qu'éprouvaient ceux qui l'entouraient d'être compromis s'il avait
seulement tenté de me regarder en traversant la chambre que
j'occupais. Quand j'eus enfin la permission de rester avec lui dans
son appartement, car il m'était extrêmement défendu de l'accompagner,
je lui demandai quelle était la raison qui m'avait fait priver de ma
liberté: «C'est, me répondit-il bien bas, pour avoir suivi
papa.»--«C'est donc une action bien criminelle à vos yeux d'avoir
donné au Roi des marques de mon respect, de mon attachement et de mon
dévouement à votre personne? Dites-moi, je vous prie, de quel nom on
peut qualifier la conduite que vous tenez, et que croyez-vous qu'en
pensera votre chère Pauline dont vous parlez si souvent?» Il rougit et
se jeta dans mes bras en disant: «Pardonnez-moi, j'ai eu bien tort;
mais ne le mandez pas à ma chère Pauline, car elle ne m'aimerait
plus.» Je le lui promis, et de ce moment il n'y eut sorte de soins et
d'attentions que n'eut pour moi cet aimable enfant, voulant,
disait-il, me faire oublier le tort qu'il avait eu et dont il était si
fâché. Il était impossible d'en voir un plus attachant, rempli de plus
d'intelligence et s'exprimant avec autant de grâce. Il saisissait les
occasions de dire des choses agréables à ceux qui l'entouraient. Il
était très-attaché au Roi; mais comme il lui en imposait, il n'était
pas aussi à son aise avec lui qu'avec la Reine, qu'il adorait, et à
laquelle il exprimait ses sentiments de la manière la plus touchante,
trouvant toujours à lui dire quelque chose de tendre et d'aimable. Sa
gaieté et son amabilité étaient la seule diversion aux peines
journalières dont la Reine était accablée. Elle l'élevait
parfaitement, et quoiqu'elle eût pour lui la tendresse la plus vive,
je lui dois la justice de dire qu'elle ne l'a jamais gâté, et qu'elle
a toujours appuyé les justes représentations que l'on faisait à ce
jeune prince. Il aimait l'occupation, et, dans un âge aussi tendre,
l'étude lui plaisait tellement, qu'on était obligé de lui faire
quitter ses leçons, malgré ses instances pour les continuer, lorsque
l'on jugeait que leur prolongation pouvait le fatiguer. Il n'en était
pas moins vif ni moins gai. Il aimait à courir, à sauter, à passer
dans des chemins difficiles, et nommément à descendre à pic dans des
fossés un peu profonds. Il ne craignait rien, et l'on était souvent
obligé de l'arrêter dans les petites entreprises qu'il voulait faire
pour prouver sa force et sa légèreté. Rien ne l'incommodait; et
quoique son extérieur n'annonçât rien d'extraordinaire pour la force,
il supportait singulièrement toute espèce de fatigue. Hélas! cette
excellente santé a augmenté la longueur du supplice que lui a fait
souffrir la barbarie la plus atroce. Elle a combattu longtemps, et ce
n'a été qu'à la longue qu'elle a éprouvé les suites de l'affreux
régime sous lequel gémissait cette illustre et dernière victime de la
tyrannie la plus révoltante.
M. le comte de Fernand Nuñès, ambassadeur d'Espagne, reçut de M. de
Florida de Blanca, principal ministre de cette cour, l'ordre de
remettre à l'Assemblée la déclaration du roi d'Espagne, lorsqu'il
apprit le départ du Roi, avec défense d'y rien changer, malgré le
mauvais succès du voyage. Ce prince exhortait la nation française à
réfléchir sur les motifs qui avaient déterminé la démarche du Roi, à
revenir sur les procédés qui en avaient été la cause, à respecter la
haute dignité du Roi et de sa famille, et à se persuader que toutes
les fois que la nation française remplirait tous ces devoirs, elle
n'aurait pas d'alliés plus fidèles et plus constants que l'Espagne.
