Je ne fais qu'une analyse très-courte de ce discours, dans lequel

Madame Élisabeth retraça avec un ordre admirable chaque époque de la

Révolution, et chaque décret contraire à la religion, à l'autorité du

Roi, aux prérogatives essentielles de la royauté, à l'ordre et à la

tranquillité du royaume. Barnave répondait à chaque article avec

lenteur, s'écoutant parler, pour ne pas aller au delà des bornes que

lui imposait la crainte de se compromettre; mais il lui était

impossible de répondre d'une manière satisfaisante à la force des

raisonnements de Madame Élisabeth, qui lui parlait le langage de la

vérité avec l'éloquence et la douleur les plus entraînantes. Il ne lui

échappa pas une parole ni une réflexion qui pût le choquer en rien,

non plus que son collègue Péthion. Ce discours fit une telle

impression sur Barnave, qu'il changea de ce moment de conduite et de

sentiment. La Reine parla aussi dans le même sens; mais Madame

Élisabeth avait tellement épuisé la matière qu'elle ne put que revenir

sur les mêmes sujets, ce qui nuisit nécessairement à l'impression

qu'elle aurait pu produire auparavant.

Barnave fut silencieux et respectueux pendant tout le voyage.

Péthion, bavard et insolent, demandait à boire à Madame lorsqu'il

avait soif, avec la familiarité la plus révoltante. Il parlait

toujours de l'Amérique et du bonheur des républiques: «Nous savons

bien, lui dit le Roi, le désir que vous auriez d'en établir une en

France.»--«Elle n'est pas encore assez mûre pour cela, répondit-il

insolemment, et je ne serai pas assez heureux pour la voir établir de

mon vivant.»

Il faisait une chaleur excessive. Le Roi, la famille royale et chaque

personne qui était dans la voiture, étaient couverts de sueur et de

poussière. L'excès de la souffrance fit éprouver un moment de

consolation en arrivant à la Ferté-sous-Jouarre, où nous devions

dîner. Le sieur Renard, maire de cette ville, chez qui le Roi

descendit, avait prévu d'avance tout ce qui pouvait adoucir la

situation de la famille royale pendant le peu de temps qu'elle devait

passer dans sa maison. Elle trouva un appartement frais, des

rafraîchissements, un dîner simple, mais proprement servi, et

d'excellentes gens. La femme du maire, ne voulant point, par

délicatesse, manger avec la famille royale, s'habilla en cuisinière,

et la servit avec autant de zèle que de respect. Elle et son mari

souffraient cruellement de l'état dans lequel ils la voyaient. Brûlée

du soleil, couverte de poussière, elle portait sur son visage

l'empreinte de toutes ses souffrances; car pour mettre le comble à la

barbarie avec laquelle on la traitait, on ne voulut pas lui laisser

baisser les stores de la voiture, où le soleil donnait d'aplomb, pour

laisser à cette populace, qui se renouvelait à chaque instant, le

plaisir de rassasier ses yeux du spectacle de voir son Roi et son

infortunée famille au pouvoir de ses sujets. Elle comblait de

bénédictions les députés, et toujours avec le refrain continuel de:

«Vive la nation et l'Assemblée nationale!»

Le maire de la Ferté-sous-Jouarre fit dire au Roi qu'il n'avait osé

lui témoigner ouvertement les sentiments qu'il éprouvait; qu'il le

suppliait de vouloir bien les interpréter; qu'il s'occupait par

nécessité des commissaires de l'Assemblée, mais que son coeur était

tout à son Roi. Ce fut le seul endroit de toute la route où la famille

royale eut un moment de repos et de tranquillité. Le Roi offrit aux

députés de dîner avec lui; mais ils n'acceptèrent pas sa proposition,

et mangèrent ensemble séparément.

Nous remontâmes à trois heures en voiture. Barnave était dans le fond

de la voiture, entre le Roi et la Reine, qui tenait Mgr le Dauphin sur

ses genoux. Madame Élisabeth, Péthion et moi, étions sur le devant, et

cette princesse et moi tenions Madame alternativement sur nos genoux.

La chaleur était encore excessive. La poussière que faisaient les

personnes qui entouraient la voiture, soit à pied, soit à cheval,

était aussi épaisse que le plus affreux brouillard, et le peu d'air

qui existait se trouvait intercepté par les troupes à pied et à cheval

et par la multitude des curieux qui se pressaient autour de la

voiture.

