M. de Choiseul arriva aussi à Varennes, sensiblement affligé de la

situation du Roi. Mais les sentiments de son coeur lui faisaient

illusion sur les terribles inconvénients du parti qu'il avait pris. Il

venait seulement remplir les devoirs de tout bon Français et mourir

aux pieds de son Roi, si les circonstances l'exigeaient, ne se doutant

pas qu'il eût rien à réparer, et croyant qu'à sa place tout autre se

serait conduit comme lui.

MM. Baillon et de Romeuf, le premier, commandant de bataillon de la

garde nationale de Paris, et le second, aide de camp de M. de la

Fayette, arrivèrent à Varennes entre trois et quatre heures du matin.

Ils étaient porteurs d'un décret de l'Assemblée qui ordonnait les

mesures les plus promptes et les plus actives pour protéger la sûreté

de la personne du Roi, de Mgr le Dauphin, de la famille royale et des

personnes dont elle était accompagnée, et d'assurer leur retour à

Paris avec les égards dus à la majesté royale. Ce même décret nommait

commissaires de l'Assemblée pour exécuter ces dispositions, MM.

Péthion, Barnave et de La Tour-Maubourg, leur donnant pouvoir de faire

agir les gardes nationales, les troupes de ligne et les corps

administratifs pour l'exécution de leur mission, ordonnant à ceux-ci

une entière obéissance aux commissaires pour l'exécution de ce décret.

Il enjoignait, de plus, l'arrestation de M. de Bouillé et la défense

la plus absolue à quelque troupe que ce fût d'exécuter aucun de ses

ordres, et nommait M. Dumas, adjudant de l'armée, pour commander les

troupes qui ramèneraient le Roi à Paris et exécuter les ordres qu'il

recevrait des commissaires.

Quand la Reine vit arriver les deux porteurs du décret, qui s'étaient

toujours donnés pour être entièrement dévoués à la famille royale,

elle ne put contenir son indignation et leur reprocha l'opposition de

leur conduite avec leurs protestations journalières, arracha le décret

de leurs mains, sans vouloir en entendre la lecture, et l'aurait même

déchiré, si le Roi ne s'y était opposé; elle se contenta de le jeter

par terre avec mépris.

Romeuf, qui avait encore un reste de pudeur, qui le faisait rougir du

rôle qu'il jouait en ce moment, gardait le silence; mais Baillon, qui

n'avait en vue que la récompense qu'il espérait obtenir pour prix de

sa mission, ne cherchait qu'à tromper le Roi: «Prenez bien garde, lui

disait-il, d'exciter l'inquiétude par un trop long séjour dans cette

ville.» Et sur ce que le Roi lui objectait que les enfants ayant

besoin de repos, il y resterait quelque temps, il répondit d'un ton

hypocrite: «Quoique Votre Majesté ne me rende pas la justice de croire

que je n'ai accepté la mission dont je suis chargé que dans l'espoir

de lui être utile, je vais faire mon possible pour engager cette

multitude à respecter le sommeil de Mgr le Dauphin et de Madame.» Et

il l'excitait, au contraire, à presser le départ du Roi, en lui

communiquant sa crainte excessive du danger qu'elle pouvait courir, si

M. de Bouillé parvenait à enlever le Roi.

La nuit se passa bien tristement, le Roi n'osant prendre le parti

d'employer la force pour sortir de sa cruelle situation, et les

officiers, qui lui auraient obéi au péril de leur vie, ne croyant pas

pouvoir prendre de parti décisif sans son autorisation. Il eût

peut-être réussi dans le moment de l'arrestation, mais chaque instant

y apportait de nouvelles difficultés; l'effervescence augmentait à

mesure que grossissait cette multitude, à qui l'on débitait les

nouvelles les plus invraisemblables pour exciter sa terreur et sa

fureur.

On ne cessait de presser le Roi de partir; les chevaux étaient mis à

la voiture; les clameurs redoublaient et étaient excitées par la peur

que l'on avait de l'arrivée de M. de Bouillé. La Reine avait beau

montrer ses enfants endormis et représenter le besoin qu'ils avaient

d'un peu de repos, on ne voulait écouter aucune raison, et l'on

entendait, de la chambre où était la famille royale, cette affreuse

populace demander à grands cris son départ.

