Pour donner au Roi le temps d'arriver, nous fîmes une promenade sur

les quais, et nous revînmes par la rue Saint-Honoré attendre la

famille royale, vis-à-vis la maison appelée alors l'hôtel de

Gaillarbois. J'attendis trois quart d'heure sans voir arriver personne

de la famille royale. M. de Fersen jouait parfaitement le rôle de

cocher de fiacre, sifflant, causant avec un soi-disant camarade qui se

trouvait là par hasard, et prêtant du tabac dans sa tabatière. J'étais

sur les épines, quoique je ne fisse paraître aucune inquiétude,

lorsque Madame me dit: «Voilà M. de la Fayette.» Je cachai Mgr le

Dauphin sous mes jupes, en les assurant tous deux qu'ils pouvaient

être fort tranquilles. Je ne l'étais cependant guère. M. Bailly le

suivait à peu de distance. Ils passèrent tous deux, ne se doutant de

rien; et après trois quarts d'heure d'anxiété, j'eus la consolation de

voir arriver Madame Élisabeth. C'était cependant un commencement

d'espérance. Il était onze heures et demie, et ce ne fut qu'après

minuit que nous vîmes arriver le Roi. MM. Bailly et de la Fayette qui

étaient venus au coucher, s'étaient mis à causer, et pour ne leur

donner aucun soupçon, ce prince ne voulut point avoir l'air pressé de

se retirer. Il fallut ensuite que le Roi se déshabillât, se mît au

lit, refît une nouvelle toilette, mît une perruque pour se déguiser,

et vînt à pied des Tuileries pour rejoindre la voiture. La Reine n'en

devait sortir qu'après le Roi; et l'extrême attachement qu'il lui

portait se démontra vivement dans cette circonstance par la manière

dont il exprimait son inquiétude. Dès qu'elle fut montée dans la

voiture, il la serra entre ses bras, l'embrassait, et lui répétait:

«Que je suis content de vous voir arrivée!» Chacun s'embrassa; toute

la famille royale me fit le même honneur, et convaincus que nous

avions franchi l'obstacle le plus difficile à surmonter, nous

commençâmes à espérer que le Ciel favoriserait notre voyage.

Le Roi nous raconta qu'après avoir été débarrassé de MM. Bailly et de

la Fayette, il était sorti seul par la grande porte des Tuileries,

avec une grande tranquillité; qu'il était pleinement rassuré par la

précaution qu'il avait prise de faire sortir par cette même porte M.

le chevalier de Coigny, dont la tournure, parfaitement semblable à la

sienne, accoutumait depuis quinze jours les factionnaires de cette

porte à le laisser sortir le soir avec une entière sécurité; qu'elle

était telle, que son soulier s'étant défait, il l'avait remis sans

qu'on y eût fait attention, et qu'il n'avait pas éprouvé la plus

légère difficulté.

Le chevalier de Coigny était un des plus fidèles et des plus

affectionnés serviteurs du Roi. Celui-ci lui avait confié le secret de

son voyage, et s'il eût suivi les conseils qu'il lui avait donnés, il

y a tout lieu de croire que le voyage eût réussi. «Personne, dit-il au

Roi, ne rend plus de justice que moi à la bravoure et à la fidélité de

MM. les gardes du corps. Mais, dans une occasion aussi importante, il

faut employer des personnes qui aient l'habitude des voyages, et qui

aient été dans l'occasion de prendre des partis décisifs. Priol,

commandant de la gendarmerie, homme de tête et qui a l'habitude de la

surveillance, vous serait d'une grande ressource, ainsi qu'un maître

de poste retiré, qui connaît parfaitement toutes les routes du

royaume, qui est plein d'intelligence et d'un attachement sans bornes

à la personne de Votre Majesté.» Il en nomma un troisième dont j'ai

oublié le nom et l'état.

Le Roi, qui voulait donner cette marque de confiance à ses gardes du

corps, ne suivit malheureusement pas un avis aussi sage, et persista

dans sa première résolution. Il avait demandé à M. Dagoût, aide-major

des gardes du corps, de lui en donner trois pour porter des lettres

aux princes, ses frères; et ignorant leur véritable destination, il

lui avait donné les trois premiers qui s'étaient trouvés sous sa main.

Ils s'appelaient MM. du Moutier, de Maldan et de Valori. On ne pouvait

sans injustice mettre en doute leur courage et leur dévouement; mais

accoutumés par leur grade à une parfaite obéissance, et n'ayant jamais

commandé en chef, une pareille entreprise était au-dessus de leurs

forces. Ils n'osèrent rien prendre sur eux, demandèrent les ordres du

Roi, qu'ils auraient exécutés, quelque dangereux qu'ils fussent, même

au péril de leur vie, mais ils manquèrent de l'audace nécessaire dans

la circonstance où l'on se trouvait.