La lecture de cette lettre fut suivie d'éclats de rire. Plusieurs voix
demandèrent l'ordre du jour, et la majorité de l'Assemblée déclara que
ne se mêlant point des affaires des puissances étrangères, elle ne
souffrirait pas qu'elles se mêlassent de celles de la France. A quoi
M. d'André ajouta que lorsque l'Assemblée aurait pris une
détermination sur le gouvernement à établir et sur le sort du Roi,
elle la ferait connaître à l'Europe; que cette détermination serait
ferme comme un rocher, et que tous mourraient plutôt que d'y rien
changer.
M. de Fernand Nuñès, d'un caractère doux et pacifique, avait adopté
quelques idées du parti constitutionnel, et notamment celle qu'en
temporisant, le Roi retrouverait sans secousse la portion d'autorité
nécessaire au roi d'une grande nation. Il ne s'aperçut que trop
combien il s'était trompé dans son attente, et les événements
démontrèrent d'une manière bien cruelle l'impossibilité de l'alliance
du crime avec la vertu. La crainte, inséparable des crimes commis,
jointe à une profonde ambition, permet rarement de croire à la
générosité qu'inspire la véritable vertu, et empêche de revenir à elle
ceux qui s'en sont trop écartés.
M. de Staël, ambassadeur du roi de Suède, reçut de ce prince la
lettre la plus énergique par laquelle il lui défendait toute
communication avec qui que ce fût sans l'autorisation du Roi,
d'accepter aucune conférence avec le ministre des affaires étrangères,
de ne répondre que verbalement à tout ce qu'il lui communiquerait de
bouche ou par écrit, et que quand même les choses viendraient à
changer plus heureusement pour le Roi, de ne rien prendre sur lui et
d'attendre ses ordres ultérieurs. Il lui donnait de plus l'ordre
positif et rigoureux de donner au Roi, par son respect et par ses
soins, toutes les consolations qui seraient en son pouvoir, et que
tout dans sa maison annonçât le deuil et la tristesse. Il sentait,
disait-il, avec douleur, que de pareils ordres pouvaient lui faire
courir quelque danger, mais il tenait à la dignité de sa couronne, et
il n'était pas possible d'y rien changer.
Les autres princes parurent ébranlés par la conduite du roi de Suède;
ce qui inquiéta l'Assemblée et la détermina à décréter la levée d'une
armée de quatre cent mille hommes. Sur quatre places à donner, elle
n'en laissa qu'une au Roi et se réserva la nomination des trois
autres: ce qui mettait nécessairement l'armée dans sa main. L'amnistie
qu'elle accorda aux soldats et aux officiers qui avaient mis les
régiments en insurrection, acheva d'y détruire toute idée de
discipline militaire et la rendit propre à l'exécution de toutes ses
volontés.
Pendant que l'Assemblée s'occupait de la rédaction de la Constitution,
elle continuait à laisser impunis les propos et les écrits les plus
séditieux contre la famille royale. Le décret sur la suppression du
marc d'argent pour être éligible aux assemblées suivantes, en ouvrait
la porte à tous ceux qui, n'ayant rien à perdre et tout à gagner,
devaient profiter de l'exaspération des esprits et tout tenter pour
parvenir au pouvoir, au risque de couvrir la France de sang et de
ruines.
Sa rage contre tout ce qui pouvait rappeler le plus léger souvenir de
la noblesse lui fit abolir tout titre et décoration quelconque. Elle
permit seulement au Roi et à son fils aîné, comme appelé à la
couronne, de porter le cordon bleu, le seul ordre de Saint-Louis étant
conservé pour le moment.
Le Roi, en sanctionnant ce décret, cessa de porter le cordon bleu, ne
pouvant, dit ce prince, éprouver aucun plaisir à porter une décoration
qu'il ne pouvait faire partager à ceux qui lui étaient attachés.
