Mais c’est une passion toujours malheureuse. Elle a perdu Co

L’ART

PENDANT LA GUERRE

1914-1918

_OUVRAGES DU MÊME AUTEUR_

A LA LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie

LA PEINTURE ANGLAISE CONTEMPORAINE

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ROBERT DE LA SIZERANNE

L’ART

PENDANT LA GUERRE

1914-1918

LEUR ART.

CE QU’ILS N’ONT PU DÉTRUIRE: LES TAPISSERIES

DE REIMS.--LES RUINES.

LA CARICATURE ET LA GUERRE.

LA NOUVELLE ESTHÉTIQUE

DES BATAILLES.

[Illustration: colophon]

LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie

79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, PARIS

1919

Tous droits de traduction, de reproduction

et d’adaptation réservés pour tous pays.

--_Copyright by Hachette and Cº 1919._--

L’ART PENDANT LA GUERRE

LEUR ART

Quel est l’Art de ces gens-là? Et qu’ont bien pu faire les artistes,

signataires de l’_Appel au monde civilisé_, pour remplacer, dans le

patrimoine esthétique des hommes, les merveilles qu’ils ont biffées du

portail de Reims,--je veux dire les Behrens, les Klinger, les Stuck, les

Trubner, les Hildebrand, sans parler de leurs aînés, signataires du même

manifeste, les Hans Thoma, les Gebhardt, les Kaulbach, les Kalkreuth,

les Liebermann, les Defregger? Beaucoup de gens ne soupçonnaient pas

leur existence; ils viennent de la révéler par un procédé infaillible:

celui de cette suffragette qui lacéra la _Vénus au miroir_, ou de ce

vagabond qui déroba la _Joconde_. C’est de la notoriété, si ce n’est pas

de la gloire, et l’on demeure ébahi de leur prestesse à l’acquérir. Il y

a des ouvriers qui cherchent à se faire connaître par la production de

quelque œuvre: le monde surpris n’a connu les noms de ceux-là que par la

destruction d’un chef-d’œuvre.

Mais comme, après tout, il ne suffit pas de lacérer une toile ou de

mutiler une statue pour être réputé «artiste»,--ni de se solidariser

avec ceux qui l’ont fait,--ces _Vertreter deutscher Kunst_, comme ils

s’intitulent eux-mêmes, doivent quelque part, en un temps quelconque,

avoir façonné quelque chose, des objets réputés «objets d’art» par eux

et leurs amis. Ils ont dû modeler des figures, dont la place leur

paraissait marquée au portail de Reims, à la place de la _Reine de

Saba_, du _Saint Remy_, du _Saint Thierry_ et de l’_Ange_ de

Saint-Nicaise. Ils ont dû peindre des panneaux pour reposer leurs yeux

que fatiguaient nos verrières, réduites par leurs soins en poussière.

Peut-être, avec ce goût de l’organisation préventive qui les distingue,

quelques-uns d’entre eux étaient-ils, déjà, désignés pour retoucher nos

imagiers du XIIIe siècle. Et, sûrement, il en est de chargés de

reconstruire Louvain, selon un plan plus moderne et plus rationnel. Que

sont donc ces artistes et que valent-ils? On se pose, malgré soi, cette

question.

Je vais tâcher d’y répondre. Cette réponse,--ai-je besoin de le

dire?--ne sera pas dictée par des faits étrangers à la cause. Si, durant

quelque vingt-cinq ans,--c’est-à-dire depuis la réunion des _Portraits

de Lenbach_, en 1888, au Palais de Cristal, de Munich, jusqu’à

l’Exposition du _Pavillon des Arts industriels allemands_, à Bruxelles,

en 1910,--il n’est guère de manifestation de l’Art allemand que je n’aie

suivie et notée, et si, cependant, je n’en ai jamais parlé, ce n’étaient

point les horreurs de Louvain ou de Senlis qui arrêtaient l’éloge: c’est

qu’il n’y en avait point à faire. Le silence est une opinion, et cette

opinion ne devait rien alors aux circonstances. L’expression ne leur

devra rien, non plus, sinon l’occasion ou la justification de ces

lignes.

CHAPITRE I

LA PEINTURE ALLEMANDE ET BOECKLIN

«Depuis un siècle, au moins, les Allemands n’étaient plus maîtres. Ils

faisaient figure de petites gens réduites au crédit des voisins,

courbées sous une férule de régent. Ils s’avouaient de pauvres lourdauds

éternellement stériles qui, incapables de jamais rien produire, devaient

toujours se tenir au service, à la discrétion des Anciens, de leurs

voisins plus intelligents et à des livres de classe. Ils ébranlaient le

monde du tonnerre victorieux de leurs armes; leur science, leur

technique, leur industrie envahissaient l’univers: les plus privilégiés

d’entre eux cependant languissaient dans une servitude misérable. Oui,

leurs chefs commandaient à des armées monstrueuses, à des forces et à

des trésors sans nombre; et, touchant la vie intellectuelle, affinée,

ils érigeaient la soumission aux idoles des temps morts en dogme

patriotique. Vit-on jamais grand peuple en progrès et capable de se

créer une civilisation particulière, choir dans une si horrible

perversité? Certes, nous étions assez instruits pour savoir qu’il n’y a,

pour l’homme, d’honneur à vivre que s’il domine la vie, que s’il lui

imprime le sceau de sa puissance, le sceau de sa déification,

c’est-à-dire la Beauté. Mais nous n’osions y tendre de nos mains[1]....»

Ainsi gémissait, il y a une quinzaine d’années, un critique allemand,

s’exprimant en français,--ou à peu près,--dans une des revues d’art les

plus répandues outre-Rhin.

Ce gémissement révèle une blessure assez peu connue de la vanité

allemande. Nous savions bien qu’il n’y avait plus d’art très original au

pays des Holbein et des Dürer,--exception toujours faite pour la

musique,--mais nous n’imaginions pas qu’on dût en souffrir à ce point.

D’ailleurs, au moment où ces lignes paraissaient, on pouvait voir à

l’œuvre, ensemble, Lenbach, Uhde, Hans Thoma, Liebermann, Menzel et

quelques autres, dont les portraits ou les scènes modernistes de

l’Évangile, ou les tentatives impressionnistes ou les anecdotes sur la

vie du grand Frédéric n’étaient pas si méprisables. Mais la jeunesse les

méprisait. C’était un art européen, dérivé des Hollandais, des Flamands

et des Français. «Vous êtes couverts des signes du passé, leur disait

Nietzsche, et ces signes, vous les avez peinturlurés de nouveaux

signes..., le visage et les membres barbouillés de cinquante taches...,

ô gens du présent! Qui est-ce qui pourrait encore vous reconnaître?

