Les députés du côté droit, indignés de la conduite de l'Assemblée,

protestèrent, par un écrit qu'ils signèrent tous, contre les décrets

attentatoires à l'autorité royale, déclarant qu'ils se contenteraient

d'assister aux délibérations de l'Assemblée, sans prendre aucune part

à celles qui n'auraient pas pour but de défendre les intérêts de la

famille royale, défense qui leur avait été confiée par leurs

commettants, et à laquelle ils se faisaient gloire d'obéir en y

employant toutes leurs forces.

Ces deux cent quatre-vingt-dix députés demandèrent la lecture de la

déclaration de leur protestation relativement aux décrets qui avaient

été rendus; mais l'Assemblée, craignant l'impression qu'elle pouvait

produire, s'y opposa, et l'on fut obligé de se borner à la déposer sur

le bureau. L'Assemblée la fit même retirer sur-le-champ.

Je fus pendant plus de quinze jours dans le cabinet de Mgr le Dauphin,

et ce ne fut qu'après mon interrogatoire que j'eus la liberté de

parler à quelques personnes. La Reine et Madame Élisabeth, pleines de

bonté, trouvaient toujours moyen de me dire quelques mots, et de me

glisser quelques petits billets, lorsqu'elles traversaient le cabinet

pour aller à la messe. Je sus par là la déclaration du Roi et de la

Reine, et ce qu'il m'était le plus intéressant de savoir. On me permit

ensuite la lecture du _Moniteur_, qui me mit au courant de ce qui se

passait à l'Assemblée. Ma seule consolation, pendant ce temps, fut la

permission que l'on me donna d'entendre la messe du Roi, qui se disait

tous les jours dans la galerie de Diane, et où je voyais, avec la

famille royale, mes parents et mes amis, qui ne manquaient jamais d'y

assister. Les hommes avaient la permission de voir le Roi à cette

heure-là, mais il n'en admettait qu'un petit nombre, pour ne pas

donner d'ombrage à toute la garde qui l'entourait.

Le duc de Brissac fut le seul qui eut la permission de suivre le Roi.

N'ayant point été du voyage de Varennes, il n'avait pas été éloigné de

sa personne, et ce fut pour ce prince une grande consolation de voir

auprès de lui un sujet aussi fidèle, aussi dévoué, et dont la conduite

noble et héroïque s'est soutenue jusqu'à son dernier soupir.

On ne disait plus de messe dans la chapelle du château. L'abbé

d'Avaux, comme habitant de l'enceinte des Tuileries, avait la

permission de la célébrer le dimanche, et n'y a jamais manqué, non

plus que de porter l'habit ecclésiastique. Plusieurs personnes,

effrayées de la position où l'on se trouvait, lui conseillèrent de le

quitter; mais il répondit qu'il conserverait cette marque extérieure

d'attachement à son état tant qu'on lui en laisserait la possibilité,

et qu'il la regardait comme un devoir dans un moment où l'on se

permettait les propos les plus indécents contre les ecclésiastiques.

On ne s'en permit aucun sur sa personne. Sa conduite lui avait attiré

l'estime générale, et sa politesse et ses bonnes manières vis-à-vis de

la garde nationale lui en avaient acquis l'amitié, et elle le lui

prouva dans des occasions essentielles.

On employait toute sorte de moyens pour échauffer le peuple. Les rues

étaient tapissées des caricatures les plus grossières; les

chansonniers se permettaient les chansons les plus infâmes contre la

Reine; on vendait à tous les coins de rue les satires les plus

sanglantes contre le Roi et cette princesse, et des orateurs

débitaient dans les lieux publics les mensonges les plus atroces.

Toutes ces horreurs restaient impunies et entraient dans les vues des

factieux, pour ôter au peuple un reste de respect au Roi et de la

famille royale.

