Un des thèmes favoris de la critique contemporaine est que l’absence

d’un style moderne, dans l’art, tient à l’absence de liberté chez

l’artiste. L’architecte, le décorateur, le dessinateur de meubles, ont

la tête pleine de nouveautés heureuses, prêtes à s’extérioriser:

malheureusement, le bourgeois, qui les emploie, pèse de tout son poids,

du poids de ses préjugés et de son or, pour les arrêter dans leur essor.

Il y a, aussi, les ordonnances de police sur les façades, qu’il faut

rendre responsables des mascarons sans génie et des pâtisseries

superfétatoires. Enfin, la division du travail et la spécialisation à

outrance,--ces deux conditions du travail moderne,--sont de grandes

coupables. Au lieu que ce soit l’architecte, comme dans les temps

anciens, qui ait la haute main sur tout l’œuvre et en règle les diverses

parties, sculpture, décoration, meubles même, dans leur rapport avec le

plan général de l’édifice, chaque artiste employé ne songe qu’à faire

une exposition de ses talents, comme s’il était seul, et sans égard à

l’effet que produisent les autres. Que l’artiste ne dépende plus du

bourgeois et que tout dépende de l’architecte,--et le style du XXe

siècle est né!

Le grand-duc de Hesse entendait ces doléances, comme nous les avons tous

entendues, il y a quelque vingt cinq ans, et il résolut d’y mettre un

terme. Il décida d’appeler, de toutes parts, les «stylistes modernes» et

de leur donner, libéralement, les moyens de bâtir des demeures qui

«répondent à la personnalité humaine et artistique de leurs habitants»,

comme on disait dans le jargon du moment. Il leur offrit cet espace

admirable de la _Mathildenhöhe_, demeuré sauvage, tout en légères

ondulations, et plein des plus beaux arbres du monde, pour y établir un

groupe de maisons et d’ateliers, à leur guise, une _Künstler-Kolonie_.

Il fournit l’argent nécessaire. Tous les artistes capables de réaliser

l’insaisissable style moderne furent conviés au grand œuvre. Il alla

chercher, à Paris, Hans Christiansen, Allemand formé par la

fréquentation des ateliers français et connu seulement par les dessins

modernistes qu’il envoyait à la _Jugend_; il alla prendre, à Vienne,

l’architecte Olbrich, redoutable bâtisseur de villes mi-orientales et

pseudo-italiennes; il fit venir, de Munich, le sculpteur Habich; il

découvrit, à Mayence, le jeune Patriz Huber, âgé de vingt ans tout au

plus, décorateur alaman de Souabe, qui donnait les plus grandes

espérances; il appela, de Magdebourg, un enfant prodige, Paul Burck, la

tête déjà pleine de réminiscences de tous les maîtres, spécialement de

Segantini; il emprunta à Berlin Rudolf Bosselt, qui, comme tant

d’autres, ciselait des figures de femmes exaspérées d’être attachées à

des objets de première nécessité; il nomma maître de l’œuvre Peter

Behrens, architecte et décorateur notable, déjà, et qui devait le

devenir plus encore. Il les lâcha dans le parc de la _Mathildenhöhe_ et

leur dit: «Allez! Il n’y a plus de style, il n’y a plus de loi, il n’y

en a jamais eu. Faites la maison de vos rêves!»

Ce qu’ils firent, les bons Hessois le virent à l’Exposition de la

_Künstler-Kolonie_, en 1901, et se demandèrent, respectueusement, si

leur grand-duc avait bien sa tête à lui. A peine au sortir de leur

ville, il leur semblait qu’ils entraient dans un autre monde: celui de

la cacophonie et de l’incongru. «Qu’est cela? se dirent-ils, nous ne

sommes plus à Darmstadt!» Ceux d’entre eux qui avaient vu, à Paris, la

rue du Caire, en 1889, ou bien à Berlin, _Venise_, pensèrent qu’ils

assistaient à une nouvelle fantaisie de ce genre. Mais du moins, à

Paris, ils s’étaient amusés! Ici, on ne s’amusait qu’aux dépens de l’art

allemand.