Sût-on sonder les reins, qui pourrait croire que vous en avez encore,

des reins? Vous êtes pétris de couleurs cuites et d’étiquettes collées

les unes contre les autres...» On était dominé par cette idée,--une des

plus fausses de la mentalité contemporaine,--qu’un grand peuple,

puissant par son négoce ou ses armes, doit nécessairement procréer un

grand art. Il y avait disproportion, semblait-il, entre Hambourg et le

Palais de Cristal, entre Essen et la galerie Schack. Et les petits

racontars de Menzel lui-même, si spirituels et si savoureux qu’ils

fussent, donnaient mal l’impression d’un gigantesque effort national.

Assez de dîners à Sans-Souci, de Frédéric jouant de la flûte, assez de

moines égarés dans les caves ou de jeunes ménagères dévorant des lettres

d’amour, assez de promenades sentimentales sur le vieux fleuve, en face

des ruines romantiques, au son de la harpe, assez de villageois lutinés

par les kobolds, au fond de la vieille forêt germanique, ou de seigneurs

en équipages surannés traversant leurs vieilles villes du Tyrol,--tout

ce que Menzel, Grützner, Defregger, Richter, Schwind, Spitzweg et tant

d’autres avaient chuchoté, si longtemps, sans autre prétention que de

les divertir, à leurs auditoires ébahis! Tout cela n’était que de petits

côtés de l’Allemagne, traduits par un art aussi bien flamand ou

hollandais qu’allemand. A un grand peuple il fallait un grand art,

nettement national et inspirateur de grandes actions. L’Art devait être

l’éducateur des masses et non leur amuseur. Rembrandt avait été un

«éducateur».

De plus, ce n’est pas une culture étrangère, c’est-à-dire «inférieure»,

que l’Art devait apporter aux peuples germaniques: c’était une culture

germanique, par conséquent empruntée au sol même de la patrie. On

répétait ces mots du poète Stephan Georg: «Ce qui est le plus nécessaire

à l’Allemagne, c’est un geste qui soit, enfin, allemand! Cela est plus

important que la conquête de dix provinces!» Voilà où en étaient les

jeunes artistes et la jeune critique d’outre-Rhin, dans le dernier quart

du XIXe siècle. Ils cherchaient le maître qui ne devait rien aux

nations rivales, ni au sentiment latin, pour en faire leur maître. Ils

cherchèrent longtemps, tous leurs peintres à cette époque étant plus ou

moins infectés de l’esprit et de la technique des Français. Enfin, ils

crurent apercevoir celui qui devait les libérer et concentrer les

aspirations de Berlin, de Weimar, de Munich, de Darmstadt, de Dresde, de

Hambourg. Ils l’aperçurent, debout, au seuil de l’Allemagne, sur les

bords du Rhin, tenant la clef du grand art entre ses mains. Ils se

précipitèrent vers cet Allemand-type: c’était un Suisse.

Certes, il y a beaucoup à prendre en Suisse et à en apprendre. Les

exemples que ce pays nous donne, dans la paix et dans la guerre,

seraient bons, par toute l’Europe, à méditer. Et quand on considère que

le Suisse en question était de Bâle, il n’est pas très surprenant, au

premier abord, qu’une tradition purement alémanique ait pu revivre en

lui. A la vérité, il n’habitait point Bâle: il habitait San Domenico,

près de Florence, à mi-côte de Fiesole, et vivait entouré de

cosmopolites. Mais ce ne sont là que des contingences. Malgré son

obstination à vivre loin de sa patrie, on pourrait imaginer qu’il est

resté fidèle à sa race, en son volontaire exil. Mais si l’on voit une

seule de ses œuvres, on est tout de suite fixé. Tout l’art de Bœcklin

est un effort furibond, têtu, désespéré, pour se brancher sur

l’antiquité classique et méditerranéenne. C’est la perpétuelle nostalgie

d’une race et d’un pays et, plus encore, d’une culture dont il n’était

pas ou dont il n’était plus, si, comme le disent ses admirateurs, il en

avait été dans quelque «existence antérieure.» Il prend à cette

antiquité et à sa mythologie ses sirènes, ses centaures, ses néréides,

toute son animalité à figure humaine, mais il les vide, aussitôt, de

leur esprit antique, je veux dire la mesure, la pureté des lignes,

l’harmonie. C’est Phidias chez Breughel, l’Olympe chez Téniers, quelque

chose d’énorme et de débraillé, qui fait songer aux anamorphoses que

subirait une statue antique, si elle se trouvait entourée de miroirs

déformants ou de boules panoramas. Plus coloriste, il eût approché

Rubens, plus spirituel, amusé comme Doré, c’est-à-dire, en tout état de

cause, tourné le dos à l’antique. Tel qu’il est, sa prétention au grand

art peut intéresser, mais ne touche guère, d’autant que, comme métier,

c’est le plus composite et le moins original qui soit. Malgré tous nos

efforts,--et Dieu sait si nous avons été hospitaliers aux génies

étrangers!--nous n’avons jamais pu admirer ce parti pris violent de

mépriser la mesure, dès l’instant qu’il n’aboutissait pas à quelque

trouvaille de métier ou d’art.

Fût-il, d’ailleurs, le maître original que quelques-uns ont cru, Bœcklin

n’avait plus rien d’allemand, à moins qu’on n’appelle précisément

«allemande» depuis Cranach jusqu’à Cornelius, cette foncière inaptitude

à comprendre l’Antique. Sur tous les points et avec une application

constante, il prenait le contre-pied des vertus qui avaient fait les

grands artistes de la vieille Allemagne: la minutie, la conscience,

l’étude des visages, analytique et serrée, le goût des joies de la vie

intime et recueillie. Aussi est-ce un des plus surprenants phénomènes de

mimétisme, que l’engouement des Allemands, et des seuls Allemands, pour

ce renégat de toutes leurs traditions esthétiques. Ils avaient tant

d’autres modèles! Dans la ville même de Bœcklin, à Bâle, quand on visite

les salles hautes de ce curieux musée qui se dresse à pic sur le Rhin,

on éprouve une des émotions les plus profondes que puisse donner l’Art:

le commerce familier avec des hommes ensevelis depuis plusieurs siècles,

dans un subit dédoublement de notre personnalité, qui nous fait assister

à la vie de quelques êtres privilégiés bien avant que la nôtre ait

commencé. On est devant Holbein: la famille de Thomas Morus, Erasme,

Jacob Mayer et sa femme, Dorothée Kannengiesser, Amerbach. Ces figures

nous révéleraient, si nous savions les lire, tout le mystère de leur

destinée. Les artistes allemands de l’école moderne ont passé devant

elles sans y prendre garde. Puis, non loin de ces merveilles, on voit de

lourdes caricatures de l’Antique: des allégories où le modèle d’atelier,

figé en sa pose, attend patiemment l’heure de se rhabiller, des Naïades

jouant dans la mer avec les soubresauts que la foule du dimanche, au

jardin d’Acclimatation, se divertit à observer au déjeuner des otaries:

la négation constante des utiles leçons d’Holbein, une constante

prétention aux grands contours synthétiques aux vastes symboles, à la

décoration murale, à la philosophie, exprimée par le dessin le plus

commun, le plus banal et le plus lamentablement académique. C’est là que

les artistes allemands se sont arrêtés, là qu’ils ont cru trouver l’idée

rénovatrice de la peinture allemande! Franz Stuck, Max Klinger, Trubner,

Wilhelm Bader, cent autres sont sortis de là.

A la vérité, Bœcklin avait trouvé quelque chose: c’était de prendre les

êtres fantastiques créés par l’art antique et de les remettre dans des

paysages vrais, les paysages d’où ils étaient venus, où ils avaient été,

pour la première fois, aperçus ou devinés par l’imagination apeurée des

bergers: de renvoyer Pan et les faunes et les satyres dans les bois, les

sirènes et les naïades dans l’eau, les nymphes au creux des sources, et

de faire galoper les centaures par les prés et les rochers sauvages. Il

tirait l’homme-cheval de sa métope et l’envoyait, d’un coup de fouet

brutal, bondir en plein marécage; il dévissait le faune de son socle ou

de son cippe, et le jetait à la poursuite d’une femme à travers la

feuillée des grandes forêts; il persuadait aux néréides de quitter les

trois ou quatre volutes, par quoi sont figurés les «flots grecs», sur

les terres cuites ou les mosaïques antiques, pour piquer une tête dans

le golfe et faire une pleine eau. De là, mille apparitions imprévues,

bien que logiques, d’un ragoût savoureux, qui faisaient écarquiller les

yeux des archéologues et rugir d’aise les rapins: des corps de monstres

ou de demi-dieux fouettés par les branches, tigrés par la boue,

ruisselants d’embruns, pris dans l’écheveau vert des varechs et roulés

par le ressac. C’était une idée.

Il en avait une autre, corollaire de la première, et aussi féconde.

Étant donné telle forme fantastique mi-humaine, mi-bestiale: le

centaure, par exemple, ou le triton ou la néréide, en déduire toutes les

postures qu’elle peut prendre, qu’elle doit prendre en certaines

occasions et ne pas s’en tenir aux attitudes réglées par la statuaire

antique: par exemple conduire son centaure chez le maréchal ferrant, le

faire ruer, sauter des obstacles, montrer des néréides qui jouent et

s’ébrouent comme des phoques, ou qui font «l’arbre droit», des bébés

tritons qui sautent sur les nageoires de leurs pères, une Vénus à demi

liquide au sortir des eaux, des faunes ou des ægypans vieillis,

blanchissants, obèses, la peau plissée sur des ventres incoercibles, aux

confins de la caricature, en un mot, toute une mythologie réaliste. Cela

aussi était une idée. Sans doute, l’antiquité en avait donné des

exemples, sinon dans ses chefs-d’œuvre, du moins dans ses petites

figurines décoratives, sur la panse de ses vases ou au plat de ses murs

peints, comme à Herculanum et à Pompéi. L’artiste antique avait, déjà,

en plus d’un endroit, suggéré des gestes assez libres à ses tritons et à

ses centaures, imaginé des centauresses, voire des ichtyo-centaures, des

hippocampes, des panthères marines, des _pistris_ ou serpents-dauphins

et même un peu flairé le «grand serpent de mer». Sans remonter si haut,

et en s’en tenant à ce qu’on voit au musée de Bâle, Bœcklin avait pu

observer de très savoureux gestes de centaures dans les vieux dessins

d’Ursus Graf ou de Baldung Grien. Mais ce que nul n’avait jamais fait,

c’était les plonger en pleine nature, dans le milieu humide ou herbeux,

ou parmi les mystères sylvestres, au fond des paysages découverts par

Corot; telle fut l’idée de Bœcklin.

Le malheur de ces idées-là, en art, c’est qu’elles ressemblent trop à

des découvertes d’ordre scientifique. On peut les communiquer par de

simples mots. Le moindre dessinateur, en les entendant énoncer, voit,

tout de suite, le parti qu’il peut en tirer et, sans avoir connu l’œuvre

de Bœcklin, il en reproduira l’aspect, à peu près. C’est si vrai qu’il

y a eu, dans la vieillesse de Bœcklin, un procès pour savoir si tel

tableau était de lui:--et il n’a su le dire, l’ayant oublié! Puis il

suffit de tirer les conséquences logiques d’une idée, en art, pour choir

inévitablement dans l’absurde. Aussi bien, quand il fut parvenu à la fin

de sa vie, le peintre de Bâle, s’exagérant lui-même, rendit-il son

système insupportable à ceux qu’il avait, un instant, charmés. La

modernité de la Fable avait vécu.

Toutefois, il en était l’inventeur et l’on pardonne beaucoup aux

inventeurs. Mais que dire des Allemands, des Stuck, des Klinger, des

Bader, des Trubner, des Paul Burck, parfois même de Hans Thoma, qui,

venus après Bœcklin, la formule étant trouvée, l’ont systématisée,

développée, amplifiée, en un mot exploitée, comme on fait un brevet

d’invention? On ne peut s’empêcher, en les voyant, de penser à cette

caricature de Bruno Paul dans le _Simplicissimus_: un jeune rapin

famélique, carton sous le bras et pipe à la bouche, est debout auprès de

son père, vieillard moribond qui tient un basset sur ses genoux, et le

vieillard lui dit: «Mon fils, je ne te laisse rien que ce basset: ce

sera ton gagne-pain. Tu pourras chaque semaine, envoyer une blague sur

lui aux _Fliegende Blaetter_»,--faisant allusion aux plaisanteries sans

nombre que la petite bête, courte sur jambes, longue sur reins et tout

en oreilles, inspire aux humoristes de la feuille célèbre. Bœcklin a

fait comme ce vieillard. Il a légué son centaure à Stuck et à Klinger,

et c’est merveille ce qu’ils en ont fait et toutes les sauces à quoi ils

l’ont accommodé! Ce centaure poursuit, encore là-bas, une carrière

extrêmement profitable. La magnifique villa antique de Stuck, à Munich,

a été payée par ce centaure. Les idées,--même les idées d’autrui,--ne

demeurent pas improductives en Allemagne.

