Nous sommes, en ce moment, ces badauds. Les hasards de la guerre ont

amené à Paris, où elles n’auraient jamais dû venir, les tapisseries

tissées il y quatre et cinq cents ans, pour embellir le chœur de la

cathédrale de Reims. A l’approche des Barbares, elles ont été enlevées

et mises en lieu sûr. Le bombardement, qui a fait un petit tas de

poussière de la _Reine de Saba_, de l’_Ange_ compagnon du _saint

Nicaise_ et de tant d’autres figures du portail, ne les a pas touchées.

Car c’est parfois ce qui est le plus fragile qui est le moins éphémère.

Et les voici, maintenant, au _Petit-Palais_, dans la pleine lumière des

Champs-Élysées, entourées des feuilles vivantes des marronniers visibles

à travers les hautes baies de cristal, au milieu de toutes les activités

d’un peuple moderne. On ne les avait jamais si bien vues. Beaucoup de

leurs figures, soupçonnées plutôt qu’aperçues, ne livraient leurs

secrets qu’à de patients archéologues. C’étaient des fantômes de

chefs-d’œuvre. Et, en plusieurs endroits, leurs couleurs éteintes, leurs

lignes tremblantes, leurs laborieux et malchanceux rapiéçages en font

encore des énigmes. Mais leur charme voilé s’accorde admirablement à nos

sentiments et à nos méditations présentes. Leurs couleurs ne crient

pas, ne chantent pas: elles psalmodient à peine. Ce qu’elles murmurent,

ce sont de bien vieilles histoires qui enchantèrent l’humanité autrefois

et qui, aujourd’hui peut-être encore, peuvent distraire l’âme française

de ses douleurs, sans cependant troubler son recueillement. Profitons

donc de leur présence, pour les interroger et, s’il nous est possible,

pour les comprendre. Jusqu’au jour où, revenues à leur berceau et à leur

destination première, elles se tendront pour un défilé triomphal, comme

les défilés pour quoi elles furent faites, il y a cinq cents ans.

CHAPITRE I

CE QU’ONT VOULU LES DONATEURS

Il y a, au Petit-Palais, trois suites, ou fragments de suites, de

tapisseries très diverses: l’une du XVe siècle, l’autre du XVIe,

la troisième du XVIIe, et destinées, semble-t-il, au même rôle

décoratif. La première, qui ne comprend que deux pièces sur six, énormes

à la vérité, est l’histoire du «fort roy Clovis», tissée vers 1435; la

seconde, qui comprend quatorze pièces sur dix-sept, est l’histoire de la

vie et de la mort de la Vierge, imaginée par un certain Lemaire,

commencée en 1509, terminée en 1530 et offerte par l’archevêque de

Reims, Robert de Lenoncourt, à la cathédrale, pour tapisser l’intérieur

de l’ancien chœur. Cette suite comprenait primitivement dix-sept pièces:

l’une d’elles, destinée à servir de tenture à la porte du chœur, a

toujours été beaucoup plus petite que ses voisines; deux autres pièces

ont été rognées, on ne sait quand, ni pourquoi et fort abîmées: elles

existent encore, mais elles ne figurent pas ici.

Enfin, la troisième suite comprend deux des scènes de l’Évangile,

tissées par Pepersack, à Reims, vers 1633. Les autres, étant demeurées

à l’ancien archevêché de Reims, viennent d’être brûlées par les

Barbares. Il se trouve heureusement que cette suite détruite était la

moins précieuse, mais on ne saurait faire un mérite aux canonniers

allemands de n’avoir point détruit les autres: si doctes qu’on puisse

les supposer, il est peu probable que leurs obus aient distingué entre

les fils tissés au XVe et au XVIIe siècle.

Les exemples ainsi réunis au Petit-Palais représentent admirablement les

trois principaux âges de la tapisserie, comme pour une leçon. Le passant

le plus distrait et le moins versé dans cette étude y lit, comme à livre

ouvert, ce qui caractérise chacun d’eux. Et, par «âges», j’entends

surtout trois règnes ou trois conceptions différentes de la tapisserie

décorative, car elles ne se sont pas succédé toujours dans un rigoureux

ordre chronologique. Ce sont, là, trois esthétiques très différentes et

qui, dans l’ensemble de l’art, marquent bien les trois étapes qu’il a

fournies. La première, représentée par l’_Histoire du roi Clovis_, est

l’âge de la confusion; la seconde, représentée par _la Vie et la Mort de

la Vierge_, est l’âge de l’harmonie; la troisième, représentée par les

deux tapisseries de Pepersack, est l’âge de l’ordre, mais, hélas!

l’ordre dans le vide et la solitude. La première est la pléthore

décorative, la seconde est la richesse décorative, et la troisième est

le dénuement.