La Reine avait mis dans sa confidence madame Thibault, sa première

femme de chambre, personne de mérite et d'un attachement sans bornes à

sa personne. Elle avait disposé tout ce qui était nécessaire pour le

voyage, et avait pris un passe-port pour Tournay, d'où elle devait

aller rejoindre Sa Majesté, dès qu'elle aurait reçu la nouvelle de son

arrivée dans la ville où elle devait séjourner momentanément. Elle

avait été chargée d'emmener ma femme de chambre, dont la terreur et la

naïveté, tout en faisant rire la famille royale, firent sentir la

nécessité de ne la pas abandonner à elle-même.

Nous éprouvâmes plusieurs petits incidents qui ne prouvèrent que trop

que les plus petites causes influent souvent sur de grands événements.

M. de Fersen, craignant que les gardes du corps n'eussent pris un

autre chemin que celui qu'il leur avait indiqué, et que lui prenant le

plus court, on fût forcé pour les rejoindre de repasser la barrière,

préféra prendre le plus long pour éviter cet inconvénient, ce qui nous

fit perdre une demi-heure, laquelle, ajoutée aux trois quarts d'heure

qu'avait duré de plus le coucher du Roi, nous mit en retard d'une

heure et demie. Nous trouvâmes ensuite une noce chez les commis de la

barrière, beaucoup de monde et de lumière aux portes, mais nous ne

fûmes heureusement pas reconnus, et nous passâmes sans difficulté.

Pour comble de malheur, les chevaux de la voiture du Roi s'abattirent

deux fois entre Nintré et Châlons, tous les traits cassèrent, et nous

perdîmes plus d'une heure à réparer ce désastre.

Il a été dit, mais bien à tort, que le Roi s'était arrêté pour dîner.

Il n'a jamais mangé que dans la voiture, lui et la famille royale. On

ne s'est arrêté nulle part; le Roi ne descendît qu'une seule fois dans

toute la route, entra dans une écurie où il n'y avait personne, ne

parla à qui que ce soit et remonta sur-le-champ dans sa voiture. Les

enfants descendirent seulement deux fois, dans des moments où des

postillons montaient au pas de grandes côtes, et dont je profitai pour

leur faire prendre l'air; mais cette petite promenade ne causa aucun

retard.

Nous trouvâmes à quelque distance de la barrière de Clichy la voiture

qui nous attendait, et nous laissâmes la vieille voiture et les

chevaux sans nous embarrasser de ce qu'ils deviendraient. M. de Fersen

conduisit le Roi en cocher jusqu'à Laye, où nous prîmes la poste. Le

Roi, en le quittant, lui témoigna sa reconnaissance de la manière la

plus affectueuse, espérant que ce serait autrement qu'en paroles, et

se flattant de le revoir bientôt.

Nous voyagions dans une grande berline bien commode, mais qui n'avait

rien d'extraordinaire, comme on s'est plu à le répéter depuis la

triste issue de ce malheureux voyage. J'étais censée être la maîtresse

sous le nom de baronne de Korff; le Roi passait pour mon valet de

chambre, la Reine pour ma femme de chambre, et Madame Élisabeth pour

la bonne des enfants. On savait que la baronne de Korff, dont je

portais le nom, avait fait exprès le voyage de Paris à Montmédy par la

même route que nous prenions, dans une voiture pareille à la nôtre,

avec le même nombre de personnes, et qu'on ne lui avait demandé nulle

part son passe-port. On avait poussé l'observation jusqu'à calculer le

nombre d'heures qu'elle avait employé pour arriver à Montmédy, et l'on

verra le triste résultat de cette dernière précaution.

Quand la barrière fut passée, le Roi, commençant à bien augurer de

son voyage, se mit à causer sur ses projets. Il commençait par aller à

Montmédy, pour aviser au parti qu'il croirait convenable, bien résolu

de ne sortir du royaume que dans le cas où les circonstances

exigeraient qu'il traversât quelques villes frontières pour arriver

plus promptement à celle de France où il voudrait fixer son séjour, ne

voulant pas même s'arrêter un instant en pays étranger.