Enfin, Bœcklin avait fait une dernière trouvaille: son _Ile des Morts_.

Il en était si satisfait qu’il l’a répétée, nul ne sait combien de fois.

C’est la page de lui qu’on connaît le mieux à l’étranger: une cuve de

pierre, pleine de cyprès, baigne dans un lac noir, échancrée en toute sa

hauteur pour qu’on puisse voir qu’il ne s’y passe rien, une barque

glisse sur les eaux endormies et ramène à la «bonne demeure» un hôte

debout en son linceul. C’est une création très artificielle. On sent que

l’artiste a réuni, méthodiquement, tout ce qui peut donner l’idée de

l’insensible et du perpétuel: une île escarpée et sans bords, une eau

sans mouvement, un crépuscule éternel, l’ombre, une nature où rien ne

change, où rien ne naît, où rien ne souffre, où rien ne meurt.

L’impression produite, bien qu’artificielle, est assez forte. Ainsi se

clôt le cycle des découvertes du peintre suisse. La passion de

l’antique, la recherche du brutal, enfin le terrifiant,--voilà tout

l’Art de Bœcklin.

Et c’est tout l’Art allemand contemporain. Les deux plus notables

représentants de cette école sont Franz Stuck et Max Klinger, tous deux

à peu près du même âge, entre cinquante et soixante ans. Klinger doué de

la figure classique du _herr professor_ à lunettes, broussailleux,

soupçonneux, hirsute, l’œil vif sous le sourcil épais, plus petit serait

Mime, et Stuck, bonne tête ronde de _feldwebel_, l’œil rond, extasié,

impérieux, plus grand, jouerait les Siegfried, tous deux sculpteurs

autant que peintres et décorateurs autant que sculpteurs, menant tout de

front, visant à tout, appelés artistes et maîtres seulement en

Allemagne, répondant à ce que, dans tous les autres pays, on honore du

nom d’«amateur».

Ils se sont partagé le royaume de Bœcklin: Stuck a pris la terre et

Klinger a pris la mer. Tous deux ont gardé le centaure. Seulement, Stuck

lui donne quelques nouveaux agréments. Il lui met quelquefois une

crinière, il lui rase la tête à la manière «hygiénique» allemande et lui

ôte la barbe qu’il portait au Parthénon. Il en fait un cerf que poursuit

un centaure, chasseur et archer. Il a même imaginé un centaure nègre,

une sorte de bon géant courtisant une jeune blanche, au grand

ébahissement de ses compagnes. Il a fait des centauresses blondes

fuyant, les cheveux dénoués et en riant comme des folles, la poursuite

des centaures mâles, ou encore, attendant paisiblement couchées comme un

cheval dans son box, l’issue de la lutte entre deux rivaux. Tous ces

centaures ont appris à galoper à l’école de M. Muybridge ou, tout au

moins, de M. Marey. Ils respectent les enseignements de la

chronophotographie. Aussi offrent-ils un mélange de réalisme, de

modernité, d’archaïsme, de pédantisme et de fantaisie, qui atteint sans

effort la plus haute bouffonnerie.

Klinger, lui, a conduit son centaure dans la mer, parmi les néréides et

les ordinaires chevaux marins, les mouettes et les goélands, l’a

englouti à demi, dans les vagues, échevelé dans le vent du large,

balafré d’écume. Telles sont, notamment, ses peintures décoratives pour

la villa Albers, conservées dans les musées de Berlin et de Hambourg. Il

est parvenu, ainsi, à insuffler à son Chiron, ou à son Nessus, une vie

brutale et joyeuse qui, au premier abord, séduit. L’attrait de la nature

méridionale pour l’homme du Nord y éclate. C’est une ruée vers la mer

bleue, l’horizon d’or dentelé par l’étrave des caps, la Méditerranée

convoitée au loin, par delà les lacs trop calmes et trop froids, par

delà les Chiemsee et les Constance, l’art qui cherche à déboucher en

«eau chaude», comme l’Empire lui-même, et y tend d’un effort

vertigineux.

Dans tout cela, qu’est devenue la vieille Allemagne, la vie paisible,

les drames ou les joies intimes de la famille, les rêveries

sentimentales que nous peignaient, hier encore, les maîtres, et qui sont

encore sensibles dans l’œuvre de Hans Thoma? Il n’y en a plus trace...

Les gens que Ludwig Richter nous montrait passant l’Elbe, sur une

petite barque, en face d’un vieux château en ruines; les jeunes

amoureux, la main dans la main, le vieillard penché sur sa harpe, le

jeune touriste debout, sac au dos s’adonnant avec ferveur aux joies

esthétiques de la contemplation, et le poète échevelé, pensif, qui va

noter quelque chose de profond, ou, tout au moins, d’obscur,--que

sont-ils devenus? Un souffle a passé sur les ateliers allemands, qui en

a chassé toute cette humanité naïve, parfois mesquine, mais touchante

et, en tous cas, vraie. Il n’est plus resté que des figurants de

théâtre, laborieusement travestis en symboles, guindés dans leur

archaïsme et empêtrés dans leur philosophie.

C’est une fatalité, en effet, que les artistes allemands cherchent

toujours à réaliser ce à quoi ils sont le moins propres: le symbole, et

sous les formes qui sont le moins dans leur génie: les formes

classiques. Certes, leur passion pour l’antique n’est point nouvelle. On

chantait, il y a longtemps déjà, dans leurs ateliers:

_Des Deutschen Künstlers Vaterland,_

_Ist Griechenland, ist Griechenland!_

Mais c’est une passion toujours malheureuse. Elle a perdu Cornélius et

son école, elle a donné à Munich et à Berlin leur faux grec. Dès qu’elle

saisit son homme, elle le tue. Moritz de Schwind, par exemple, au milieu

du XIXe siècle, anime d’une vie très divertissante les figurines

sentimentales ou grotesques, qu’il conduit à travers les mystères de la

forêt germanique, mais ses figures symboliques sont vides de toute

substance. Il réussit toujours le nain: il manque toujours la Walkyrie,

à plus forte raison, la déesse antique. Cornélius croit s’inspirer de

l’antique: il le surmoule. Tout l’imprévu, toute la netteté, toute la

hardiesse et la force, tout l’accent de l’antique est perdu. On ne sent

plus ses os. Pareillement, de nos jours, Trubner croit beau de montrer

l’empereur Guillaume Ier, en triomphateur, accompagné des Walkyries:

il n’évoque autre chose que l’idée d’un vieux monsieur égaré dans les

praticables de Bayreuth, au moment où l’on prépare la figuration.

