Et à cela, pas d’excuse! Le jeu a des règles, la civilisation a des

lois: il se peut qu’elles soient conventionnelles, mais sans elles il

n’y a pas de match, pas de cricket possible, ni de vie en commun dans

l’humanité. «Laissez-moi vous expliquer...» dit le Germain au moine qui

écrit l’histoire de la Belgique sur le grand livre des siècles, en vue

des villes détruites et des populations massacrées.--«Je n’écris pas les

explications, mais les faits», répond l’Histoire. Les explications

seraient, d’ailleurs, pitoyables. Car si l’on peut violer une

convention, sous prétexte que les circonstances ont changé depuis qu’on

l’a signée, quel est non pas seulement le traité, mais le contrat,

l’acte de vente, la promesse la plus banale ou la plus sacrée qu’on ne

puisse, du matin au soir, répudier à plaisir? Et si c’est une guerre

«préventive», que celle qu’on déchaîne contre le monde entier, quand le

monde entier incline au désarmement, est-il possible d’imaginer une

seule agression que ce sophisme ne justifie? Caïn a tué Abel,

préventivement: qui sait si Abel n’aurait pu inventer quelque arme

perfectionnée, un nouveau «silex éclaté», qui lui aurait procuré quelque

avantage? Le loup a tué l’agneau «préventivement»: l’agneau, sous

couleur de se désaltérer, avait «repéré» la place du loup, près de

l’«onde pure», et allait, peut-être bien, prévenir les chiens du

troupeau.... Il faut se méfier d’un agneau qui se désaltère.... Enfin,

si l’on appelle «philanthropie» et «humanité» le massacre d’une

population entière pour abréger la guerre et limiter ses horreurs,

qu’est-ce qu’on appellera, dans la langue de Bernhardi, «barbarie» et

«cruauté»? Mieux vaut, pour l’honneur de la raison humaine, avouer qu’on

a frappé parce qu’on était le plus fort et qu’on a violé les règles du

jeu parce qu’on a pensé que nul ne serait là pour les faire respecter.

Ainsi, on n’ajoutera pas un crime contre l’Esprit au crime contre

l’humanité. Car le crime contre l’Esprit ne sera jamais pardonné. C’est

ce que signifie une belle planche de Will Dyson, dans ses _Kultur

Cartoons_, intitulé: «La Voix du Ciel». Sous un haut portique de Ninive

ou de Thèbes, un Kaiser, casqué, se courbe, se cache, se sauve ébloui:

c’est qu’à travers le portique apparaît un soleil sanglant. Et ce soleil

grandit, s’approche, éclate, entouré de millions d’anges, les anges à

peine perceptibles, dans la lumière qu’on voit au _Paradis_ de Gustave

Doré:--et de toutes ces splendeurs, une voix, la voix du Ciel, répond au

paradoxe de l’avorton chétif: «_Notre loi ne connaît pas de nécessité_».

