cinq cent mille hommes.» Il en vient de

partout des Boschimans et des Magris, des Achantis et des Botocudos.

C’est avec cela que le pays de Bacon et d’Herbert Spencer défend la

civilisation et la pensée libre. Hourra! voici les noires légions du

désert, qui vont dévorer à belles dents les professeurs d’Iéna ou de

Tubingue. En attendant, une négresse, restée seule au logis, réconforte

ses petits négrillons, tout en préparant son couscous, par les paroles

suivantes: «Papa est parti pour l’Europe pour protéger les gentils

Anglais contre les sauvages. Si vous êtes bien sages, peut-être qu’il

vous rapportera un joli beefsteak d’Allemand.» Après cela, quoi

d’étonnant, si même au fond de la forêt tropicale, les orangs-outangs,

les mandrills et les chimpanzés sentent comme un remords de ne pas voler

au secours de la mère patrie! «Quoi! n’avez-vous pas de honte de ne pas

vous battre pour l’Angleterre contre l’Allemagne?» dit une femelle à son

mâle à croupetons sur une branche d’arbre, tout en cueillant des noix de

coco.... Et le _Simplicissimus_ intitule triomphalement cette dernière

planche: «_Les troupes anglaises d’outre-mer_».

Malgré ces honteux auxiliaires, l’Angleterre est affolée. L’humoriste

d’outre-Rhin ne se tient pas de joie en songeant aux blessures que lui

infligent les sous-marins allemands. C’est un sujet inépuisable de

gaieté pour lui que la vue du Neptune britannique, jadis «tranquille et

fier du progrès de ses eaux», béatement endormi dans la sécurité de son

omnipotence, qui se sent tout à coup pincé, lardé, troué sous l’eau par

une foule d’espadons, et pousse des cris de douleur:--et c’est un

spectacle que la _Jugend_ ou le _Kladderadatsch_ s’offrent le plus

qu’ils peuvent. Leurs lecteurs ont l’esprit assez ouvert par la haine

pour comprendre que les _espadons_ figurent, ici, les sous-marins qui

surprennent la marine anglaise là où elle ne songeait pas à se défendre.

John Bull, épouvanté, finit par grimper sur le sommet de son île,

minuscule rocher, autour duquel passent et repassent, plongent et

émergent des sous-marins qui ont des gueules de requins. Cela s’appelle:

_Isolement splendide_. Il ne craint pas seulement pour ses jambes: il

est fort effrayé de ce qui se passe au-dessus de sa tête et le

_Simplicissimus_ nous montre la foule de Trafalgar Square prise de

panique à la vue d’un Zeppelin.

La fin de tout cela, c’est que le roi George et M. Poincaré, selon les

_Lustige Blaetter_, seront obligés d’endosser des scaphandres pour

faire, au fond des abîmes de l’Océan, la prochaine revue de leurs

flottes, parmi les madrépores, et qu’un Tommy tombé en enfer, conduit

par des démons et mordu par les molosses de Satan, sur le gril éternel,

s’écrie: «Pas de Zeppelin, ici, pas de canons Krupp! Pas de sous-marins!

Je suis au ciel!»

L’affolement de la «perfide Albion» ne vient pas seulement de ses

désastres sur la mer, mais aussi de la Révolution chez elle ou dans ses

colonies. Tous les humoristes allemands ont concouru sur ce thème. Le

_Kladderadatsch_, les _Lustige Blaetter_, la _Ulk_, le _Simplicissimus_

et la _Muskete_ ont fait appel à toutes les ressources de leur

symbolique: le sphinx pour l’Égypte avec son cortège de pyramides et le

tigre pour l’Inde ont été enrégimentés parmi les alliés des Allemands.

Par où il apparaît que leur mépris pour les peuples de couleur était un

peu surfait. Ils les trouvent trop noirs pour défendre l’Angleterre,

mais ils les trouveraient bien assez blancs pour l’attaquer. Voici, par

exemple, le soir qui tombe sur l’Égypte et derrière les triangles

sombres des pyramides, une faucille menaçante, dégouttante de sang,

s’arrondit dans le ciel. Un horseguard s’en va, disant: «Je crains que

le temps ne change. La lune brille trop....»