Après huit mortelles heures d'attente à Varennes, M. de Bouillé

n'arrivait pas, et nous n'en avions aucune nouvelle. Le Roi, ne voyant

aucune possibilité de se tirer des mains de cette multitude, qui

grossissait à vue d'oeil, ne crut pas pouvoir différer plus longtemps

son départ, et se détermina à retourner à Paris. Avant de partir, il

embrassa les officiers qui ne l'avaient pas quitté et les recommanda

aux autorités de Varennes; mais à peine étions-nous montés en voiture,

que nous entendîmes crier: «Arrête Choiseul!» On se saisit de sa

personne, ainsi que de celles de MM. de Damas, de Florac, capitaine de

son régiment, et de Remi, quartier-maître, et on les mena à Verdun, où

ils furent mis en prison.

La voiture de Sa Majesté était escortée des membres de tous les clubs

environnants, des gardes nationales, de cinquante sapeurs et de cent

cinquante dragons de ce même régiment de Monsieur, qui avait refusé

d'obéir à son colonel, lesquels manifestaient leur patriotisme par les

cris de: «Vive la nation et l'Assemblée nationale!» Ces cris, répétés

par toute cette multitude, ne cessèrent que par la rapidité avec

laquelle on fit aller la voiture, pour s'éloigner le plus promptement

possible des troupes que l'on supposait devoir bientôt arriver dans

cette malheureuse ville de Varennes.

M. de Bouillé arriva sur les hauteurs de cette ville au moment où Sa

Majesté venait de la quitter; et il eut la douleur de voir cheminer sa

voiture entourée de son affreuse escorte. La mauvaise disposition du

pays et des troupes, jointe à la fureur des meneurs de cette populace,

lui fit craindre pour les jours du Roi et de la famille royale s'il

tentait un effort pour la délivrer. Il se retira pénétré de douleur,

et quitta sur-le-champ la France, ne pouvant mettre en doute le sort

qui l'attendait.

On ne peut se faire d'idée des souffrances de la famille royale dans

cet infortuné voyage: souffrances physiques et morales, rien ne lui

fut épargné. Dans les endroits où l'on était forcé d'aller doucement,

les cris de: «Vive la nation et l'Assemblée nationale!» retentissaient

à ses oreilles, et redoublaient à chaque village que l'on trouvait.

Les maires des villes, en lui présentant les clefs, se permettaient de

lui faire les plus vifs reproches sur son départ de Paris, et la

manière dont ils lui rendaient cet hommage était une nouvelle insulte.

Lorsque le Roi passa sur une chaussée entre Clermont et

Sainte-Menehould, nous entendîmes tirer des coups de fusil, et nous

vîmes courir dans la prairie une foule de gardes nationaux. Le Roi

demanda ce qui se passait. «Rien, lui répondit-on; c'est un fou que

l'on tue.» Et nous sûmes, peu après, que c'était M. de Dampierre,

gentilhomme de Clermont et frère de l'évêque actuel de Clermont, que

son empressement à chercher à approcher de la voiture de Sa Majesté

avait rendu suspect à la garde nationale. Le Roi et la famille royale

éprouvèrent un saisissement facile à concevoir, et leur douleur

augmenta à la pensée des dangers que pouvaient courir ceux dont on

connaissait l'attachement à la personne du Roi et de son auguste

famille[22].

[22] Un motif bien noble engagea M. de Dampierre à s'exposer aux

dangers qui lui coûtèrent la vie. Il voulut prouver au Roi que la

nation était loin de partager les sentiments des misérables qui

entouraient sa voiture, et que ses malheurs ne portaient aucune

atteinte aux sentiments de ses fidèles sujets, toujours prêts à

se sacrifier pour lui prouver leur respect et leur attachement.

Ceux qui entouraient la voiture du Roi interpellaient Leurs Majestés

avec une insolente familiarité, toutes les fois que cela leur

convenait, et répondaient à leurs questions avec une grossièreté

révoltante. La bonté avec laquelle la famille royale les traitait, et

la patience avec laquelle elle supportait les incommodités de la

chaleur et de la poussière, qui étaient excessives, et qu'elle ne

paraissait sentir que par rapport aux souffrances du jeune prince et

de la jeune princesse, auraient dû faire impression sur des coeurs

moins endurcis; mais ils n'avaient qu'un sentiment: celui de la

jouissance de l'abaissement de la famille royale et de leur triomphe.