Autant donc qu’on en peut juger encore, car beaucoup de ces couleurs

sont passées, l’_Histoire de Clovis_ était un émiettement de l’effet

coloré, œuvre d’un mosaïste minutieux, qui ne songeait qu’à mettre le

plus de couleurs diverses dans le plus petit espace. L’_Histoire de la

Vierge_ était, au contraire, un équilibre de tons locaux et de tons

rompus, avec des notes très longues et des notes très brèves alternant,

beaucoup de modulations mais aussi des mélodies. Enfin, l’œuvre de

Pepersack est un simple tableau et encore un tableau classique, qui

devait être enfermé dans un cadre d’or et réduit aux proportions d’une

toile de chevalet. Seule, l’_Histoire de la Vierge_ est une vraie

tapisserie décorative, c’est-à-dire que, seule, elle présente les

caractères propres à une grande décoration murale et monumentale, mobile

et tendue. Elle accuse nettement sa matière textile. Elle peut faire des

plis et même, çà et là, être cachée en partie sans perdre pour cela

toute sa signification. Elle peut donc servir de fond à d’autres objets,

à une figuration. On peut la regarder pendant toute la durée d’une

cérémonie, sans fatigue et avec un plaisir sans cesse renouvelé, une

curiosité jamais lassée, ni même satisfaite. C’est l’âge d’or de la

tapisserie.

Cette conformité de l’objet à sa destination a-t-elle été expressément

voulue par l’artiste? Devons nous croire cette adaptation de l’art à ses

fins, le résultat d’une longue méditation sur les différences entre la

décoration murale et le tableau de chevalet, ou encore sur l’utilisation

des procédés propres à la peinture textile opposés à ceux de la

détrempe ou de l’huile? Point du tout. Ce sont, là, des préoccupations

modernes, nées de l’étude critique des œuvres. C’est le hasard et les

circonstances qui ont déterminé l’artiste du XVe et du XVIe siècle

à prendre ce parti heureusement décoratif. Il a employé moins de

couleurs avec ses laines qu’avec ses ocres, mais c’est parce qu’il en

avait moins. Il a représenté plus d’épisodes que dans un tableau, mais

c’est parce qu’il avait plus d’espace. Il a multiplié les armoiries et

les inscriptions sur les cartouches, banderoles ou «rolets», mais c’est

parce qu’elles lui étaient imposées par ses patrons. Un heureux concours

de nécessités ou d’obstacles, de facilités ou d’impossibilités

matérielles l’a conduit et contraint à faire œuvre décorative. On ne

voit pas du tout qu’il l’ait choisie et voulue de préférence à toute

autre chose. Ce qu’il a voulu, de toute évidence et du plus près

possible, c’est «contrefaire la nature», comme on disait alors. Il ne

s’y est pas pris autrement que s’il avait à faire un tableau, comme nous

le verrons tout à l’heure en examinant, dans le détail, les caractères

spécifiques de son œuvre. Cette tapisserie des premières années du

XVIe siècle offre donc tous les caractères de la peinture du XVe

siècle,--sans plus.

Considérons donc les compositions de _la Vie et la Mort de la Vierge_,

une à une, comme les plus beaux ensembles d’images faites pour animer

les murailles dans un sanctuaire. Justement, on les a disposées, ici,

dans l’ordre où elles étaient autrefois, à la cathédrale de Reims, quand

elles tapissaient l’ancien chœur, c’est-à-dire à droite, en entrant,

l’_Arbre de Jessé_, qui est le premier tableau de _la Vie et la Mort de

la Sainte Vierge_, et à gauche, la _Mort de la Vierge_, qui en est le

dernier, les douze autres pièces faisant le tour du chœur, interrompues

seulement, derrière le maître-autel, par les six pièces de l’_Histoire

de Clovis_. Des trois autres pièces plus petites de _la Vie et la Mort

de la Vierge_, qui manquent ici, l’une, _l’Assomption_, tapissait la

porte du jubé, les deux autres, les _Prétendants à la main de Marie_ et

la _Visitation_, tapissaient vraisemblablement les deux entrées

latérales du chœur. Leur absence ne nous prive de rien d’essentiel. Nous

sommes donc placés matériellement, pour en jouir, à peu près comme les

fidèles l’étaient dans le meilleur temps.