Cette Constitution, dont le défaut d'acceptation devait faire rentrer
le Roi dans la classe d'un simple particulier, était si démocratique,
et laissait tellement l'autorité sans force et sans appui, qu'il était
impossible qu'elle subsistât sans renverser le trône jusque dans ses
fondements. L'Assemblée, pour en faire partager le bénéfice aux
puissances étrangères, fit traduire dans toutes les langues la
déclaration des Droits de l'homme et la fit parvenir dans toutes les
cours d'Europe.
Pour terminer ses sessions d'une manière digne de son commencement,
cette désastreuse Assemblée décréta des récompenses non-seulement à
ceux qui avaient arrêté le Roi et qui l'avaient forcé de revenir à
Paris, mais même aux deux individus qui avaient menacé de tirer sur
lui s'il continuait son voyage.
On donna à la ville de Varennes le couvent des Cordeliers pour y
établir un tribunal de district et un détachement de cavalerie avec
deux canons. On lui envoya un drapeau tricolore portant pour
inscription: «A la ville de Varennes la patrie reconnaissante», et
l'on fit présent d'un fusil et d'un sabre à chaque garde national de
cette ville.
On accorda à la ville de Clermont une pièce de canon et cinq cents
fusils pour sa garde nationale, et autant à la ville de
Sainte-Menehould. Drouet, Sausse et Baillon obtinrent chacun trente
mille francs. Chacun de ceux qui avaient contribué à l'arrestation du
Roi reçurent trois mille francs; d'autres reçurent aussi des
récompenses, mais moins considérables et proportionnées à la part
qu'ils avaient prise à ce cruel événement.
M. de Montmorin, inquiet de l'effet que pourrait produire sur
l'Empereur la conduite de l'Assemblée, écrivit au marquis de Noailles,
ambassadeur à Vienne, lui mandant d'excuser le parti qu'elle avait
pris sur la position difficile où elle se trouvait, ayant à lutter
contre un parti qui voulait saper le trône dans ses fondements, et qui
lui avait même fait courir plus d'un danger lorsqu'elle avait voulu
s'opposer à ses efforts. Il ajouta que la Révolution était faite et
sans retour; qu'espérer le contraire était une erreur qui pouvait
avoir les suites les plus funestes et entraîner l'Europe dans de
grands malheurs; que la Constitution devait être présentée sous peu de
jours à l'acceptation du Roi; que son refus entraînerait les plus
grands dangers: que Sa Majesté en était intimement persuadée, et qu'on
seconderait mal ses intentions en cherchant à la renverser; que
c'était une vérité dont on cherchait à pénétrer les princes et les
émigrés, et qu'il était essentiel que l'Empereur ne mît point les
malveillants dans le cas de lui supposer des vues apposées à la
tranquillité de la France.
M. de Montmorin se laissait aisément persuader; et il était en ce
moment influencé par Thouret, Beaumetz, Chapelier, Barnave et Duport,
qu'on supposait être l'auteur de cette lettre. D'André, qui avait
gagné sa confiance et qui voulait se tirer d'affaire, quelle que fût
la direction que prissent les événements, lui persuada que, pour
servir utilement le Roi, il fallait que sa conduite ne fût point en
opposition avec celle de l'Assemblée, et que par cette raison il
devait appuyer toutes les motions de la majorité, quelque injustes
qu'elles pussent être. La conduite de M. de Montmorin n'avait pour but
que de servir le Roi, et je ne l'ai jamais vu occupé de ses intérêts
personnels; mais ayant peu d'énergie et d'élévation dans l'esprit,
faible et craintif par caractère, aimant le repos et la tranquillité,
il fut toujours trompé par les révolutionnaires, qui s'en servirent
pour entraîner le Roi dans des démarches qui répugnaient à la droiture
de son caractère et à la justesse de son esprit. On effrayait ce
prince sur les dangers que courraient sa famille et ses fidèles
serviteurs s'il se refusait aux mesures qui lui étaient proposées; et,
connaissant l'attachement de M. de Montmorin, il prenait pour un
esprit conciliant cette faiblesse de caractère qui répugnait à
employer la vigueur et la fermeté pour déconcerter les démarches de
ses ennemis.