C'était un bonheur pour eux d'abreuver d'amertumes leurs infortunés

souverains.

On s'arrêta pour dîner à Sainte-Menehould, et le Roi fut obligé

d'écouter les remontrances du président du district de cette ville,

qui, à la tête des membres qui le composaient, se permit de lui faire

de vifs reproches sur ce qu'en quittant la France il la livrait aux

étrangers. Le Roi les réfuta avec douceur, en l'assurant qu'on

trompait le peuple sur ses véritables intentions; qu'il n'avait eu en

vue que le bien de ce même peuple, qui avait toujours été l'objet

constant de ses soins. Le dîner fut court, et le Roi se pressa de

quitter cette ville pour arriver à Châlons, où il devait coucher et

qu'il savait être dans des dispositions bien différentes à son égard.

La ville de Châlons était loin de partager les sentiments de celles

que le Roi venait de traverser; les habitants voyaient avec peine la

triste situation de la famille royale. Leur contenance respectueuse et

la tristesse peinte sur leurs visages manifestaient clairement les

sentiments qu'ils n'osaient exprimer. La réception qu'ils firent au

Roi et les harangues des autorités constituées se ressentirent de ces

dispositions.

La famille royale logea à l'ancienne intendance, et y fut reçue avec

les égards dus à la majesté royale. C'était cette même maison où la

Reine, arrivant en France, avait été reçue avec tant de pompe et au

milieu des acclamations et des cris réitérés de: «Vive le Roi et

Madame la Dauphine!» Il y existait encore des personnes qui avaient

été témoins de cette réception, et qui fondaient en larmes en

considérant le contraste de sa situation actuelle. La Reine le soutint

avec son courage ordinaire, et éprouva même un peu de consolation des

sentiments qui lui furent exprimés dans cette ville. Des jeunes filles

lui apportèrent des fleurs, plusieurs d'entre elles s'empressaient de

la servir, et tout ce qui était autour d'elle lui témoignait le vif

intérêt qu'il prenait à ses malheurs. Les autorités de la ville

témoignèrent secrètement au Roi la peine qu'elles ressentaient de ne

pouvoir le délivrer. Quelques personnes lui offrirent même de le

sauver pendant la nuit, mais lui seul, plus de monde pouvant le faire

reconnaître, et ils lui montrèrent un escalier dérobé qui était dans

la chambre où couchait Mgr le Dauphin, et qu'il était impossible de

découvrir quand on ne le connaissait pas. Le Roi, effrayé des dangers

que son évasion pouvait faire courir à la Reine et à la famille

royale, se refusa à cette proposition, qui pénétra son coeur d'une

profonde reconnaissance.

La famille royale aurait bien voulu, sous le prétexte d'attendre à

Châlons les commissaires, se reposer un peu dans cette ville, car elle

en avait grand besoin; mais il n'y eut pas moyen. Les forcenés qui

accompagnaient la voiture, effrayés des sentiments qu'ils apercevaient

dans les habitants de Châlons, envoyèrent le soir même à Reims, pour

recruter dans les clubs et dans la ville une troupe de mauvais sujets,

afin de composer un bataillon pour les renforcer et en imposer aux

habitants. Cet effroyable détachement arriva à Châlons à dix heures du

matin, et s'annonça par ses cris et ses vociférations. C'était le jour

de la Fête-Dieu, et le Roi entendait alors la messe. Un grand nombre

d'entre eux, entrant dans la maison, obligèrent le prêtre de quitter

la messe, qui était au _Sanctus_, pour servir sur-le-champ le déjeuner

et mettre des chevaux à la voiture de Sa Majesté. Le Roi, craignant

que sa résistance n'occasionnât quelque désordre dans la ville,

consentit à partir sur-le-champ. Il témoigna secrètement à ceux qui

l'entouraient combien il était touché des sentiments qu'on lui

témoignait, les assurant qu'il ne quittait Châlons si précipitamment

que pour ne pas l'exposer à une persécution qui affligerait

sensiblement son coeur paternel.

