Ce sont, là, les derniers tisons de l’incendie allumé dans la nuit du 5

au 6 juillet. Cette nuit elle-même, M. Flameng l’a peinte. Elle restera

certainement, au point de vue esthétique, la grande nouveauté des

combats modernes. On voit peu de choses, dans une bataille, le jour: on

en voit beaucoup la nuit, beaucoup plus qu’autrefois. Les projecteurs,

les fusées éclairantes, les obus fusants, les incendies sont les seuls

cadeaux que la Guerre fasse à l’Art. Sans doute, la guerre de nuit

remonte loin dans l’histoire. Lors du siège d’Arras par Louis XI, en

1477, lorsque, comme dit Commines, «le roy fit approcher son artillerie

et tirer, laquelle estoit puissante et en grand nombre; les fossés et

murailles ne valoient guères; la batterie fut grande et furent tous

espouvantés...»--on dut voir quelques-uns de ces effets de nuit. «Le

vingtième jour d’avril, audit an, ajoute un chroniqueur, on jettait

journellement engiens de cité dedans Arras, furent jettés plusieurs

mortiers en plusieurs lieux, en especial en l’enclos de Saint-Vaast,

tant sur le corps de l’église dont la voulte de le nef fut perchié, et

fut grand dommage, dont le roy la fit refaire comme il aperra cy après:

de rechef cheyrent sur le dortoir et en plusieurs aultres lieux jusques

au nombre de 14, dont aucuns avoient 52 pous de tour, mais par la grâce

de Dieu, il n’y eut nulluy bleschié, et jectoient tant de nuict comme de

jour incessamment serpentines contre la tour, le cloquier et le

portail....» Mais les bombardiers modernes ont grandement perfectionné

leur pyrotechnie homicide et infiniment varié les effets éclairants de

leurs poudres. Si M. Flameng a pu oublier le sens humain du drame qui se

jouait devant lui, c’est d’une des plus belles heures de sa vie

d’artiste que cette aquarelle pourra témoigner.

* * * * *

Comme Ypres, comme Arras, Nieuport avait connu des heures terribles dans

le Passé, et aussi des heures glorieuses, mais ne croyait pas en revoir.

Étrange aventure que cette guerre où l’on détruit des villes déjà mortes

depuis des siècles, ensevelies dans la vase, le silence et la solitude,

où les obus vont déterrer les morts! Nieuport était de ces villes-là.

Elle flottait dans des vêtements trop amples faits en d’autres temps.

Les aquarelles de M. Duvent, les _Halles_ et l’_Église_, nous montrent

deux monuments construits jadis pour des multitudes de drapiers ou de

fidèles, du temps où la ville n’était pas délaissée par la mer, où elle

se défendait avec de hauts remparts, éclairait l’horizon avec ses

phares, jouait son rôle dans le cycle international des échanges. Depuis

longtemps, ces jours glorieux étaient finis. La mer s’était retirée et

les foules avaient suivi la mer. L’immense église était quasi vide, le

phare enterré. La ville était plongée dans un sommeil léthargique dont

rien ne semblait pouvoir la tirer. Elle ressemblait à ces dormeuses que

la science observe parfois durant des années, dans les hôpitaux. Elles

ne se réveillent que pour mourir.

Les grands jours d’Ypres et de Nieuport semblaient finis. Voici une

petite ville qui n’avait guère eu de grands jours: Gerbéviller, en

Lorraine. Elle en aura un désormais: le jour de sa ruine. Un dessin de

M. Georges Scott nous le montre sinistre. On devine, rien qu’au coup de

crayon de l’artiste, les scènes de sauvagerie qui se sont passées dans

cette rue, les jeunes gens brûlés, les femmes fusillées à la course,

«comme des lapins», dit le récit d’un témoin oculaire. C’est là,

surtout, que le mot de ruines perd sa signification esthétique: ce ne

sont pas, là, des ruines, ce sont des décombres....