L'Assemblée s'occupait de la révision de la Constitution avec autant
de légèreté qu'elle en avait mise à décréter les principaux articles.
Peu lui importait qu'elle eût les moyens de garantir sa stabilité
contre les entreprises des factieux. Uniquement occupée d'abaisser la
puissance royale et de concentrer tous les pouvoirs dans la
législature, il lui suffisait de laisser à la France l'ombre de la
royauté; et croyant essentiel de terminer son ouvrage avant les
élections, elle refusa constamment d'écouter la moindre objection de
la partie saine de l'Assemblée, qui s'abstint de son côté de
contribuer en rien à cette oeuvre d'iniquité.
Les démagogues désiraient le refus du Roi pour prononcer la déchéance
et établir la république. Les autres membres du côté gauche, qui
voulaient au contraire l'acceptation de la Constitution, employaient
tous les ressorts possibles pour y déterminer le Roi. Ses ministres
l'effrayaient sur les dangers que son refus ferait courir à la France,
à sa famille et à ceux qui avaient contribué à son voyage (car pour sa
personne, on savait bien qu'il ne la comptait pour rien).
Le côté droit, seul véritablement attaché au Roi et à la monarchie,
lui représentait au contraire avec fermeté les risques réels que lui
ferait courir l'acceptation de la Constitution, risques qu'il ne
ferait que retarder en se prêtant aux désirs de ceux qui ne
consultaient que leurs intérêts dans les instances qu'ils lui
faisaient; qu'il pouvait juger leur intention par la conduite qu'ils
avaient tenue depuis le commencement de l'Assemblée et par
l'acharnement qu'ils mettaient à le priver de l'autorité nécessaire à
un roi pour faire le bien et le bonheur de son peuple.
L'abbé Maury fit parvenir au Roi deux projets de conduite: l'un pour
le refus positif de la Constitution, et l'autre pour son acceptation
en en faisant disparaître les principaux vices, qu'il désignait et qui
la rendaient bien dangereuse à accepter telle qu'on la lui présentait.
M. Malouet était de ce dernier avis, et montra une grande énergie
vis-à-vis de l'Assemblée malgré la manière indigne dont il était
traité par le côté gauche, toutes les fois qu'il prenait la parole. M.
Bark fils, qui avait toujours pris, ainsi que son père, le plus vif
intérêt à la position du Roi, lui écrivit la lettre la plus touchante
et la plus raisonnée pour lui démontrer qu'il ne devait pas balancer à
refuser son acceptation. Il l'engageait à s'armer de courage et à
s'exposer à tout plutôt que de donner son adhésion à des décrets qui
consacraient l'injustice et le mépris de tous les devoirs. Il l'assura
qu'on s'occupait efficacement de venir à son secours; que cette
acceptation contrarierait toutes les mesures que l'on prenait pour le
rétablir sur son trône; que son courage en imposerait, et serait
apprécié par toute l'Europe; et il terminait sa lettre par quatre
lignes que son père lui avait envoyées, comme plus faciles qu'une
lettre à faire tenir au Roi. Elles ne contenait que ce peu de mots:
«Dites peu, n'écrivez rien, ne consentez à rien, conservez votre
courage jusqu'à la fin, nous travaillons pour vous.»