Les nouveaux venus, il est vrai, ont cru sauver leurs pastiches de

l’antique en y introduisant deux caractères que l’antique offre bien

rarement: le colossal et le terrifiant. Mais c’est encore une erreur, ni

l’un ni l’autre n’étant dans les moyens du Germain,--je veux dire dans

ses moyens plastiques. Habich modelait, en perfection, de petites

statuettes de bronze, propres à mettre sur une table, comme encriers ou

presse-papiers: il a fait pour la _Künstler Kolonie_, à Darmstadt, des

statues gigantesques d’Adam et d’Ève, qui passent les bornes du

ridicule. Klinger réussit fort bien, aussi, la statuette de bronze: il a

imaginé des Beethoven ou des femmes en marbre polychrome, dont les

meilleures, si elles étaient plus spirituelles, eussent dû aller chez

Mme Tussaud. Hildebrand, à force de fréquenter les Antiques et les

Florentins, chez eux, à San Francesco di Paolo, arrive à des

approximations fort agréables du _quattrocento_ dans les petits sujets:

rêve-t-il de monuments, il choit dans le pire banal. Frantz Metzner

parvenait, çà et là, dans de simples bustes inspirés par des figures

réelles, à exprimer un sentiment saisissant; il a voulu se hausser aux

colosses d’Égypte, ou peut-être d’Assyrie, en sa figure de _la Force_,

dans le monument de Leipzig: le résultat est lamentable. Évidemment, il

a été impressionné par le _Pugiliste au repos_ des Thermes de

Dioclétien, mais il lui a trouvé l’air trop intelligent. Il a regardé,

avec sympathie, le _Penseur_ de Rodin, mais il lui a trouvé les

extrémités trop fines. Il a voulu bâtir un hercule où tout ce qui n’est

pas brutal disparaît, mais alors le crétinisme pathologique, où il est

parvenu, enlève à son demi-Dieu non seulement toute sa divinité, mais

toute son humanité et, par là, toute sa vraisemblance. C’est un pantin

colossal et qui ne fait plus peur.

La peur, cependant, ou plutôt la terreur, tel est le sentiment que

l’Allemand cherche le plus, depuis quelque vingt ans, à inspirer. Il

semble que ce soit pour lui un moyen de triompher en art, comme chez ses

théoriciens militaires de triompher dans la guerre. La toile la plus

fameuse, peut-être, de Stuck est précisément son allégorie de la

_Guerre_: un entassement de cadavres nus sous le cheval du triomphateur.

Les sphinx, les chasses infernales, les furies, les harpies, tout ce qui

menace l’homme dans l’ombre et lui rappelle l’énigme de sa destinée,

lui paraît admirable à peindre. C’est si vrai que, depuis la guerre, les

caricaturistes allemands, lorsqu’ils veulent symboliser la terreur

qu’ils s’imaginent inspirer à leurs ennemis, n’ont qu’à reproduire

quelque page célèbre, de Sascha Schneider, dont ils détournent le sens.

Ainsi, le Destin, batracien dégoûtant, guette l’homme nu, désarmé, qu’il

encercle de ses griffes inévitables: c’est, dans leur pensée, Hindenburg

guettant le grand-duc Nicolas.

Malheureusement, cette entreprise de terrorisme échoue de façon

misérable. Le _Lucifer_ de Stuck ressemble à un jeune Anglais qui suit

passionnément les péripéties d’un match de boxe ou de football. Son

_Remords_ est un marin en permission qui a pris le pas gymnastique pour

ne pas manquer le dernier canot. Son triomphateur de la _Guerre_ est un

gars de la campagne qui revient, le soir, sa journée finie, sur son

cheval fourbu. Son _Vice_ et toutes les femmes fatales, qu’il a

entortillées d’un boa ou d’un python, semblent tout simplement des

charmeuses de serpents. Son _Guerrier_ est un jeune valet de chambre qui

époussette une statuette de la Victoire avec un plumeau fait de feuilles

de laurier. Son Ange du _Paradis perdu_ est une manière de suisse qui,

debout, raide, les jambes écartées, tient son épée flamboyante fichée en

terre en face de lui, comme un portier de Rome sa canne à boule, sous le

portique d’un somptueux palais. Tout cela rappelle le piteux effet que

produit, à la scène, l’apparition du dragon _Fafner_. Mais, à côté de

ces horrifiques images, figure-t-il quelque faunin luttant, tête contre

tête, avec un jeune bélier, dans un cercle d’autres petits faunes

ébahis, ou dessine-t-il des paysans allemands en visite dans un musée,

pour les _Fliegende Blaetter_,--et voici la main d’un artiste vrai,

particulier, spirituel, qui reparaît.

Sur un point, toutefois, cet appel à la terreur est émouvant: dans _la

Danse des Morts_. Klinger a fait toute une suite d’eaux-fortes intitulée

_De la Mort_, fort ingénieuses, à la manière de M. André de Lorde, pour

entretenir, chez l’être périssable que nous sommes, l’appréhension du

mystère et l’horreur de l’étroit passage. Ses _Miséreux_ au carcan; son

bébé assis sur le rigide cadavre de sa _Mère_ endormie; sa figure

d’homme en train de se noyer; sa _Pietà_, où saint Jean a pris la tête

de Beethoven; sa _Mort guérisseuse_, conçue à la manière du «libérateur

céleste» de Lamartine, tout cela est nouveau et d’un artifice assez

adroit à nous émouvoir. Cela doit tenir à quelque caractère foncier de

la race, car, à toutes les époques, les Allemands ont excellé dans le

squelette. La suite d’Holbein est géniale. On pourrait croire qu’il

avait épuisé les ressources tragiques et comiques du macabre,--mais à

chaque génération, l’Allemand sait le renouveler. Encore au XIXe

siècle, Alfred Rethel, médiocre dans tout le reste, a trouvé un étonnant

symbole du mouvement révolutionnaire de 1848, avec sa _Mort_ à cheval.