Après toutes ces visions tragiques, c’est un curieux contraste que la

grande aquarelle de M. Vignal, _Sermaize-les-Bains_. C’est la ruine sous

le ciel rasséréné, qui a déjà pris son aspect pittoresque, avec les

verdures nouvelles des arbres. C’est un paysage à la place d’une ville:

on sent la vie qui se transforme et qui continue. L’homme se lasse, la

terre ne se lasse pas. La nature recommence, indifférente, son grand

œuvre, recouvrant tranquillement le crime des hommes, comme leurs

édifices, d’une même splendeur. M. Vignal a repris son métier, non pas

avec la même indifférence, mais avec la même sûreté que la Nature. Il a

posé sur le papier ses teintes les plus fraîches, comme lorsqu’il était

paisiblement occupé à tailler les ifs d’un beau jardin d’Espagne ou,

dans l’indolente Venise, à égrener le chapelet des reflets.

CHAPITRE II

LA CATHÉDRALE DE REIMS

Maintenant voici la Ruine inexpiable, celle que la Nature elle-même ne

peut suppléer, parce qu’elle contenait un peu du cœur des hommes,--et

d’hommes qui ont disparu depuis six cents ans: la cathédrale de Reims!

Nous connaissons surtout le désastre accompli sur le portail angle nord

de la grande façade occidentale et sur les deux contreforts. C’est bien

loin d’être tout le désastre, mais c’est le plus sensible. Ce portail

était peuplé de figures mystérieuses. Ce qui distingue l’entrée d’une

église de celle d’un château-fort, ce sont ces haies de personnages qui

vous accueillent, vous bénissent, vous sourient. Distrait par leur

présence, on entre sans s’apercevoir qu’on a franchi un mur gigantesque.

Au-dessus de la tête, d’autres figures, en myriades, plus petites,

grimpent, s’accrochent aux tiges de pierre, comme des cigales à des

roseaux et les bouts des tiges plient sous le poids, se rejoignent en

ogives--et voilà des voussures. Ces figures sont celles des prophètes,

des saints, des sages, des rois et des héros. C’est seulement dans les

temps modernes qu’on s’est avisé de planter un particulier au milieu

d’une place publique, ne tenant à rien, dans l’isolement de sa gloire

individuelle, tout commençant à son piédestal et finissant à son

chapeau. Les artistes du XIIIe siècle donnaient à leurs héros une

autre gloire. On ne pouvait entrer dans l’église sans passer entre les

rangs serrés de ceux qui l’avaient faite: apôtres, martyrs, confesseurs,

prophètes, serrés les uns contre les autres, confondus dans le rang de

la grande milice chrétienne, dans la gloire collective du portail,

tenant à la pierre, adossés à ses colonnes, recouverts par sa voûte,

faisant corps avec l’immense édifice, vivant de sa vie et pouvant, comme

on voit, mourir de sa mort. On ne sait pas toujours leurs noms, on

hésite pour plusieurs d’entre eux, mais on sait la grande tâche que

leurs épaules ont portée. Leur œuvre est inoubliable: ils ont donc pour

fondement le solide parvis des fondations du temple et pour couronne le

développement infini des siècles préfigurés.

Les fabricants du monument de Leipzig ont mis de l’ordre dans tout ce

symbolisme: plus de simplicité leur a paru nécessaire. A coups d’obus,

ils ont effacé entièrement les deux figures de saint Thierry et de son

maître saint Remy, le patron de Reims, lesquelles étaient les premières

à nous accueillir au bord du portail, à notre gauche, en entrant, l’une

logée dans l’angle du contrefort et de l’ébrasement, l’autre à l’angle

même de l’ébrasement. Ils n’ont laissé à sainte Clotilde, qui vient

après, qu’un peu de sa tête et sa couronne: tout le reste de la statue a

été enlevé par leurs soins. Ils ont raboté l’ange gardien qui se tient

entre sainte Clotilde et saint Nicaise, ainsi que le saint lui-même.

