Il y a donc conformité entre la caricature d’un homme ou d’une chose et

l’idée que la foule se fait de cet homme ou de cette chose, du moins

lorsque cette caricature circule, se répète, entre dans les habitudes et

les moyens d’expression du public. Lorsqu’il s’agit d’un simple

accessoire signalétique, cela n’a pas grande importance; mais s’il

s’agit d’un trait moral ou physiologique, ce peut être fort révélateur.

Du temps de Gillray, c’est-à-dire sous la Révolution et l’Empire, la

silhouette d’un homme maigre, efflanqué, mal rasé, sordidement vêtu de

loques, dévorant des grenouilles ou jetant sur un roastbeef anglais des

regards d’envie, désignait, sans plus de gloses, un Français. Cela ne

prouve pas que les Français, à cette époque, fussent hâves et mourants

de faim; mais cela prouve que les Anglais les croyaient tels.

Il en va tout autrement d’un livre, un discours, même un article de

journal qui est un développement d’idées et peut ainsi exprimer une

thèse tout individuelle, propre à l’auteur, quitte à la développer, à la

commenter et à la défendre, si elle ne répond pas, tout de suite, au

sentiment moyen du lecteur. La caricature y répond, de toute nécessité.

S’en servant en dehors et en dépit de l’assentiment du public, le

dessinateur ferait comme un écrivain qui emploierait de nouveaux signes

à la place des lettres accoutumées: il ne serait pas compris.

Puisqu’il l’est dans son pays, tâchons, nous aussi, de le comprendre et,

par là, de comprendre mieux le sentiment populaire dont il est

l’expression. Même exagérée, même fugitive, elle a son prix, parce que

ce sentiment a sa force. Elle change comme il change, se fixe s’il se

fixe, tourne à tous les vents. Il y a peu d’années encore, ce que la

caricature, en Allemagne, raillait le plus, c’était le militarisme

prussien. C’est le pacifisme qu’elle raille aujourd’hui. C’est donc une

girouette. Mais il est bon de consulter les girouettes, parfois--en

temps d’orage surtout. Ne dédaignons pas ces légères annonciatrices, si

grotesques parfois que soient leurs formes découpées sur le ciel.

Regardons les orientations qu’elles prennent sur nos toits, sur les

toits de nos amis, sur les toits de nos adversaires. Elles nous

indiqueront les grands souffles qui passent, en ce moment, sur

l’Humanité.

CHAPITRE I

CHEZ LES ALLIÉS

La guerre, qui a surpris nos politiques, nos sociologues et nos

financiers, a surpris également nos caricaturistes. Leur ironie n’était

pas prête. Elle a, d’abord, été étouffée par l’indignation:

l’indignation devant la mauvaise foi évidente des prétextes de guerre,

la violation de la parole donnée, les cruautés inouïes de la première

heure. Et l’indignation, dans son premier spasme, n’a pas d’esprit.

Puis, l’événement nous prenait au dépourvu, non pas d’esprit

critique:--c’est une matière qui ne manque guère en France,--mais des

notions nécessaires pour l’entretenir. Nous n’étions pourvus d’armes que

contre nous-mêmes. Des anecdotes désobligeantes sur nos hommes d’État,

sur leur passé, sur leurs familles, nous en possédions à revendre, et

aussi des portraits si peu flattés que leurs moindres défauts, physiques

ou moraux, en faisaient de purs grotesques. Mais, de traits contre

l’Ennemi, qui, secrètement, minutieusement et de longue main, venait de

perpétrer les moyens de nous assassiner, nous n’en possédions pas. A

part le Kaiser,--que la satire, chez nous, a respecté infiniment plus

qu’elle n’a fait nos propres hommes d’État,--et depuis quelque temps, le

Kronprinz, les figures d’outre Rhin nous étaient totalement inconnues.