Les soldats de cet effroyable bataillon, qui se mit à la suite de la

voiture du Roi, l'obligèrent d'aller au pas et se plaignirent de la

faim qu'ils éprouvaient. La Reine, avec sa bonté ordinaire, tira

quelques provisions de sa voiture et les leur donna. Une voix sortit

de cette terrible troupe et leur cria: «N'y touchez pas, car c'est

sûrement empoisonné, puisqu'on nous l'offre.» Le Roi, indigné, en

mangea sur-le-champ, ainsi que ses enfants. Ils en firent alors

autant, et cet acte de bonté adoucit un peu leur férocité.

Nous gagnâmes ainsi Épernay, où nous attendait la populace la plus

exaltée et la plus effrénée: autorités, habitants, garde nationale,

tout en était détestable. Le maire présenta au Roi les clefs de la

ville. Le président du district, qui l'accompagnait, se permit de

faire à ce prince les remontrances les plus aigres, et termina le

discours le plus insolent en disant qu'il devait savoir gré à la ville

de présenter ses clefs à un Roi en fuite. La foule, qui remplissait la

cour et la maison où le Roi devait dîner, l'obligea de descendre à la

porte. Elle tenait des propos affreux, et l'on entendit un de ces

monstres-là dire à son voisin: «Cache-moi bien pour que je tire sur la

Reine, sans qu'on sache d'où le coup sera parti.»

Je ne sais ce qui serait arrivé sans M. de Cazotte fils. Il se mit à

la tête de cette garde nationale, qui avait obligé, la veille, son

commandant de s'éloigner, et il parvint heureusement à l'adoucir et à

la contenir. Son père, qui demeurait dans les environs d'Épernay,

connaissant le mauvais esprit de ses habitants, y avait envoyé son

fils, en lui enjoignant de tout tenter pour empêcher l'exécution de

leurs mauvais desseins, et de risquer sa vie, s'il le fallait, pour

sauver celle de la famille royale. Il n'eut pas de peine à le

persuader, ces sentiments étant profondément gravés dans son coeur. Il

ne quitta pas un moment cette multitude, et, à force de persuasion et

d'adresse, il parvint à la maintenir[23].

[23] M. de Cazotte était fils de M. de Cazotte, homme aimable,

littérateur agréable, et tellement connu pour son attachement au

Roi et à la famille royale, qu'il fut incarcéré à l'Abbaye après

le 10 août, et destiné à être une des victimes du massacre

projeté. Le courage, la présence d'esprit et la tendresse filiale

d'Élisabeth Cazotte, sa fille, qui s'était enfermée avec lui,

firent une telle impression sur les assassins de cette prison,

qu'ils les mirent tous deux en liberté. Mais, arrêté de nouveau

deux jours après sa sortie de l'Abbaye, par l'ordre des scélérats

qui composaient le tribunal du 10 août, ils lui firent subir le

même sort qu'à MM. de Bachmann et de La Porte, victimés dans la

place du Carrousel, en face du château des Tuileries. M. de

Cazotte émigra après la mort de son père, servit avec distinction

dans le régiment Loyal émigrants, fit partie des malheureuses

expéditions de Quiberon et de l'île Dieu, et ne rentra en France,

ayant toujours servi dans les armées, qu'en 1802, après le

licenciement du régiment d'artillerie dans lequel il servait.

Rempli d'esprit et de probité, héritier des sentiments de son

père, dont toute la fortune a été confisquée, il n'a, pour élever

sa nombreuse famille, qu'un revenu bien modique. Mais, uniquement

occupé de ses devoirs, il jouit de l'estime de toutes les

personnes à portée d'apprécier ses qualités et ses vertus. Il m'a

dit, depuis, que la garde nationale d'Épernay avait été chassée

par les factieux, et que ce fut à la tête de celle de Pierry

qu'il arriva à Épernay, et qu'étant sûr des gens qu'il amenait,

il espérait s'en servir utilement.

Madame Élisabeth, qui le connaissait, le voyant à la tête de tous ces

forcenés, ne put s'empêcher de lui dire: «Et vous aussi,

Cazotte!»--«Je ne suis ici, répondit-il, que pour vous servir, et il

est essentiel que vous n'ayez pas l'air de me connaître.»