Déjà martyr des barbares, massacré sur le seuil de son église, et

représenté ainsi par le statuaire, la tête amputée du crâne, voici que

son effigie elle-même, bien des siècles après, est brisée. Enfin, la

dernière figure au fond du portail n’a plus sa tête ni sa main, qui

étaient tournées vers le saint. On ne voit plus, collées au mur, qu’une

paire d’ailes qui annoncent assez qui se tenait là: c’était un ange,

l’ange gardien de saint Nicaise, le «Sourire de Reims».

La figure de l’Ange de saint Nicaise était moins parfaite que d’autres

ici, mais plus moderne et aussi plus humaine, plus accueillante. La

Renaissance a, depuis, inventé des anges pleins de morgue et de

distance. Ceux du Moyen âge se tenaient dans le rang, faisaient la haie,

comme tout le monde, à l’entrée du sanctuaire, avec les hommes qu’ils

guidaient et qu’ils consolaient. Ils n’étaient pas plus invisibles que

les hommes, guère plus agiles, malgré leurs ailes, mais toujours

souriants; véritables infirmiers des âmes, ils savaient les gestes qui

mènent au Paradis.

Celui-ci avait, en se tournant vers saint Nicaise, le léger hochement de

tête qu’a, sur l’autre portail, placée pareillement au coin de l’entrée,

la prophétesse Anne en se tournant vers le grand-prêtre. Ces inflexions

très discrètes suffisent à mettre en communion toutes ces figures et à

faire de leur rencontre une «conversation sacrée». Puis il souriait, en

plissant les yeux, d’un sourire un peu pointu. Et cette expression, tout

humaine et un peu mondaine chez un être céleste, a toujours intrigué les

passants. C’est le mystérieux sourire de celui qui connaît l’autre côté

de la vie, les réalités dont toute cette cathédrale est la figuration.

Or, cette tête qui souriait est tombée. On l’a ramassée brisée en

plusieurs morceaux. Une chose fabriquée par les usines Krupp en a eu

raison. Qu’est-ce que M. Krupp donnera au monde en échange?

L’autre côté du portail a un peu moins souffert. Pourtant, les deux

premières figures du fond, près de la porte, où l’on croit voir saint

Étienne et un apôtre barbu, sont rabotées par les éclats d’obus, de même

que la figure suivante, celle de sainte Eutropie, sœur de saint Nicaise,

qui assista à son martyre, et aussi saint Jean, à sa gauche. A côté de

saint Jean, à l’entrée du portail, on voit encore une tête coiffée d’une

mitre: c’est celle de saint Sixte, premier évêque de Reims; le reste du

personnage est entièrement effacé. Quant à sa voisine, à ce qui fut la

Reine de Saba, placée en face de nous sur le contrefort, elle gît dans

les gravats et la poussière qui jonchent le sol. C’était une figure

simple et fine, droite et souple, dans sa tunique aux longs plis

fléchissants, écartant légèrement son manteau des deux mains d’un geste

mesuré, avec une expression très vivante et très particulière: sans

doute un portrait. Elle était là pour commémorer, à la base de l’église,

un très lointain passé: elle était venue, jadis, des extrêmes pays

d’Orient, adorer le roi Salomon, comme, plus tard, les Mages devaient

venir adorer l’Enfant Jésus. La légende même racontait que, pour venir,

elle avait franchi un torrent sur un madrier rejeté comme impropre à la

construction du Temple, et dont on fit plus tard le bois de la Croix.

Les Allemands, qui ont cru devoir effacer cette figure du portail de

Reims, ont, par la même occasion, détruit à peu près les bas-reliefs où

la scène de l’invention de la vraie Croix par sainte Hélène était

représentée, dans le tympan ogival du contrefort à notre gauche. Ainsi,

tout ce portail est-il dépeuplé.