Ce fut une révélation que celles de M. de Bethmann-Hollweg, de

Bernhardi, de von der Goltz, de Tirpitz, de M. Helfferich, du comte

Zeppelin, d’Hindenburg, de von Kluck. Ainsi, les actes,--des actes

formidables,--précédèrent les visages, et l’Histoire universelle fut

faite par des gens dont nous ignorions l’histoire individuelle, les

antécédents, les mœurs, les ridicules, les manies;--bref, tout ce qui

peut prêter à l’ironie et à la caricature. «On entendait le pas du

cheval, mais sans voir le cavalier.» Dans ces conjonctures, l’ironie ne

sait trop où se prendre. Il n’est pas nécessaire de connaître un homme

pour lui tirer dessus, mais c’est indispensable pour le caricaturer,

pour montrer ses défauts ou seulement ses caractéristiques. De là, sans

doute, le peu de satires mémorables que la guerre inspira, chez nous,

contre l’Ennemi.

Une autre raison, tout à l’honneur de nos humoristes, est que beaucoup

d’entre eux étaient aux armées. La plupart des journaux satiriques ont

dû cesser brusquement leur publication. Le Français, dont c’est le

métier d’être spirituel, devint subitement grave et résolu. Les «mots»,

s’il en fit, furent entendus seulement de quelques camarades, bons juges

de leur à-propos héroïque, et plus d’un les signa de son sang. Lorsque,

la guerre se prolongeant, plusieurs purent reprendre leur crayon et les

journaux satiriques leur publication, il semble que le désir de se

détendre, de distraire, un instant, les yeux et l’esprit des horreurs du

massacre, de l’ambulance et des mutilations, l’ait emporté sur le goût

de stigmatiser l’envahisseur.

La matière n’était pas, non plus, excellente. La raillerie n’a de prise

que sur la faiblesse ou ce qui est faible dans la force, jamais sur la

force même. L’odieux est un bloc où l’ironie ne peut mordre. Ce qui

prête, parfois, à l’erreur sur ce point, c’est qu’on confond le motif

déterminant de l’attaque avec cette attaque même et ses moyens. Il est

vrai que souvent des hommes d’esprit ont été déterminés à user de leur

arme par l’indignation que leur a causée l’excès de la force. Mais ils

ont senti leur arme s’émousser sur du granit, et l’on ne saurait citer

un bon trait qui ait porté. Si, parfois, ils ont réussi à pousser leur

pointe ironique, c’est que le granit avait un défaut, quelque fissure:

par exemple, l’hypocrisie,--c’est-à-dire une faiblesse, ou

l’infatuation,--c’est-à-dire une autre faiblesse. Et comme, souvent, en

effet, le crime triomphant a de ces faiblesses, qu’il se masque

d’hypocrisie ou se drape d’infatuation, il est vulnérable et l’esprit

fait son œuvre. Mais la brutalité triomphante ne l’est point.

Au vrai, nos maîtres de la caricature ont fait des planches excellentes

sur la guerre; mais, si l’on y prend garde, les meilleures ne sont pas

sur les Allemands: elles sont sur nous-mêmes. La plus célèbre de

toutes: _Pourvu qu’ils tiennent?--Qui ça?--Les Civils_, figurée par deux

«poilus» exposés aux balles, au froid, à la faim, dans les tranchées,

n’est point destinée à ridiculiser l’Ennemi, mais à réconforter ceux qui

ne risquent rien, ceux de l’arrière, par l’exemple de ceux qui, sans se

plaindre, risquent tout.

Et jamais, aux heures les plus brillantes du _Doux Pays_, M. Forain n’a

été mieux inspiré. Au même ordre d’idées appartiennent une foule de

dessins comme celui de M. Roubille. «Je vous l’achète, votre casque!»

dit un monsieur quelconque, orné d’un brassard où on lit

_Service-Publicité_, en s’adressant à un blessé, décoré de la médaille

militaire. Celui-ci a rapporté un casque à pointe et le montre à un

groupe de passants dans la rue. «Il n’est pas à vendre, répond le

«poilu», mais je puis vous donner l’adresse du magasin.»

Et aussi, cette page excellente de M. Ricardo Florès. Ce sont encore les

poilus de M. Forain. Un an a passé: ils sont toujours dans la tranchée,

au froid, emmitouflés, le nouveau casque posé sur leur passe-montagne,

et lisant le journal. «_Ils ne crieraient pas si fort s’ils étaient

ici!_» remarque l’un d’eux en fumant sa pipe. Voilà de quoi défrayer

bien des mémoires à de savantes académies, si, un jour, les archéologues

s’emparent de ce texte obscur. Il y aura bien des discussions pour

savoir lequel des corps d’armée allemands, bulgares, turcs, avaient

coutume, au XXe siècle de pousser des cris effroyables pour

épouvanter l’adversaire. Mais nous, nous savons qu’il ne s’agit pas des

Prussiens....