C’est l’idée du _Simplicissimus_. Moins avisé est l’officier en khaki,

des _Lustige Blaetter_. Il se tient tranquille, les mains dans les

poches, sans voir que, derrière lui, le sphinx réveillé, terrible, les

sourcils froncés en arc, a déterré une de ses griffes puissantes, la

lève sur lui.... Et la légende dit: «L’ancienne énigme du Sphinx sera

bientôt résolue d’un coup». La _Ulk_ prévoit un peu plus de perspicacité

chez le touriste anglais. Coiffé du casque colonial, le nez en l’air, il

considère les figures tracées il y a des milliers d’années sur la

pierre. _Raus!_ dit Set; _Raus!_ dit Horus; _Raus!_ dit le

Pharaon,--c’est-à-dire: Dehors! Dehors! Dehors! «A la fin des fins, je

commence à comprendre le sens des hiéroglyphes...» murmure l’Anglais. Et

le dessin est intitulé: _Progrès en Égyptologie_. La _Ulk_ a aussi

trouvé un symbole de la révolte des Indes qui la réjouit fort. C’est une

descente de lit en peau de tigre, qui commence à s’agiter et à battre

l’air de sa queue, au moment où John Bull s’éveille: «Malédiction! Mon

camarade de lit devient enragé!» s’écrie-t-il épouvanté; ou bien encore,

il se trouve dans la Jungle, à terre, crispé de terreur, entouré de

tigres menaçants, tandis que l’Agence Reuter télégraphie: «Tout est

tranquille aux Indes». Enfin, le _Kladderadatsch_ résume tous les

espoirs de Berlin, en montrant un sinistre incendiaire qui court de

réverbère en réverbère allumer un feu terrible, et ces réverbères sont

l’Inde, l’Égypte, le Transvaal; et cet incendiaire est la Révolution.

Comment, de tant de dangers, la «perfide Albion» espère-t-elle se tirer?

se demande l’Allemand, et il répond: par sa perfidie, par son hypocrisie

même et ses ruses déloyales de guerre. D’abord, elle a «enchaîné la

Vérité», dit le _Kladderadatsch_, et John Bull, clignant de l’œil, d’un

air féroce, monte la garde près du poteau d’infamie, où elle se morfond.

C’est son «premier exploit». Elle a tissé une trame de mensonges et s’y

promène comme une araignée, dit la _Ulk_, qui ajoute: «Lorsque le grand

jour de la purification viendra, cette ordure sera balayée avec le

reste». Elle a semé l’or à pleins sacs pour faire assassiner les gens

paisibles, dit le _Wahre Jacob_. Il montre, en effet, une route de

corniche, en Italie, vraisemblablement aux environs d’Amalfi, et deux

jeunes Allemandes ou Tyroliennes, à longues tresses dans le dos, qui

contemplent innocemment la mer. Dans l’anfractuosité du rocher, Fra

Diavolo tire son couteau et va les frapper. Pourquoi? C’est que, dans

une anfractuosité encore plus obscure, un gentleman sec, élégant, au col

correctement cassé, lui met, dans la main, une bourse,--la vraie bourse

de théâtre,--et lui désigne les victimes, l’Allemande et l’Autrichienne,

et ce gentleman méphistophélique, c’est sir Edward Grey. «Une mission

diplomatique», dit le _Simplicissimus_, et l’on voit un général anglais

en grande conférence avec la Mort, à qui, sans doute, il donne des

instructions. Il s’agit de voyage, car la Mort a un petit sac à main,

qu’elle tient avec un poignard. Elle écoute, avec déférence, l’homme aux

_leggings_, et la légende porte: «Sur le front belge, l’Anglais donne à

la Mort huit jours de congé pour visiter les Cours de Sofia et

d’Athènes».

C’est qu’il n’a point réussi dans ses tentatives avec la Vierge grecque,

dit la _Jugend_: il a eu beau se transformer en bœuf, en nuée légère, en

pluie d’or, elle l’a repoussé.... «Et quand je parle de venir en

Dreadnought, elle se moque de moi!» s’écrie le Jupiter britannique en

serrant le poing,--tandis que Pallas Athéné, debout, lance en main, se

profile, dédaigneuse, sur la mer....