L’invoquer, au même moment qu’on transgresse sa loi, est un pharisaïsme

intolérable. Ce sentiment, que nous verrons admirablement exprimé chez

les Neutres, notamment par Raemaekers, anime constamment l’artiste

anglais ou australien. Le _Bulletin_, de Sydney, montre la horde

allemande passant devant un crucifix, piétinant des cadavres de femmes,

portant des corps d’enfants embrochés à leurs baïonnettes, brandissant

des bouteilles de champagne, jetant devant eux des gaz empoisonnés: «En

avant, soldats chrétiens!» dit la légende. Et, une autre fois, c’est le

Christ qui paraît, au milieu d’eux, portant sa croix, sous les doubles

étendards de l’aigle allemande et du croissant, conduit pour la seconde

fois au Calvaire. «Jérusalem, Samarie et le mont des Oliviers sont

transformés en champs d’exercice pour les soldats turcs sous la

direction des Allemands et, au Golgotha, des cibles ont été dressées

pour apprendre aux Turcs à tirer sur les chrétiens.» C’est pourtant dans

une église que David Wilson représente toutes les fortes têtes de la

Germanie, réunies, en foule compacte, chantant pieusement et comme une

chose agréable à Dieu l’_Hymne de haine_, le _Gott strafe England_, qui

a remplacé pour les théologiens de là-bas, les Deissmann et les

Dryander, le _Pax in terris_ des Anges de Bethléem. Enfin, une image du

_Cape Times_ résume le crime, tous les crimes, dans une vision

saisissante,--saisissante, au moins, pour les peuples anglo-saxons, à

qui la _Chanson du vieux marin_, de Coleridge, est familière. Le pont

d’un navire, sous le ciel noir; un albatros y gît, transpercé d’une

flèche; un marin, armé d’une arbalète, le regarde, épouvanté de ce qu’il

a fait... «Et il a fait une chose infernale. Et cela _leur_ portera

malheur!» Et l’albatros est la Paix de l’Europe, et sa flèche est la

Guerre, et le marin est Guillaume II.

D’où viendra le châtiment?--«Du Peuple», répond Bernard Partridge, dans

le _Punch_. C’est la vieille idée anglaise, qui est aussi bien française

que latine: en appeler du chef coupable au Peuple qui, nécessairement,

est abusé et trahi. «Si le Peuple savait!» dit-on aujourd’hui, dans les

pays démocratiques, comme on disait jadis: «Si le Roi savait!» car l’on

ne doute pas que, sachant, il ne punisse les coupables. L’humanité n’a

fait que changer de rêve. Le Kaiser est dans son cabinet, penché sur ses

cartes de guerre; il a entendu un léger bruit, il s’est redressé et

regarde: une sombre figure de femme est là, derrière le rideau, en

haillons, coiffée du bonnet phrygien; elle tient une torche, la main

basse, et sur la fumée de cette torche, on lit _Révolution_. Ou bien le

Kaiser, toujours assis devant ses atlas, levait son verre pour boire:

«Au jour...» mais avant qu’il ait pu achever son toast, une main, la

main d’un spectre horrible, l’a saisi au poignet, et, lui montrant un

gibet prêt, avec le bout de la corde qui s’y balance, le spectre termine

ainsi le vœu: «...du Jugement!» Même sort attend Ferdinand de Cobourg,

toujours d’après le _Punch_. Il s’avance, à pas prudents, le long d’une

ruelle, le couteau à la main, pour entrer dans la rue de la Serbie et y

faire son coup, mais il est inquiet, car dans l’ombre d’une voûte, sur

ses traces, se glisse un homme armé d’un couteau semblable, et sur le

manteau de cet homme qu’il ne voit pas, nous lisons ce mot:

_Révolution_. En attendant, la voix des Peuples le condamne, sur tout le

globe, et le _Bulletin_, de Sydney, montre le Teuton, revenu à l’âge de

bronze, nu, musclé, hagard, qui fuit, sa lance homicide à la main,

lapidé par une foule furieuse: c’est une vision comme celles que nous

donnait jadis M. Cormon. Voilà l’_Ismaël des Nations_, dit le journal

australien, et il ajoute: «Et ce sera un homme sauvage et il sera

l’ennemi de tout homme et tout homme sera son ennemi».

Tel est le caractère général de la caricature anglaise. Mais elle ne se

tient pas toujours à cette hauteur biblique. Elle ne s’indigne pas

toujours contre la force; elle raille aussi la faiblesse: faiblesse

militaire, faiblesse diplomatique. Que les légions du Kaiser n’aient pas

pu triompher de la «misérable petite armée du général French» et que

cette armée soit devenue la grande armée de Kitchener, c’est un échec

allemand à commémorer. Et l’on a vu l’Empereur et son fils observant, à

la lorgnette, le lion britannique, qui leur paraît gros comme un

rat,--mais ils avaient regardé par le mauvais bout de la lorgnette et le

lion bondit sur eux, formidable. Ils avaient cru pouvoir aller à Calais:

ils n’y sont jamais parvenus. Et l’on voit dans le _Punch_, le Kaiser en

grand costume de général et gants blancs qui chante au milieu de son

état-major, un vieux refrain de music-hall, qu’il a ainsi rajeuni: «Y

a-t-il quelqu’un qui aurait vu Calais?» Et tous les autres généraux,

appuyés sur leurs sabres, l’air dolent et désespéré, reprennent en

chœur: «Y a-t-il quelqu’un qui aurait vu Calais?» L’_Impérial Comique_

(c’est le nom irrévérencieux que le _Punch_ lui donne) se dédommage avec

l’empereur François-Joseph. «Comme nos armes font de bonne besogne!» lui

dit le vieillard, un peu titubant, et l’autre, redressant les pointes de

ses moustaches: «En effet! A propos, j’apprends que vous êtes en guerre

avec l’Italie. Avez-vous des nouvelles de ce front?» De plus, le parti

qu’a pris jusqu’ici la flotte allemande de ne point affronter la haute

mer réjouit trop l’Angleterre pour que, dans le _Tattler_, le

caricaturiste n’ait pas trouvé son symbole: c’est un bouledogue

provocant d’une part, et, de l’autre, un chien enfoncé dans sa niche et

qui n’ose sortir. Et le chien à la niche est l’Allemagne, et le

bouledogue est l’Angleterre. Enfin, le sort des colonies allemandes est

admirablement résumé dans ce dessin du _Passing Show_: nous sommes dans

le bureau du ministre des Colonies, à Berlin; la porte est fermée, le

silence profond. Dans un fauteuil, dort paisiblement, la casquette

enfoncée jusqu’aux oreilles, les mains jointes sur son ventre, un

fonctionnaire sans fonction. Sur le mur, en effet, le planisphère, où

l’araignée a suspendu son fil, porte de nombreuses étiquettes collées

sur les colonies allemandes, et portant ce mot: _perdu_. Il y a _perdu_

sur Kiao-Tchéou, _perdu_ sur le Togo, _perdu_ sur la Nouvelle-Guinée et

les îles de la mer du Sud, _perdu_ sur le Cameroun, _perdu_ sur le

Sud-Ouest africain, _en train de se perdre_ sur l’Est-Africain....

Partout, les araignées tissent leur toile, les rats rongent le tapis et

font cent tours, la tapisserie se décolle et pend lamentablement. Le

fonctionnaire ne se réveille pas pour si peu: c’est le sommeil heureux

du bureaucrate, dont le droit au repos est désormais hors de conteste.

Les échecs diplomatiques de l’Allemagne n’ont pas moins excité la verve

des Anglais que ses échecs militaires. Deux dessins du _Punch_, surtout,

sont admirables et méritent d’être retenus. Le premier a trait aux

négociations avec l’Italie, avant l’entrée de celle-ci dans l’Entente.

Un bersaglier, qui accuse une vague ressemblance avec le roi

Victor-Emmanuel, écoute distraitement et d’un air fort détaché les

propos que lui tient le Kaiser, en le tirant par la manche. Tout bas,

pour ne pas être entendu par un oiseau couronné qu’on voit au loin sur

son perchoir et l’œil fixé sur les plumages du bersaglier, le tentateur

lui dit: «N’auriez-vous pas besoin encore de quelques plumes? Je connais

un aigle à deux têtes....» Si Bismarck était encore là, tout cela ne

serait pas arrivé! se disent bien des gens en présence de ces erreurs.

C’est le sujet du second dessin du _Punch_: le _Navire hanté_. Pour le

comprendre, il faut se souvenir d’un autre dessin paru dans le même

journal, vingt-cinq ans auparavant. C’était après le renvoi du

chancelier de fer par le jeune Empereur. Le monde entier était surpris

de ce qu’il considérait comme un acte d’ingratitude et d’imprudence.

Alors, dans le _Punch_ du 29 mars 1890, on vit ceci: un marin de haute

stature, triste, vieux, mais vigoureux encore, descend, lentement,

l’échelle d’un navire de haut bord, la main gauche tâtant encore la

paroi du vaisseau qu’il a longtemps guidé, et ce marin a les traits de

Bismarck. Penché au haut du bastingage, un jeune souverain le regarde

partir. L’impression produite fut immense. Le _Punch_ s’en est souvenu

et, dans un de ses récents numéros, il a figuré le même navire et, sur

le même bastingage, le même souverain, couronne en tête, mais combien

vieilli, lui aussi, et les yeux agrandis par la terreur. Que voit-il

donc? Près de l’échelle que descendait Bismarck il y a vingt-cinq ans,

un canot vient d’accoster, une ombre épaisse et lourde en est sortie et

a gravi lentement les premières marches, et ce fantôme, qui a une

casquette et de grosses bottes, ressemble étrangement au vieux pilote

autrefois congédié, dans la présomptueuse insolence des jours de la

jeunesse, et il murmure: «Cela m’étonnerait, s’il me chassait

maintenant!...»