Si les civils, chez nous, en ont pris pour leur grade, les soldats ont

été abondamment célébrés par les humoristes. L’heure de la justice a

sonné pour eux, en même temps que l’heure du sacrifice. Et l’éloge

décerné par un railleur de profession a une saveur que les autres n’ont

pas. Il semble arraché, par l’évidence du mérite, à l’esprit critique

défaillant sous l’émotion, mais demeurant l’esprit tout de même. En

réalité, ceux qui savent le mieux couper sont aussi ceux qui savent le

mieux coudre, qu’il s’agisse de réputations ou de dynasties, de manteaux

de cour ou de lauriers. «Merci père La Victoire!» s’écrie une cantinière

de M. Willette, se jetant au cou du général Joffre. C’est que le vieil

homme de guerre lui apporte une statuette dorée, au soir d’une journée

d’orage. Et cette statuette est celle de la Victoire avec les ailes, et

elle semble être sortie des volutes de fumée d’un 75 et la cantinière a

le bonnet de la République, et l’arc-en-ciel est aux couleurs de la

France.... Le symboliste ému qu’a toujours été M. Willette, du temps où

il conduisait la farandole de ses Pierrots, sous les moulins et la lune

de Montmartre, a trouvé encore une très belle image pour figurer ce que

la France doit à son armée. Cela parut en 1914 et cela s’appelait _Les

Semailles_. Dans un vaste champ d’automne, un paysan demi-soldat pousse

la charrue, tandis que la femme, tenant un poupon, d’un bras, guide de

l’autre les bœufs lourds, attentifs à suivre la gaule. Du haut du ciel,

un aigle immense, aux ailes écartelées, va fondre sur l’attelage, et son

ombre déchiquetée blasonne déjà la morne plaine. C’est une aigle

héraldique: sa tête est coiffée de la couronne impériale, elle tient

dans une de ses serres non pas un globe, mais une bombe; dans l’autre,

non pas un sceptre, mais un poignard. Mais elle ne fera pas de mal. Un

guerrier antique, coiffé du bonnet phrygien, un géant couvert de son

bouclier, le glaive en main, veille seul sur l’humble attelage.... Et le

sillon commencé s’achève.

Toutefois, nos humoristes ne se sont pas occupés que de nous-mêmes. Ils

se sont aussi, un peu, occupés de l’ennemi. Ils ont vite découvert son

point faible. Le point faible du Teuton, c’est sa prétention à

l’humanité, à la propreté morale, à la «culture». S’il ne l’avait pas,

la raillerie, ne saurait où le mordre, mais il l’a, et très forte.

Aussi, tout ce qui marquera le désaccord énorme entre cette prétention

et ses actes portera. C’est la vertu de cet admirable dessin de M.

Forain, digne d’être retenu par l’histoire, gravé sur l’Arc d’Infamie

par où passeront, éternellement, les ombres des assassins de Miss

Cavell. Une voiture d’ambulance est embourbée sur le champ de bataille,

par une journée grise d’hiver et le conducteur s’efforce de la

redresser. Le vent fait flotter sa Croix-Rouge sur fond blanc,

au-dessus de la plaine nue et morne. «Cache donc ton drapeau! Tu vas te

faire tuer!» crie une sentinelle, qui connaît les mœurs de l’ennemi.

Raillerie des prétentions allemandes à la civilisation, raillerie aussi,

peut-être de la naïveté de l’ambulancier, qui croit encore aux

conventions de Genève, le mot de M. Forain vise deux faiblesses, et, par

là, il porte.