Pourtant, on était en présence d’une imposante manifestation d’union et

de solidarité esthétiques. Olbrich avait bâti la maison de Hans

Christiansen, que celui-ci avait décorée de roses, de roses sanglantes

plaquées entre des murs bleus, sous un toit de tuiles vertes. Comme

décor d’un jour, c’était un peu criard, mais assez réussi: seulement, il

ne semblait pas qu’on pût habiter dans ce «déjeuner de soleil». Olbrich

avait encore bâti, au milieu de la colonie, la maison commune des

artistes, celle où ils devaient tous avoir leurs ateliers: la Maison

Ernst-Ludwig. On voyait, sur le perron, deux gigantesques statues de

Habich, qu’on croyait laissées à la porte par l’impossibilité où l’on

avait été de les faire entrer. Peter Behrens avait bâti sa propre maison

dans le style perpendiculaire, à longs filets de briques, qu’on voit à

quelques vieux édifices allemands, notamment à la Stargardterthor, à

Neu-Brandenburg. Les autres s’étaient entr’aidés à construire ou à

décorer leurs réciproques demeures, avec un enthousiasme collectif.

L’ensemble paraissait fait pour loger des marionnettes. Les intérieurs,

tout en coins et en recoins, pouvaient servir de décors à des scènes de

genre, mais interdisaient tout espoir d’y vivre bourgeoisement.

Certaines choses, comme la Maison Ernst-Ludwig, étaient franchement

horribles.

Les gens de Darmstadt se consultèrent avec inquiétude. Ils se

racontaient l’histoire d’un jeune homme riche de Munich qui, ayant eu la

faiblesse de se bâtir une maison _art nouveau_, laquelle ne lui avait

pas coûté moins de 1 200 000 marks, avait pris le parti, la voyant

terminée, d’aller faire le tour du monde. Puis la foule s’écoula, plus

goguenarde qu’on ne l’eût attendu, peut-être, d’une foule allemande, et

les artistes se trouvèrent seuls dans la «maison de leurs rêves...». Ils

n’y restèrent pas longtemps. Bientôt, à l’usage, ils s’aperçurent que

dans le groupe des ateliers, on ne pouvait pas faire d’ateliers et que

dans les maisons d’habitation, on ne pouvait pas vivre. Dès lors, il

suffit d’un vent d’hiver pour les lasser de leur fantasmagorie

moderniste, et ceux qui l’avaient conçue, épouvantés de leur propre

œuvre, se hâtèrent de fuir sous d’autres plafonds, se chauffer à

d’autres foyers, moins modernes, mais plus pratiques, montrant ainsi

qu’ils étaient capables de toutes les gageures, hors d’habiter la

maison qu’ils avaient bâtie.

La première tentative d’art nouveau, en Allemagne, était donc un échec.

Croyez-vous qu’on s’en tint là? Pas du tout. «Les moulins allemands

tournent lentement, mais ils tournent toujours.» On se remit à l’œuvre,

sur de nouveaux frais. Un peu partout, à Berlin, à Munich, à Dresde, on

travailla. A Weimar, notamment, la grande-duchesse s’était mis en tête

de renouveler, dans une certaine mesure, la tentative de Darmstadt sans

tomber dans ses erreurs, et ce fut un Belge, Henry van de Velde, qui

prit la direction du mouvement nouveau. Il fut rapidement entouré de

disciples; les plus audacieuses tentatives furent envisagées,

spécialement pour renouveler le meuble; les plus hauts problèmes

d’esthétique abordés. Quelques-uns prétendirent que «les jours de Gœthe

étaient revenus...». D’autres, plus prudents, prirent le paquebot pour

l’Angleterre, soupçonnant que le meuble anglais, solide sans être

massif, clair, simple, pratique, exactement adapté aux exiguïtés de nos

demeures et aux exigences de la vie moderne, était peut-être plus facile

à démarquer qu’à surpasser. Ils tentèrent donc de le pasticher. Ce qu’il

advint de tous ces efforts, on le vit à l’Exposition de Bruxelles, en

1910, et l’on fut édifié.

