Madame Élisabeth retraça avec un ordre admirable chaque époque de la
Révolution, et chaque décret contraire à la religion, à l'autorité du
Roi, aux prérogatives essentielles de la royauté, à l'ordre et à la
tranquillité du royaume. Barnave répondait à chaque article avec
lenteur, s'écoutant parler, pour ne pas aller au delà des bornes que
lui imposait la crainte de se compromettre; mais il lui était
impossible de répondre d'une manière satisfaisante à la force des
raisonnements de Madame Élisabeth, qui lui parlait le langage de la
vérité avec l'éloquence et la douleur les plus entraînantes. Il ne lui
échappa pas une parole ni une réflexion qui pût le choquer en rien,
non plus que son collègue Péthion. Ce discours fit une telle
impression sur Barnave, qu'il changea de ce moment de conduite et de
sentiment. La Reine parla aussi dans le même sens; mais Madame
Élisabeth avait tellement épuisé la matière qu'elle ne put que revenir
sur les mêmes sujets, ce qui nuisit nécessairement à l'impression
qu'elle aurait pu produire auparavant.
Barnave fut silencieux et respectueux pendant tout le voyage.
Péthion, bavard et insolent, demandait à boire à Madame lorsqu'il
avait soif, avec la familiarité la plus révoltante. Il parlait
toujours de l'Amérique et du bonheur des républiques: «Nous savons
bien, lui dit le Roi, le désir que vous auriez d'en établir une en
France.»--«Elle n'est pas encore assez mûre pour cela, répondit-il
insolemment, et je ne serai pas assez heureux pour la voir établir de
mon vivant.»
Il faisait une chaleur excessive. Le Roi, la famille royale et chaque
personne qui était dans la voiture, étaient couverts de sueur et de
poussière. L'excès de la souffrance fit éprouver un moment de
consolation en arrivant à la Ferté-sous-Jouarre, où nous devions
dîner. Le sieur Renard, maire de cette ville, chez qui le Roi
descendit, avait prévu d'avance tout ce qui pouvait adoucir la
situation de la famille royale pendant le peu de temps qu'elle devait
passer dans sa maison. Elle trouva un appartement frais, des
rafraîchissements, un dîner simple, mais proprement servi, et
d'excellentes gens. La femme du maire, ne voulant point, par
délicatesse, manger avec la famille royale, s'habilla en cuisinière,
et la servit avec autant de zèle que de respect. Elle et son mari
souffraient cruellement de l'état dans lequel ils la voyaient. Brûlée
du soleil, couverte de poussière, elle portait sur son visage
l'empreinte de toutes ses souffrances; car pour mettre le comble à la
barbarie avec laquelle on la traitait, on ne voulut pas lui laisser
baisser les stores de la voiture, où le soleil donnait d'aplomb, pour
laisser à cette populace, qui se renouvelait à chaque instant, le
plaisir de rassasier ses yeux du spectacle de voir son Roi et son
infortunée famille au pouvoir de ses sujets. Elle comblait de
bénédictions les députés, et toujours avec le refrain continuel de:
«Vive la nation et l'Assemblée nationale!»
Le maire de la Ferté-sous-Jouarre fit dire au Roi qu'il n'avait osé
lui témoigner ouvertement les sentiments qu'il éprouvait; qu'il le
suppliait de vouloir bien les interpréter; qu'il s'occupait par
nécessité des commissaires de l'Assemblée, mais que son coeur était
tout à son Roi. Ce fut le seul endroit de toute la route où la famille
royale eut un moment de repos et de tranquillité. Le Roi offrit aux
députés de dîner avec lui; mais ils n'acceptèrent pas sa proposition,
et mangèrent ensemble séparément.
Nous remontâmes à trois heures en voiture. Barnave était dans le fond
de la voiture, entre le Roi et la Reine, qui tenait Mgr le Dauphin sur
ses genoux. Madame Élisabeth, Péthion et moi, étions sur le devant, et
cette princesse et moi tenions Madame alternativement sur nos genoux.
La chaleur était encore excessive. La poussière que faisaient les
personnes qui entouraient la voiture, soit à pied, soit à cheval,
était aussi épaisse que le plus affreux brouillard, et le peu d'air
qui existait se trouvait intercepté par les troupes à pied et à cheval
et par la multitude des curieux qui se pressaient autour de la
voiture.