Une autre faiblesse de l’Allemand, ce fut sa prétention à une victoire

foudroyante et à la rapide conquête de Paris. S’il ne l’avait pas eue,

ses succès dans le premier mois de la guerre eussent été suffisants pour

que la raillerie ne sût où se prendre. Mais son infatuation fut plus

grande que ses succès. On se souvient du dîner que l’Empereur devait

offrir à ses intimes, dans un restaurant célèbre, d’avance choisi, à

Paris. La _Vie Parisienne_ s’en est souvenue, elle aussi. Elle a

représenté une luxueuse salle à manger vide: la table mise, la nappe au

chiffre impérial, les serviettes en bonnets d’évêque, le surtout en

biscuit de Sèvres, les bouteilles de champagne et les coupes, tout

annonce qu’on attend d’illustres hôtes. Mais ils ne viennent point...

et, à leur place, des rats grignotent le linge et des araignées tendent

leurs fils entre les chaises et le surtout.--«Sire, votre potage

refroidit...» Jamais plus petit signe ne résuma plus grandes choses.

Enfin, c’est une infatuation que de s’imaginer terroriser Paris avec des

Taubes et des Zeppelins. M. Guillaume l’a bien fait voir dans le

_Bystander_. C’est une délicieuse scène de genre, surprise dans quelque

jardin de Paris, au Luxembourg, par exemple, à l’heure de la promenade.

Tout le monde a le nez en l’air pour regarder ce qui se passe dans le

ciel. Une joie sans mélange règne autour de ces nez levés par la

curiosité: nez de l’étudiant de trentième année, nez de l’élégante à

face-à-main et de son compagnon assis, jambes pendantes, sur la

balustrade, nez du monsieur aux jumelles, nez du petit garçon arc-bouté

sur son cerceau, nez du petit chien intrigué de ce qui se passe. C’est

une scène de paix profonde, une des rares minutes où l’humanité oublie

toutes ses misères pour s’attacher à une vision enchanteresse. C’est,

dit M. Albert Guillaume, l’_Heure du Taube_.

Le _Punch_ a traité à peu près le même problème psychologique, et la

solution qu’il lui donne est une nuance du caractère anglais. Le

Zeppelin a passé; il a jeté une bombe sur le village et, entre autres

désastres, a mis en miettes la maison de l’épicier. Mais l’épicier, un

vieil homme à lunettes, n’est pas mort. Il prend donc un crayon et sur

le dernier pan de mur branlant, il écrit avec application: «La maison

est ouverte, comme d’habitude, l’après-midi....»

C’est que les Anglais et les Français, si différents en tout et en bien

des choses si contradictoires, se ressemblent en un point: le mépris de

la force brutale, le dédain du fait accompli--dès lors que ce fait

blesse leur conscience. Nul peuple au monde n’est moins fataliste que

ces deux peuples, moins disposé à s’incliner devant la conjuration des

forces humaines ou la conjonction des astres. Nul n’a mieux entendu le

_Tu, ne cede malis_... du poète latin. Le Français, auquel on montre une

masse prête à l’écraser, s’en moque. L’Anglais ne l’aperçoit même pas.

L’esprit, seul, qui anime cette masse les intéresse tous les deux, mais

ils l’évoquent au tribunal de leur conscience individuelle et si cet

esprit leur paraît injuste ou faux, ils le méprisent, sans plus.

«Qui aurait cru, _old chap_, que la _Marseillaise_ irait si bien avec le

_God save the king_?» dit un grand diable de _piper_ des Scots guards,

orné du _kilt_ et du béret national, en arpentant une route de France,

pipe à la bouche, les rubans de son béret flottant au vent.... «T’épate

pas, mon vieux»,--répond le tambour Bara, qui file à ses côtés, sabots

aux pieds et pipe à la bouche, en allongeant ses petites jambes pour

rejoindre l’énorme compas de l’_English_,--«T’épate pas, tu en verras

bien d’autres!» On dirait, à voir ce dessin de M. Louis Vallet, qu’on

aperçoit l’humoriste français et l’humoriste anglais, si différents

qu’ils soient l’un de l’autre, cheminant du même pas.

