C’est un étrange salmigondis, à première vue, que la tapisserie longue

de huit mètres et demi, haute de la moitié environ, qui représente

_comment le fort roy Clovis fu couronné, comment prist la Cité de

Soissons_. Il semble qu’on ait mis, dans un sac, des têtes, des casques,

des bras, des maisons, des tours, des créneaux, des mâchicoulis, des

pièces d’armures, des draperies, des tiares, des coutelas, des toits,

des broderies, des arbalètes, des arcs et toutes sortes de choses

cornues et pointues, qu’on ait secoué le tout longuement et le tout

répandu sur un tapis. Mais l’imbroglio n’est qu’apparent. Étudions-le,

un instant, en partant de la dernière figure à notre droite et en

revenant, pas à pas, sur notre gauche. Tout se débrouille: il y a même

un certain ordre de bataille. A n’en pas douter, une armée rangée sous

l’étendard vermeil aux trois crapauds, qui désigne les Francs, s’avance

de gauche à droite, repoussant devant elle un lot d’adversaires. En

avant, marchent des fantassins, maniant des armes d’hast, ce sont les

gens du corps à corps: l’un d’eux, cuirassé d’extraordinaires épaulières

d’or rouge, à têtes de lion, et de genouillères cornues, charge comme à

la baïonnette, mais avec un fauchart ou plutôt avec un «vouge», emmanché

d’une rondelle d’arrêt; l’autre, à cuirasse bleue et à manches et

chausses rouges, coiffé d’un surprenant casque à mèche, décharge un

terrible coup de maillet d’armes sur un nègre qui s’en va. Au-dessus,

dans l’intérieur de la ville, on se bat également corps à corps: épée,

coutelas ou maillet d’armes; le roi Clovis, lui-même, s’y emploie

terriblement.

Derrière ce corps à corps, se tiennent les gens qui se battent à

distance, les archers de l’infanterie légère et chacun d’eux représente

un temps différent du tir. Le premier ajuste sa flèche et va tirer:

c’est l’archer barbu, au justaucorps rouge et coiffé d’un casque

pyramidal où s’ébahit en poupée une petite tête de nègre; l’autre vient

à peine de tirer: son œil suit le vol de sa flèche, et toute sa machine

musculaire demeurant figée dans cette attention, les doigts de sa main

droite ont conservé la flexion prise au moment du débandement; un

troisième, en dessous, justaucorps bleu, manches rouges, a tiré depuis

plus de temps: son bras droit a terminé en l’air le mouvement de recul

et il considère avec un peu de dégoût, à ses pieds, le résultat de son

tir: un ennemi transpercé par sa flèche, gisant à terre, les yeux morts,

un filet de sang ruisselant des lèvres: cette fantasmagorie contient des

détails d’un réalisme horrible.

Derrière les archers, voici les gens qui tuent à plus de distance

encore: les arbalétriers, l’infanterie lourde. Là, encore, chaque temps

du tir a été noté par l’artiste. Au bord du tableau, en voici un, la

flèche entre les dents, en train de tendre une arbalète à tour; pour

cela, l’arc renversé est fiché en terre; il a passé le pied gauche dans

l’étrier qui est à la tête du fût (mangé par la bordure) et il tourne la

manivelle, des deux mains, pour amener la corde jusqu’au saillant, la

noix, qui la retiendra tendue. Derrière lui, un camarade, sa corde étant

déjà tendue, se dispose à fixer son carreau dans la rainure de

l’arbrier. Son arme est moins savante: c’est une arbalète simple, munie

de son étrier; on voit pendre à sa ceinture le pied-de-biche qui a servi

à la tendre. En avant, à l’abri d’un immense pavois, tenu debout par un

camarade, l’autre arbalétrier, tenant son arme toute garnie, s’avance

sur la pointe du pied comme pour faire une farce: il va viser. Tous ces

gestes de métier sont d’une propriété qui témoigne de leur justesse, et

je doute que, dans toute la galerie des Batailles, à Versailles, il y

ait un seul tableau nous donnant sur la manière de charger et de

décharger une arme, des renseignements aussi précis et aussi complets.