Les ombres des morts reviennent parfois dans les caricatures, pour

raisonner sur ce que font, après eux, les vivants. Que diraient-ils

s’ils voyaient ce que nous voyons? s’ils savaient où conduisait la route

qu’ils ont faite avec nous? Lequel d’entre eux serait sans surprise?

Lequel, sans reproche? La _Westminster Gazette_ a évoqué les ombres de

lord Salisbury et de Gladstone, ces deux adversaires d’antan, mis dans

le pays où il n’y a plus d’adversaires, ni de temps, et l’ombre de

Salisbury demande à celle de Gladstone: «A quoi pensez-vous?»--«A la

Bulgarie! répond Gladstone, et vous?»--«A Héligoland!» C’est un des

rares exemples où les Anglais se caricaturent eux-mêmes. Un autre,

emprunté au _Bulletin_, de Sydney, est également saisissant. L’artiste a

voulu stigmatiser l’attitude de ceux qui refusent le service

obligatoire. Il a représenté une galère antique où rament de jeunes et

robustes Anglais enchaînés. Un Teuton sauvage, aux longues tresses, leur

laboure les épaules de coups de fouet et, sous le dessin, on lit ces

mots: «La fin des indolents. Ils ont préféré l’esclavage à la

conscription».

Indignation contre le crime, raillerie des échecs de l’ennemi et de ses

propres faiblesses, cela ne suffit pas au _Punch_, qui se souvient

encore, au milieu des horreurs de la guerre, qu’il doit à ses lecteurs

de les faire rire, ou au moins sourire, et qu’il s’appelle le

_Charivari_ de Londres. Il a eu, pour son premier numéro de 1916, une

idée fort ingénieuse. Il a imaginé qu’il était soumis à la censure

impériale allemande et qu’ainsi texte et dessins devaient être modifiés

selon l’humour germanique. La couverture même, fameuse depuis les temps

de Lemon, a subi quelques améliorations. Le Polichinelle bossu et ventru

qui se grattait le nez a été remplacé par le Kaiser qui redresse ses

moustaches; le roquet anglais, par un basset allemand qui fait le beau;

le lion britannique, qui souriait sur le chevalet de Master Punch,

tourne le dos et fuit honteusement devant son nouveau peintre; la

Bacchanale qui errait sur le soubassement ne montre plus le triomphe de

Bacchus-Punch, mais du Kronprinz; le tambourin où frappe un petit génie

rend le son: _à Calais!_ et l’ophicléide où souffle un génie ailé: _Gott

strafe England!_ cependant que des cornes d’abondance, devenues de

gigantesques saucisses, sortent des légions de petits «boches»

éperdument amusés par ce triomphe de l’esprit germanique. Il a imaginé,

ensuite, ce qui arriverait _Si le Kaiser devenait le directeur du

Punch_, et notamment ce que serait le dîner des rédacteurs du journal.

La scène est truculente et digne d’Hogarth. C’est vraiment une belle fin

de repas de corps. Les convives se tiennent assez bien: un seul a mis sa

botte sur la table, mais tout le monde, comme il convient, parle à la

fois: «Regardez! des ballons!» dit le comte Zeppelin en montrant des

cercles de fumée qu’il tire de sa pipe. «Je suis un sous-marin: voyez

mon périscope!» dit l’amiral de Tirpitz, en sortant de dessous la table

et en montrant un bock posé sur son crâne dénudé. Il rit; mais cela ne

fait pas rire M. de Bethmann-Hollweg, qui a le vin triste et lui crie:

«Cessez, Tirpitz, ce n’est pas drôle». Dans un coin, le roi Ferdinand de

Bulgarie tâche de réveiller le Sultan, endormi, par ses joyeux propos:

«Courage, Mahomet, à nous deux, nous lancerons un _Punch_ balkanique!»