Nous gagnâmes Meaux de cette manière. Nous fûmes coucher chez

l'évêque constitutionnel, qui reçut le Roi de son mieux. On ne peut se

faire d'idée du peu de dignité de cet évêque et de son clergé. Il

était bonhomme, et le Roi n'eut pas à s'en plaindre. M'étant trouvée

mal, on me fit passer dans la chambre de la concierge de l'évêché, qui

eut pour moi tous les soins possibles: «Vous voyez en moi, me

dit-elle, la personne la plus malheureuse. J'étais profondément

attachée à Mgr de Polignac, notre ancien évêque; je suis restée ici

pour tâcher de conserver ce qui lui appartient, et je suis obligée de

servir ce malheureux constitutionnel que je déteste. Il n'est

heureusement pas méchant; mais quelle différence avec notre bon

évêque! Tout le monde le respectait, et l'on se moque de celui-ci. Mon

Dieu! que je souffre des peines de mon Roi! dites-le-lui bien, je vous

prie.»

Nous repartîmes de Meaux, le 25 juin, pour arriver à Paris, où des

outrages d'un nouveau genre attendaient la famille royale. Arrivés à

Claye, une troupe de forcenés, à qui l'on supposait les plus mauvais

desseins, voulut s'emparer exclusivement de la garde du Roi. Pour

parer aux malheurs qui en pouvaient résulter et qui avaient été prévus

d'avance, on avait envoyé de Paris deux bataillons de la garde

nationale dont on était parfaitement sûr, pour protéger son retour.

Ils repoussèrent cette horrible troupe, et s'emparèrent de force des

portières de la voiture. Nous crûmes un moment qu'on allait se battre

autour d'elle; mais M. Dumas et les deux commissaires soutinrent les

bataillons de Paris, qui escortèrent le Roi tout le reste de la route.

Ils étaient à pied, et la voiture fut obligée d'aller au pas pour

qu'ils pussent la suivre. La chaleur était si forte, que plusieurs

grenadiers se trouvèrent mal, et nous fûmes obligés de leur faire

respirer des sels pour les faire revenir. Pendant le chemin de Meaux à

Claye, Péthion, ayant aperçu un de ses amis appelé Kerveleguen, fit

arrêter la voiture pour lui souhaiter le bonjour. Celui-ci affecta de

tourner le dos au Roi et de garder son chapeau sur sa tête; Péthion

lui en fit des reproches: «On ne salue ni on ne regarde un Roi en

fuite», répondit-il avec insolence. Puis s'approchant de l'oreille de

Péthion, il lui parla bas un moment et dit ensuite à la voiture de

continuer son chemin.

Nous trouvâmes à la barrière de Paris un peuple immense rassemblé sur

le chemin par où devait passer notre malheureux Roi. Chacun avait la

tête couverte, par l'ordre de M. de la Fayette, qui avait, de plus,

enjoint de garder le silence le plus profond, pour montrer au Roi,

disait-il, les sentiments que faisait éprouver son voyage. Ses ordres

furent si strictement observés, que plusieurs marmitons sans chapeau

se couvrirent la tête de leur serviette sale et crasseuse.

Arrivés à la place Louis XV, on nous fit entrer aux Tuileries par le

pont tournant, pour descendre sous la voûte, où les officiers de Sa

Majesté l'attendaient. Les gardes nationaux l'entourèrent

sur-le-champ, et l'un d'eux s'empara de la personne de Mgr le Dauphin

pour le porter dans son appartement. Mais comme l'enfant se mit à

pleurer en se voyant dans des mains inconnues, il le remit dans celles

de M. Hue, qui le conduisit chez le Roi. On voulut ensuite s'emparer

des trois gardes du corps qui avaient accompagné le Roi; et pour les

sauver des fureurs de la populace ameutée autour des Tuileries, on les

conduisit à l'Abbaye, ainsi que mesdames de Neuville et Branger, qui

étaient dans la voiture de suite de Leurs Majestés.

L'Assemblée, de son côté, n'avait rien oublié de tout ce qui pouvait

faire perdre le respect dû au Roi; elle avait été parfaitement

secondée par la Commune de Paris. Cette dernière avait donné des

couronnes civiques à Blanc et à Mangin, qui avaient arrêté la voiture

de Leurs Majestés; et l'Assemblée, devant laquelle ils se

présentèrent, fit mention honorable de leur civisme et de leur

patriotisme.