Là, au contraire, où manque le «geste de métier», aucune attitude n’est

plus significative. C’est ce qui arrive dans l’admirable tapisserie

_Marie dans le Temple_, où vous lisez ces vers tissés entre le héron, le

gerfaut, les licornes et l’hermine:

Marie vierge chaste de mer estoille,

Porte du ciel, comme soleil eslue,

Puis de vive eaue, ainsy que lune belle,

Tour de David, lis de noble value,

Cité de Dieu, clair miroir non pollue,

Cèdre exalté, distillante fontaine

En ung jardin fermée, est résolue

De besongnier, et si de grâce pleine.

Une seule figure, ici, fait un geste de métier: c’est la Vierge

elle-même, et c’est le geste du tapissier. Assise devant une chaîne de

basse lisse, sa main gauche va passer la laine entre les fils, et sa

droite tient le peigne, ou plutôt le couteau de bois qui la tassera.

Derrière elle, une nichée d’anges; devant elle, des prophètes; au-dessus

d’elle, Dieu le Père, ne font que des gestes vagues d’admiration,

d’adoration ou de bénédiction. Les licornes, dressées sur leur train de

derrière, ont une attitude aussi parlante que les deux prophètes; les

perroquets et les faucons sur le bord des fontaines jouent un rôle aussi

précis que les anges: un rôle purement décoratif. La _Légende dorée_

nous dit que la Vierge, élevée dans le Temple, «croissait tous les jours

en sainteté, visitée par les anges et admise à la vision divine, qu’elle

s’était imposé pour règle de rester en prière depuis le matin jusqu’à la

troisième heure, et ensuite de la troisième à la neuvième, de tisser de

la laine, après quoi elle se remettait en prière, jusqu’au moment où un

ange venait lui apporter sa nourriture.» Nous le voyons ici, mais nous

voyons surtout autre chose. Nous voyons un paysage décoratif, une fête

ordonnée pour le plaisir des yeux. L’artiste a supprimé le temple, ou

l’a réduit aux deux colonnes ornementales qui lui étaient nécessaires

pour tendre sa tapisserie et pour supporter les armoiries inévitables de

Monseigneur. Et, profitant de ce qu’un des emblèmes de la Vierge est

l’_ortus conclusus_, au lieu de la mettre dans le Temple, il l’a mise

dans un jardin. C’est le jardin selon le cœur du Moyen âge, le jardin

d’Albert le Grand, de Jean de Garlande, du _Roman de la Rose_, bien

clos, à l’abri des incursions du dehors, régulier, en contraste avec

l’irrégularité de la nature, ordonné contre tout désordre, riche de tout

ce qu’on connaissait alors de plantes, même exotiques.

De chaque emblème des _Perfections de Marie_, l’artiste a fait un motif

décoratif: _Fons hortorum_ est devenu le motif d’une fontaine

précieusement ciselée; _oliva speciosa_, d’un grand arbre; _turris

David_, d’un château fort; _puteus aquarum vivencium_, d’un puits

ornemental; _porta celi_, d’un donjon; De _lilium inter spinas_ il a

fait jaillir une touffe de lis, de _Plantacio rose_, une touffe de

roses, et, ainsi, chacune des perfections de la Vierge, indiquée par le

théologien, se trouve transposée, par l’artiste, en une beauté nouvelle

dans le paysage.

A l’inverse, comme toute impression sensorielle se résout chez nous en

un sentiment, même cette fantaisie purement pittoresque dépose dans

notre souvenir une impression morale. C’est celle d’une vie paisible

dans de beaux paysages. L’homme chemine de la naissance à la mort,

entouré de prodiges, protégé et guidé par les puissances célestes. Il

n’est plus seul en face de la fatalité, nu devant la nature adverse et

formidable, comme aux premiers âges, lorsqu’il y avait, entre lui et les

êtres du ciel, tant d’«anneaux manquants». Dieu est moins haut, la bête

est moins hostile: il vit tout près de l’un et de l’autre, dans un

échange continuel de services et de figurations. Les dieux, ou plutôt

les Saints, qui ont remplacé les dieux, ne sont plus des forces de la

nature, mais des Vertus et des Mérites, des êtres de chair et de sang

nés de la femme, qui ont souffert ce que nous souffrons. La nature tout

entière est hospitalière. Entre les colères du ciel et nous, les anges

tendent le voile de leurs ailes; sur le rocher et la masse géologique du

globe, les plantes tissent l’éclatante trame de leurs feuilles et de

leurs fleurs et voici que le paysage idéal, le «jardin secret», est fait

de toutes les Perfections de la Vierge.