Le dîner fut cruel. Personne ne pouvait manger, au bruit effroyable

de cette multitude qui grossissait à chaque instant. M. de Cazotte,

malgré tous ses soins, ne put empêcher qu'on forçât le Roi à quitter

son dîner pour se montrer à cette populace, qui le demandait avec

fureur. Il lui prit ensuite une terreur panique, et elle pressa le

départ du Roi, qui ne désira pas moins qu'elle de quitter cette

horrible ville. Elle le conduisit au milieu de ce vacarme jusqu'à sa

voiture, dont elle me coupa le passage, ne voulant pas m'y laisser

monter. Sans M. de Cazotte, je serais restée entre les mains de ces

furieux. Mais, apercevant les difficultés que j'éprouvais, il fendit

la presse, me donna le bras pour traverser cette foule de monde, et me

conduisit à la voiture du Roi, qu'il fit arrêter pour me donner la

facilité d'y monter.

Entre Épernay et Dormans, nous eûmes encore l'inquiétude de voir

massacrer un pauvre curé, lié sur le cheval d'un gendarme, qui tenait

des propos propres à faire craindre qu'il n'eût l'intention de le

faire périr sous les yeux de Sa Majesté. Dans ce moment arrivèrent les

trois commissaires de l'Assemblée, qui firent arrêter la voiture du

Roi et lui présentèrent leurs pouvoirs. C'étaient MM. de Maubourg,

Barnave et Péthion. Ils étaient accompagnés de M. Mathieu Dumas,

chargé par l'Assemblée du commandement des troupes qui ramenaient le

Roi à Paris. Le Roi pria Barnave de sauver la vie de ce pauvre curé.

Il le promit et tint parole, car il a survécu à la Révolution, et

n'est mort que peu de temps avant le retour du Roi.

Leurs Majestés couchèrent à Dormans. Les commissaires furent polis.

Barnave consentit même à se charger d'une lettre pour ma famille, et

parut touché de la peine que je ressentais de l'inquiétude qu'elle

devait éprouver. Il fut impossible de fermer l'oeil de la nuit par le

bruit qui se faisait dans la ville. Les cris de: «Vive la nation et

l'Assemblée nationale!» qui commencèrent avec le jour, firent une

telle impression sur l'esprit du petit Dauphin, qu'il rêva qu'il était

dans un bois avec les loups et que la Reine y était en danger, et il

se réveilla en pleurant et sanglotant. On ne put le calmer qu'en le

conduisant chez cette princesse; et la voyant bien portante, il se

laissa recoucher et dormit tranquillement jusqu'au moment du départ.

M. de Maubourg se conduisit parfaitement pendant le voyage. Il fut

très-respectueux vis-à-vis du Roi, et me chargea même de dire à ce

prince que, quoiqu'il fût convenu que les commissaires iraient

successivement dans la voiture de Sa Majesté, il la priait d'y laisser

MM. Péthion et Barnave; que la vue de la famille royale pouvait faire

sur eux une impression favorable et dont on pourrait tirer parti; que

ce conseil était dicté par son attachement pour la personne du Roi, et

qu'il se bornerait à aller avec les femmes à la suite de la famille

royale pour protéger leur voyage. Les propos de M. de Maubourg

déterminèrent le Roi à lui confier qu'il était accompagné de trois

gardes du corps et à les lui recommander. Il l'assura qu'il pouvait

compter qu'il les défendrait au péril même de sa vie, et il remplit sa

promesse. Les femmes de Mgr le Dauphin et de Madame, qui, jusqu'à son

arrivée, avaient eu beaucoup à souffrir de la part de ceux qui

accompagnaient les voitures, achevèrent tranquillement leur voyage, et

se louèrent infiniment de ses procédés.