Alors, que faire? Se cacher, se dissimuler sous les pavillons des

neutres, renier ses couleurs, pensent les _Lustige Blaetter_ et les

autres feuilles comiques. C’est pour elles un inépuisable sujet de

sarcasmes. On voit le patron d’un navire marchand anglais en face d’une

collection complète de masques: le haut de forme étoilé du Yankee, le

bonnet de la Hollandaise, l’immobile peau jaune du Céleste, et se

disant: «Aujourd’hui, il faut que je traverse la mer d’Irlande: lequel

de ces masques neutres doit prendre un vieux marin honorable?» Ou bien,

tout nu aux bains de mer, John Bull cherche parmi les drapeaux des

nations, qui sèchent au soleil, celui qui couvrira le mieux sa vilaine

académie. Ou encore, c’est la vieille Albion, en haillons, qui sort de

sa cabine, et se plaint ainsi: «Vraiment, je ne peux plus sortir avec

ces oripeaux dégoûtants...--Courage, Britannia, volez-en de meilleurs!»

lui crie Churchill, en lui montrant les costumes des neutres, qui se

balancent, séchant au vent. «Quel costume choisirais-je pour qu’on ne me

reconnaisse pas?» se demande, perplexe, John Bull, chez un fripier.

«Pourquoi ne vous habillez-vous pas en gentleman?» répond l’autre,

goguenard. Enfin, la _Jugend_ a trouvé le meilleur moyen d’échapper aux

sous-marins allemands: c’est d’embarquer, à chaque voyage, trois

comparses américains qui protégeront les passagers anglais et la

contrebande de guerre. Sur le pont du paquebot, près de la cloison où on

lit: _Attention! Munition!_ le capitaine crie à son second: «Tout est-il

prêt?--Non, monsieur, répond le second, les trois Américains en _extra_

ne sont pas encore à bord.» En effet, on les voit, sur la passerelle,

leur sac de voyage et le drapeau étoilé à la main, qui n’ont pas encore

atteint le navire.

Quant aux Zeppelins, c’est le _Simplicissimus_ qui a découvert quel

procédé emploie la perfide Albion pour exciter contre eux l’indignation

publique. Il a représenté une ville maritime anglaise, au moment où un

de ces meurtriers aériens est signalé. «Attention! Vite! Tous les bébés

dehors!» s’écrie un policeman, et, de toutes les fenêtres, se tendent

des perches, suspendant des poupons dans le vide, afin de les exposer,

seuls, aux bombes qui ne manqueront pas de tomber. La noirceur de l’âme

anglaise éclate, dans cette image, aux yeux de l’innocente Germanie. Un

dernier trait achèvera de la peindre, et c’est la _Jugend_ qui l’a

trouvé. «Depuis qu’il a été déclaré que les «Barbares» allemands

refusaient de tirer sur les cathédrales, l’Angleterre a élaboré un joli

petit plan pour la défense de ses côtes», dit la légende. On voit, en

effet, des paravents en forme de façades gothiques, dressés au bord de

la mer; sous les portails moyenâgeux, s’arrondissent des bouches de

canon; derrière les gargouilles, s’embusquent des tireurs: il n’est pas

un ornement, un fleuron, ni une ogive qui ne recèle une embûche. Bien

mieux, les garde-côtes cuirassés eux-mêmes ont une superstructure de

clochers et de chapelles, et, dans le ciel, les aéroplanes volants

prennent une allure de chapelles en déplacement aérien.

Les Anglais accusent le coup, sans sourciller, en beaux joueurs qu’ils

sont[10]. Ils n’y ont pas grand mérite, car le coup ne porte guère et

ils pourraient aussi bien, la plupart du temps, ramasser l’injure qu’on

leur jette comme une pierre et s’en parer comme d’un joyau. Car si

l’Australie et le Cap et les Indes et le Canada et la Nouvelle-Zélande,

tous les pays d’outre-mer, accourent à la défense de la vieille

Angleterre, qu’est-ce à dire, sinon qu’elle a su s’en faire aimer? Et si

tant d’autres peuples et de tant de couleurs, épars sur le globe, sous

toutes les latitudes, se rangent du côté des Alliés, qu’en saurions-nous

conclure, sinon que la conscience universelle se prononce contre

l’Allemagne? Ce ne sont pas des gens de «haute culture», dira-t-elle:

c’est à voir. Car il faudrait démontrer que les Bachi-Bouzoucks le sont

et aussi les Bulgares, et qu’on est plus près de l’idéal scientifique de

l’humanité à Panagurista et à Kastamouni qu’à Melbourne et à

Montréal.... «Nous appelons civilisés les peuples qui sont nos dupes et

sauvages ceux qui ne le sont pas»:--voilà ce qu’il faudrait dire tout

uniment, au lieu de tant de gloses, et cette définition à la Gorenflot

rendrait fort bien justice à toute l’argumentation des professeurs de

Weimar ou de Greifswald. Pourquoi ne peut-on employer des Gourkas ou des

Sikhs et peut-on employer des gaz asphyxiants? Pourquoi l’Angleterre

est-elle un monstre d’égoïsme en envoyant se battre pour elle des

Australiens ou des Canadiens, qui sont nés d’elle, et l’Allemagne ne

l’est-elle pas en versant le sang des Turcs, pour qui elle n’a jamais

rien fait? Le peuple du «libre examen» ne supporterait guère toutes ces

théories, si elles étaient, par aventure, examinées librement.

De même, les plaisanteries des Allemands sur le recrutement volontaire.

C’est une honte, à leurs yeux, que de solliciter un homme d’entrer au

service au lieu de le faire encadrer par deux gendarmes. Mais c’est

l’orgueil de l’Angleterre que d’avoir vu trois millions de volontaires,

sans y être forcés, accourir à son appel. Il n’est pas très sûr que

l’Allemagne, elle-même, eût obtenu ce résultat. L’Angleterre a prouvé,

jusqu’à l’évidence, par sa pauvreté première en hommes et en munitions,

qu’elle ne tendait, ni ne s’attendait à la guerre, et, par son magistral

«rétablissement», qu’elle était capable de la faire, comme les

camarades. De tout cela, elle a lieu d’être fière, et plus on lui

décernera de sarcasmes, plus elle les collectionnera comme des titres

d’honneur.

Nous n’en saurions montrer autant, ni les autres Alliés. Pourtant,

l’Allemagne nous a bien fait, çà et là, l’honneur de quelques outrages

et l’injure de quelque compassion. Le plus saisissant, si l’artiste

avait été plus habile, serait un dessin des _Lustige Blaetter_,

intitulé: «La mort du Gaulois». C’est la nuit: le généralissime Joffre

dort dans une chambre, où une réduction du _Gaulois mourant_ orne la

cheminée. Un rayon de lune tombe sur le chef-d’œuvre antique. Le dormeur

est en proie à un cauchemar: il voit celui qu’on appela longtemps le

_Gladiateur mourant_, dans sa pose affaissée, tragique, répétée à des

exemplaires sans nombre, et, chacun de ces Galates mourants a un képi,

qui désigne assez la nation dont il est.

Ou bien, le président de la République, présidant un dîner des Alliés,

se lève, frappe du couteau sur son verre et prononce un discours:

«Messieurs, dit-il, quand nous nous retournons vers le passé, nous

devons admettre que notre position en Angleterre... ah! en Russie...

heu! en Belgique, hem! hem! en France... Ah! heu! heu!... Mais le dîner

était bon.» Tel est le ton général de la caricature allemande sur la

France. Elle s’en écarte rarement. Une fois, dans la _Ulk_, on a vu

ceci: Pallas Athéné, portant, dans une main, la cathédrale de Reims; de

l’autre, son égide, protège des soldats et même des civils, français,

tirant à l’abri de l’_Art_. Et encore, la guillotine dressée sur la

place de la Concorde, le bourreau, masqué, attendant les chefs de l’État

français, qui vont «encore une fois perdre la tête». Mais l’affectation

de l’impartialité est souvent sensible. Un dessin de la _Ulk_ figure une

représentation à Berlin, les bustes de Molière et de Shakespeare sur la

scène, couronnés, le parterre applaudissant à tout rompre, avec cette

légende: «Ces Allemands! ces Boches! Chaque soir, ils ridiculisent les

grands poètes de la France et de l’Angleterre!»

L'art pendant la guerre 1914-1918 · 第 9 / 15 段