Le prince Henri de Prusse chante à tue-tête et l’Empereur, debout, les

bras croisés, furieux, clame: «L’humour allemand au-dessus de tout!»--ce

que, d’ailleurs, nul n’écoute, sauf le Dr Sven Hedin qui applaudit et

s’écrie: «Oh! Guillaume, vous êtes un homme étonnant. Vous auriez dû

être lama!» En vérité, quand on songe à tous les rôles qu’il joua,

jadis, avant de débuter dans la tragédie, cela semble presque une satire

des temps de paix. Chez les autres pays alliés, la caricature a été

moins active. Pourtant, la _Mucha_, de Varsovie, le _Numero_, le

_Pasquino_ et l’_Asino_, en Italie, donnent fréquemment des images

dignes d’être retenues. Telle, cette satire parue dans la _Mucha_, en

1914, lorsque les Allemands voulant déborder notre aile gauche,

montèrent, montèrent indéfiniment vers le Nord. Nous sommes en Amérique,

devant les chutes du Niagara. L’oncle Sam, gigantesque, avec sa queue de

pie et ses gros souliers traditionnels, se penche, fort intrigué, sur

une armée de myrmidons qui traverse le fleuve. Il reconnaît, soudain, le

casque à pointe, et s’écrie: «Qu’est-ce que c’est que tout ça? L’armée

allemande? D’où sortez-vous?» Campé sur son cheval, le général de

Dummerjahn lui répond: «Depuis trois semaines, nous faisons un mouvement

enveloppant sur l’aile gauche des Alliés et cela nous a conduits ici.

Maintenant, les Alliés ne nous échapperont sûrement pas.»

L’expédition d’Égypte inspire à la même _Mucha_ une satire semblable.

Tous les sphinx se mettent à rire, de toutes les fentes et les crevasses

de leurs pierres millénaires et les Arabes s’écrient: «O Allah!

qu’est-ce qui est arrivé?»--«C’est, répond le Sphinx, que les Allemands

veulent conquérir l’Egypte à travers le désert de Libye. Il y a de quoi

faire rire même les pierres!» De même, la campagne de Russie lui paraît

un accès de folie. Elle représente un Napoléon regardant à la loupe un

tout petit Guillaume II, lilliputien, qu’il a pris dans le creux de sa

main: «Et ce pygmée a le toupet de prétendre me remplacer!» dit

l’Empereur, «la seule ressemblance sera que son Waterloo arrivera juste

un siècle après le mien.» L’ironie de l’artiste slave est parfois plus

amère. Dans un de ses derniers dessins, il montre le Kronprinz, en

déshabillé, armé d’une loupe, lui aussi, afin de mieux examiner les

objets d’art et les pendules dont il fait l’inventaire. Pourtant, c’est

le jour où l’on célèbre l’anniversaire des Hohenzollern. «N’êtes-vous

pas encore prêt? Les invités sont tous arrivés», lui dit son père, en

grande tenue, indigné.--«Laissez-moi seul, répond le jeune homme. Au

lieu de me réjouir au cinquième anniversaire des voleurs de notre

famille, je préfère jouir de la collection que j’ai moi-même réunie, en

une seule année, par ma propre industrie.»

Ou bien encore, on voit Mars, dieu de la guerre, devenu un général

allemand qui dit à la Mort, un peu lasse de faucher sans cesse: «Dis

donc, tas d’os, ne fais pas attention à ce que j’ai dit de mon intérêt

pour les Polonais. Coupe-les, fauche-les, sans pitié. Je ne me soucie

pas qu’il reste des gens vivants sur le sol, mais dans ce sol, je dois

préparer un terrain libre pour les immigrants qui arriveront du pays

natal.»

En Italie, la caricature, d’abord neutre puis alliée, est beaucoup moins

amère. Elle est aussi moins saisissante du point de vue graphique. La

légende y est toujours très supérieure au dessin. Le peuple le plus fin

du monde n’est jamais à court d’esprit, mais son art, toujours orienté

vers le Beau, n’a jamais condescendu à s’appliquer aux menues besognes

de la catagraphie. C’était vrai déjà du temps de Léonard, dont les

caricatures sont de simples «charges» et n’ont rien de psychologique.