Nous gagnâmes Meaux de cette manière. Nous fûmes coucher chez
l'évêque constitutionnel, qui reçut le Roi de son mieux. On ne peut se
faire d'idée du peu de dignité de cet évêque et de son clergé. Il
était bonhomme, et le Roi n'eut pas à s'en plaindre. M'étant trouvée
mal, on me fit passer dans la chambre de la concierge de l'évêché, qui
eut pour moi tous les soins possibles: «Vous voyez en moi, me
dit-elle, la personne la plus malheureuse. J'étais profondément
attachée à Mgr de Polignac, notre ancien évêque; je suis restée ici
pour tâcher de conserver ce qui lui appartient, et je suis obligée de
servir ce malheureux constitutionnel que je déteste. Il n'est
heureusement pas méchant; mais quelle différence avec notre bon
évêque! Tout le monde le respectait, et l'on se moque de celui-ci. Mon
Dieu! que je souffre des peines de mon Roi! dites-le-lui bien, je vous
prie.»
Nous repartîmes de Meaux, le 25 juin, pour arriver à Paris, où des
outrages d'un nouveau genre attendaient la famille royale. Arrivés à
Claye, une troupe de forcenés, à qui l'on supposait les plus mauvais
desseins, voulut s'emparer exclusivement de la garde du Roi. Pour
parer aux malheurs qui en pouvaient résulter et qui avaient été prévus
d'avance, on avait envoyé de Paris deux bataillons de la garde
nationale dont on était parfaitement sûr, pour protéger son retour.
Ils repoussèrent cette horrible troupe, et s'emparèrent de force des
portières de la voiture. Nous crûmes un moment qu'on allait se battre
autour d'elle; mais M. Dumas et les deux commissaires soutinrent les
bataillons de Paris, qui escortèrent le Roi tout le reste de la route.
Ils étaient à pied, et la voiture fut obligée d'aller au pas pour
qu'ils pussent la suivre. La chaleur était si forte, que plusieurs
grenadiers se trouvèrent mal, et nous fûmes obligés de leur faire
respirer des sels pour les faire revenir. Pendant le chemin de Meaux à
Claye, Péthion, ayant aperçu un de ses amis appelé Kerveleguen, fit
arrêter la voiture pour lui souhaiter le bonjour. Celui-ci affecta de
tourner le dos au Roi et de garder son chapeau sur sa tête; Péthion
lui en fit des reproches: «On ne salue ni on ne regarde un Roi en
fuite», répondit-il avec insolence. Puis s'approchant de l'oreille de
Péthion, il lui parla bas un moment et dit ensuite à la voiture de
continuer son chemin.
Nous trouvâmes à la barrière de Paris un peuple immense rassemblé sur
le chemin par où devait passer notre malheureux Roi. Chacun avait la
tête couverte, par l'ordre de M. de la Fayette, qui avait, de plus,
enjoint de garder le silence le plus profond, pour montrer au Roi,
disait-il, les sentiments que faisait éprouver son voyage. Ses ordres
furent si strictement observés, que plusieurs marmitons sans chapeau
se couvrirent la tête de leur serviette sale et crasseuse.
Arrivés à la place Louis XV, on nous fit entrer aux Tuileries par le
pont tournant, pour descendre sous la voûte, où les officiers de Sa
Majesté l'attendaient. Les gardes nationaux l'entourèrent
sur-le-champ, et l'un d'eux s'empara de la personne de Mgr le Dauphin
pour le porter dans son appartement. Mais comme l'enfant se mit à
pleurer en se voyant dans des mains inconnues, il le remit dans celles
de M. Hue, qui le conduisit chez le Roi. On voulut ensuite s'emparer
des trois gardes du corps qui avaient accompagné le Roi; et pour les
sauver des fureurs de la populace ameutée autour des Tuileries, on les
conduisit à l'Abbaye, ainsi que mesdames de Neuville et Branger, qui
étaient dans la voiture de suite de Leurs Majestés.
L'Assemblée, de son côté, n'avait rien oublié de tout ce qui pouvait
faire perdre le respect dû au Roi; elle avait été parfaitement
secondée par la Commune de Paris. Cette dernière avait donné des
couronnes civiques à Blanc et à Mangin, qui avaient arrêté la voiture
de Leurs Majestés; et l'Assemblée, devant laquelle ils se
présentèrent, fit mention honorable de leur civisme et de leur
patriotisme.