Reprenons, par le souvenir, le chemin de cette Exposition, telle qu’elle

apparaissait à la lisière du Bois de la Cambre, avant que l’incendie en

eût détruit nombre de palais. Dépassons les pavillons anglais et

français et arrêtons-nous sur le plateau où se tient l’Allemagne. De

fort loin, on l’aperçoit, tout entière, concentrée dans une cité bâtie

par elle-même, comme un État dans l’État, annonçant son omnipotence par

son aspect rogue et cossu. Il y a un abîme entre les prétentions

architecturales du _modern style_, à Darmstadt en 1901, ou de Turin en

1902, et celles de Bruxelles en 1910. L’Allemagne s’est très assagie. On

voit, tout de suite, qu’on y a beaucoup travaillé depuis dix ans et

qu’on a renié, sans vergogne, la plupart des principes affichés avec

hauteur, dix ans auparavant. «Rien des styles anciens!» telle est la

théorie, en 1901, à Darmstadt. Tous les styles anciens mélangés selon de

nouvelles formules: telle est, à Bruxelles en 1910, la pratique. On

s’est retourné complètement, et, si l’on se trompe, du moins ce n’est

plus de la même façon. L’influence a passé à d’autres maîtres, à

Emmanuel de Seidl et à Hermann Muthesius, notamment. Ils ont fait

triompher le massif, le sobre et le sévère. Dorénavant, l’architecte

allemand ne cherche plus à tirer une salle de bains des profondeurs de

sa propre conscience, ni à extérioriser son état d’âme dans un

vestibule. Il revient au solide et au traditionnel. Il se remet aux

styles anciens, qui ont ceci de bon qu’ils ont été expérimentés et

soumis à la contre-épreuve des siècles et ont prouvé leur vitalité en

vivant. La route qu’il suit désormais est meilleure et si elle ne l’a

mené à aucun chef-d’œuvre, elle ne l’a pas conduit à des abîmes de

mauvais goût.

Comme aspect, c’est, au premier abord, bizarre. Cela commence à terre

comme un temple grec et cela finit dans le ciel comme une maison de

Nuremberg. Un grand capuchon de tuiles descend sur des colonnes

doriques, basses et trapues, le vieux pignon national couronne la maison

gréco-romaine:--telle est l’impression d’ensemble. Considérons

maintenant le détail: cette maison antique ne ressemble, en rien, à la

véritable demeure des anciens, le toit gothique se relève par des

ondulations et des renflements, sans une seule coupure nette du profil,

jusqu’au moment où il jaillit en pignon. C’est une combinaison de vieux

et de neuf. Par là-dessus domine une couleur mi-partie noire et blanche

sur les grands plans, avec de petites décorations d’un rouge vif de

géranium. On remarque que les fenêtres, larges et basses, quadrillées de

carreaux blancs, sont aussi tendues de rideaux roses, gris et noirs.

C’est une maison en deuil, avec, çà et là, des roses.

L’intérieur est tout aussi surprenant. Il n’est pas rare d’y trouver un

plafond blanc Louis XV, soutenu par des piliers de la Susiane en briques

vernissées, vert et lie-de-vin; un boudoir sombre et carré, alternant

avec une salle d’étude ovale décorée dans le goût de Sans-Souci; une

chambre à coucher sépulcrale meublée comme une cour d’assises, une salle

à manger plaquée de céramiques diverses, avec un aspect de damier

gigantesque et de jeu de dominos, où les verres, pleins de vins du Rhin,

montent et éclosent comme des fleurs. Nul souvenir de la ligne torse et

retorse qu’on appela le grand «vermicelle belge», ni du «modern-style»

français, lequel empruntait presque toutes ses formes au monde

sous-marin. Quand, par hasard, ce n’est pas sombre et trapu, c’est tout

simplement anglais. L’ensemble, abstraction faite des rares souvenirs du

XVIIIe siècle, donne l’impression de quelque chose d’étoffé, de

rabattu sur le sol, de dur et de géométrique, de «cubique», en un

mot,--ce mot étant le seul qui transpose, en une notion intellectuelle,

pour le lecteur, l’ensemble des sensations que le visiteur a éprouvées.

Aussi, le meuble et la décoration intérieure, en Allemagne, ont-ils

cette fois encore abouti à un complet échec. Nous en avons vu quelque

chose, en 1910, à Paris, au _Salon d’automne_, dans les salles de

l’Exposition des arts décoratifs de Munich. Il fallut, à cette époque,

tout l’engouement irraisonné que la critique, dite «d’avant-garde»,

professait à l’égard des innovations exotiques, pour se dissimuler la

pauvreté de cette œuvre. Elle ne vaut rien.

Mais il en va tout autrement de l’architecture même et de la décoration

extérieure. Là, il faut reconnaître un grand progrès chez l’artiste

d’outre-Rhin. L’accusation de mauvais goût qu’on lance contre lui doit

s’entendre dans un certain sens et perd de sa valeur à être prodiguée.