Dès le premier pas, à droite et à gauche, des inscriptions, tissées dans

la trame même des images, nous renseignent sur leur origine. Dans la

partie droite de la _Mort de Marie_, nous lisons ces mots:

Honorant Dieu et sa mère Marie

L’an mil cinq cents assemblez avecq trente,

Céans donna cette tapisserie

Le prélat qui à genouilz se présente.

Priez Jhesus et des cieulx la Régente

Que, après sa mort, entre les bénédictz

Son âme soit en clarté réfulgente

Digne d’avoir l’éternel paradis.

Vous pouvez, d’ailleurs, chercher longtemps le prélat à genoux: vous ne

le trouverez pas céans. Il n’y est pas. Il est plus loin, dans la

_Nativité de Notre-Seigneur_, tout contre la crèche, côte à côte avec

l’âne, mais moins familier avec Jésus, les mains jointes, en chape

richement brodée à ses armes et avec sa croix pastorale. C’est Robert de

Lenoncourt, archevêque de Reims dès 1509, homme libéral et magnifique,

surnommé le Père du Peuple, et dont «la charité, dit un biographe, ne

demeura pas oisive dans son église». Ce sont ses armoiries, croix

dentelées de gueules, que nous voyons utilisées en motifs décoratifs,

jusqu’à trois fois dans chaque tapisserie, écartelées avec celles de

l’église de Reims et surmontées de la croix pastorale. Maintenant,

pourquoi est-il là, où rien ne le désigne, et n’est-il pas dans la _Mort

de Marie_, où il est désigné?

Nul ne le peut dire. C’est, là, une de ces inconséquences nombreuses

chez nos pères et qui mettent en déroute la logique des archéologues.

Supposez qu’un accident, survenu à cette tapisserie, ait arraché une de

ces figures: d’après ce texte, on aurait fort bien soutenu et prouvé que

la figure manquante était celle de Robert de Lenoncourt. Car un texte,

qui n’est jamais qu’une œuvre humaine, c’est-à-dire soumise à toutes les

erreurs ou les fantaisies de l’homme, jouit toujours d’un prestige

extraordinaire auprès des archéologues, et malgré tant d’exemples

propres à les éclairer, les savants, n’ayant point de fantaisie, ne

permettent pas à l’artiste d’en avoir.

Au fait, quel est cet artiste? Tournons-nous vers la tapisserie d’en

face, l’_Arbre de Jessé_: nous allons peut-être le savoir. C’est une

curieuse vision que cet arbre de Jessé: des docteurs graves, barbus,

coiffés de bonnets surprenants, ont grimpé dans un arbre, où ils se

tiennent comme ils peuvent, empêtrés qu’ils sont dans des robes

somptueuses, assis à califourchon, agitant des bâtons comme pour gauler

des fruits invisibles, et si l’œil descend jusqu’au pied de l’arbre,

pour voir où il prend racine, on s’aperçoit qu’il pèse, de tout son

poids, sur la poitrine d’un vieillard endormi, à la barbe admirablement

peignée, et semble ainsi le rêve d’un patriarche épris de postérité.

C’est le triomphe de la passion nobiliaire. A l’époque où ce fut

imaginé, il fallait, même à Dieu, une généalogie terrestre flatteuse, et

tous ces rois de Judas, coiffés de la corne d’abondance de Dschem ou du

chaperon de Charles VIII, décorés de chaînes d’or comme Ludovic le More,

ou portant des crevés, à leurs manches, comme François Ier,

quelques-uns cachant leur sceptre derrière leur dos ou le tenant

renversé, pour témoigner que leurs règnes ont eu des malheurs, les

David, les Salomon, les Roboam, les Abias, ne sont, là, groupés, que

pour faire honneur à la Vierge, «la Vierge royalle», comme le dit

l’inscription sous le patriarche endormi.

Or, si l’on regarde, avec attention, le plus désinvolte d’entre eux,

Aza, qui discourt en maniant son sceptre comme une baguette

d’escamoteur, on aperçoit sur le bas de sa robe, en bordure, sous des

ramages d’un bleu pâle, ces lettres tissées en rose: LE. MAIRE. INA. On

admet, généralement, que cet A est une erreur de l’ouvrier tapissier,

qui aurait dû mettre V, et il paraît qu’on a pu lire, autrefois, quand

la tapisserie était moins passée, les lettres I O H, avant Lemaire, ce

qui signifie _Johannes Lemaire invenit_, ou _inventor_. La conception de

l’œuvre serait donc due à un certain Jehan Lemaire. Malheureusement

Jehan Lemaire, Flamand fort connu à cette époque, était un écrivain et

un théologien, non un peintre. Il a peut-être donné le thème de ces

tapisseries, mais non dessiné les cartons, auquel cas, d’ailleurs, il

semble qu’on eût mis, après son nom, _fecit_[7].