Cependant les ministres redoublaient d'efforts pour effrayer le Roi et
lui faire regarder comme assurée la perte de ceux qui étaient dans les
prisons à cause du voyage de Varennes. On m'en avertit, en me disant
que, puisque j'étais dans une position analogue avec la leur, il était
de mon devoir de demander au Roi de n'avoir aucun égard à cette
considération. J'hésitais à cause de ceux qui étaient dans les prisons
d'Orléans; mais on m'assura tellement qu'ils seraient les premiers à
désirer cette démarche, que je me décidai à aller, dès le lendemain,
chez le Roi. Je dis à Sa Majesté que, quoiqu'il ne m'appartînt pas de
me mêler des affaires du gouvernement et de préjuger ses intentions
sur l'acceptation de la Constitution, je croyais de mon devoir de le
supplier, en mon nom et en celui de tous ceux qui avaient contribué à
son voyage, de vouloir bien écarter de sa pensée l'idée qu'il pourrait
leur faire courir quelque danger par son refus; que je pouvais lui
répondre qu'il n'y en avait pas un de nous qui ne s'y exposât de bon
coeur pour lui voir prendre le parti le plus honorable et le plus
utile pour sa sûreté présente et future.
«Je suis profondément touché, me dit Sa Majesté, d'une démarche aussi
généreuse; mais je sais ce que je dois à ceux qui se sont sacrifiés
pour moi.» De ce moment je n'eus plus de doute sur l'acceptation de la
Constitution, et je me bornai à faire des voeux pour qu'elle
n'entraînât pas ce prince dans les malheurs que présageaient ceux qui
en conseillaient le refus.
Peu de jours après, une députation de l'Assemblée vint apporter la
Constitution à Sa Majesté, en lui donnant dix jours pour l'examiner,
et au bout desquels il devait donner une réponse positive. Comme il
eût été difficile de supposer à cette acceptation une apparence de
liberté, si l'on eût continué à tenir ce prince dans la captivité où
on le retenait depuis son retour de Varennes, on retira les officiers
qui étaient chargés de sa personne, et on lui rendit les honneurs
accoutumés. Il fut, en conséquence, le dimanche suivant, à la messe
dans la chapelle des Tuileries avec la famille royale. Le peuple s'y
rendit en foule et témoigna une grande joie de le revoir. On cria de
toute part: «Vive le Roi!» Une seule voix sortie de la foule ajouta:
«_Oui, s'il accepte la Constitution._» Il était impossible d'en douter
en voyant sa même confiance dans ses ministres, dont les uns par
faiblesse, et les autres dans des intentions plus coupables,
désiraient vivement l'acceptation d'une Constitution dont les suites
devaient être si funestes.
Les princes, frères de Sa Majesté, instruits des instances qu'on lui
faisait pour accepter cette Constitution, lui écrivirent la lettre la
plus forte et la plus raisonnée pour l'en détourner. Ils lui
représentaient qu'elle soutenait tous les crimes, qu'elle portait
atteinte à la religion, aux droits de ses sujets et à ceux de la
monarchie, dont elle était destructive; qu'elle était, de plus,
impraticable à exécuter, et que Sa Majesté éprouverait un jour les
plus vifs regrets si elle se laissait entraîner, par la suggestion de
ses ministres, à accepter un acte aussi opposé aux lumières de son
esprit qu'aux sentiments de son coeur.
Ils l'assuraient qu'on allait venir à son secours; et pour lui
prouver que ce n'était pas par de simples paroles, ils lui envoyaient
la copie de la déclaration de l'Empereur et du roi de Prusse, signée à
Pilnitz, et dont l'original était entre leurs mains. Ils terminaient
cette lettre en lui représentant que sa couronne étant héréditaire à
tous les princes de sa maison, il n'avait pas le droit d'en abandonner
les prérogatives; qu'ils protestaient, lui Monsieur et Mgr le comte
d'Artois, tant en son nom qu'en celui des princes ses enfants, contre
une acceptation dictée par la violence et diamétralement contraire au
voeu de la nation librement exprimé dans l'un des cahiers donnés aux
diverses députations aux États généraux. Ils renouvelaient ensuite au
Roi, à la suite de cette protestation, l'assurance des sentiments du
respect le plus profond et du plus vif attachement pour la personne de
Sa Majesté, leur seigneur et frère, dans les bras duquel ils
voleraient avec empressement pour y renouveler l'hommage de leur
obéissance et en donner l'exemple aux sujets de Sa Majesté.