Quand on parle du «goût décoratif» des Allemands, il ne faut point en

juger par celui que la femme allemande déploie dans ses toilettes. C’est

un point de vue, mais ce n’est pas le seul. Il ne faut pas en juger, non

plus, par ces articles de «camelote» débités, dans le monde entier et

tellement adaptés au goût des foules de tous les pays que, le plus

souvent ces foules la croient marchandise nationale. Une autre opinion

tout aussi erronée est que l’architecture allemande se reconnaîtrait à

la surabondance d’ornements parasites, à son faux luxe, à ses

entassements de figures et de surplombs. C’est juste le contraire qui

est vrai. L’édifice allemand contemporain se reconnaît à ce qu’il y a,

dans sa construction, de sobre, de massif et de sévère, disons même de

triste,--et c’est son plus grand défaut. De grandes surfaces plates et

nues, encadrées de hautes tiges droites, du sol aux combles, où les

pleins l’emportent de beaucoup sur les vides, où les ornements

n’apparaissent que par petits groupes et généralement en retrait, au

lieu d’être en saillie, les colonnes mêmes rentrantes dans le plan des

façades, une matière très dure et compacte, des toits tombant très bas

et encapuchonnant l’édifice:--voilà son caractère distinctif. Rien au

monde n’est plus éloigné du rococo, du _Zwinger_ de Dresde ou des

fantaisies de Louis II de Bavière. C’est une réaction totale, hautaine,

brutale même, contre tout ce que l’Allemagne, francisée au XVIIIe

siècle, adora.

C’est ce qu’on trouve, par exemple, dans la _Surintendance_ de Dresde,

bâtie par Schilling et Graebner, dans le château Zlin, à Mähren, bâti

par Léopol Bauer, dans les maisons bâties par Paul Ludwig Troost, dans

la Georgenstrasse, à Munich, dans la maison Lautenbacher bâtie par

Emmanuel de Seidl, dans la maison Lautenschlager, à Francfort-sur-le-Mein,

bâtie par Hugo Eberhardt, dans la _Caisse d’Épargne_ et le _Gymnase du

Roi George_, de Dresde, bâtis par Hans Erlwein, la _Banque provinciale_

de Dresde, bâtie par Lossow et Viehweger, pour ne citer que les plus

connus. De même, encore, la villa du docteur Narda, à Blankenburg, en

Thuringe, la maison des Anglais à Elberfeld, par Seidl et le château

Wendorff, dans le Mecklembourg, bâti par Paul Korff. Tout n’est point

mauvais dans ces laborieuses combinaisons de styles anciens, nationaux

ou autres. En tout cas, ces tentatives, relativement nouvelles, sont

beaucoup moins malheureuses que les anciennes. L’art décoratif moderne,

après tant de siècles inventeurs, est une adaptation plutôt qu’une

création et une recherche d’appropriation des belles formes trouvées par

d’autres à des besoins ressentis par nous. C’est un travail tout à fait

conforme au génie allemand. Même à Berlin, dans les maisons, palais, ou

salles de concert bâtis par les Rathenau, les Gessner, les Endell, les

Bischoff, les Berndt, les Schaudt, les Jaster et Herpins, les Klopsch,

et surtout par Muthesius, on trouve d’heureuses appropriations des

styles surannés.

Mais qu’est-ce qu’il y a de proprement allemand dans tout cela? Rien du

tout. Seuls, les philosophes ou apologistes de rencontre, comme Ostwald,

prétendent voir, dans les constructions nouvelles de leur pays, des

caractères spécifiquement germaniques. Les critiques d’art et les

artistes savent mieux à quoi s’en tenir. Il n’est pas niable,--et ils ne

nient pas,--que tout ce que l’art allemand a produit de bon, dans

l’application décorative, soit venu d’Angleterre. «Nous ne saurions, ni

ne voudrions passer sous silence,--dit l’auteur de la notice sur

l’_Industrie d’art en Allemagne_, en tête du catalogue officiel de

l’Exposition de Bruxelles, en 1910,--que les principes de réforme qui

ont été par la suite pour notre industrie d’art comme la parole de

salut, ont pris pour nous venir d’Angleterre, dans une proportion

considérable, le chemin de la Belgique, et que, dans ce pays de réalités

industrielles, ils ont été, pour notre profit, dégagés tout d’abord d’un

romantisme de mauvais aloi. Il n’y pas un ouvrier d’art allemand qui

puisse visiter cette exposition sans se remémorer les noms autrefois si

souvent prononcés des Lemmen, des Finch, des Serrurier-Bovy, ou des

Horta, mais surtout de Henry van de Velde.... C’est de Muthesius, à la

fois artiste et administrateur, et qui a, pendant un temps, étudié à

fond l’organisation de l’enseignement industriel en Angleterre, que

part, dans ce qu’elle a d’essentiel, la réforme radicale des écoles

allemandes d’art industriel....»