Aussi bien, cette vie idéale, cette _Histoire de la Vie et Mort de la

Vierge_ n’est-elle pas autre chose que l’apothéose de la Femme, le

triomphe de la pureté et de la faiblesse. C’est l’humanité, enfin

délivrée de ses obscurs instincts animaux et soustraite au règne de la

violence. Il ne s’agit pas, ici, de conquérir le monde, de dompter des

forces naturelles, d’être un «surhomme», mais d’échapper à toute

souillure, de demeurer le maître de son âme, de se rattacher à la

communion des saints, passés et à venir, par l’obéissance à la loi d’en

haut, afin de vivre heureux dans l’émerveillement de la nature d’en bas.

Aucune recherche de progrès, point d’ambition, partant point

d’inquiétude, nulle poursuite de ce qui sera, mais la jouissance de ce

qui est et le souvenir de ce qui a été. Le bonheur depuis longtemps

préfiguré, des images un peu obscures de l’avenir: le buisson qui brûle

sans se consumer, la verge qui fleurit, et puis, la tache originelle

étant enfin effacée, la flamme des premières convoitises et des

premières violences étant éteinte, l’avènement de la Femme dans la Paix

et dans la lumière:--voilà ce que ces images insinuaient dans les âmes,

il y a quatre cents ans. Cela paraissait bien loin de la vie réelle

alors. En sommes-nous beaucoup plus près aujourd’hui?

Mai 1915.

LES RUINES

Ce mot de «ruines», quand on le prononçait avant la grande coupure

historique de 1914, évoquait des choses patinées par le temps,

sanctifiées par le respect, témoins de générations disparues. C’étaient

des visages d’aïeules qu’on n’avait jamais connues jeunes et à qui l’on

n’imaginait pas une autre beauté. Les cicatrices paraissaient des rides,

les brèches, dans les longues lignes architecturales, des élégances. De

l’herbe, montée peu à peu, noyait les décombres, des feuilles

s’abaissaient sur les mains mutilées des statues. La mousse y jetait sa

fourrure verte, le lichen son voile doré. Les surplombs des sommets,

entraînés, jour à jour, par les intempéries ou l’action dissolvante des

racines, étant peu à peu tombés, les masses avaient pris,

insensiblement, une forme pyramidale, la plus stable de toutes, et,

ainsi, n’avaient plus l’air de choses détruites, mais bien de choses

bâties telles quelles «pour le plaisir des yeux». D’ailleurs, une vie

nouvelle y était née, de tous les germes apportés par l’oiseau ou le

vent qui passe, et y croissait sous la protection des vieilles pierres

encore capables de ce service, et, pourvu que les archéologues ne

vinssent pas trop les gratter, rien n’y évoquait l’idée de la mort.

Mais des ruines d’hier, des «ruines neuves», on ne savait ce que c’était

ce que ce pouvait être--hors des pays à tremblements de terre! Des

villes mises à sac, des palais en flammes, des maisons éventrées, le

brasier où tombent des trésors d’églises, où se calcinent les statues,

où fondent les plombs, les bronzes, les orfèvreries, les tentures

précieuses; des cathédrales illuminées intérieurement, comme par un feu

d’enfer; les torsades des fumées d’incendie qui montent, la terre qui

change la couleur du Ciel, c’était là des spectacles néroniens qu’on ne

pouvait situer que dans le Passé! Peut-être quelques dilettantes,

moralement pervertis, comme il y en a toujours aux époques de

civilisation raffinée, regrettaient-ils de vivre à une époque où l’on ne

pût rien espérer connaître des émotions des temps barbares. Quand les

artistes voulaient les représenter, quand ils tâchaient de figurer, par

exemple, le tableau évoqué par Olivier de la Marche, racontant le siège

de Dinant, en 1465: «Et le comte de Charolois et ses gens entrèrent

dedans la vile comme maîstres et seigneurs et fut la vile pillée de

toutes pars et puis fut mis le feu dedans: et fut brûlé Dinand par telle

façon qu’il semblait qu’il y eut cent ans que la ville était en

ruine»,--ils faisaient des efforts inouïs d’imagination. Aujourd’hui,

ils n’ont plus besoin d’imaginer, de surexciter artificiellement leur

verve, de fermer les yeux,--mais de les ouvrir. Des ruines toutes

chaudes, des ruines comme celles que les Vandales ou les Huns ont pu

faire après eux, des ruines comme celles de Dinant en 1465, en voici.