De nos jours, un artiste de second plan, Joseph Sattler, en figurant la

Mort, sur des échasses, qui passe sur les feuillets des livres et y

laisse ses traces, a prouvé que le don ancien de fantaisie macabre n’est

pas perdu. Cette Mort, sortie d’un cabinet d’anatomie, grimace et fait

des mines de vieille coquette,--dolichocéphale, bien entendu. Chez Hans

Thoma, le squelette, bien droit sur ses apophyses épineuses, tend un

drap, avec le geste du garçon de bain, derrière _Adam et Ève_, prêt à

les envelopper dès qu’ils auront cueilli la pomme.... C’est un rien,

mais il fallait le trouver. On n’en finirait pas de citer toutes les

facéties funèbres de ces morticoles hilares. On ne voit guère que

Liebermann qui s’abstienne d’épouvanter ainsi ses contemporains. Ainsi,

le macabre, chez les Austro-Allemands, est une industrie nationale. Et

cela encore, ils l’avaient trouvé dans l’œuvre de Bœcklin: si peu

Allemand qu’il fût dans son art, il avait pourtant cru devoir enseigner

l’équitation à une _Mort_ en habits carnavalesques, dans la _Guerre_, et

figurer un squelette raclant du violon derrière son propre portrait.

Il ne faut pas croire, cependant, que Bœcklin, seul, serve aux Teutons

de modèle. L’artiste allemand prend son bien un peu partout. Liebermann

a toujours pastiché nos impressionnistes, Hohlwein pastiche Nicholson,

Frederyk Pautsch pastiche Brangwyn, Georg Merkel pastiche Maurice Denis,

Otto Barth et Junghanns pastichent Segantini: Paul Burck, aussi, à

l’occasion, et maint autre, car Segantini a fait, outre-Rhin, une

impression presque aussi profonde que Bœcklin. Hans Thoma, dans plus

d’un endroit, a pastiché Holman Hunt, et Max Klinger, dans son

_Aphrodite_, a pastiché Watts. Adolf Brütt pastiche Rodin, Joseph

Wackerle pastiche Thorwaldsen, Max Neumann pastiche Toulouse-Lautrec,

Sascha Schneider pastiche de Groux, Hildebrand pastiche, à merveille,

les della Robbia et moins bien Verrocchio. En sculpture, il semble

toujours qu’on ait déjà vu, «dans un monde meilleur», l’anatomie et le

geste que produit le statuaire allemand. En art appliqué, c’est la même

chose, et à peine a-t-on pénétré dans quelque salle de «style moderne»,

que le faux Copenhague, le faux Gallé, le faux Doulton, le faux Delft,

le faux Rozenburg, le faux Roerstrand, le faux Tiffany éclatent aux

regards. On a souvent parlé de créer un Musée des pastiches, c’est

inutile: il suffit d’entrer dans une exposition d’art allemand

contemporain.

Le plus singulier est que ces emprunts perpétuels au génie étranger

n’entament pas la confiance de l’Allemand en la supériorité de son génie

propre. Il a, au moment même où il imite les autres, un immense

contentement de soi-même. Il revendique l’esprit du voisin comme un

trait de sa race à lui, égaré hors de ses frontières, et qui doit lui

faire retour par conséquent. «Ceci est beau, dit-il, donc cela doit

venir de moi, ou de mes ancêtres.» Par exemple, un de leurs critiques

loue Courbet et Millet d’avoir «introduit des éléments absolument

allemands dans la peinture française[2]». C’est une forme de folie

raisonnante très curieuse à observer. Ruskin, qu’on me pardonnera de

citer cette fois encore, parce qu’il serait difficile de mieux voir

aujourd’hui même ce qu’il démêlait, il y a longtemps déjà, avec une

lucidité singulière, écrivait dans _Fors Clavigera_, en 1874: «Il n’y a

de bonheur que pour les doux et les miséricordieux et l’Allemand ne peut

être ni l’un ni l’autre: il ne comprend même pas ce que ces mots

signifient. C’est là qu’est l’intense, l’irréductible différence entre

les natures allemande et française. Un Français n’est égoïste que

lorsqu’il est vil et déréglé; un Allemand est égoïste dans les plus purs

états de vertu et de moralité. Un Français n’est sot que lorsqu’il est

ignorant: aucune somme de science ne rendra jamais un Allemand modeste.

«Seigneur, dit Albert Dürer en parlant de sa propre œuvre, cela ne peut

être mieux fait.» Luther condamne, avec sérénité, l’Évangile de saint

Jean tout entier, parce qu’il arrive que saint Jean n’est pas

précisément de son avis. De même, lorsque les Allemands occupent la

Lombardie, ils bombardent Venise, volent ses tableaux (dont ils sont

incapables d’apprécier un seul coup de pinceau) et ruinent entièrement

le pays moralement et physiquement, laissant derrière eux le vice, la

misère et une haine intense déchaînée contre eux, sur tout le sol que

leurs pieds maudits ont foulé. Ils font précisément la même chose en

France, l’écrasent, la dépouillent, la laissent dans la misère, la rage

et la honte, et s’en retournent chez eux, se pourléchant d’aise, chanter

un _Te Deum_[3].»

Tout ceci, je ne prétends pas que ce soit, et ce ne peut être, en effet,

un diagnostic de l’âme allemande. Il y a d’autres éléments à considérer

que l’art dans la psychologie d’un peuple, surtout quand cet art est,

comme ici, voulu, guindé, composé de toutes sortes d’emprunts. Mais

l’artifice même, que dévoile cette recherche, et l’échec total où elle

aboutit sont de précieux indices. A ne considérer l’âme allemande que

dans son art, il ne semble pas du tout que le brutal, le colossal, et le

terrifiant en soient des caractères fonciers. Ce sont manifestement des

caractères acquis et assimilés par une forte volonté. Tandis que la

grâce, l’ordre, la mesure sont, chez l’artiste français, si naturels

que, pour y manquer, il faut qu’il fasse quelque effort, ce caractère

hautain et brutal de l’Allemand est si manifestement voulu que le même

artiste, fort médiocre quand il se l’impose, devient tout de suite

meilleur lorsque, d’aventure, il cesse de se suggestionner et se remet,

comme ses ancêtres, à peindre des petites filles dans des prairies, des

vieillards lisant leur Bible, ou des gnomes lutinant des fées dans la

forêt. Hans Thoma, Max Klinger, Franz Stuck peuvent, là-dessus, servir

de contre-épreuve. Il semble donc bien qu’ils expient, en ce moment,

leur infidélité au penchant naturel de leur race. La génération

précédente: les Ludwig Richter, les Moritz de Schwind, les Defregger,

les Spitzweg, les Menzel, n’étaient pas de très grands artistes, mais

leur art n’était nullement emprunté. Ils faisaient tranquillement leur

petite besogne locale et de terroir. Ils balayaient devant leur porte.