La seule prétention des artistes d’outre-Rhin est d’avoir adapté aux

conditions économiques de la foule et aux moyens de production

mécanique, les idées venues d’Angleterre: «Le large esprit de réforme

éthico-esthétique, dit le même auteur, à la conscience duquel se sont

éveillés les temps nouveaux, dans les ateliers professionnels du groupe

Morris, ou aux tables de travail du groupe Ruskin, et qui s’est ensuite

modernisé, socialisé, individualisé en Belgique d’une façon décisive, a

pris, dans l’Allemagne contemporaine, un tel élan de croissance qu’il y

régit en grande puissance l’Industrie, le Commerce et l’Art[6].» Mais

cette prétention même est insoutenable. L’Angleterre avait donné, bien

avant l’Allemagne, des exemples de cottages, de portails, de meubles,

d’aménagement et de décoration intérieurs, fort simples et fort bon

marché, du moins pour les bourses anglaises. Des architectes comme

Baillie Scott et Voysey avaient travaillé dans ce sens bien avant les

Allemands et Voysey avait même fait la théorie de cette pratique. C’est

lui qui avait insisté le premier sur le parti qu’on pourrait tirer des

procédés mécaniques de fabrication dans le meuble, si l’on voulait bien

concevoir le meuble en fonction de ces procédés. On ne sait ce que

signifient ces mots «modernisé, socialisé en Belgique», lorsqu’on

observe que ce souci de l’esthétique ne s’est pas arrêté, chez les

Anglais, aux classes supérieures, mais qu’il a pénétré, depuis bien

longtemps, dans les projets d’habitations ouvrières et, depuis vingt

ans, dans l’organisation des immenses _garden-cities_, qui sont des

modèles. Tout ce que les Allemands ont de bon, dans cet ordre de choses,

est anglais.

Un seul caractère purement germanique se révèle dans les récentes

constructions allemandes: le colossal ou le cyclopéen. Certes, ce

caractère n’est pas nouveau dans l’architecture monumentale et

commémorative, ni dans la statuaire qui en fait partie intégrante. La

_Germania_ du Niederwald; le monument de Barberousse et de Guillaume

Ier, sur le Kyffhaüser, en Thuringe, par Geiger; la statue

d’Arminius, dans la forêt de Teutoburg; la statue colossale de Bismarck,

bien d’autres gigantesques entassements de pierres ou de bronze avaient,

dès longtemps, révélé ce goût immodéré de l’Allemand pour ce qui tient

de la place. Ce qui est nouveau, c’est de le porter dans l’aspect

extérieur de simples maisons de rapport, de banques, de gares de chemins

de fer ou de magasins de nouveautés; c’est de donner une structure

cyclopéenne, en pleine ville d’affaires, le long d’une rue où roulent

les tramways, à des édifices d’usage domestique et journalier, et

d’évoquer, tout d’un coup, Thèbes ou Ipsamboul, à propos de rien. Cette

innovation, la dernière en date, des architectes d’outre-Rhin, leur

appartient bien en propre. Mais elle n’est guère heureuse, et nul n’aura

l’idée de la louer.

Dans l’art du décor, au théâtre, il s’est produit aussi une évolution

curieuse et fort inattendue. Du temps de Wagner, c’était un axiome que

la mise en scène devait donner, aussi complète que possible,

l’impression de la réalité. S’il s’agissait d’une forêt, on devait se

croire vraiment transporté en pleine ombre verte, sous des feuilles

bruissantes, avec l’éclairage véritable et changeant que donne la

nature; s’il s’agissait d’un intérieur, le jour ne devait venir que d’un

côté, non de la rampe, et frapper inégalement les figures. Le détail des

objets concourait à une illusion complète.