Ce qui frappe, d’abord, dans les aquarelles de la guerre, de M. Duvent,

de M. Flameng, de M. Vignal, c’est leur allure de procès-verbal. On sent

fort bien que l’artiste n’a nullement cherché à se «monter la tête». Il

a cherché, au contraire,--devant un spectacle d’horreur qu’il ne pensait

voir de sa vie,--à garder tout son sang-froid, à dompter ses nerfs, à

fermer, pour ainsi dire, les pores de sa sensibilité. Quand Gustave

Doré, quand Victor Hugo, dans leurs étonnants dessins, fabriquent des

«ruines», ils mettent l’accent sur l’horreur et sur la désolation. Ici,

l’accent n’est pas mis, la voix n’est pas enflée: elle raconte, d’un ton

égal, la lamentable histoire. C’est dans les temps de calme et de

bonheur qu’on aiguise ses facultés de sentir, c’est-à-dire de souffrir.

De même, c’est quand le «motif» est banal, qu’on se livre à des

tentatives de technique hasardeuse, pour le renouveler. Quand le drame

est là, pesant sur toutes nos fibres à les briser, on chercherait plutôt

le secret de l’insensibilité pour «tenir». Quand le «motif» d’horreur se

présente dans la vie, il ne s’agit pas de l’accentuer, ni de l’enrichir

d’une technique imprévue. Il suffit de le rendre.

CHAPITRE I

YPRES ET LES FLANDRES

Et ils l’ont rendu. Regardons, par exemple, l’aquarelle de M. Duvent:

_Ypres sous les obus_. Nous avons sous les yeux la réalité des vieilles

chroniques. Des Halles d’Ypres, qui furent le Palais du Drap, la

Cathédrale des libertés publiques depuis le XIIIe siècle, quelque

chose, à la fois, comme le Palais de l’_Arte della Lana_ et le Palais

Vieux, à Florence,--il ne reste plus que quelques aiguilles, les

tourelles isolées des toits qu’elles flanquaient, et une masse ruineuse,

dont le découpage semble emprunté à une eau-forte de Victor Hugo.

L’aiguille, qui pointe sur cette masse, est une des quatre tourelles

d’angles qui cantonnaient le beffroi; les deux autres, posées comme en

poivrières, marquent les deux extrémités de cet immense vaisseau de 138

mètres de long, troué de 96 fenêtres, qui fut la Halle d’Ypres.

Derrière, à droite, on voit ce qui subsiste du clocher carré de la

cathédrale Saint-Martin. La petite aiguille, qui pointe tout auprès, est

un des deux clochetons qui jaillissaient à droite et à gauche du

transept. Un bout de galerie ajourée court encore au-dessus des ogives,

ouvertes maintenant sur le vide. Entre ces deux aiguilles, cette basse

masure trouée, couleur de sang, est tout ce qui reste de l’Hôtel de

Ville, le _Nieuwerk_, Renaissance, à toit hollandais, bâti au XVIIe

siècle, qui était accolé, plaqué aux Halles, pour le grand scandale de

ceux qui aiment l’unité des styles. L’obus prussien a réparé cette

«erreur». Les hauts murs sanglants, avec quelques pignons demeurés en

l’air, dans le coin à droite, c’est la grande nef de cette cathédrale

Saint-Martin du XIIIe et du XVe siècle, fameuse par ses stalles et

ses bois sculptés. Et, sous ce ciel traversé de nuées sombres, au-dessus

de ces flaques de pluie où les flèches de pierre enfoncent leurs

reflets, la grande Halle, privée de son faîte, aplatie à terre et

soulevée encore lourdement par ses colonnades, ressemble--on l’a dit, et

la comparaison est exacte--au fantôme du Palais des Doges.