Là, ne s’arrête pas le désastre. D’autres photographies nous montrent ce

qu’il est advenu des sujets sculptés au revers de la façade, entre les

trois portails. Dans celle du portail central, où figure la rosace à

seize rayons, couronnés de trois petites rosaces trilobées, nous voyons

comment étaient disposés ces sujets. Dans des niches rangées trois par

trois le long de la muraille et superposées en sept rangées de haut,

alternant avec des panneaux sculptés de feuillages, des prophètes, des

saints, des anges, des chevaliers se tenaient, un par un. On distingue,

à la rangée la plus basse, au-dessus des draperies sculptées, les trois

prophètes Isaïe, Malachie, David, déroulant leurs phylactères.

Au-dessus, on devine l’ange apparaissant à Anne et Joachim; au-dessus

encore, on sait qu’il y a Anne et Joachim se rencontrant à la Porte

d’Or. On est confondu de cette profusion de figures très étudiées dans

des coins où nul ne les voyait. Aujourd’hui, l’obus a déblayé la place.

Le feu a pris aux grands tambours de bois qui masquaient les portes.

Nous voyons le résultat. Et il ne faut pas juger du désastre seulement

par les choses qui se sont écroulées. Presque toutes les autres sont

calcinées. L’épiderme de la pierre ne tombera-t-il pas au premier choc?

On ne mesurera que dans longtemps l’étendue de la catastrophe....

* * * * *

Nous touchons ici au crime, non pas le plus inhumain, mais le plus

inexplicable qui ait jamais été commis par des êtres qui avaient figure

humaine et dont la langue assemblait des sons! Lorsque le télégraphe,

dans les heures anxieuses de septembre 1914, nous apporta la nouvelle

que l’Allemand détruisait la cathédrale de Reims, le cri fut moins

d’horreur que de stupéfaction. Ce fut moins la sensibilité qui fut

blessée que l’intelligence, par l’impossibilité où elle était,--où elle

est toujours,--de comprendre. Détruire les demeures de l’ennemi,

souffler une rafale de fer et de feu qui emporte les toits et rend une

ville inhabitable, c’est une opération conforme au système de terreur

inauguré par les reîtres. Mais un édifice où nul ne demeure,--que

Dieu,--qui n’apporte à personne aucun confort, aucune protection

matérielle, aucune richesse, dont la présence n’ajoute pas une minute de

plus à la lutte, dont la disparition ne lui en ôte pas une,--bien plus,

un édifice qui ne sert pas un pays plus qu’un autre, qui remplit un même

office de beauté pour tous les peuples de race blanche, qui rappelle les

fastes d’une religion commune à tous les peuples issus de la

civilisation chrétienne: le viser comme une forteresse, l’incendier

comme un dépôt de pétrole, envoyer des obus contre ses roses, décapiter

ses anges, s’escrimer contre son idéal, chercher à faire peur à

Dieu!--quel rêve, et combien d’années faudra-t-il à l’_homo sapiens_

pour réparer une telle régression!

Tous les pays se sont sentis lésés. L’Allemagne, elle-même, l’aurait

compris, si elle était encore capable d’un sentiment désintéressé. «Une

chose de beauté» n’est pas seulement «une joie pour toujours», comme l’a

dit le poète anglais, mais pour tous. Le pays où elle est née ne la

possède pas plus que les autres. Il en est le détenteur, il n’en est pas

le propriétaire, au sens du _jus abutendi_. Cela est si vrai que,

lorsqu’il est question, dans une ville quelconque, non pas même de

détruire, mais seulement de «restaurer» un de ces chefs-d’œuvre, le

monde entier s’émeut. De toutes parts, des protestations éclatent, et

elles sont écoutées. Les municipalités sentent bien, et, à leur défaut,

l’État, qu’il y a, là, quelque chose qui dépasse le droit individuel ou

même collectif d’une nation,--je dirai: d’une génération entière. Nous

sommes tous sur ce globe comme les passagers d’une barque naufragée, qui

n’ont pu sauver qu’un petit trésor. Le monde n’a pas trop de beauté pour

ne pas la mettre toute en commun. Le peuple qui en a créé un atome n’a

pas le droit de le détruire, non plus qu’un père son enfant: à plus

forte raison, un peuple étranger.