Thouret proposa de se passer de la sanction du Roi et de faire

exercer par les ministres et sous leur responsabilité les fonctions du

pouvoir exécutif. Roederer prétendit que l'inviolabilité du Roi

n'était pas différente de celle des députés, et qu'il n'était question

pour le moment que de le mettre en arrestation provisoire. Malouet

représenta avec force qu'on changeait la nature du gouvernement en

transportant tous les pouvoirs dans l'Assemblée, et déclara qu'il ne

voterait jamais pour constituer le Roi prisonnier. La proposition fut

convertie en décret, et le pouvoir exécutif fut suspendu dans les

mains du Roi. On décida, de plus, qu'on lui donnerait une garde, ainsi

qu'à la Reine et à l'héritier présomptif de la couronne (titre qu'on

substituait depuis longtemps à celui de Dauphin); que cette garde

serait sous les ordres du commandant général de la garde nationale,

qui veillerait à la sûreté de la famille royale, et répondrait de

leurs personnes.

Après de longues discussions relatives aux informations à prendre sur

ce malheureux voyage, il fut décidé que trois membres de l'Assemblée

seraient nommés commissaires pour recevoir la déclaration du Roi et de

la Reine, et que les personnes qui avaient suivi Leurs Majestés,

seraient interrogées par les membres du tribunal du premier

arrondissement.

Goupil profita de la circonstance pour demander le licenciement des

quatre compagnies des gardes du corps, que M. Voidel assura être

beaucoup plus attachés au Roi qu'à la nation, et il en donna pour

preuve l'absence de M. de Bonnay le jour du départ du Roi. M. de

Bonnay releva avec courage les invectives que l'on s'était permises

contre une garde aussi fidèle, et ajouta: «Je regarderai toujours le

Roi et la Patrie comme indivisibles, et partout où leur service

m'appellera, je volerai. Si le Roi m'avait consulté sur son voyage, je

le lui aurais déconseillé; mais s'il m'eût ordonné de le suivre, je

serais mort à ses côtés, et je me serais honoré de mourir pour sa

défense.» La droite de l'Assemblée applaudit, la gauche murmura, et la

demande du licenciement fut convertie en décret.

Le Roi et la Reine, en arrivant à Paris, trouvèrent dans leurs

appartements les officiers dont M. de la Fayette avait fait choix pour

les garder et répondre de leurs personnes. Ceux du Roi et de la Reine

étaient MM. Guinguerlot et Collot, chefs de bataillon, M. de la

Colombe, aide de camp et ami particulier de M. de la Fayette, et

plusieurs capitaines dont j'ai ignoré les noms.

Les deux premiers, profondément attachés au Roi et à la famille

royale, se conduisirent de manière à mériter leur confiance; et Leurs

Majestés leur témoignèrent, avec cette bonté qui les caractérisait, la

sensibilité qu'elles en éprouvaient. Le Roi leur donna même par la

suite des marques de bienveillance, en plaçant M. Guinguerlot dans la

finance et M. Collot dans sa garde constitutionnelle.

Mgr le Dauphin avait pour gardiens MM. Le Hoc et du Vergier, chefs de

bataillon, et le même M. de la Colombe, qui allait de chez lui chez la

Reine, et les capitaines MM. Coroller, Mathis, et un troisième dont

j'ai oublié le nom. M. de la Colombe avait un caractère souple et

insinuant, et il se plaisait à faire parade de l'autorité qui lui

avait été confiée. M. Le Hoc avait de l'esprit, de l'instruction, mais

de l'ambition. N'ayant aucun principe fixe, il suivait toujours le

parti du plus fort. Du Vergier, bijoutier de profession, était sombre,

dissimulé, un franc Jacobin, ainsi que MM. Mathis, Coroller, et celui

dont j'ai oublié le nom. Ce dernier était, en outre bavard, mal élevé,

et du plus mauvais ton.

Madame Élisabeth et Madame furent les seules qui ne furent point mises

en arrestation, et qui par conséquent n'eurent pas de gardiens.