Les peuples et les époques d’art idéaliste ne connaissent point la

caricature fine et nuancée: elle n’apparaît que chez les peuples et aux

époques d’art réaliste.

Toutefois, l’idée satirique suffit pour rendre son signe précieux. Telle

est celle des deux rats figurés par le _Pasquino_, de Turin, dans les

premiers jours de guerre. C’est le _Rat de Paris et le Rat de Berlin_,

en face l’un de l’autre, des deux côtés du Rhin et songeant aux

invasions et aux sièges futurs: «Lequel de nous aura l’honneur de servir

de comestible?» Lorsque, plus tard, il est question, pour l’Italie, de

prendre part au conflit, le _Numero_, de Turin, résume ainsi l’attitude

de l’Allemagne. Un Prussien tient dans sa main une marionnette qui a la

tête d’un Turc et, de ses doigts cachés sous la figurine, lui fait

manœuvrer un sabre de bois, le tout pour effrayer la pauvre petite

Italie, encagée sur sa chaise, par la _neutralité_. L’enfant, apeurée

par le pantin, serre craintivement sa chère petite poupée _Libye_, sur

son cœur. Et le Prussien lui dit: «Bu! Bu! Bu! tu vois comme il est

méchant? Si tu n’es pas gentille, il mangera ta poupée».

Mais l’Italie n’a pas eu peur de la menaçante baudruche et tous ses

crayons satiriques, maintenant, sont tournés contre l’Allemagne. Un des

plus acérés est celui de l’_Asino_, de Rome. Il a parfaitement retracé,

en quatre tableaux, la folie mégalomane qui a déchaîné cette guerre.

Cela s’appelle _les Discours du Kaiser_ en 1915. Dans le premier

tableau, on voit un grand Kaiser et un tout petit Père Éternel, enchaîné

à sa fortune, tenant dans sa main une petite boule, qui est le monde.

Nous sommes au mois de janvier et l’Empereur, brandissant une épée

gigantesque et sanglante, s’écrie: «A moi seul je déferai le monde!» En

mars, il ajoute: «Naturellement avec l’aide de Dieu» et son vieux Dieu

allemand a un peu grandi. «Cela va mal: ce n’est pas ma faute!»

s’écrie-t-il en juin et désignant le Père Éternel fort embarrassé du

globe qu’il lui a mis sur les bras. Enfin, en décembre, le Kaiser est

tout petit, estropié, le «vieux dieu allemand» gigantesque et désolé:

«C’est sa faute!» crie le Kaiser. Hélas! ce léger croquis de l’_Asino_,

c’est l’éternelle attitude de l’homme en face de la Providence.

CHAPITRE II

EN ALLEMAGNE

L’Allemagne, en 1914-1916, a-t-elle été en guerre avec la France? Un

archéologue, qui n’aurait pour se guider, dans quelques milliers

d’années, que les caricatures allemandes,--comme il arrive aujourd’hui

qu’on ne possède, sur un événement de l’ancienne Égypte, qu’une suite de

dessins sur un papyrus,--pourrait se poser la question. Non que les

feuilles satiriques d’outre-Rhin se soient désintéressées de la guerre.