On l’a fait dans le passé, c’est vrai. On a détruit des églises, brûlé

des bibliothèques, rasé des palais à peine construits, effondré des

fresques à peine peintes, fondu des cloches et des bronzes d’art.

Alphonse d’Este a fait un canon d’une statue de Michel-Ange.

D’innombrables marbres grecs ont servi de mortier. Dans la région même

de ces ruines: Ypres, Arras, Nieuport, et aussi dans les pays wallons,

le XIVe, le XVe et le XVIe siècles ont connu de semblables

spectacles. Tantôt par vengeance de prince, tantôt par fanatisme de

foules, tantôt par explosion de démagogie, les statues ont été

décapitées, les verrières brisées, les rues jonchées de débris de

chefs-d’œuvre. Charles le Téméraire a brûlé Dinant et Liège. Les Gueux

et les Iconoclastes ont brisé tout ce qu’ils ont pu d’œuvres d’art, bien

avant les docteurs et les professeurs de l’armée von Heeringen. Tout

cela est de l’histoire. Mais c’est de l’histoire ancienne et la seule

raison qu’a l’humanité de se perpétuer de nos jours, sa seule excuse de

durer encore, lorsqu’elle a tant dégénéré,--en art, par exemple,--c’est

de progresser en loyauté, en beauté morale et en fraternité. L’erreur

des bombardiers de Reims, de ces gens prétendûment modernes, est de se

croire toujours au XIIIe ou au XVe siècle, non quand ils font de

l’art--ce qui serait très bien,--mais quand ils font la guerre et quand

ils défont les traités.

Cette erreur pourra leur être fatale. N’en doutons pas: il arrivera un

jour où les Barbares nieront ces attentats--car tout arrive! Ils

ergoteront, ils discuteront, ils diront que ce qu’ils ont détruit

n’était pas réellement ancien, que c’était déjà restauré. Il faut

s’attendre aux plus effarants exercices d’acrobatie dialectique de gens

qui ont démontré que Benvenuto Cellini était Allemand, parce qu’il avait

la barbe blonde, et que Courbet et Millet ont «introduit le sentiment

allemand dans l’art français!» Ils le nieront, parce que cette

destruction est plus qu’un crime: c’est une honte,--et aussi parce que

l’humanité entière, dont ils ont appauvri le patrimoine, se lèvera pour

le leur redemander. Le crime contre la vie humaine, contre les êtres

sans défense, les populations entières emmenées en captivité, les femmes

et les enfants fusillés, est ce qui nous indigne le plus aujourd’hui. Le

reste semble peu de chose. Il n’est pas un de nous qui ne donnerait

encore quelques-unes de ces admirables pierres pour sauver une vie en

péril là-bas, et qui lui est chère. Mais ce sentiment passera, puisque

nous passerons nous-mêmes. Le crime contre l’Art ne sera jamais

pardonné. Les hommes se remplacent. Le chef-d’œuvre ne se remplace pas.

Un jour viendra où, de tous nos deuils individuels, il ne restera plus

qu’un souvenir confus: le souvenir d’une immense hécatombe. Les Ruines,

elles, resteront profilées sur l’horizon de l’Histoire, avec la même

netteté qu’aujourd’hui. Les Barbares feignent d’en rire aujourd’hui: ils

n’en riront pas toujours. Lorsqu’ils voudront reprendre leur place parmi

les peuples civilisés, parler encore de leur goût pour les arts, de

leurs génies, de leurs musées, de leurs instituts d’archéologie, de leur

dévouement aux vestiges du Passé, il suffira de leur montrer ces

Ruines...

25 décembre 1915.