Aujourd’hui, c’est tout le contraire: un schéma de décor suffit; une

arabesque sur la toile suggère un nuage, un pan de terrain, une forêt;

deux ou trois grands traits symbolisent des arbres; quelques cubes

sombres, l’intérieur d’un palais. Pratiquement, c’est le retour au décor

conventionnel, c’est-à-dire qui ne ressemble point à la nature. La seule

différence, c’est qu’on a remplacé le mot «conventionnel» par le mot

«stylisé». Ainsi, tout l’effort du décorateur ancien tendait à meubler

la scène de choses diverses et pittoresques pour amuser l’œil et

l’occuper en même temps que l’oreille. Tout l’effort du nouveau est de

vider la scène de tout ce qui n’est pas indispensable pour en suggérer,

vaguement, le lieu. Tels sont les décors d’Adolphe Appia, et de Ludwig

Sievert pour _Parsifal_, d’Ottomar Starke pour _Gudrun_ et _Jules

César_, de Walter Bertine pour _Aglavaine et Selysette_, de Fritz

Schumacher pour _Hamlet_, de Curt Kempin pour les _Niebelungen_, pour le

_Torquato Tasso_ de Gœthe et pour la Grotte des lépreux, dans

l’_Annonciation_ de Paul Claudel, à Hellerau. D’autres décorateurs, au

théâtre des Artistes, de Munich, ont appliqué plus ou moins heureusement

ce programme. Au reste, il semble bien que cette réforme vienne encore

d’un Suisse, Adolphe Appia, en même temps que deux autres Suisses,

Hodler et Dalcroze, donnaient, dans divers domaines, des exemples très

suivis de l’autre côté du Rhin, notamment au théâtre d’Hellerau. Ainsi,

en parvenant au terme de cette étude, nous retrouvons ce qui nous a

frappé, dès le début, dans cette école: l’imitation.

Tel est l’art allemand d’aujourd’hui: médiocre dans la peinture,

détestable dans la sculpture, emprunté dans la décoration. Il offre

toujours une adaptation, plus ou moins heureuse, des styles étrangers.

C’est pourquoi n’avait-il jamais, jusqu’ici, fait parler de lui. On

pensait qu’il n’en ferait jamais parler: on se trompait. Le manifeste

pour la destruction de la cathédrale de Reims est, à cet égard, un coup

de maître. Ce texte, où les sculpteurs, les peintres et les architectes

se solidarisent avec les bombardiers qui ont brisé nos statues du

XIIIe siècle, n’est imité d’aucune œuvre ancienne, ne doit rien à

personne: il est entièrement original. Il y a des exemples d’un pareil

vandalisme, dans l’histoire: il est sans exemple que les artistes d’un

pays se soient levés pour l’applaudir. Il faudrait, je ne dis pas pour

les excuser, mais pour les comprendre, que, dans un délire d’ambition

créatrice, ces hommes soient capables de donner au monde un chef-d’œuvre

en échange de celui qu’ils ont détruit. Or, ils ne le sont pas.

Janvier 1916.

CE QU’ILS N’ONT PU DÉTRUIRE

LES TAPISSERIES DE REIMS

Au Moyen âge, lorsque la guerre obligeait un prince à quitter ses foyers

pour entrer en campagne, il ne manquait pas d’emporter avec lui ses

tapisseries. On les roulait, on les mettait sur le dos des mulets ou

«sommiers», et elles suivaient le camp, si elles ne le précédaient pas.

A l’étape, on les déroulait, on les accrochait soigneusement aux

murailles du château ou de l’hôtel de ville, là où devait s’arrêter le

chef, parfois même autour de sa tente, en plein champ. Inutile de dire

si les badauds et les enfants, habitants de ces pays perdus,

s’attroupaient pour voir se déployer les éclatantes figures tissées dans

la laine, l’or ou la soie: les rois, les prophètes ou les saints, avec

leurs beaux phylactères déroulés de la bouche, les bêtes fantastiques

affrontées avec leurs longues cornes au milieu du front, Dieu le Père en

habits d’archevêque, les dames tout emperlées, les seigneurs coiffés de

leurs toques et de leurs bicoquets.

Les pauvres gens se remplissaient l’imagination de ces images pour

toute leur vie et, la guerre finie, le prince disparu, il leur en

restait une vision du Paradis et de l’art des hommes plus durable

peut-être que les horreurs auxquelles ils avaient assisté.

L'art pendant la guerre 1914-1918 · 第 2 / 15 段