Tous les crayons ont été mobilisés sur-le-champ, toutes les plumes et

tous les pinceaux, des _Lustige Blaetter_ et du _Kladderadatsch_ de

Berlin à la _Jugend_ et au _Simplicissimus_ de Munich. Pareillement, la

_Muskete_ et le _Kikeriki_ de Vienne et d’autres moins célèbres, comme

la _Ulk_ de Berlin et le _Wahre Jacob_ de Stuttgart et même le

_Brummer_, ont donné. Tout ce qu’on peut inventer de drôle, sur les

bords de la Sprée, a été réquisitionné par l’autorité supérieure, et,

aussi, ce qu’on peut imaginer de tragique pour épouvanter l’ennemi: les

fantômes au gantelet de fer, un peu démodés depuis _les Burgraves_, les

diables cornus du temps de Grünewald ou de Martin Schongauer, les vieux

dieux sont sortis de leurs obituaires; Breughel et Albert Dürer,

eux-mêmes, ont été appelés à la rescousse. Depuis le début de la guerre,

c’est un feu roulant de sarcasmes et de quolibets, de menaces

apocalyptiques, ou le gros rire alterne avec le susurrement de la

calomnie,--ce que les Anglais, qui suivent de très près ces

manifestations de l’esprit teuton, appellent «l’Évangile de la Haine»,

ou «l’Humour des Huns», ou les «Gaz empoisonnés pictoriaux».

Mais contre la France, on ne trouve presque rien. Çà et là, dans la

foule des Alliés on aperçoit le bonnet de Marianne, ou le képi du

généralissime, ou le haut de forme du Président de la République, mais

on ne voit point clairement qu’ils aient à lutter contre l’Allemagne.

Bien mieux, on pourrait croire, parfois, que c’est contre l’Angleterre.

Dès novembre 1914, un cuirassier français, blessé, traversait les

_Lustige Blaetter_ en s’appuyant sur son sabre. Il rencontrait Jeanne

d’Arc, en vue de la cathédrale de Reims et lui disait: «Chère Jeanne

d’Arc, reviens et chasse ces maudits Anglais hors de France![9]» Un peu

plus tard, dans les premiers mois de 1915, on voyait dans la même

feuille ce tableau de genre intitulé _John Bull à Calais_: un énorme

officier anglais, casquette enfoncée jusqu’aux oreilles et pipe vissée

au coin de la bouche, s’est installé dans un salon français meublé dans

le goût du XVIIIe siècle. Il a calé l’essentiel de son personnage

dans un canapé et il ne lui faut pas moins de deux fauteuils Louis XV

pour étendre ses grandes jambes entortillées de _leggins_. «Mon Dieu!

s’écrie une jeune femme élégante, coiffée du bonnet phrygien, qui

apparaît à la porte, je crois que cette brute a l’intention de rester

avec moi toute la vie!» Et, par un raffinement d’ironie, qui a dû coûter

bien des méditations à l’artiste berlinois, mais en revanche lui a donné

une joie bien douce en songeant aux amertumes où il nous plongerait,

dans un coin, sur un socle, on aperçoit un objet d’art, qui n’est autre

qu’une réduction d’un des _Bourgeois de Calais_, de Rodin....

Aussi, Marianne se fâche et le _Wahre Jacob_, de Stuttgart, nous la

montre, en cotillon court et souliers plats, qui fait voler toute sa

vaisselle dans la direction d’un groupe d’invités, anglais ou russes, en

criant: «Sortez, vous autres, sans quoi ma belle France sera ruinée!» En

attendant, les profonds symbolistes de Munich, qui dessinent à la

_Jugend_, estiment que la pauvre France est en grand danger de mort. Ils

la représentent enveloppée par les pattes filamenteuses et perforée par

les suçoirs immondes d’une gigantesque araignée, laquelle a déjà saigné

toute la pauvre Belgique, qui pend au bout du fil, exsangue, et cette

araignée monstrueuse, buveuse du sang de deux peuples et toujours

inassouvie,--ne pensez pas que ce soit l’Allemagne, non! non! cherchez

ou plutôt ne cherchez pas plus longtemps: c’est l’Angleterre! C’est

l’Angleterre, on ne peut en douter aux trois croix superposées qui la

ceinturent et, d’ailleurs, son nom est lisiblement écrit sous le

symbole. Après cela, rien d’étonnant si la _Muskete_, de Vienne, a cru

apercevoir la scène suivante: un soldat français et un écossais

reconnaissable à son _kilt_, prisonniers de guerre, tous deux,

s’injurient, derrière les fils barbelés, se montrent le poing en

grinçant des dents, tandis que deux paisibles Poméraniens les retiennent

et cherchent à les calmer par cette douce perspective: «Attendez

quelques semaines, mes amis, et vous serez obligés de vous battre l’un

contre l’autre, par vos propres gouvernements».

L'art pendant la guerre 1914-1918 · 第 8 / 15 段