On aposta des gens sur le quai des Tuileries pour crier: «Vive notre

petit Roi!» quand Mgr le Dauphin se promenait sur la terrasse de

l'eau, dont on fut obligé de lui interdire la promenade. Ce pauvre

petit prince s'amusait de ces cris, dont il ne supposait pas la

conséquence; car tout ce qui l'entourait, mourant de peur, n'osait lui

faire aucune réflexion. Ce ne fut que lorsque l'abbé d'Avaux et moi

pûmes le voir, que nous lui fîmes sentir toute l'horreur que ces cris

devaient lui inspirer, et combien il devait se défier de tout ce qu'on

pourrait lui dire de contraire au respect et à l'attachement qu'il

devait avoir pour le Roi et la Reine.

Ce prince et cette princesse, ne voulant point s'exposer comme

prisonniers aux regards de la garde nationale ni aux insultes d'une

multitude égarée, ne quittèrent plus leurs appartements et ne

voulurent même pas prendre l'air dans le petit jardin de Mgr le

Dauphin. L'incertitude de leur sort, la mauvaise disposition des

esprits, les incommodités d'une chaleur étouffante, tout concourait à

augmenter l'horreur et le désagrément de leur situation. Ils avaient

besoin de tout leur courage pour la supporter avec le calme et la

dignité qui ne les abandonnèrent pas un instant dans les circonstances

les plus critiques.

Madame Élisabeth ne voulut pas non plus, par respect pour la position

du Roi, sortir de l'intérieur du château. Cette angélique princesse

fut leur consolation pendant leur captivité, ses attentions pour le

Roi, la Reine et leurs enfants redoublant toujours en proportion de

leurs malheurs. Elle et la Reine obligèrent le Roi à faire tous les

jours une partie de billard après dîner, pour lui faire faire un peu

d'exercice. Il passait le reste du temps enfermé dans son cabinet,

lisant et travaillant beaucoup; car il n'était pas un moment oisif, et

il avait une profonde instruction. La Reine s'occupait de ses enfants,

voyait le soir, à sept heures, ses dames du palais, même celles qui

avaient donné leur démission, et passait le reste de la journée à

lire, à écrire et à travailler.

Le seul délassement de la famille royale était le moment de la

réunion, et celui où elle était témoin des jeux innocents du jeune

prince et de Madame. Ils se donnaient aussi, les premiers jours de

leur retour à Paris, la petite consolation de voir passer et repasser

sous leurs fenêtres les députés du côté droit qui les saluaient avec

une expression de douleur et de respect qui excitait leur sensibilité.

Mais l'Assemblée en prit ombrage, et fit fermer les Tuileries, même

aux députés, pour priver encore le Roi de cette légère satisfaction.

Malgré la violence de ses déclamations, l'Assemblée ne pouvait se

défendre de l'inquiétude d'une invasion; et cette crainte augmentant

sa fureur contre les émigrés, il fut question de les obliger à rentrer

sous deux mois, sous peine de séquestrer leurs biens. On représenta si

fortement l'injustice d'une pareille loi, qu'on se contenta, pour le

moment, de décréter une triple imposition pour ceux qui ne seraient

pas rentrés au bout de ce terme, sauf des peines plus graves en cas

d'invasion. M. du Verrier, qui avait été chargé par l'Assemblée

d'aller notifier à M. le prince de Condé le décret qui ordonnait le

séquestre sur ses biens, s'il ne rentrait à une époque déterminée, la

rassura à son retour sur les craintes qu'elle pouvait avoir des

puissances étrangères, et affirma, ainsi que les autres commissaires

qui avaient été envoyés aux frontières, que l'énergie du peuple

français, jointe aux mesures qui avaient été prises, garantissait de

toute inquiétude. M. du Verrier, avocat de profession, était celui-là

même que l'Assemblée avait envoyé comme commissaire à Nancy, dans le

temps de la révolte des troupes, pour prendre des informations sur la

conduite qui y avait été tenue. Comme sa mission vis-à-vis du prince

de Condé s'était positivement rencontrée au moment du départ du Roi,

on avait de l'inquiétude sur ce qui pouvait lui être arrivé; mais il

n'éprouva que quelques retards, et revint paisiblement rendre compte

du peu de succès de sa mission.