Ce thème n’est pas, au premier abord, très clair. On a beaucoup

dit,--c’est même devenu un lieu commun de l’histoire de l’art,--que la

cathédrale était jadis le «livre du peuple». Il faut croire que celui-ci

l’a bien mal lu, ou bien mal retenu son enseignement, car où sont les

gens, je dis parmi les fidèles et les plus habitués à séjourner dans les

églises, qui comprennent quoi que ce soit aux «histoires» dictées et

peut-être dessinées par Jehan Lemaire et tissées ici?

La première qu’on aperçoit en entrant, la _Mort de Marie_ est, à la

vérité, très intelligible, bien que la peinture ait cessé depuis

longtemps de la représenter: c’est la pieuse fin d’une femme âgée, dans

une riche chambre du XVe siècle, sur un lit à baldaquin, et, dès que

l’inscription est lue, on devine que les vieillards ici assemblés sont

les douze Apôtres. Il y a quelque charme à ce calme départ d’une mère

heureuse d’aller retrouver son fils. On comprend donc assez vite le sens

profond de l’inscription, qui court sur la frise du motif architectural,

au-dessus de la chambre de la Vierge: _Fulcite me floribus, stipate me

malis quia amore langueo._ Car aujourd’hui, comme il y a quatre siècles,

ce qui nous détache le plus de la vie est l’absence de ceux en qui nous

espérions revivre et qui, au contraire, ne revivent plus qu’en nous. Ce

premier épisode garde donc pour nous toute sa signification. Mais il

n’est pas le seul. Et que signifient les autres?

Voici, dans la _Sainte Famille_ ou les _Trois Maries_, qui fait suite à

la _Mort de la Vierge_, un couple élégant et singulier: tout au haut et

à gauche, il sort d’un château et se promène dans un parc, le cavalier

relevant le bout de son manteau entre le pouce et l’index de la main

gauche, avec préciosité, montre de la droite, à la dame qui joint les

mains d’extase, les armoiries fleurdelisées qui écussonnent un arbre. Il

discourt penchant la tête vers elle et glissant l’œil vers les fleurs de

lis: au loin, un paysage bleu, du bleu des faïences de Delft. C’est

Faust et Marguerite, pensez-vous;--point, c’est Penter et Hismerie,

_Santa Hismeria_, dit l’inscription, tante de la Sainte Vierge et

grand’mère de saint Jean-Baptiste, et qui s’en vont, de ce pas, adorer

la _Sainte Famille_.

Notre perspicacité, mise en déroute dès cette première rencontre, se

raffermit mal à la seconde. Ici, se déroule la _Fuite en Égypte_ et nous

sommes, d’abord, tout heureux de nous y retrouver, en reconnaissant la

Vierge sur son âne, précédée par saint Joseph et cantonnée par quatre

anges à pied, en dalmatique, tandis que cinq autres ouvrent la marche.

Même l’épisode qui se passe derrière eux ne nous trouble pas: cet enfant

mort à terre et cette mère qui se tord les mains, désolée, et cette

autre qui défend son bébé contre les instances polies d’un chevalier

chargé de l’égorger, c’est le massacre des Innocents. Mais, derrière

tout cela, se déroule une série d’actions incompréhensibles. Des

statues d’or, juchées sur des colonnes, croulent en morceaux, comme

atteintes par un bombardement invisible; un personnage considérable en

robe somptueuse est descendu avec précaution d’une fenêtre, comme sur

une sellette, par les mains d’une belle dame; des gens armés envahissent

un palais, et un jeune pèlerin se met à genoux devant un vieillard,

tandis qu’un élégant damoiseau s’amuse à tirer de l’arc dans un bois.

Qu’est-ce que tout cela peut bien signifier?

En mettant en commun leurs souvenirs, les dévots du Moyen âge

parviennent encore à s’expliquer l’écroulement des statues. C’est une

des plus jolies légendes des Apocryphes. Elle veut que, lors de la Fuite

en Égypte, lorsque l’Enfant-Dieu passa devant les idoles, celles-ci se

brisèrent en morceaux. _Commovebuntur simulacra Egipti,--Isaie, 19_, dit

la prophétie inscrite au-dessus.