Les princes de la maison de Condé lui écrivirent aussi la lettre la
plus soumise, mais en même temps la plus noble, pour lui rappeler
leurs droits et protester contre toute atteinte portée à ceux de la
monarchie, qu'ils défendraient jusqu'à la dernière goutte de leur
sang.
Les ministres représentèrent au Roi que les princes n'étant pas à
portée de connaître la position où se trouvait Sa Majesté, elle seule
pouvait juger du danger qu'il ferait courir à la France en refusant
d'accepter la Constitution. Le Roi, fatigué de leurs instances et de
sa position actuelle, effrayé de celle où il pouvait se trouver, et
craignant par-dessus tout d'attirer une guerre civile en France, se
détermina à suivre leur avis et à accepter une Constitution dont les
suites devaient être aussi funestes pour eux que pour la personne de
Sa Majesté.
Au bout du temps prescrit, Duport du Tertre, ministre de la justice,
porta à l'Assemblée une lettre de ce prince par laquelle il se
déterminait à accepter la Constitution, et dans laquelle il ajoutait
que, trouvant plus convenable de prêter le serment d'y être fidèle
dans le lieu où elle avait été faite, il se rendrait le lendemain 14
septembre à l'Assemblée nationale. La lettre de Sa Majesté avait été
dictée par Thouret, Beaumets, etc. Thouret, président de l'Assemblée,
sous prétexte que l'écriture était difficile à lire, demanda de la
parcourir avant d'en faire la lecture; il voulait s'assurer qu'on n'y
avait rien changé. Son but principal était d'atténuer la déclaration
lancée par le Roi en partant pour Montmédy, et elle était, par
conséquent, aussi astucieuse que la conduite de ses auteurs.
Elle commençait par rappeler que la conduite de Sa Majesté, depuis
son avénement au trône, avait eu uniquement pour but le bonheur de ses
sujets; que l'espoir de le voir réaliser plus promptement l'avait
déterminé à sanctionner tous les décrets de l'Assemblée avant même
leur réunion dans, l'ensemble de la Constitution; que celui de voir la
loi reprendre sa force dans les nouvelles autorités constituées avait
longtemps soutenu son courage; mais que, voyant au contraire
l'anarchie prendre la place du pouvoir et la licence portée à son
comble, il n'avait pas voulu accepter une Constitution décrétée dans
de pareilles conditions, et avait jugé utile de s'isoler de tous les
partis, pour connaître véritablement le voeu de la nation; qu'ayant
vu, depuis, son retour, l'Assemblée s'occuper d'objets aussi utiles
que l'organisation de l'armée, la répression de la licence de la
presse, et ne pouvant mettre en doute l'attachement de la nation à la
monarchie et son désir de lui voir accepter la Constitution, il se
décidait, par des motifs aussi pressants, à la faire exécuter par tous
les moyens qui seraient en son pouvoir; qu'il renonçait au concours
qu'il avait d'abord réclamé dans sa formation, et que n'étant
responsable qu'à la nation, nul ne pouvait se plaindre de sa
renonciation à ce concours.
Il convenait, à la fin de cette lettre, qu'il y avait plusieurs points
essentiels à désirer dans la Constitution, mais que vu la division qui
existait dans les esprits, le temps seul pouvait en être le juge, et
qu'on ne pourrait lui faire de reproches d'employer tous les moyens
qui étaient en son pouvoir pour la mettre en oeuvre, et de l'aider à
remplir le but qu'on en devait attendre.
Le côté droit garda le plus profond silence pendant cette lecture, qui
fut interrompue par les bravos du côté gauche de l'Assemblée.