«Me voilà donc, disait ce bon prince, hors de cette ville de Paris, où

j'ai été abreuvé de tant d'amertume. Soyez bien persuadés qu'une fois

le cul sur la selle, je serai bien différent de ce que vous m'avez vu

jusqu'à présent.» Il nous lut ensuite le mémoire qu'il avait laissé à

Paris pour être porté à l'Assemblée; et il jouissait d'avance du

bonheur qu'il espérait faire goûter à la France, du retour des princes

ses frères et de ses fidèles serviteurs, et de la possibilité de

rétablir la religion et de réparer les maux que ses sanctions forcées

avaient pu lui causer. Regardant ensuite sa montre qui marquait huit

heures: «La Fayette, dit-il, est présentement bien embarrassé de sa

personne.»

Il était difficile de partager l'anxiété du général, et d'éprouver

d'autre sentiment que la joie d'avoir secoué sa dépendance.

Il n'en était pas de même lorsque nous pensions à la position de ceux

que nous avions laissés à Paris. Nous étions loin de soupçonner que la

stupeur et la consternation remplaçaient l'audace qu'avaient eue les

Parisiens à toutes les époques de la Révolution; et ce n'était pas

sans fondement que nous étions dans l'inquiétude des excès où ils

pourraient se porter vis-à-vis de ceux dont on connaissait

l'attachement au Roi et à la famille royale. Plus on avançait dans la

route, plus on se livrait à l'espérance: «Quand nous aurons passé

Châlons, nous n'aurons plus rien à redouter, disait le Roi; nous

trouverons à Pont-de-Sommevel le premier détachement des troupes, et

notre voyage est assuré.» Nous passâmes Châlons sans être reconnus.

Nous fûmes alors parfaitement tranquilles, et nous étions loin de nous

douter que notre bonheur touchait à son terme et allait être remplacé

par la plus affreuse catastrophe.

Arrivés à Pont-de-Sommevel, quelles furent notre douleur et notre

inquiétude lorsque les courriers nous rapportèrent qu'ils n'avaient

trouvé aucune trace de troupe ni qui que ce soit qui pût donner aucune

indication; qu'ils n'osaient faire aucune question de peur de donner

des soupçons, et qu'il fallait espérer qu'à Orbeval, qui était la

poste suivante, nous serions plus heureux! Mais notre bonheur était

fini. Le Ciel, qui voulait éprouver jusqu'à la fin nos augustes et

malheureux souverains, permit que le duc de Choiseul perdît totalement

la tête. L'entreprise était au-dessus de ses forces. Son coeur était

pur, et il se serait fait tuer pour sauver le Roi; mais il n'avait pas

ce courage calme et tranquille qui fait juger de sang-froid les

événements et les moyens de porter remède aux circonstances imprévues.

M. de Choiseul, en prenant congé du Roi, lui avait donné un

itinéraire de sa route jusqu'au Pont-de-Sommevel, où il devait se

trouver à la tête du premier détachement des troupes chargé d'escorter

Sa Majesté. Muni de tous les renseignements nécessaires pour arriver

sûrement au terme du voyage, il avait marqué où le Roi devait user

d'une grande précaution pour n'être pas reconnu, avait calculé, comme

je l'ai déjà dit, le temps qu'il devait mettre en route, et par

conséquent l'heure où il devait arriver à Pont-de-Sommevel. Mais il

n'avait malheureusement pas fait entrer dans ce calcul les accidents

qui pourraient arriver, et ce fut la cause de notre perte.

Pour éviter tout soupçon de la part des troupes qu'on avait placées

par échelons, depuis Pont-de-Sommevel jusqu'à Clermont, on les avait

averties qu'elles étaient destinées à escorter un trésor dont

l'arrivée avait été retardée jusqu'au lundi 21. Quelques propos tenus

sur le retard de l'arrivée de ce trésor inquiétèrent M. de Choiseul,

qui, s'apercevant que l'heure de l'arrivée du Roi était outrepassée de

deux heures, se persuada que le Roi avait changé d'avis et que le

projet était avorté. Il donna alors, à ce que l'on m'a assuré, son

cabriolet à Léonard, coiffeur de la Reine, qu'il avait emmené de Paris

avec lui, pour avertir les troupes stationnées sur la route que le

voyage était manqué et que le Roi n'avait pas paru, lui enjoignant de

plus d'aller jusqu'à Montmédy porter le même avertissement. Il monta

ensuite à cheval, disant au détachement qui était à Pont-de-Sommevel

qu'il venait de recevoir l'avis que le trésor ne passerait plus, et

qu'il allait gagner Montmédy par le plus court chemin.