Et maintenant, que nous connaissons mieux les colosses ensablés dans le

désert, leur émiettement, sous l’imperceptible souffle du nouveau-né

divin, est un symbole peut-être plus frappant encore qu’au Moyen âge.

Mais les autres sujets demeurent obscurs, et quand on nous dit ceci:

l’un est le départ de Jacob, menacé par Esaü, tandis que celui-ci est à

la chasse, l’autre est la fuite inglorieuse de David, descendu avec

l’aide de sa femme Michol, par la fenêtre, tandis que les gens de Saül

envahissent sa maison, nous ne sommes guère plus avancés, car nous

n’apercevons pas du tout ce que font, dans une _Fuite en Égypte_, tous

ces intrus.

Notre désarroi est à son comble, lorsque, nous tournant de l’autre côté,

vers la _Naissance de la Vierge_, nous apercevons un seigneur en robe de

chambre damassée, les épaules couvertes d’un collet d’hermine, serrant

de près un ange qui a l’air de le repousser et, de l’autre côté, ce même

ange volant au-dessus de ce même seigneur, avec le même collet, qui

cette fois est monté sur un âne. L’ange fait tournoyer au-dessus de sa

tête une épée, cependant que d’autres anges perchent sur le toit de la

Vierge, en agitant des encensoirs et que le chat de la maison, troublé

de tout ce tintamarre, se coule dehors sans bruit. Il faut encore qu’on

nous explique ceci: ces deux scènes ne sont pas jouées, du tout, par les

mêmes personnages. A gauche, c’est Jacob qui lutte avec l’ange et lui

dit: «Je ne te lâcherai pas que tu ne m’aies béni!» A droite, c’est

Balaam, le sorcier, sur son ânesse, en route pour aller jeter des sorts

à l’armée d’Israël et l’ange qui l’empêche d’avancer. Enfin, si nous

poursuivons jusqu’au _Mariage de la Vierge_, nous demeurons quinauds en

voyant qu’un démon y figure, qu’il piétine six jouvenceaux et est en

train d’en malmener un septième. Y a-t-il un visiteur sur dix, y en

a-t-il un sur cent, qui s’avise de ceci: ce sont les sept premiers maris

de Sara, que le diable emporte, afin qu’elle puisse convoler, enfin,

avec celui que le Ciel lui destine et qui est Tobie? Et toutes ces

étrangetés à propos de la vie de la Vierge! Il faut qu’il y ait, dans

tout ceci, un monde d’intentions que nous ne soupçonnons pas....

Il y en a un, en effet, et quand on le sait, on tient la clef de tous

ces mystères. Pour cela, il faut se rappeler que tout le Moyen âge a été

dominé par l’idée de se rattacher au passé. Ce qui avait le plus de

chances de durer, pour lui, c’est ce qui avait toujours été; ce qui

était le plus vrai, c’est ce qu’on avait toujours cru. De là, au point

de vue religieux, une conséquence notable et qui le sépare fort de nous.

Si rien ne nous préoccupe moins, aujourd’hui, que de rattacher le

Nouveau Testament à l’Ancien, rien ne préoccupait plus les théologiens

du Moyen âge. Que les actes de la vie de Jésus et de la Vierge aient été

annoncés par les prophètes et «préfigurés» dans les temps bibliques par

des gens à nez crochu et à barbe en pointe, c’est ce dont nul de nous ne

s’inquiète. Mais cela inquiétait fort les docteurs à bonnet carré qui

disputaient dans les Sorbonnes. Ils attachaient ainsi aux causes et aux

origines du Christianisme tout l’intérêt que nous attachons à ses

effets.

Lors donc qu’ils commandaient une image de la vie du Christ ou de la

Vierge à un artiste, ils lui enjoignaient de montrer, à côté de la scène

de l’Évangile, celles de la Bible qui avaient pu y ressembler,

vaguement, la faire pressentir, ou, comme on dit, la «préfigurer». La

reine de Saba venant adorer Salomon préfigure les rois Mages aux pieds

de l’Enfant Jésus; le Buisson ardent qui brûle sans se consumer et la

toison de Gédéon qui reçoit la rosée sans être mouillée, ou qui est

couverte de rosée quand l’aire ne l’est point, préfigurent la virginité

merveilleuse de Marie. Ce n’est pas pour nous très évident, mais ce

l’était pour eux et il suffit. De plus, il fallait faire, auprès de

l’événement, le portrait des prophètes qui l’avaient annoncé.