Je ne fus interrogée que plus de trois semaines après le retour du

Roi. Un huissier du tribunal du premier arrondissement vint me

chercher dans l'appartement de Mgr le Dauphin, pour me conduire dans

le mien avec l'officier qui le gardait. Je trouvai M. Carrouge,

président du Tribunal, accompagné de M. Mabille et d'un greffier pour

écrire ma déposition. Elle fut courte et conforme à la déclaration du

Roi et de la Reine. On me questionna sur la manière dont Mgr le

Dauphin et Madame étaient sortis des Tuileries et sur le déguisement

du jeune prince.

On me demanda quelle était la personne qui avait mené la voiture du

Roi et quelles étaient celles qui étaient venues trouver le Roi à

Varennes. Mes réponses étaient simples et laconiques: J'étais malade,

leur disais-je, et l'état de faiblesse dans lequel j'étais m'avait

empêché de rien apercevoir. Ces messieurs terminèrent au bout d'une

heure leur interrogatoire, et je fus reconduite dans l'appartement de

Mgr le Dauphin, qui me servait de prison.

M. Carrouge se conduisit avec autant d'honnêteté que de délicatesse

dans cet interrogatoire, et termina ainsi ses questions: «Vous n'avez

sûrement jamais connu, madame, ce que c'est qu'un interrogatoire; il

faut vous faire connaître vos droits, et que vous sachiez que vous

pouvez revenir sur ce que vous avez dit, tant que vous n'aurez pas

signé.» Je profitai de l'avis pour changer une petite circonstance

qui, quoique simple en elle-même, pouvait être mal interprétée, et en

quittant ces messieurs, je ne pus m'empêcher de leur dire que, quelque

pénible que pût être ma position actuelle, je ne pourrais jamais me

reprocher une conduite que l'honneur me prescrivait, et qui me donnait

des droits à leur estime, quoiqu'ils ne pussent l'avouer dans les

fonctions qu'ils remplissaient.

Je m'attendais, en traversant la salle des gardes nationales, précédée

d'un huissier, à essuyer quelques mauvais propos. Je pris un air plus

assuré que je ne l'étais dans le fond de l'âme, étant loin de

m'attendre à trouver dans cet interrogatoire autant de justice que

d'égards; mais je dois à la vérité d'assurer que le plus profond

silence fut observé quand je passai et repassai dans cette salle pour

rentrer dans l'appartement de Mgr le Dauphin.

Le 13 juillet, jour où le comité devait faire son rapport sur le

voyage de Varennes, un inconnu présenta à l'Assemblée un mémoire,

qu'il fit circuler dans tout Paris, et dans lequel il rappelait tout

ce que le Roi avait fait depuis son avénement au trône pour le bonheur

de la nation et pour la ville de Paris. Il y retraçait la garantie de

la dette contractée sous le règne de ses prédécesseurs,

l'affranchissement des serfs, l'établissement des Assemblées

provinciales, l'abolition des corvées, celle de la question,

l'adoucissement des lois contre la désertion, la fraude et la violence

exclues des enrôlements, l'état civil rendu aux protestants, les arts

et les sciences protégés, les marais desséchés, le rétablissement de

la marine et de la liberté de la pêche à Terre-Neuve, une paix

honorable en 1782, des travaux à Dunkerque, au Havre, à la Rochelle, à

Toulon et au port de Vendres, des canaux creusés en Bourgogne, en

Picardie et dans le Berry, la double représentation accordée au Tiers;

et il finissait par représenter cette bonté si connue, qui lui avait

toujours fait exposer sa personne pour rétablir la tranquillité et

empêcher l'effusion du sang de ses sujets.