Sur la proposition de M. de la Fayette, on décréta la mise en liberté
de toutes les personnes détenues à l'occasion du voyage du Roi, et la
libre sortie du royaume. On révoqua le décret concernant les émigrés
et les procédures nées de la Révolution. On accorda une amnistie à
ceux qui avaient contribué au voyage de Varennes, et on la rendit même
générale, pour y comprendre les assassins, les pillards et les soldats
rebelles, qui allèrent tous grossir la horde de brigands que les
conjurés tenaient à leur solde. M. de Montmorin fut, de plus, chargé
par l'Assemblée d'interposer ses bons offices auprès des cantons
suisses pour obtenir la grâce des soldats de Châteauvieux, condamnés
aux galères par cette nation.
On envoya une députation de soixante membres à l'Assemblée pour porter
ces décrets à l'acceptation du Roi et lui témoigner la joie que sa
lettre avait causée à l'Assemblée. La réponse de Sa Majesté fut dans
le sens de sa lettre; et pour compléter la satisfaction des députés,
la Reine se présenta à la porte du cabinet du Roi, tenant par la main
Mgr le Dauphin et Madame, et les assura qu'elle partageait les
sentiments du Roi et les inspirerait à ses enfants.
L'Assemblée s'occupa le même jour de la réunion du comtat d'Avignon à
la France. Elle était résolue depuis longtemps, et elle fut proclamée
avec la même légèreté que les autres décrets de l'Assemblée. On opina
pour la réunion, d'après le soi-disant voeu des Comtadins, voeu
exprimé sous la pression de la terreur inspirée à la plupart des
signataires. Il n'avait de sincère que la signature des brigands
correspondant avec les factieux de l'Assemblée.
L'armée aux ordres de ces derniers, qui se faisait appeler la brave
armée des brigands de Vaucluse et avait à sa tête Jourdan, secondé
d'Antonelle et autres scélérats, faisait trembler le pays. Les scènes
d'horreur qu'ils avaient commises et qu'ils menaçaient de renouveler
forcèrent quarante mille Avignonnais à s'expatrier, pour ne pas
s'exposer à leur fureur. Elle était telle, que l'abbé Mulot, envoyé
comme commissaire de l'Assemblée dans ce malheureux pays, écrivait que
les atrocités qui y avaient été commises étaient au-dessus de tout ce
que l'on en pouvait écrire. Cela ne l'empêcha pourtant pas, ainsi que
Verninac et Lescène des Maisons, ses collègues, de seconder toutes les
manoeuvres employées pour faire demander une réunion qui affligeait
tous ceux qui ne partageaient pas les opinions de ces misérables.
L'abbé Maury accusa la commission d'abus de pouvoir, dévoila leur
conduite à l'égard de ce malheureux pays, et leur reprocha la
protection qu'ils accordaient aux brigands qui le désolaient. On
refusa d'écouter les preuves dont il appuya son accusation et de
prendre aucune information pour s'assurer de la vérité. La réunion fut
décrétée, et l'on pria le Roi de faire traiter avec la cour de Rome
des dédommagements et intérêts qui lui étaient dus.
On s'occupa ensuite du cérémonial à observer pour la réception du
Roi. L'Assemblée décida qu'on le saluerait en arrivant et qu'on
s'assoirait ensuite; qu'il y aurait devant le bureau deux fauteuils
couverts de tapis avec des fleurs de lys, et parfaitement semblables,
l'un pour le Roi, l'autre pour le président. M. Malouet ayant fait
observer que l'on témoignait au Roi bien peu de respect par une
pareille conduite, il lui fut crié: «Mettez-vous à genoux, si vous le
voulez.»
Le côté droit, pour prouver son opposition à l'acceptation d'une
pareille Constitution, se retira avant l'arrivée du Roi, et fit
ensuite une protestation, signée de tous ses membres, contre la
violence faite au Roi et sur l'impossibilité où il était de sacrifier
aucun des droits de la couronne, qui devait être remise à ses
successeurs telle qu'il l'avait reçue de ses aïeux.