Tout cela plaisait-il beaucoup à l’artiste? L’histoire ne le dit pas.

Remarquons seulement ceci: chaque fois qu’il est libre, il se déleste de

toute cette érudition apologétique et réduit son œuvre au motif purement

humain et pittoresque. Mais, ici, visiblement, il n’était pas libre.

L’homme d’Église qui faisait la commande ordonnait le sujet. Il fallait

suivre sa dictée, laquelle n’était pas, elle-même, toujours très

originale, car pour huit des scènes de _la Vie et Mort de la Vierge_, il

paraît bien qu’il n’a fait que suivre les prescriptions de deux manuels

d’iconographie chrétienne, illustrés, gravés sur bois, très connus au

XVe siècle: la _Bible des pauvres_ et le _Speculum humanae

salvationis_. C’est M. Émile Mâle qui l’a découvert, il y a déjà

longtemps, et parfaitement établi dans son ouvrage sur l’_Art religieux

au_ XIIIe _siècle_.

Or, ces guide-ânes des compositeurs de scènes religieuses au Moyen âge

sont très impératifs. Ils ne laissent à l’artiste, au point de vue du

sujet proprement dit et de sa disposition générale, que fort peu de

liberté. On y voit, par exemple, des choses comme ceci: lorsqu’on

représente l’_Annonciation_, il convient de figurer, à gauche, Ève

tentée par le serpent et, à droite, Gédéon recevant la toison des mains

de l’ange, plus deux prophètes: David et Isaïe. Quand on figure le

_Mariage de la Vierge_, il ne faut pas oublier les sept premiers maris

de Sara enlevés par le diable et ses noces avec Tobie, ni non plus, le

mariage de Rébecca avec Isaac. Une _Nativité_ doit nécessairement être

flanquée d’un Moïse cornu, se déchaussant devant le Buisson ardent et du

grand prêtre Aaron, en extase devant le vieux bâton qui fleurit. Une

_Présentation de la Vierge au Temple_ ne doit pas contenir seulement la

petite fille montant, toute seule, à l’âge de trois ans, les quinze

marches extérieures, qui répondent aux quinze psaumes graduels, et

conduisent à l’autel des holocaustes et le grand prêtre qui l’accueille;

il faut encore que cette scène, déjà peu claire pour nous, soit

préfigurée par deux autres qui ne le sont pas du tout: une belle dame en

grande toilette de brocart et d’hermine, discourt au bas d’un perron

avec un grand prêtre et semble l’inviter à descendre:--et c’est la

_Fille de Jephté_,--et des pêcheurs tirent leurs filets dans un bassin,

sous les murs d’un palais Renaissance:--et c’est la pêche de la Table

d’or qu’on va porter dans le Temple du Soleil.... Or voilà précisément

quelques-unes des actions incompréhensibles que contiennent les

tapisseries de Reims.

N’éprouvons pas une confusion trop grande, si nous ne les avons pas

comprises, tout d’abord. Le savant archiviste de Reims, auquel on doit

le meilleur ouvrage d’ensemble qui ait été fait sur ces tapisseries, M.

Loriquet, avait passé sa vie à les regarder sans les comprendre. C’est,

peut-être, qu’il n’avait pas lu le _Spéculum humanae salvationis_. Les

ouailles de Robert de Lenoncourt l’avaient-elles toutes lu et

comprenaient-elles toutes ces énigmes? Je n’en suis pas sûr. Que

l’enseignement de la foi par l’art fût l’intention des patrons de

l’Église, des chanoines qui commandaient la décoration, et des

donateurs, M. Mâle l’a magistralement démontré et je le crois sans

peine. Mais que le peuple ait jamais compris ce qu’on lui disait et

qu’il l’ait retenu, c’est autre chose. Pour le prouver, on fait avancer,

en bon ordre, quelques vers de Villon, toujours les mêmes, et l’on veut

qu’ils contiennent la profession de foi des humbles durant cinq siècles.

Mais ces vers ne prouvent qu’une chose, c’est que la mère de Villon,

bien qu’illettrée, «povrette» et «ancienne», savait distinguer l’_Enfer_

du _Paradis_,--ce que l’on sait encore fort bien aujourd’hui. Ils ne

prouvent pas qu’elle aurait lu, ici, couramment, l’histoire des sept

maris de Sara, de la toison de Gédéon, ou la pêche de la plaque d’or à

offrir au Temple du Soleil.

L'art pendant la guerre 1914-1918 · 第 3 / 15 段