LA CARICATURE ET LA GUERRE

Si la caricature était, comme on l’a souvent prétendu, l’art du rire, la

présente étude serait sans objet et son titre même ne pourrait s’écrire

de sang-froid. Les spectacles auxquels nous avons assisté pendant toute

cette guerre ont éveillé ou surexcité en nous, jusqu’au paroxysme, tous

les sentiments dont l’âme humaine est capable, sauf ceux dont le rire

est l’expression. Même les neutres, même les habitants les plus

lointains de ce globe, qui semble, d’ailleurs, s’être rapetissé comme

fait une boule d’argile dans la fournaise, ont senti que l’humanité

entière court un danger. Que l’on puisse, en plein XXe siècle,

déchirer les traités, renier sa signature, préparer froidement dans le

plus grand détail l’assassinat d’un peuple, noyer des familles entières

d’émigrants, envoyer des infirmières au poteau d’exécution, c’est là une

surprise tellement tragique, un réveil si brutal des longs songes de

paix et de fraternité sociales, qu’à peine aujourd’hui même notre pensée

peut la «réaliser». On n’en pourrait rire que dans Sirius, à la

condition encore que, dans Sirius, il y eût des hommes et qui fussent

dépourvus de tout sentiment d’humanité. Les auteurs gais se sont tus,

du moins ceux dont l’humour vise au plaisant et demande, pour être

goûté, l’esprit paisible et détaché des dilettantes. Ils ne feraient pas

leurs frais.

Mais la caricature,--on a essayé de le montrer il y a

longtemps[8],--n’est pas nécessairement ni essentiellement l’art du

rire. C’est seulement une de ses fonctions que de faire rire,--et ce

n’est pas la plus haute. Les pages immortelles de la _Danse des Morts_

d’Holbein, des _Horreurs de la Guerre_ de Callot, des _Scènes de

l’Invasion_ de Goya, les plus belles pages d’Hogarth, de Gillray, de

Rowlandson, de Daumier, de Gavarni, de Grandville, de John Leech, et

plus près de nous de M. Forain, de M. Willette, de M. Steinlen, de M.

Grandjouan, n’ont jamais fait rire personne: elles ont fait penser. Plus

d’une fois, elles auraient pu faire prévoir. «Tiens, tu m’fais mal avec

tes ennemis les Anglais!...» disait,--il y a quelque vingt ans,--un

terrassier de M. Forain, en montrant un obus que son camarade venait de

déterrer dans un terrain vague, près de Paris. «Il est peut-être

anglais, celui-là!...» et il n’était guère possible de résumer, avec

plus de bon sens, la conduite à tenir dans les conseils de l’Europe.

«Tiens! la bière, _aussi_, est allemande!» s’écriait un reporter de

Caran d’Ache, admis à la table de l’État-major turc, pendant la première

guerre gréco-turque, en considérant l’étrange allure des officiers du

calife. Et vers la même époque, le même prophète dessinait une double

image de Guillaume II. Dans l’une, le Kaiser, debout devant sa fenêtre,

montre au public tout le haut de son personnage, casqué, cuirassé, la

main sur son sabre, en empereur de la guerre; mais le reste de son

accoutrement dément cet appareil belliqueux: c’est une robe de chambre,

des pantoufles, les attributs du commerce et des arts libéraux. Dans

l’autre, c’est le buste d’un négociant ou d’un artiste qu’on aperçoit

par la fenêtre; seulement, le reste du personnage dément ce décor

pacifique: les hautes bottes, le sabre, les engins de la guerre sont là

pour avertir celui qui pénètre dans l’intimité, regarde et réfléchit. Et

l’on se demandait: «Lequel est le vrai?» Tandis que Jules Simon,

revenant de Berlin, répondait sans hésiter: «C’est le pacifiste!» et que

Déroulède affirmait: «C’est le guerrier!» Caran d’Ache laissait ouverte

la porte du formidable inconnu.

Cet exemple du plus gai de nos caricaturistes modernes n’est pas unique.