La comparaison est plus juste et va plus loin qu’on ne croit si l’on

songe à leur sens historique. Ce qui s’est écroulé là, c’est le plus

grand monument, peut-être, de la Bourgeoisie et de l’oligarchie

patronale au Moyen âge. Les drapiers qui s’y rencontraient

ressemblaient, en plus d’un point, aux seigneurs qui s’assemblaient dans

la _sala dei Pregadi_: par leur génie commercial, par leur exclusivisme,

par leur esprit d’entreprise. Ce n’est pas le Roi, ni l’Église

qu’exaltait ce Beffroi de 70 mètres de haut, commencé pourtant dans les

premières années du XIIIe siècle, en 1201, et entièrement achevé en

1380: c’était le Capital. C’était le clocher laïque et municipal, où

sonna, pendant des siècles, la cloche des patrons appelant au travail et

au repos les multitudes ouvrières. Placé au bord du continent

consommateur de drap, en face de l’Angleterre, productrice de laine,

c’était aussi le phare vers où se portaient les regards de toute

l’Europe, pour un des besoins primordiaux de l’homme: se vêtir. 87 000

marques de plomb désignaient, chaque année, les pièces de drap sorties

des halles d’Ypres et expédiées par le monde. Plus que du Palais des

Doges, son histoire rejoignait l’histoire de notre temps. Car c’est là,

que s’était posée pour la première fois, en plein Moyen âge, la

«question ouvrière» sous la forme même qu’elle prend aujourd’hui, là,

que les «Drapiers», patrons du temps, virent déferler la foule hâve et

menaçante des tisserands, des foulons et des teinturiers. C’est de là

que partirent les revendications populaires, qui secouèrent les foules

jusqu’à Amiens, jusqu’à Paris, jusqu’à Rouen. Les révoltes de 1359 à

1379, presque continuelles sous les formes antidynastiques habituelles à

l’époque, étaient des rêves de communisme ouvrier.

Ces Halles avaient vu passer, aussi, la grande guerre. Maintes fois, le

flot de l’invasion avait battu leurs murs. Ypres était, avec Bruges et

Gand, une des _Trois villes_ du Nord qui commandaient toutes les

plaines. La possession en était disputée par tous les voisins.

Lors du siège fameux de 1383, elle avait résisté à l’assaut de vingt

mille Gantois appuyés par toute une armée anglaise, l’armée de l’évêque

de Norwich. Il faut lire, dans notre Froissart, le récit de ces jours

terribles, pour imaginer le spectacle dont ce vieux Beffroi avait été

témoin: «Et vous dis que les archers d’Angleterre qui étoient sur les

dunes des fossés de la ville, tiroient sajettes dedans si ouniement et

si dur que à peine osoit nul appareoir aux créneaux de la ville et aux

défenses. Et recueillirent ce jour ceux de Yppre bien la valeur de deux

tonneaux pleins d’artillerie. Et n’osoit nul aller par les rues qui

marchissoient aux murs où l’assaut étoit, par paour du trait, si il

n’étoit trop bien armé et pavesché de son bouclier. Ainsi dura cel

assaut jusques à la nuit, que les Anglois et les Flamands qui tout le

jour avoient assailli en deux batailles, retournèrent en leurs logis,

tous lassés et tous travaillés; et aussi étoient ceux de la ville de

Yppre.» Les Flamands savent leur histoire, mais ils croyaient bien que

ces choses étaient du Passé: elles étaient de l’Avenir.

* * * * *

Une autre ville, qui avait connu bien des sièges terribles, avant de

voir tomber ses monuments par ce dernier déluge de feu, c’est Arras.