Parmi les capitaines qui étaient dans l'appartement de la Reine, il y

en eut un qui eut une conduite si insolente, qu'on aura peine à le

croire. Un soir que cette princesse ne se portait pas bien et qu'elle

s'était couchée de bonne heure, il entra dans son appartement, dont

les portes restaient ouvertes, et il dit à madame Jarjage, sa première

femme de chambre, qu'elle eût à se retirer: «Vous ne savez donc pas,

monsieur, lui dit-elle, que la Reine n'est jamais seule dans sa

chambre la nuit, à moins que le Roi n'y vienne?» Il n'en tint compte,

s'approcha du lit de cette princesse, mit son coude sur son oreiller,

et menaça Madame Jarjage de la faire sortir de la chambre de la Reine:

«La violence seule me la fera quitter, lui répondit-elle, et je saurai

alors par mes cris appeler à mon secours.» Elle passa la nuit auprès

de la Reine sans se coucher, et comme elle se plaignit de la conduite

de cet officier, on lui interdit l'entrée de l'appartement de cette

princesse. Il était grand magnétiseur, et de plus, franc illuminé,

affectant, ainsi que ceux de sa secte, un grand recueillement quand il

allait à l'église. Il voulut un jour me persuader d'en grossir le

nombre, en m'assurant qu'elle me procurerait le plus grand bonheur, et

notamment celui d'avoir des communications avec la Sainte Vierge. On

jugera facilement quelle fut ma réponse à de pareilles propositions.

J'appris, depuis, la conduite qu'il avait tenue, et je fus bien

étonnée de le voir entrer au château après une scène aussi indécente.

Mais M. de la Fayette n'eût pas osé lui en interdire l'entrée, de

crainte de nuire à sa popularité, qu'il entretenait par les moyens les

plus ridicules. Il fit visiter en grand apparat et avec le soin le

plus minutieux tous les appartements du Roi et de la Reine, ainsi que

ceux de Mgr le Dauphin, et envoya même des ramoneurs pour examiner si

la famille royale pouvait se sauver par la cheminée. Il fit fermer à

double tour toutes les portes qui donnaient dans la chambre de Mgr le

Dauphin, même celle qui communiquait à la chambre du Roi, et en fit

mettre les clefs dans les poches de ses officiers. Il fit aussi placer

des sentinelles à chaque escalier de l'intérieur du château, faisant

mettre des chaises auprès d'eux pour qu'ils ne se fatiguassent pas; il

poussa même l'attention jusqu'à prévenir, aux dépens même de la

décence, leurs plus légers besoins. Cette bizarre et singulière

invention fut mise en pratique même sur le palier intérieur de

l'escalier par lequel on montait chez Madame, qui était celui par où

elle allait chez la Reine, toutes les autres communications étant

alors interdites.

Je m'attendais à éprouver le même sort que mesdames de Neuville et

Branger, mais la bonté de la Reine m'en préserva. Elle pria madame la

duchesse de Luynes d'employer tous ses moyens auprès des personnes

qu'elle connaissait dans l'Assemblée pour me faire rester aux

Tuileries, en donnant pour raison le mauvais état de ma santé. Elle

fut deux jours sans espoir de réussir, après lesquels la Reine me fit

dire d'être tranquille, que je resterais au secret dans le cabinet de

Mgr le Dauphin, gardée par deux officiers de la garde nationale, qui

se relayeraient toutes les vingt-quatre heures, et qui ne me

quitteraient ni jour ni nuit. Cette précaution était bien inutile,

puisque le cabinet n'avait d'autre issue que par la chambre du jeune

prince, où étaient, jour et nuit, deux officiers de la garde

nationale; mais elle entrait dans les vues de M. de la Fayette, qui se

plaisait à faire parade de son extrême surveillance.

CHAPITRE XIII

ANNÉE 1791

Déclaration demandée au Roi et à la Reine relativement au voyage

de Varennes.--Les ministres obtiennent le désaveu de sa

protestation en quittant Paris.--Lettre de M. de Bouillé à

l'Assemblée.--Délibérations des comités relativement au Roi et

au gouvernement à établir en France.--Protestations du côté

droit contre les actes attentatoires à l'autorité

royale.--Moyens employés pour échauffer le peuple.--Décret pour

obliger M. le prince de Condé et les autres émigrés à rentrer en

France.--Autre décret relatif aux personnes qui avaient

accompagné le Roi, et suspension des fonctions royales jusqu'à

l'acceptation de la Constitution.--Démarches du roi d'Espagne et

des autres princes de l'Europe.--Lettre de M. de Montmorin aux

ambassadeurs et ministres dans les différentes cours.--Abolition

de tout titre et décoration.--Démarches des deux partis pour

engager le Roi à accepter ou à refuser la Constitution.--Lettres

des princes pour en appuyer le refus.--Le Roi accepte la

Constitution et va en personne le déclarer à

l'Assemblée.--Décrets par lesquels elle termine sa session.