Elles fourniraient des volumes, les légendes profondes, suggestives,

amères même, de Gavarni, de Daumier et de M. Forain. «Si «humour»

voulait dire seulement «rire», écrivait Thackeray, qui fut, lui aussi,

un caricaturiste à ses heures, vous ne prendriez guère plus d’intérêt à

l’histoire des écrivains humoristes qu’à la vie du pauvre Arlequin, qui

partage avec eux la faculté de faire rire. Si la vie et l’histoire de

ces hommes éveillent en vous une curiosité mêlée de sympathie, c’est

qu’ils s’adressent à un grand nombre de facultés, outre le sens du

ridicule. L’humoriste cherche à éveiller et à diriger votre amour, votre

compassion, votre bonté, votre mépris du mensonge, de la prétention, de

l’imposture, votre tendresse pour les faibles, pour les pauvres, pour

les opprimés, les misérables....» Thackeray, qui ne prévoyait pas la

guerre actuelle, explique ainsi pourquoi, sans rien abdiquer des

sentiments de tristesse ou d’indignation qu’elle suscite, on peut

consulter ses caricatures.

Ce qu’on y trouvera, ce ne sont sans doute point des faits, comme dans

les photographies ou les dessins des champs de bataille, mais bien les

sentiments des peuples sur ces faits. Ce qu’on y saisira, ce ne sont

point des réalités, mais l’image que les artistes et leur public se font

des réalités et aussi des sentiments de leurs amis et de leurs

adversaires. Ainsi envisagée, la caricature projette une vive lumière

sur le grouillement complexe et confus des passions, des espérances et

des craintes, éparses dans la subconscience d’une nation.

D’abord, elle résume. En tirant de tous les traits qui composent une

figure le seul trait qui marque sa dissemblance d’avec l’espèce, le

caricaturiste nous découvre le caractère propre à l’individu et, par là,

nous résume le visage. De même, en faisant tenir, dans le cadre étroit

d’un dessin et le geste de deux ou trois personnages, tout un événement

contemporain, ou une théorie sociale, un système politique, il nous le

résume, le dégage de tout ce qui est accessoire et, même en l’exagérant,

nous en fait apparaître, à première vue, l’essentiel. C’est là, surtout

quand il s’agit des idées et des sentiments d’un peuple étranger,

lointain, ou dont nous ne pouvons pas aisément lire les publicistes, un

avantage qu’il ne faut point dédaigner.

Ensuite, elle exprime très vraisemblablement, de ce peuple, le sentiment

moyen et universel. Le trait caricatural est un signe ou un «sigle».

Pour qu’il soit employé, il faut qu’il soit compris. La «légende» même

est trop courte et trop resserrée pour évoquer clairement ce qui ne

serait pas, déjà, dans l’esprit du lecteur. La preuve en est que

beaucoup de «légendes» de M. Forain, quoique bien modernes, sont déjà

inintelligibles pour ceux qui n’ont pas assisté aux faits qu’elles

résument ou qui, y ayant assisté, les ont oubliés. Quel homme d’État

désignait chez nous un 7 gigantesque, auquel on le figurait pendu? Quel

autre, une ceinture dorée ou trente-six bêtes? Que voulait dire ce

morceau de lard, accroché au chapeau d’un prince? Autant de signes qui

seraient pour beaucoup d’entre nous lettres mortes. Aujourd’hui même,

quelle nation désigne le Dindon chez les Anglais, quel parti l’Éléphant

chez les Américains? Lorsque le kangourou bondit dans une image

politique, anglo-saxonne, quelle idée et quel pays traîne-t-il à sa

suite? Le tigre, à New York, a une signification complètement inconnue

de ce côté de l’eau. C’est tout un langage presque hiéroglyphique à

déchiffrer pour nous et cependant très clair pour le premier gamin qui

passe dans le Strand ou Broadway.

L'art pendant la guerre 1914-1918 · 第 6 / 15 段