Mais la caricature anglaise a quelque chose de plus tragique. Où que ce

soit, dans le vieux _Punch_ ou chez ses deux filleuls: le _Punch_ de

Melbourne et le _Hindi Punch_ de Bombay, dans la _Westminster Gazette_

ou le _Bystander_, ou même le _Cape Times_ ou le _Bulletin_ de Sydney,

sur les plages les plus lointaines et aux latitudes les plus diverses,

partout où un homme de race anglo-saxonne prend la plume pour tracer un

symbole de la Germanie et de la guerre, on se sent au pays de William

Blake et de Shakspeare. C’est un jet de lumière sur un charnier; il

éclaire, il frappe, il ne scintille pas et ne joue pas. Ce qui a choqué

le plus l’humoriste anglais, dans toute cette affaire, c’est la faillite

de la civilisation, la régression de tout un peuple vers les sauvageries

et les perfidies animales. La guerre lui fait horreur, mais moins la

guerre que la façon dont on la fait. On ne se sent pas en présence d’un

pacifiste convaincu, mais d’un loyaliste. Le Français caricature le

manque d’élégance, le Hollandais le manque d’humanité, l’Anglais,

surtout le manque de bonne foi. Le _business man_, en lui, ne comprendra

jamais qu’un souverain ait pu protester sa signature au bas d’un traité,

et le sportif qu’un général ait violé, pour y gagner, les règles du jeu

de la guerre. Si l’homme a fait quelques progrès, depuis l’âge de

pierre, c’est qu’il s’est entraîné à tenir sa parole et à lutter,

lorsque la lutte est inévitable, avec le moins de cruauté possible. S’il

l’oublie, il retourne instantanément à la condition de

l’anthropopithèque. Les progrès dont il se sert n’y font rien. Il ne

sera pas moins un gorille parce qu’il connaîtra les propriétés de la

nitroglycérine ou de la balistite, qu’aux jours lointains où il se

saisissait d’un quartier de roche et emmanchait à quelque branche

d’arbre un silex convenablement éclaté. La science, avec ses engins

nouveaux de destruction, ne fera que surexciter ses instincts de gorille

en leur donnant toute liberté de s’épanouir. C’est ce qu’a très

fortement exprimé Will Dyson dans plusieurs de ses _Kultur Cartoons_. Il

a imaginé un vieux savant, en pantoufles, un Ostwald ou un Guttman,

malingre, souffreteux, tout en cerveau, flottant dans sa redingote et

son châle, qui confère avec un anthropopithèque. Celui-ci a le front

fuyant et les bras formidables. Et, à la lumière du laboratoire, le

cerveau du XXe siècle montre à la brute des temps où les siècles

n’étaient pas encore commencés, une fine éprouvette pleine d’une

substance mystérieuse et lui dit: «Ensemble, mon cher habitant des

Cavernes, nous serions irrésistibles!» Il semble que la brute ait

compris, car elle laisse tomber la hache de silex qui lui servait

jusque-là et passe son bras sous le bras du professeur.... Plus loin,

nous voyons un chimpanzé, pendu par une patte à un Taube que dirige un

autre singe et prêt à laisser tomber les bombes accrochées à ses trois

autres pattes, sur une capitale moderne, ses églises et ses musées. Et

les deux singes sont coiffés du casque à pointe, et c’est intitulé:

_Merveilles de la Science_.... Que celle-ci ait fait faillite, ou non,

dans sa prétention d’améliorer, à elle seule, l’humanité, c’est ce qui

n’est pas en question ici. Mais il semble bien que Will Dyson ait

trouvé, là, le symbole qui résume le monstrueux accouplement que nous

offre l’Allemagne: la science la plus avancée unie à la plus ancienne

barbarie.

Cette barbarie est un des thèmes les plus ordinaires du caricaturiste

anglais. Il estime qu’il suffit de la montrer pour provoquer, dans le

corps social, la réaction nécessaire. Le _Punch_, de Melbourne, emprunte

à Frémiet sa saisissante vision d’un gorille de l’âge préhistorique

enlevant une femme, et sur le bras du gorille, il écrit: _Allemagne_ et

sur les bras de la femme, il écrit: _Civilisation_. Edmund Sullivan,

dans son album _La Guirlande du Kaiser_, montre un soldat allemand

embrochant un enfant au bout de sa baïonnette et le Kaiser lui-même,

donnant le bras à sa fiancée la Mort, qui est en voile de mariée. Des

cynocéphales leur jettent des roses et cela s’appelle _Mariage de

convenance_.