Leurs successeurs n’ont pas été si sages, ni si heureux. En se juchant,

tout d’un coup, sur un Sinaï de pacotille, en enflant la voix pour

annoncer des choses qui dépassent de beaucoup leur compréhension et

tenter des prodiges qui excèdent de beaucoup leur puissance, ils ont

oublié ce qu’ils avaient à dire et n’ont rien trouvé d’autre. L’artiste

allemand ressemble à un bon comptable qui s’imagine, un jour, avoir le

génie des affaires: il emprunte à tout le monde, monte une entreprise

gigantesque, s’y ruine, et donne à rire aux passants, jusqu’au jour où

il regrimpe sur son tabouret et se remet à faire ses petits calculs, à

la satisfaction générale.

CHAPITRE II

LES ARTS DÉCORATIFS ET LA KÜNSTLER-KOLONIE

En est-il ainsi des Arts Décoratifs? Assurément, ils n’ont pas suscité

de moindres ambitions que les autres. C’est peut-être, là, que s’est

porté le principal effort de l’artiste allemand et qu’il croit le plus

sincèrement l’avoir emporté sur ses voisins. Si l’on pouvait tirer de

lui, en toute franchise, son opinion intime sur l’art de son pays, il

avouerait peut-être que sa peinture et sa sculpture n’ont pas éclipsé

les françaises, mais il réclamerait en faveur de l’architecture, du

meuble, et de la décoration intérieure de la maison allemande. «Si, dans

le domaine de l’architecture, dit Ostwald, une forme d’art a pris

naissance, c’est à l’Allemagne qu’on doit ce progrès sur une stagnation

qui durait depuis environ mille ans.» Et le professeur Kuno Francke

explique: «Ce n’est pas seulement dans le bon gouvernement ou dans le

progrès social que l’Allemagne, durant les quarante dernières années, a

dépassé la plupart des autres pays. La supériorité germanique s’est

aussi manifestée avec une rapidité et un poids surprenants dans les

choses qui comptent pour la beauté et la joie et l’ornement de la vie.

Tandis qu’au point de vue architectonique, Paris conserve toujours le

cachet du second Empire et Londres de l’ère victorienne, et que, dans

les provinces françaises et les petites villes d’Angleterre, l’art de

bâtir ne s’exerce que lentement et selon les vieux errements, Berlin,

Hambourg, Brême, Hanovre, Cologne, Cassel, Darmstadt, Francfort,

Nuremberg, Munich, pour ne pas parler de beaucoup d’autres villes

allemandes, ont entrepris de véritables révolutions, durant la dernière

génération. De nouveaux halls municipaux, des théâtres, des opéras, des

musées, des bâtiments universitaires, des hôpitaux, des gares, des

magasins, de somptueux hôtels particuliers ou des cottages modèles ont

surgi partout, et, dans tous ces cas, un style d’architecture nouveau et

typiquement allemand semble se développer. Il y a pas mal de lourdeur

dans tout cela, mais certainement on n’y voit plus cette imitation

académique et cet éclectisme formel de souvenirs pseudo-gothiques ou

pseudo-renaissants. Il y a, là, la preuve fréquente d’une imagination

originale et puissante et un effort incontestable vers la majesté, la

proportion, la symétrie de la silhouette[4].» Il y a quelque chose de

vrai dans ce panégyrique: l’ampleur de l’effort allemand. Quiconque a

visité une de ces expositions d’art industriel ou décoratif qu’on a

multipliées depuis le début du siècle, pour aider à la gestation d’un

style moderne, à Paris comme à Turin, comme à Saint-Louis, comme à

Bruxelles, quand il est entré dans la section allemande, a été frappé

d’une impression particulière: puissance et cohésion.

Il semblait qu’on parcourût un royaume de titans. Les portes massives et

hautes, les cyprès ou les lauriers, les aigles noirs, tout parlait de

gloire, de mort, de rapacité. Mais un royaume de titans-unis. Tout

portait la même marque, révélait le même caractère; et sur chaque objet

semblait imprimée la trace d’une même main démesurée. A certains

moments, il semblait plutôt qu’on fût dans le royaume d’un nain:

l’industrieux gnome à capuchon, aux jambes torses, à la barbe

patriarcale, que Ludwig Richter et Moritz de Schwind ont popularisé.

Car, en toute chose, les caractères étaient de forgerons, d’alchimistes,

de bûcherons: objets mal dégrossis, taillés à coups de cognée, puis

ornés, tout à coup, dans un coin, d’un joyaux précieux. Mais, nains ou

géants, la besogne était la même: énorme et collective. Pas de noms

propres: çà et là, des noms de sociétés, de ligues, c’est tout. A Paris,

en 1900, il n’y avait pas _des_ exposants de jouets allemands, il n’y en

avait qu’_un_: l’Allemagne. Et ce pays où la pédagogie règne jusque dans

la confection des polichinelles,--car il y a des écoles spéciales pour

jouets en Thuringe,--présentait tous ses pantins et leurs accessoires

sur une seule scène, machinée comme une salle du musée Grévin.

Mais où l’impression était la plus forte, c’était durant l’automne de

1902, sur les bords du Pô, en Piémont. La ville de Turin avait invité

les artistes de tous les pays à déployer, en liberté, les monstres du

_modern style_. Tout était admis, pourvu que rien ne ressemblât aux

chefs-d’œuvre du passé. Et, en effet, cela n’y ressemblait pas. Il y

avait, là, des appartements pour gens maigres et des appartements pour

gens gras. Il y avait des armoires rondes, des secrétaires sphériques,

des garde-manger sphériques, des fauteuils triangulaires, des sièges

tendus de peau ou parchemin, retentissants comme des tambours, des

harmonies décoratives pour calmer toutes les espèces de neurasthénies et

aussi pour en procurer d’autres. Naturellement, les portes allaient

s’élargissant vers le haut, les cristaux étaient tout à fait opaques, et

les porcelaines plus lourdes que du plomb. Il semblait que l’homme

d’esprit, qui présidait alors aux destinées de la ville de Turin, eût

voulu montrer à l’Europe tout ce qu’il fallait éviter. Mais les

Allemands prirent la chose fort au sérieux. Nul de ceux qui passèrent,

ce jour-là, sous l’étrange velum égyptien tendu à l’entrée du parc de

Valentino ne peut l’avoir oublié. Tous les pays se présentaient à leur

guise et avaient envoyé leurs meilleurs exemples de tératologie

ornementale. Mais aucun ne se présentait en bataille, en rangs serrés,

comme une armée. La France apparaissait dans un désarroi notable: ici,

la vitrine d’un de ses joailliers, là, quelques meubles d’un artiste

moderne, plus loin des céramiques. Seuls, les noms des auteurs

apprenaient que, parmi tant d’autres exposants, il y avait quelques

Français. L’Angleterre existait à peine: il y avait la salle Mackintosh,

il y avait la salle Walter Crane, mais d’ensemble britannique, point.