On parla de divers objets pendant la route, et entre autres du

départ du Roi. Madame Élisabeth entreprit d'en justifier les motifs;

et, adressant la parole à Barnave, elle lui retraça, avec une sagesse

et un courage admirables, la conduite du Roi, qu'elle mit en

opposition avec celle de l'Assemblée dans les diverses époques de la

Révolution. Voici ce que j'ai retenu de ce discours, qui dura plus

d'une heure et demie: «Je suis bien aise que vous me mettiez à portée

de vous ouvrir mon coeur et de vous parler franchement sur la

Révolution. Vous avez trop d'esprit, monsieur Barnave, pour n'avoir

pas connu sur-le-champ l'amour du Roi pour les Français et son désir

de les rendre heureux. Égaré par un amour excessif de la liberté, vous

n'avez calculé que ses avantages, sans penser aux désordres qui

pouvaient l'accompagner. Vos premiers succès vous ont enivré, et vous

ont fait aller bien au delà du but que vous vous étiez proposé. La

résistance que vous avez éprouvée vous a roidi contre les difficultés,

et vous a fait briser sans réflexion tout ce qui mettait obstacle à

vos projets. Vous avez oublié que le bien s'opère lentement, et qu'en

voulant arriver trop promptement au but, on court risque de s'égarer.

Vous vous êtes persuadé qu'en détruisant tout ce qui existait, bon ou

mauvais, vous construiriez un ouvrage parfait, et que vous rétabliriez

ce qui était utile à conserver. Séduit par cette idée, vous avez

attaqué tous les fondements de la royauté et abreuvé d'outrages et

d'amertumes le meilleur des rois. Tous ses efforts et ses sacrifices

pour vous ramener à des idées plus saines ont été inutiles, et vous

n'avez cessé de calomnier ses intentions et de l'avilir aux yeux de

son peuple, en ôtant à la royauté toutes les prérogatives qui

inspirent le respect et l'amour.

«Arraché de son palais et conduit à Paris de la manière la plus

indécente, sa bonté ne s'est pas démentie. Il tendait les bras à ses

enfants égarés et cherchait à s'entendre avec eux pour opérer le bien

de cette France qu'il chérissait malgré ses erreurs. Vous l'avez forcé

de signer une constitution point achevée, quoiqu'il vous représentât

qu'il était plus convenable de ne donner sa sanction qu'à un ouvrage

terminé, et vous l'avez obligé de la présenter ainsi au peuple, dans

une fédération dont l'objet était de vous attacher les départements en

isolant le Roi de la nation.»--«Ah! Madame, reprit vivement Barnave,

ne vous plaignez pas de cette fédération; nous étions perdus si vous

aviez su en profiter.»

La famille royale soupira, et Madame Élisabeth continua la

conversation.

«Le Roi, ajouta-t-elle, malgré les diverses insultes qu'il a

éprouvées de nouveau depuis cette époque, ne pouvait encore se

résoudre au parti qu'il vient de prendre. Mais, attaqué dans ses

principes, dans sa famille, dans sa propre personne, profondément

affligé des crimes qui se commettent dans toute la France, et voyant

une désorganisation générale dans toutes les parties du gouvernement,

et les maux qui en résultaient, il s'est déterminé à quitter Paris

pour aller dans une ville du royaume où, libre de ses actions, il pût

engager l'Assemblée à réviser ses décrets et à faire, de concert avec

elle, une Constitution qui, classant les divers pouvoirs et les

remettant à leur place, pût faire le bonheur de la France.

«Je ne parle point de nos malheurs particuliers; le Roi seul, qui ne

doit faire qu'un avec la France, nous occupe uniquement. Je ne

quitterai jamais sa personne, à moins que vos décrets achevant d'ôter

toute liberté de pratiquer la religion, je ne sois forcée de

l'abandonner pour aller dans un pays où la liberté de conscience me

donne les moyens de pratiquer ma religion, à laquelle je tiens plus

qu'à ma propre vie.»

«Gardez-vous-en bien, Madame, répliqua Barnave; vos exemples et votre

présence sont trop utiles à votre pays.»

«Je n'y penserai jamais sans cela; il m'en coûterait trop de quitter

mon frère, quand il est aussi malheureux. Mais un pareil motif ne peut

faire impression sur vous, monsieur Barnave, qu'on dit protestant, et

qui n'avez peut-être aucune religion.» Barnave s'en défendit,

prétendant qu'on l'avait calomnié, en lui prêtant des propos bien

éloignés de ses sentiments, et nommément, dit-il, cet infâme propos,

après la mort de MM. Foulon et Berthier: «_Ce sang est-il donc si

pur?_»

Mémoires de Madame la Duchesse de Tourzel, tome premier Gouvernante des enfants de France pendant les années 1789 à 1795 · 第 20 / 24 段