Thouret proposa de se passer de la sanction du Roi et de faire
exercer par les ministres et sous leur responsabilité les fonctions du
pouvoir exécutif. Roederer prétendit que l'inviolabilité du Roi
n'était pas différente de celle des députés, et qu'il n'était question
pour le moment que de le mettre en arrestation provisoire. Malouet
représenta avec force qu'on changeait la nature du gouvernement en
transportant tous les pouvoirs dans l'Assemblée, et déclara qu'il ne
voterait jamais pour constituer le Roi prisonnier. La proposition fut
convertie en décret, et le pouvoir exécutif fut suspendu dans les
mains du Roi. On décida, de plus, qu'on lui donnerait une garde, ainsi
qu'à la Reine et à l'héritier présomptif de la couronne (titre qu'on
substituait depuis longtemps à celui de Dauphin); que cette garde
serait sous les ordres du commandant général de la garde nationale,
qui veillerait à la sûreté de la famille royale, et répondrait de
leurs personnes.
Après de longues discussions relatives aux informations à prendre sur
ce malheureux voyage, il fut décidé que trois membres de l'Assemblée
seraient nommés commissaires pour recevoir la déclaration du Roi et de
la Reine, et que les personnes qui avaient suivi Leurs Majestés,
seraient interrogées par les membres du tribunal du premier
arrondissement.
Goupil profita de la circonstance pour demander le licenciement des
quatre compagnies des gardes du corps, que M. Voidel assura être
beaucoup plus attachés au Roi qu'à la nation, et il en donna pour
preuve l'absence de M. de Bonnay le jour du départ du Roi. M. de
Bonnay releva avec courage les invectives que l'on s'était permises
contre une garde aussi fidèle, et ajouta: «Je regarderai toujours le
Roi et la Patrie comme indivisibles, et partout où leur service
m'appellera, je volerai. Si le Roi m'avait consulté sur son voyage, je
le lui aurais déconseillé; mais s'il m'eût ordonné de le suivre, je
serais mort à ses côtés, et je me serais honoré de mourir pour sa
défense.» La droite de l'Assemblée applaudit, la gauche murmura, et la
demande du licenciement fut convertie en décret.
Le Roi et la Reine, en arrivant à Paris, trouvèrent dans leurs
appartements les officiers dont M. de la Fayette avait fait choix pour
les garder et répondre de leurs personnes. Ceux du Roi et de la Reine
étaient MM. Guinguerlot et Collot, chefs de bataillon, M. de la
Colombe, aide de camp et ami particulier de M. de la Fayette, et
plusieurs capitaines dont j'ai ignoré les noms.
Les deux premiers, profondément attachés au Roi et à la famille
royale, se conduisirent de manière à mériter leur confiance; et Leurs
Majestés leur témoignèrent, avec cette bonté qui les caractérisait, la
sensibilité qu'elles en éprouvaient. Le Roi leur donna même par la
suite des marques de bienveillance, en plaçant M. Guinguerlot dans la
finance et M. Collot dans sa garde constitutionnelle.
Mgr le Dauphin avait pour gardiens MM. Le Hoc et du Vergier, chefs de
bataillon, et le même M. de la Colombe, qui allait de chez lui chez la
Reine, et les capitaines MM. Coroller, Mathis, et un troisième dont
j'ai oublié le nom. M. de la Colombe avait un caractère souple et
insinuant, et il se plaisait à faire parade de l'autorité qui lui
avait été confiée. M. Le Hoc avait de l'esprit, de l'instruction, mais
de l'ambition. N'ayant aucun principe fixe, il suivait toujours le
parti du plus fort. Du Vergier, bijoutier de profession, était sombre,
dissimulé, un franc Jacobin, ainsi que MM. Mathis, Coroller, et celui
dont j'ai oublié le nom. Ce dernier était, en outre bavard, mal élevé,
et du plus mauvais ton.
Madame Élisabeth et Madame furent les seules qui ne furent point mises
en arrestation, et qui par conséquent n'eurent pas de gardiens.