On ne peut s'empêcher de gémir sur la perversité de l'espèce humaine

quand on voit tant de bienfaits payés par la plus noire ingratitude,

et couronnés par un forfait, auquel on ne peut penser sans frémir, et

dont on cherche à détourner la vue pour l'honneur de la nation.

D'après le rapport des sept comités réunis, l'Assemblée décréta, le

15 juillet, qu'il y avait matière à accusation contre MM. de Bouillé

père et fils, auteurs du complot de l'enlèvement de la famille royale,

et que leur procès serait fait et parfait devant la haute cour

nationale séant à Orléans; qu'il y avait également lieu à accusation,

comme complices du complot, contre MM. Heymann, Gliuglin, d'Offelyse,

Disoteur, Guoguelas, Choiseul, Stainville, Maudelle, Fersen, du

Moutier, Valori et Maldan, qui devaient être conduits sous bonne garde

à Orléans pour y être jugés par la haute cour nationale; que MM. de

Damas, d'Audouin, Valecourt, Marassin, Talon, de Florac, Rémy, Lacour,

ainsi que M. de Briges et moi[24], resterions en état d'arrestation

jusqu'après les informations prises, pour être ensuite statué sur

notre sort, et que mesdames Branger et de Neuville seraient mises en

liberté.

[24] M. de Briges partit de Paris dès qu'il eut appris le départ

du Roi, et ayant eu quelques données pour croire que ce prince

avait pris la route de Châlons, il se rendait dans cette ville

lorsque M. de Romeuf y entrait de son côté. Il y fut mis en état

d'arrestation, et n'en sortit qu'après l'acceptation de la

Constitution. Il était un des plus fidèles serviteurs du Roi, et

périt à la funeste expédition de Quiberon en 1795.

On continua la discussion relativement à la personne du Roi. Péthion,

Vadier, Robespierre, Buzot et Rewbell se permirent les propos les plus

affreux contre ce prince. Ils voulaient sa mise en jugement, et

proposèrent à cet effet l'établissement d'une convention nationale.

Goupil et plusieurs autres députés représentèrent qu'une pareille

mesure ferait recommencer la Révolution, entraînerait les suites les

plus graves et serait la destruction de la Constitution. Pragnan

appuya leur opinion sur les raisons les plus solides, insistant sur la

nécessité d'un gouvernement monarchique en France; et l'Assemblée

décréta, le lendemain, que la suspension du pouvoir exécutif et des

fonctions royales entre les mains du Roi, décrétée le 25 juin,

subsisterait jusqu'au moment où, la Constitution étant achevée, l'acte

constitutionnel serait présenté à l'acceptation de Sa Majesté; que si

le Roi, après avoir prêté serment à la Constitution, venait à le

rétracter, il serait censé avoir abdiqué; qu'il en serait de même s'il

se mettait à la tête d'une armée dirigée contre la nation, s'il en

donnait l'ordre à l'un de ses généraux, et s'il ne s'opposait pas

formellement à un acte de cette nature; qu'un Roi qui aurait abdiqué

rentrerait dans la classe des simples citoyens et serait accusable de

tous les délits postérieurs à son abdication.

Les Jacobins se plaignirent amèrement de ce décret. Ils voulaient la

destitution du Roi et sa mise en jugement; et ils prétendirent que

l'Assemblée n'ayant pas nommé Louis XVI dans le décret, il n'avait

aucune valeur vis-à-vis de sa personne. Ils proposèrent en conséquence

d'envoyer une adresse à toutes les sociétés populaires du royaume pour

faire connaître le voeu de la nation; de la revêtir de dix millions de

signatures et de la présenter ensuite à l'Assemblée, qui ne pourrait

la révoquer en doute. Robespierre conseilla, au contraire, de se

borner à déclarer que le Roi avait perdu la confiance de la nation. La

contradiction de toutes ces propositions les empêcha d'aboutir à une

résolution, mais elles exaspérèrent tellement les esprits, que quatre

mille forcenés partirent du Palais-Royal, et vinrent déclarer au club

leur intention d'aller jurer au Champ de Mars de ne jamais reconnaître

Louis XVI pour leur Roi et de demander vengeance de son crime à la

société. Laclos se chargea de la rédaction de la pétition qu'ils se

proposaient d'y porter pour la faire signer à tous les bons citoyens.