MM. Tronchet, Duport et d'André, nommés commissaires pour recevoir les

déclarations du Roi et de la Reine, se rendirent chez le Roi, le

dimanche 26 juin, lendemain de son arrivée, à huit heures du soir. Sa

Majesté leur déclara positivement qu'elle n'entendait pas subir un

interrogatoire, et que son intention était de faire seulement une

déclaration.

Il donna pour motifs de son départ de Paris les menaces et les

outrages faits à sa personne et à la famille royale le 18 avril, les

provocations au renouvellement des mêmes violences et le peu de sûreté

qu'il y avait pour lui dans une ville où il éprouvait de si cruelles

insultes. Il ajouta que son intention n'avait jamais été de quitter la

France. Il en donnait pour preuves les logements qu'il avait fait

préparer pour lui et sa famille à Montmédy, qu'il n'avait choisi que

pour être plus à portée de s'opposer à toute espèce d'invasion en

France et de se porter partout où il pourrait y avoir quelque danger.

Il donna encore pour motif de son départ la nécessité de faire cesser

l'argument de sa non-liberté, qui aurait pu être une occasion de

troublé, assurant qu'il conservait toujours le désir de revenir à

Paris, désir prouvé par la dernière phrase de son adresse aux

Français, où il s'exprimait ainsi: «Français, et vous surtout

Parisiens, quel plaisir n'aurai-je pas à me retrouver au milieu de

vous!»

Sa Majesté ajouta que Monsieur n'avait été prévenu que peu de temps

avant le voyage; qu'il n'était sorti de France que parce qu'il était

convenu qu'il ne suivrait pas la même route, afin de ne pas manquer de

chevaux, et qu'il devait venir le rejoindre sur-le-champ dans le lieu

où il aurait fixé son séjour; que quant aux personnes qui l'avaient

suivi, elles n'avaient su son départ qu'au dernier moment. Il

terminait sa déclaration en disant qu'ayant reconnu dans son voyage

que l'opinion publique était décidée en faveur de la Constitution, il

s'était convaincu de plus en plus de la nécessité de donner de la

force aux pouvoirs établis pour maintenir la tranquillité publique;

qu'à la vue de cette volonté, générale, il n'avait point hésité à

faire le sacrifice de tout ce qui lui était personnel pour assurer le

bonheur du peuple, objet constant de tous ses soins; que le motif qui

l'avait fait consentir à revenir à Paris était la crainte d'exposer le

royaume aux maux que sa résistance aurait pu occasionner; qu'il

oublierait aisément tous les désagréments qu'il avait éprouvés, s'il

pouvait par là procurer la paix et la tranquillité de la nation, et

que la Reine était dans les mêmes sentiments.

Cette princesse, qui était dans le bain quand les commissaires

sortirent de chez le Roi, remit pour les recevoir au lendemain à onze

heures du matin.

Elle déclara que le Roi devant partir de Paris, nulle puissance

humaine n'aurait pu l'empêcher de le suivre; que l'assurance qu'il lui

avait donnée de ne pas quitter la France, n'aurait pu que la fortifier

dans cette résolution; mais que s'il en avait témoigné le désir, elle

aurait employé tous ses moyens pour l'en empêcher.

Elle assura les commissaires qu'étant malade depuis trois semaines,

je n'avais su le voyage que très-peu de temps auparavant, et que

n'ayant pu rien emporter avec moi, elle m'avait prêté tout ce dont je

pouvais avoir besoin; que les courriers ne savaient ni le but ni la

destination du voyage. Elle répéta la même chose que le Roi

relativement à rétablissement à Montmédy, ajoutant qu'elle était

sortie par la porte de l'appartement de M. de Villequier.

Le moment qu'avait pris le Roi pour quitter Paris n'était pas

favorable. La France commençait à se lasser de l'Assemblée, qui

perdait tous les jours dans l'opinion publique. Le Roi n'eût pu que

gagner à laisser propager cette opinion. Mais ayant une fois pris le

parti de sortir de Paris, il eût fallu le soutenir et se refuser aux

instances de ses ministres pour désavouer la protestation qu'il avait

fait remettre à l'Assemblée en quittant Paris. Ces derniers, effrayés

de la disposition des esprits et de la manière dont on échauffait le

peuple, mirent en avant les malheurs dont la France était menacée si

le Roi persistait à soutenir sa protestation, et, par cette

considération, ils en obtinrent le désaveu.