Parmi les capitaines qui étaient dans l'appartement de la Reine, il y
en eut un qui eut une conduite si insolente, qu'on aura peine à le
croire. Un soir que cette princesse ne se portait pas bien et qu'elle
s'était couchée de bonne heure, il entra dans son appartement, dont
les portes restaient ouvertes, et il dit à madame Jarjage, sa première
femme de chambre, qu'elle eût à se retirer: «Vous ne savez donc pas,
monsieur, lui dit-elle, que la Reine n'est jamais seule dans sa
chambre la nuit, à moins que le Roi n'y vienne?» Il n'en tint compte,
s'approcha du lit de cette princesse, mit son coude sur son oreiller,
et menaça Madame Jarjage de la faire sortir de la chambre de la Reine:
«La violence seule me la fera quitter, lui répondit-elle, et je saurai
alors par mes cris appeler à mon secours.» Elle passa la nuit auprès
de la Reine sans se coucher, et comme elle se plaignit de la conduite
de cet officier, on lui interdit l'entrée de l'appartement de cette
princesse. Il était grand magnétiseur, et de plus, franc illuminé,
affectant, ainsi que ceux de sa secte, un grand recueillement quand il
allait à l'église. Il voulut un jour me persuader d'en grossir le
nombre, en m'assurant qu'elle me procurerait le plus grand bonheur, et
notamment celui d'avoir des communications avec la Sainte Vierge. On
jugera facilement quelle fut ma réponse à de pareilles propositions.
J'appris, depuis, la conduite qu'il avait tenue, et je fus bien
étonnée de le voir entrer au château après une scène aussi indécente.
Mais M. de la Fayette n'eût pas osé lui en interdire l'entrée, de
crainte de nuire à sa popularité, qu'il entretenait par les moyens les
plus ridicules. Il fit visiter en grand apparat et avec le soin le
plus minutieux tous les appartements du Roi et de la Reine, ainsi que
ceux de Mgr le Dauphin, et envoya même des ramoneurs pour examiner si
la famille royale pouvait se sauver par la cheminée. Il fit fermer à
double tour toutes les portes qui donnaient dans la chambre de Mgr le
Dauphin, même celle qui communiquait à la chambre du Roi, et en fit
mettre les clefs dans les poches de ses officiers. Il fit aussi placer
des sentinelles à chaque escalier de l'intérieur du château, faisant
mettre des chaises auprès d'eux pour qu'ils ne se fatiguassent pas; il
poussa même l'attention jusqu'à prévenir, aux dépens même de la
décence, leurs plus légers besoins. Cette bizarre et singulière
invention fut mise en pratique même sur le palier intérieur de
l'escalier par lequel on montait chez Madame, qui était celui par où
elle allait chez la Reine, toutes les autres communications étant
alors interdites.
Je m'attendais à éprouver le même sort que mesdames de Neuville et
Branger, mais la bonté de la Reine m'en préserva. Elle pria madame la
duchesse de Luynes d'employer tous ses moyens auprès des personnes
qu'elle connaissait dans l'Assemblée pour me faire rester aux
Tuileries, en donnant pour raison le mauvais état de ma santé. Elle
fut deux jours sans espoir de réussir, après lesquels la Reine me fit
dire d'être tranquille, que je resterais au secret dans le cabinet de
Mgr le Dauphin, gardée par deux officiers de la garde nationale, qui
se relayeraient toutes les vingt-quatre heures, et qui ne me
quitteraient ni jour ni nuit. Cette précaution était bien inutile,
puisque le cabinet n'avait d'autre issue que par la chambre du jeune
prince, où étaient, jour et nuit, deux officiers de la garde
nationale; mais elle entrait dans les vues de M. de la Fayette, qui se
plaisait à faire parade de son extrême surveillance.
CHAPITRE XIII
ANNÉE 1791
Déclaration demandée au Roi et à la Reine relativement au voyage
de Varennes.--Les ministres obtiennent le désaveu de sa
protestation en quittant Paris.--Lettre de M. de Bouillé à
l'Assemblée.--Délibérations des comités relativement au Roi et
au gouvernement à établir en France.--Protestations du côté
droit contre les actes attentatoires à l'autorité
royale.--Moyens employés pour échauffer le peuple.--Décret pour
obliger M. le prince de Condé et les autres émigrés à rentrer en
France.--Autre décret relatif aux personnes qui avaient
accompagné le Roi, et suspension des fonctions royales jusqu'à
l'acceptation de la Constitution.--Démarches du roi d'Espagne et
des autres princes de l'Europe.--Lettre de M. de Montmorin aux
ambassadeurs et ministres dans les différentes cours.--Abolition
de tout titre et décoration.--Démarches des deux partis pour
engager le Roi à accepter ou à refuser la Constitution.--Lettres
des princes pour en appuyer le refus.--Le Roi accepte la
Constitution et va en personne le déclarer à
l'Assemblée.--Décrets par lesquels elle termine sa session.