Une partie des membres du club des Jacobins, qui voulaient la

Constitution monarchique telle que la décrétait l'Assemblée,

s'opposèrent à ce projet, firent scission avec ceux-ci, se retirèrent

aux Feuillants, et y firent un nouveau club sous le nom de _club des

Feuillants_. Les Jacobins vouèrent aux membres de ce club une haine

irréconciliable et firent périr dans la suite tous ceux qu'ils en

purent arrêter.

Les placards les plus incendiaires se multipliaient de jour en jour,

et le club des Cordeliers poussa l'audace jusqu'à faire afficher qu'il

recélait dans son sein une société de tyrannicides qui avaient juré de

tuer quiconque voudrait porter atteinte à la liberté française.

D'André, qui avait passé du club des Jacobins à celui des Feuillants,

se plaignit fortement de la conduite des premiers, qui ne tendaient à

rien moins qu'à la destruction de la Constitution, et il proposa de

mander sur-le-champ le ministre de la justice, les six accusateurs

publics et la municipalité, pour leur intimer l'ordre de faire arrêter

les perturbateurs du repos public, et en cas de résistance, de faire

proclamer la loi martiale.

Il n'y avait pas de temps à perdre. Dès le lendemain, 17 juillet,

seize mille hommes de la lie du peuple, parmi lesquels on reconnut

beaucoup d'étrangers, s'assemblèrent tumultueusement au Champ de Mars,

cherchant à entraîner le peuple à la révolte. Ils massacrèrent deux

hommes au Gros-Caillou, les accusant d'avoir voulu faire sauter

l'autel de la patrie; et ils se disposaient à porter leurs têtes au

haut d'une pique, quand la municipalité arriva, ayant à sa tête M.

Bailly. Celle-ci employa tous les moyens de persuasion auprès de cette

multitude, lui lut le décret de l'Assemblée, et témoigna tant de

regrets d'être forcée d'en venir aux voies de rigueur, qu'elle

enhardit les factieux. Elle poussa même la complaisance à leur égard

jusqu'à accuser les prêtres et les nobles d'avoir provoqué la

sédition, et elle passa la plus grande partie de la journée à

temporiser. Mais la garde nationale ayant été assaillie à coups de

pierres à son arrivée, M. Bailly ordonna, après la lecture de la loi

martiale, de faire feu sur les rebelles, et il y en eut douze ou

quinze de tués et autant de blessés. La frayeur prit alors la place de

l'arrogance, et ils se mirent tous à fuir. On se saisit de

quelques-uns d'entre eux, et la tranquillité fut rétablie pour quelque

temps. On arrêta, entre autres, un Italien nommé Rotondo, homme

exécrable, dont l'arrivée annonçait toujours quelque catastrophe, et

qu'on pouvait appeler à juste titre le procureur du crime. Tous furent

mis en prison et n'en sortirent qu'à l'amnistie générale, qui,

confondant le crime et l'innocence, remit dans la société tous les

scélérats qui devaient s'attendre à la punition de leurs forfaits. Les

Jacobins vouèrent de ce jour une haine implacable à MM. de la Fayette

et Bailly; et ce dernier fit la triste expérience de ce que l'on gagne

à abandonner son souverain pour embrasser le parti populaire, dont on

finit toujours par être la victime.