Regardons l’aquarelle de M. Duvent, faite le 12 août 1915, les ruines

blanches de plâtras et rouges de briques à nu, sur un ciel tragique

d’incendie ou de bombardement. Du Beffroi d’Arras, jadis haut de 75

mètres, ciselé comme une châsse, vibrant comme une volière, plein de

carillons qui semblaient ne jamais devoir finir, voici ce qui reste: un

pic de pierres sculptées sur une moraine de décombres. Aux grandes dates

de sa vie: 1463, date de sa première pierre, 1499, date de son

achèvement en toute sa partie carrée, puis 1551, date de son nouveau

«départ» pour le ciel, en deux étages octogones, flanqués de choses

pointues et fleuries qui montaient avec lui, il faut ajouter aujourd’hui

une quatrième date, 1915, date de son écroulement jusqu’à la hauteur du

premier étage. Le reste, qui avait vu Louis XI avec ses médailles et,

depuis, tant de sièges, tant de fêtes, de carrousels et de kermesses et

les journées tragiques de la Révolution, est poussière. A droite, cette

chose plate triangulaire dessine, seule encore, la forme qu’avait la

haute toiture de l’Hôtel de Ville, lorsqu’elle descendait des deux côtés

en pentes raides, semées de lucarnes sur trois rangs, crêtée, plombée et

dorée à son sommet comme un reliquaire. Tout contre, ce magma carbonisé,

voilà tout ce qui reste d’une aile dans le style Renaissance flamande

ajoutée après coup à l’Hôtel de Ville gothique, car ici, comme à Ypres,

on avait accolé hardiment les deux styles. Ce trou rond dans les briques

rouges est comme le dernier hublot de cette nef démâtée. On voit, là, le

dernier vestige d’une rangée de baies circulaires ouvertes au second

étage. Elles contrastaient vivement avec les hautes ogives gothiques qui

flamboyaient au-dessous. La délicieuse dissymétrie de cet Hôtel de

Ville, presque égale à celle du Palais des Doges, se devine encore quand

on regarde les ruines des arcades si exactement dessinées par M. Duvent.

On sent qu’elles s’ouvraient selon des courbes toutes différentes: l’arc

en tiers-point et le plein-cintre, alternant sur des colonnes

inégalement espacées, sauvaient les sept arcades de l’inévitable ennui

d’un plan régulier. Peut-être cela gênait-il M. Hoffmann, l’architecte

municipal de Berlin, ou M. Peter Behrens. L’ordre règne maintenant dans

le style ogival d’Arras: il n’y a plus rien.

Comment c’est-il arrivé? C’est M. Flameng qui va nous le dire. Il a

peint le même motif, mais vu un mois auparavant, et vu d’un autre point:

du pan de mur qu’on aperçoit, à l’extrémité gauche dans l’aquarelle de

M. Duvent. Peintre de batailles, il a saisi la _Ruine_ au moment où elle

se fait. On croit entendre le bruit sourd de la masse qui s’éboule, on

croit respirer cette poussière âcre qui flotte dans l’air pendant

l’incendie. L’écorce sombre des pierres, patinées par le temps, se

détache et tombe; la bâtisse primitive, l’appareil du XVe siècle, est

mis à nu: c’est une minute rare pour l’œil de l’artiste.

Lorsque le dernier étage du Beffroi d’Arras avait été terminé, jadis, un

poète du lieu était venu en commémorer le souvenir par ces vers,

ensuite gravés sur une plaque, à l’intérieur de l’édifice:

L’an mil cincq cent cinquante quatre,

Par ung second jour de juillet,

Jehan Delamotte et Pierre Goulattre

Firent en ce lieu le premier guet,

Estant à nouveau le Beffroi faict

Par ung nommé Jehan Caron

Maistre en cet art, ung des perfaicts

Car il avoit un grand renom.

L’inscription de M. Flameng, au bas de son aquarelle, _Arras, juillet

1915_, a la même éloquence et éveillera chez nos descendants autant de

souvenirs.

L’artiste ne s’est pas borné à cet éloge funèbre du Beffroi, la gloire

d’Arras. Il a voulu conserver l’aspect de ruines d’un moindre style.

Voici l’incendie de la cathédrale d’Arras, le 6 juillet, au lendemain de

la pluie d’obus,--cinq mille, dit la chronique,--qui acheva la

destruction de la ville. Cette façade à colonnes corinthiennes, qui

semble empruntée à quelque église d’Italie, c’est l’entrée de la

cathédrale, plaquée contre l’immense bâtiment appelé le Palais

Saint-Vaast, ancienne abbaye, sorte de caravansérail intellectuel où se

trouvaient réunis non seulement l’église, mais l’évêché, le musée, les

archives, le séminaire, la bibliothèque. Tout, sauf çà et là quelques

façades, est détruit. Le Palais flamba le premier, puis le feu gagna les

combles de la cathédrale. On voit, à terre, un des chevrons de la

charpente qui flambe encore après l’écroulement du toit tout entier. Sur

le sol, le bois crépite et, là-haut, les fumées lumineuses, traversées

par le soleil, s’évanouissent dans le ciel indifférent et bleu.

L'art pendant la guerre 1914-1918 · 第 5 / 15 段