Les autres nations faisaient claquer au vent les noms de leurs artistes

comme des drapeaux: «Horta! Hobé! Henry van de Velde!» criait la

Belgique. Le Danemark exposait ses porcelaines fameuses en deux endroits

fort distants l’un de l’autre.

Au contraire, il y avait toute une région, toute une suite de salles,

tout un dédale purement allemand. Pas de noms: l’Allemagne. On ne

trouvait, si bien que l’on fouillât toutes les pièces, que deux

individus, deux têtes dressées du même rythme, impassible, hautain,

impersonnel: d’abord l’Empereur, au-dessus d’une fontaine massive et

rude, et puis, au fond d’une petite chambre, Nietzsche. L’homme qui a

dit: «Je vous en conjure, mes frères, restez fidèles à la terre et n’en

croyez pas ceux qui vous parlent d’espérances supra-terrestres! Ce sont

des empoisonneurs...» et celui qui a dit: «L’Art doit être une aide et

une force éducative pour toutes les classes de mon peuple, c’est-à-dire

lui donner, quand il est las après un dur labeur, le moyen de se

fortifier par la contemplation des choses idéales.» C’était tout. Si

vous prêtiez l’oreille aux accents des constructeurs, ou de leurs amis,

voici les étranges paroles qu’on entendait: «_Pénètre, étranger: ici

règne l’Empire allemand; considère d’un cœur joyeux sa vaillance!--C’est

une devise de ce goût qu’il faudrait graver au centre de l’entrée. Car

ce qui se révèle silencieusement dans ce hall, c’est la puissance: c’est

la puissance de l’Empire de Wilhelm II, mûre, prête, décidée, forte du

même droit, de la même possession, de la même autorité, s’il lui fallait

assurer sa place parmi les puissances du monde, dans un nouveau partage

du globe, que celles que le destin de ses peuples a publiées comme son

immuable décret_[5]....»

Alors, on s’enfonçait dans des salles obscures, çà et là, éclairées

d’une lumière louche, vers des fontaines où l’eau semblait rouler une

poussière d’or. Des meubles trapus se courbaient vers la terre et y

enfonçaient leurs griffes, comme s’ils avaient peur qu’on les en

arrachât. Des cheminées en forme de sarcophages, des tables myriapodes,

des tentures massives comme des cottes de mailles, défiant le temps, des

figures de cauchemar: toujours la lutte de l’homme contre la destinée,

ou bien des symboles du courage, de la patience, de la force: une

lionne, un chevalier tout armé; des forêts sombres, des sommets

incultes, neigeux, une nature implacable dans son indifférence ou son

hostilité:--voilà ce qu’on rencontrait toujours et partout. Ah! elle

était loin, la recherche du _gemüthlich_? Ce n’était pas beau, mais

c’était écrasant. Parmi la dispersion des autres pays, l’Allemagne se

présentait, là, unie et disciplinée comme une armée en bataille. Et

quand on repassait sous le velum et sous le monument sculpté par

Calandra, et qu’on quittait cette éphémère apothéose de l’extravagance

internationale que fut l’Exposition de Turin, en 1902, on emportait une

impression de malaise à la pensée de l’immense nation organisant un art

comme on organise une invasion.

D’où venait cet art? De l’endroit le moins fait, semble-t-il, pour

inspirer de pareils énergumènes: de Darmstadt. Car c’est de là, plutôt

que de Munich, plutôt que de Weimar, qu’est parti, à la fin du XIXe

siècle, le mouvement qui devait «rénover», au dire de M. Ostwald et de

M. Kuno Francke, «l’Art de la Maison», en Allemagne. Il y avait, en ce

temps-là, dans la capitale de la Hesse, un jeune prince épris des arts,

qui venait de ceindre la couronne grand-ducale. Il s’appelait

Ernst-Ludwig, et méditait de laisser ce nom à la postérité, entouré des

prestiges que donne un mécénisme intelligent. Il méditait, aussi, de

faire une bonne affaire. Or, à l’extrémité de sa bonne ville, bien loin

vers l’Est, par delà les casernes, près de l’ancienne porte de la

ville, appelée «la porte des Chasseurs», sur le chemin des prairies et

des forêts de hêtres, s’étendait un parc touffu, ombreux, mystérieux,

enchevêtré, qu’on appelait la _Mathildenhöhe_. On n’y voyait jamais

personne, sauf quelques enfants, le jeudi, ce qui faisait qu’on

l’appelait le «parc du jeudi». Beaucoup de vieux habitants de Darmstadt

ignoraient son existence. Des pavillons royaux, inhabités, contrevents

fermés, oubliés par les princes, adoptés par les mousses et les

aristoloches, paraissaient, çà et là, au détour d’une allée. Le reste

était sauvage. On eût pu, en cherchant bien, trouver les troncs d’arbres

où habitait la sœur des _Sept Corbeaux_, où l’épée de Siegfried est

plantée. C’était beau. Toutefois le jeune prince jetait sur ces

splendeurs végétales un regard sévère. Peut-être se rappelait-il le

parti que les habitants de la Riviera ont su tirer de leurs pinèdes et

de leurs champs d’oliviers, en les remplaçant par des garages

d’automobiles ou des maisons de rapport. Il lui parut que l’Allemagne

avait assez entretenu de forêts mystérieuses, dans le passé, pour le

plaisir des Richter et des Schwind, et qu’il était temps de monnayer le

mystère. Bref, il découpa, abattit, dépeça, vendit tout ce qui était

d’un rapport facile, traçant, à travers le parc féerique, des rues et

des trottoirs, pour mieux attirer le chaland. Il restait encore un

morceau d’importance: ne sachant qu’en faire, il le donna aux artistes.

L'art pendant la guerre 1914-1918 · 第 1 / 15 段