MM. Tronchet, Duport et d'André, nommés commissaires pour recevoir les
déclarations du Roi et de la Reine, se rendirent chez le Roi, le
dimanche 26 juin, lendemain de son arrivée, à huit heures du soir. Sa
Majesté leur déclara positivement qu'elle n'entendait pas subir un
interrogatoire, et que son intention était de faire seulement une
déclaration.
Il donna pour motifs de son départ de Paris les menaces et les
outrages faits à sa personne et à la famille royale le 18 avril, les
provocations au renouvellement des mêmes violences et le peu de sûreté
qu'il y avait pour lui dans une ville où il éprouvait de si cruelles
insultes. Il ajouta que son intention n'avait jamais été de quitter la
France. Il en donnait pour preuves les logements qu'il avait fait
préparer pour lui et sa famille à Montmédy, qu'il n'avait choisi que
pour être plus à portée de s'opposer à toute espèce d'invasion en
France et de se porter partout où il pourrait y avoir quelque danger.
Il donna encore pour motif de son départ la nécessité de faire cesser
l'argument de sa non-liberté, qui aurait pu être une occasion de
troublé, assurant qu'il conservait toujours le désir de revenir à
Paris, désir prouvé par la dernière phrase de son adresse aux
Français, où il s'exprimait ainsi: «Français, et vous surtout
Parisiens, quel plaisir n'aurai-je pas à me retrouver au milieu de
vous!»
Sa Majesté ajouta que Monsieur n'avait été prévenu que peu de temps
avant le voyage; qu'il n'était sorti de France que parce qu'il était
convenu qu'il ne suivrait pas la même route, afin de ne pas manquer de
chevaux, et qu'il devait venir le rejoindre sur-le-champ dans le lieu
où il aurait fixé son séjour; que quant aux personnes qui l'avaient
suivi, elles n'avaient su son départ qu'au dernier moment. Il
terminait sa déclaration en disant qu'ayant reconnu dans son voyage
que l'opinion publique était décidée en faveur de la Constitution, il
s'était convaincu de plus en plus de la nécessité de donner de la
force aux pouvoirs établis pour maintenir la tranquillité publique;
qu'à la vue de cette volonté, générale, il n'avait point hésité à
faire le sacrifice de tout ce qui lui était personnel pour assurer le
bonheur du peuple, objet constant de tous ses soins; que le motif qui
l'avait fait consentir à revenir à Paris était la crainte d'exposer le
royaume aux maux que sa résistance aurait pu occasionner; qu'il
oublierait aisément tous les désagréments qu'il avait éprouvés, s'il
pouvait par là procurer la paix et la tranquillité de la nation, et
que la Reine était dans les mêmes sentiments.
Cette princesse, qui était dans le bain quand les commissaires
sortirent de chez le Roi, remit pour les recevoir au lendemain à onze
heures du matin.
Elle déclara que le Roi devant partir de Paris, nulle puissance
humaine n'aurait pu l'empêcher de le suivre; que l'assurance qu'il lui
avait donnée de ne pas quitter la France, n'aurait pu que la fortifier
dans cette résolution; mais que s'il en avait témoigné le désir, elle
aurait employé tous ses moyens pour l'en empêcher.
Elle assura les commissaires qu'étant malade depuis trois semaines,
je n'avais su le voyage que très-peu de temps auparavant, et que
n'ayant pu rien emporter avec moi, elle m'avait prêté tout ce dont je
pouvais avoir besoin; que les courriers ne savaient ni le but ni la
destination du voyage. Elle répéta la même chose que le Roi
relativement à rétablissement à Montmédy, ajoutant qu'elle était
sortie par la porte de l'appartement de M. de Villequier.
Le moment qu'avait pris le Roi pour quitter Paris n'était pas
favorable. La France commençait à se lasser de l'Assemblée, qui
perdait tous les jours dans l'opinion publique. Le Roi n'eût pu que
gagner à laisser propager cette opinion. Mais ayant une fois pris le
parti de sortir de Paris, il eût fallu le soutenir et se refuser aux
instances de ses ministres pour désavouer la protestation qu'il avait
fait remettre à l'Assemblée en quittant Paris. Ces derniers, effrayés
de la disposition des esprits et de la manière dont on échauffait le
peuple, mirent en avant les malheurs dont la France était menacée si
le Roi persistait à soutenir sa protestation, et, par cette
considération, ils en obtinrent le désaveu.