Des femmes et des enfants viennent d’être massacrés: c’est l’Arménie;

l’Allemand et le Turc tiennent encore le couteau sanglant à la main. Un

troisième bandit s’approche: il porte les traits de Ferdinand de

Cobourg: «Lorsque je suis venu en Bulgarie, je me résolus, s’il y avait

des assassinats, à être du côté des assassins», dit-il, dans le _Punch_.

Pareillement, David Wilson, qui a fait toute une suite sur ce sujet,

dans le _Graphic_, montre un Prussien, le fantôme du Brouillard et la

Mort, qui vont de compagnie. Le Prussien quitte le continent et enfonce

une de ses grosses bottes dans l’eau: il part pour quelque expédition.

Le Brouillard le précède, le couvrant de ses voiles, la Mort le suit,

en lui passant discrètement sa faucille. Il tient à la main une bombe

pour les villes sans défense: c’est le raid sur la côte anglaise qui

commence. Au loin, sur les plaines qu’il vient de quitter, disparaît la

cathédrale de Reims. Et c’est intitulé: _la Réelle Triple-Alliance_. La

même horreur de la barbarie inspire les Alliés dans l’autre hémisphère.

Dans le _Bulletin_, de Sydney, on voit le Kaiser trônant sur un amas de

crânes desséchés, comme ceux que Veretschaguine peignait jadis, après la

campagne de Plevna, pour inspirer l’horreur de la guerre. Derrière son

trône, un squelette géant, armé du fusil et de la bonbonne aux gaz

axphyxiants, le protège de son corps hideux. Devant lui, l’_Épidémie_,

décharnée, couverte de pustules, suivie de figures mille et mille fois

grossies des bacilles et des microbes, s’incline respectueusement. Et la

Maladie dit à l’Empereur: «Salut, maître! J’en ai tué des dizaines, mais

vous en avez tué des milliers!» Enfin, le _Punch_, de Melbourne, montre

une longue théorie de femmes en deuil, pleurant et priant, que leurs

enfants, pendus à leurs voiles noirs, tâchent de consoler, et il

intitule cela: «Veuves et orphelins _Made in Germany_».

Mais si l’horreur presque physique des cruautés germaniques a inspiré

les symboles anglo-saxons, on sent que le coup brutal, tout seul, n’eût

pas soulevé la conscience britannique, comme la déloyauté du prétexte,

d’abord, et ensuite l’hypocrisie du but: c’est-à-dire le péché contre

l’Esprit. L’assassinat de miss Cavell a moins blessé l’âme anglaise que

le mot «ce chiffon de papier». Des villes entières brûlées lui ont paru

un spectacle moins monstrueux que le _Gott mit uns_. Edmund Sullivan

figure continuellement le Kaiser agitant le papier où la signature de

l’Allemagne garantit la neutralité de la Belgique et y mettant le feu:

le papier flambe et met le feu, à son tour, à une corbeille de papiers

pleins d’autres traités qui incendient la mappemonde entière,--et le

Kaiser et le kronprinz s’en vont, d’un pied léger, en fumant leur pipe

allumée à l’incendie universel, ou bien encore l’Homme au casque pointu

patauge dans le sang de la Belgique, en agitant toujours le traité en

flammes, comme une torche.... David Wilson le montre en «Empereur de la

Paix», des ailes blanches attachées à ses épaules, des lis blancs

sortant de son fusil: seulement la colombe qu’il tient au bout du doigt,

comme le fauconnier son gerfaut, prend insensiblement des airs de

_Taube_, et de son bec dégoutte du sang,--tandis qu’à l’horizon les

villes brûlent sous le ciel noir. Le même artiste évoque, auprès du

Kaiser, habillé en amiral, l’ombre de son modèle: l’écumeur de mer du

temps de la reine Elisabeth. Et ce bandit, qui porte encore le

serre-tête tacheté, les larges boucles d’oreilles, le pistolet du

partisan, se croise les bras avec indignation,--car, au loin, une

colonne d’eau fuse sous le chapelet de lumières qui annonce un paquebot

dans la nuit: une torpille vient d’éclater,--et il dit: «On l’appelle

un pirate! On oublie que les pirates, eux-mêmes, jouaient selon les

règles du jeu!»

L'art pendant la guerre 1914-1918 · 第 7 / 15 段