Le projet des révoltés avait été d'attaquer le château; mais M. de

Gouvion, qui s'était chargé de sa défense, fit assurer la famille

royale qu'elle n'avait rien à redouter, ayant pris toutes les

précautions nécessaires pour l'exécution de sa promesse. Il avait

imaginé un moyen très-singulier pour dissiper sans effusion de sang

les attroupements qui chercheraient à forcer l'entrée des Tuileries;

c'était d'établir des pompiers aux issues extérieures du jardin et du

château, qui devaient faire jouer leurs pompes sur les rebelles, et il

croyait pouvoir assurer qu'une pareille invention les ferait fuir en

un instant. On fut dispensé d'en faire usage. La fusillade du Champ de

Mars avait inspiré une terreur telle, que personne ne remua et que les

environs du château se trouvèrent presque déserts.

Quelques jours après mon interrogatoire, M. de la Fayette me fit dire

que je pouvais voir mes parents et quelques amis; j'usai sobrement de

cette permission, qui me fut d'une grande consolation. Je les recevais

dans le cabinet de Mgr le Dauphin, que je n'avais pas encore la

permission de quitter. MM. Banks et du Foë, mes gardiens, se

retiraient, dès qu'ils les voyaient arriver, dans la pièce voisine,

dont je laissais seulement la porte ouverte pour ne les pas

compromettre. Je leur rends la justice de s'être conduits

très-honnêtement à mon égard, et de leur avoir toujours entendu tenir

les meilleurs propos sur la famille royale, à laquelle ils se

piquaient d'être très-attachés. M. Banks, âgé de soixante ans,

détestait la Révolution et était profondément affligé de ses excès;

mais, étant d'une humeur très-pacifique, il redoutait tout ce qui

pouvait troubler sa tranquillité, et attachait un grand prix à

l'observation de la Constitution, qu'il regardait comme l'ancre du

salut de la France. M. du Foë, jeune, vif et brave, mais mauvaise

tête, était susceptible de toutes les impressions qu'on pouvait lui

donner. Il changea continuellement de parti, et finit par une conduite

dont je ne me permets pas de parler en pensant à celle qu'il tint à

mon égard.

L'abbé d'Avaux et madame de Tarente, appelés au château par le devoir

de leur place, passaient des heures entières avec moi dans le cours de

la journée. Leur société adoucissait l'amertume de ma situation, et je

n'oublierai jamais toutes les marques d'attachement que j'en ai

reçues. Cette dernière me donnait des nouvelles de la famille royale

et avait pour moi toutes les recherches d'attention imaginables. La

conformité de nos sentiments nous avait liées de l'amitié la plus

tendre. La mort seule eut le pouvoir de la rompre; mais elle n'a pu

effacer de mon coeur les sentiments que cette amie fidèle savait si

bien inspirer, non plus que le souvenir de son beau et noble

caractère, qui lui a mérité l'estime de toutes les personnes qui l'ont

connue et l'attachement le plus tendre des amies qui ont été à portée

de l'apprécier.

On diminua successivement les gênes de ma position. On donna d'abord

à mes gardiens la permission de ne plus passer la nuit dans ma

chambre, et l'on me permit ensuite de me promener dans les Tuileries.

Rien n'était plus triste que cette promenade, où, toujours accompagnée

d'un de mes gardiens je ne rencontrais que des gardes nationaux. Il

fallait avoir autant de besoin de respirer l'air, comme j'en avais,

pour profiter de cette permission. Celle qui me fit le plus sensible

plaisir fut de pouvoir aller chez toutes les personnes de la famille

royale et nommément dans la chambre de Mgr le Dauphin. Mes gardiens me

conduisaient jusqu'à la porte des membres de la famille royale et

restaient dans la pièce voisine. J'eus encore la permission, mais

toujours accompagnée, de descendre dans mon appartement et d'avoir à

dîner quelques personnes de mes amies. Comme nos gardiens se

conduisaient avec délicatesse et discrétion, je donnais à dîner à

celui qui était de garde, et ils furent extrêmement sensibles à cette

politesse.

Mémoires de Madame la Duchesse de Tourzel, tome premier Gouvernante des enfants de France pendant les années 1789 à 1795 · 第 22 / 24 段