M. de Bouillé, profondément affligé de l'arrestation du Roi, et
craignant pour les jours de ce prince et de la famille royale, espéra
atténuer la rage de l'Assemblée et la porter sur lui-même en lui
écrivant la lettre la plus capable de faire impression sur des esprits
moins exaltés et capables d'écouter la raison. Il y déclarait que ce
n'était que sur ses instances réitérées que le Roi s'était déterminé à
quitter Paris, que lui seul avait donné des ordres relatifs au voyage
et pour la conduite du Roi à Montmédy, et que ce n'était que sur les
outrages qu'il avait éprouvés lors du voyage de Saint-Cloud, qu'il
avait pu parvenir à le décider à s'établir dans une ville où il pût se
porter pour médiateur entre l'Assemblée et les puissances étrangères,
effrayées de la marche que prenait la Révolution.
Il peignit des couleurs les plus fortes la situation où l'Assemblée
avait mis la France, qui eût été sauvée si le voyage du Roi eût
réussi, et il la menaça de la vengeance des puissances étrangères,
dont il conduirait lui-même les armées en France, s'il tombait un seul
cheveu de la tête du Roi et de la famille royale.
Cette lettre ne produisit aucun effet. L'Assemblée, ivre de ses succès
et de toutes les lettres de félicitation qu'elle recevait de tous les
clubs du royaume, n'en laissait pas moins continuer contre la personne
du Roi les discours les plus violents, qui ne tendaient à rien moins
qu'à provoquer sa destitution pour le mettre ensuite en jugement.
Les comités chargés du rapport sur le voyage de Varennes et sur le
parti à prendre relativement au Roi et à la forme de gouvernement à
établir, hésitèrent longtemps avant de se prononcer. M. de
Montesquiou, oubliant tout ce qu'il devait au Roi et à la famille
royale, se rangea du parti des factieux et demanda que l'Assemblée
s'emparât des fonctions de la royauté. «Le pouvoir exécutif inspirant,
disait-il, autant de défiance que l'Assemblée inspire de confiance, il
ne faut pas sacrifier le salut public à un respect superstitieux pour
la distinction des pouvoirs»; et il appuya toutes les raisons que
Thouret, Chapelier et autres avaient alléguées pour faire regarder le
voyage du Roi connue une infraction à la Constitution.
M. de Liancourt parla, au contraire, avec beaucoup de force sur les
dangers de la destitution du Roi, réfuta toutes les raisons mises en
avant pour en justifier la nécessité, et il se conduisit parfaitement
dans cette occasion.
M. de la Fayette ne s'oubliait pas et travaillait sourdement à faire
adopter l'opinion des factieux. Il se tint chez lui plusieurs
conférences, dans lesquelles il opina pour mettre le Roi en jugement,
espérant hâter par là rétablissement d'une république, objet constant
de tous ses voeux. Il espérait jouer le rôle de Washington, ne
calculant ni la différence de la France à l'Amérique, ni le peu de
ressemblance qu'il y avait entre lui et celui qu'il avait la
prétention d'imiter. Barnave s'opposa fortement au projet de mettre le
Roi en jugement, et M. de Gilliers menaça et effraya tellement M. de
la Fayette sur les risques qu'il courait s'il réussissait dans ce
projet, qu'il revint, quoique avec peine, à la conservation de la
royauté dans la personne du Roi, et soutint même dans la suite cette
opinion avec assez de fermeté. Je tiens cette anecdote de M. de
Virieu, député, qui la tenait de M. de Gilliers même, et qui me l'a
répétée plus d'une fois avant et depuis l'acceptation de la
Constitution de 1791.
Plusieurs membres de l'Assemblée proposèrent de donner un gouverneur à
Mgr le Dauphin et d'ordonner qu'on mît sous les yeux la liste des
personnes qu'on jugerait propres à cette fonction. M. Malouet et
plusieurs autres députés s'opposèrent fortement à une mesure aussi
révoltante que celle d'ôter à un père tout pouvoir sur son enfant;
mais l'Assemblée n'eut aucun égard aux raisons qui combattaient une
pareille proposition, et elle fut adoptée sur-le-champ.
On remit, quelques jours après, sur le bureau de l'Assemblée une liste
de plus de quatre-vingts personnes de toute profession et de tout
état, qu'on proposait pour gouverneurs de Mgr le Dauphin. Elle était
si bizarrement composée, qu'elle fit sentir le ridicule de cette
proposition, à laquelle on finit par ne donner aucune suite.