M. de Bouillé, profondément affligé de l'arrestation du Roi, et

craignant pour les jours de ce prince et de la famille royale, espéra

atténuer la rage de l'Assemblée et la porter sur lui-même en lui

écrivant la lettre la plus capable de faire impression sur des esprits

moins exaltés et capables d'écouter la raison. Il y déclarait que ce

n'était que sur ses instances réitérées que le Roi s'était déterminé à

quitter Paris, que lui seul avait donné des ordres relatifs au voyage

et pour la conduite du Roi à Montmédy, et que ce n'était que sur les

outrages qu'il avait éprouvés lors du voyage de Saint-Cloud, qu'il

avait pu parvenir à le décider à s'établir dans une ville où il pût se

porter pour médiateur entre l'Assemblée et les puissances étrangères,

effrayées de la marche que prenait la Révolution.

Il peignit des couleurs les plus fortes la situation où l'Assemblée

avait mis la France, qui eût été sauvée si le voyage du Roi eût

réussi, et il la menaça de la vengeance des puissances étrangères,

dont il conduirait lui-même les armées en France, s'il tombait un seul

cheveu de la tête du Roi et de la famille royale.

Cette lettre ne produisit aucun effet. L'Assemblée, ivre de ses succès

et de toutes les lettres de félicitation qu'elle recevait de tous les

clubs du royaume, n'en laissait pas moins continuer contre la personne

du Roi les discours les plus violents, qui ne tendaient à rien moins

qu'à provoquer sa destitution pour le mettre ensuite en jugement.

Les comités chargés du rapport sur le voyage de Varennes et sur le

parti à prendre relativement au Roi et à la forme de gouvernement à

établir, hésitèrent longtemps avant de se prononcer. M. de

Montesquiou, oubliant tout ce qu'il devait au Roi et à la famille

royale, se rangea du parti des factieux et demanda que l'Assemblée

s'emparât des fonctions de la royauté. «Le pouvoir exécutif inspirant,

disait-il, autant de défiance que l'Assemblée inspire de confiance, il

ne faut pas sacrifier le salut public à un respect superstitieux pour

la distinction des pouvoirs»; et il appuya toutes les raisons que

Thouret, Chapelier et autres avaient alléguées pour faire regarder le

voyage du Roi connue une infraction à la Constitution.

M. de Liancourt parla, au contraire, avec beaucoup de force sur les

dangers de la destitution du Roi, réfuta toutes les raisons mises en

avant pour en justifier la nécessité, et il se conduisit parfaitement

dans cette occasion.

M. de la Fayette ne s'oubliait pas et travaillait sourdement à faire

adopter l'opinion des factieux. Il se tint chez lui plusieurs

conférences, dans lesquelles il opina pour mettre le Roi en jugement,

espérant hâter par là rétablissement d'une république, objet constant

de tous ses voeux. Il espérait jouer le rôle de Washington, ne

calculant ni la différence de la France à l'Amérique, ni le peu de

ressemblance qu'il y avait entre lui et celui qu'il avait la

prétention d'imiter. Barnave s'opposa fortement au projet de mettre le

Roi en jugement, et M. de Gilliers menaça et effraya tellement M. de

la Fayette sur les risques qu'il courait s'il réussissait dans ce

projet, qu'il revint, quoique avec peine, à la conservation de la

royauté dans la personne du Roi, et soutint même dans la suite cette

opinion avec assez de fermeté. Je tiens cette anecdote de M. de

Virieu, député, qui la tenait de M. de Gilliers même, et qui me l'a

répétée plus d'une fois avant et depuis l'acceptation de la

Constitution de 1791.

Plusieurs membres de l'Assemblée proposèrent de donner un gouverneur à

Mgr le Dauphin et d'ordonner qu'on mît sous les yeux la liste des

personnes qu'on jugerait propres à cette fonction. M. Malouet et

plusieurs autres députés s'opposèrent fortement à une mesure aussi

révoltante que celle d'ôter à un père tout pouvoir sur son enfant;

mais l'Assemblée n'eut aucun égard aux raisons qui combattaient une

pareille proposition, et elle fut adoptée sur-le-champ.

On remit, quelques jours après, sur le bureau de l'Assemblée une liste

de plus de quatre-vingts personnes de toute profession et de tout

état, qu'on proposait pour gouverneurs de Mgr le Dauphin. Elle était

si bizarrement composée, qu'elle fit sentir le ridicule de cette

proposition, à laquelle on finit par ne donner aucune suite.

Mémoires de Madame la Duchesse de Tourzel, tome premier Gouvernante des enfants de France pendant les années 1789 à 1795 · 第 21 / 24 段