Ce parti était dépourvu de sens. En suivant la grande route, le

détachement pouvait rencontrer le Roi, dans le cas où il n'y eût eu

qu'un retard accidentel dans le voyage (circonstance que M. de

Choiseul eût dû prévoir). Le chemin de traverse qu'il fit prendre aux

troupes répandit l'alarme dans tous les environs de Pont-de-Sommevel.

Il n'en fallait pas tant pour semer l'inquiétude dans un pays aussi

révolutionné que celui que nous allions parcourir. Toutes les villes

en étaient mauvaises, et c'était pour éviter Verdun qu'on avait fait

passer le Roi par Varennes, quoiqu'il n'y eût pas de chevaux de poste

dans cette misérable petite ville. Pour obvier à cet inconvénient, on

avait mis des chevaux de relais dans une maison à l'entrée de la

ville, pour conduire le Roi à Dun, où il devait trouver M. de Bouillé

à la tête des troupes. On avait si peu d'inquiétude sur le passage de

Varennes, qu'on n'y en avait placé aucune, et qu'on s'était contenté

d'y envoyer le second fils de M. de Bouillé et le frère cadet de M. de

Raigecourt, pour soigner les relais et avertir sur-le-champ M. de

Bouillé de l'arrivée du Roi à Varennes. On poussa le peu de précaution

jusqu'à oublier d'avertir du nom de l'auberge où étaient les chevaux.

Nous ne fûmes pas plus heureux à Orbeval qu'à Pont-de-Sommevel. Même

silence, même inquiétude. Nous arrivâmes à Sainte-Menehould dans une

violente agitation; elle fut encore augmentée lorsque M. Dandouins,

capitaine dans le régiment de M. de Choiseul, s'approcha un moment de

la voiture et me dit tout bas: «Les mesures sont mal prises; je

m'éloigne pour ne donner aucun soupçon.» Ce peu de paroles nous perça

le coeur; mais il n'y avait autre chose à faire que de continuer notre

route, et l'on ne se permit pas même la plus légère incertitude.

Le malheur voulut que l'infâme Drouet, fils du maître de poste de

Sainte-Menehould, patriote enragé, se trouvât en ce moment à la porte,

et qu'ayant eu la curiosité de regarder dans la voiture, il crut

reconnaître le Roi et s'en assura positivement en comparant la figure

de ce prince avec un assignat qu'il avait dans sa poche. Ce malheureux

prit un cheval, suivit la voiture du Roi jusqu'à Clermont, et ayant

entendu dire qu'il allait à Varennes, il jugea qu'il serait facile de

le faire arrêter en prenant les devants, et en avertissant les

autorités et les habitants sur lesquels il pouvait compter, du passage

de Sa Majesté.

Nous gagnâmes encore Clermont sans inconvénient; mais à notre arrivée

dans cette ville, le comte Charles de Damas, colonel des dragons de

Monsieur, et qui n'avait pas quitté son poste, malgré l'avertissement

du duc de Choiseul, nous dit qu'il y avait de la fermentation dans le

pays, et qu'il allait faire l'impossible pour faire sortir son

régiment et escorter la voiture de Sa Majesté. Il le tenta en effet,

mais sans succès. Les autorités se joignirent aux habitants pour

empêcher le régiment de sortir de la ville, et les troupes refusèrent

d'obéir à M. de Damas. Il fut tenté de les enlever en leur disant

qu'ils allaient escorter le Roi et sa famille; mais il n'osa, dans la

crainte d'éprouver un refus, dont les suites eussent été l'arrestation

du Roi. Il se contenta d'envoyer, sur-le-champ, à Varennes, un

officier à toute bride, pour avertir MM. de Bouillé et de Raigecourt

que le Roi allait arriver; mais la fatalité qui accompagnait toutes

les démarches du Roi pour sortir de sa cruelle situation, fit que cet

officier, qui ne connaissait pas bien la route, prit la route de

Verdun au lieu de celle de Varennes, et ne se trouva plus à temps pour

remplir sa mission. On aperçut, sur les hauteurs de cette dernière

ville, un homme qui avait l'air de se cacher. Nos inquiétudes

augmentèrent. Nous nous crûmes trahis, et nous cheminâmes dans un

trouble et une tristesse plus faciles à imaginer qu'à décrire.

La position était affreuse; elle le devint encore davantage, lorsque,

arrivés à Varennes, nous ne trouvâmes ni relais, ni personne qui pût

nous donner la moindre indication sur ce qu'ils étaient devenus. Nous

frappâmes à une porte; nous questionnâmes sur la connaissance qu'on

pouvait avoir d'un relais qui nous attendait. Nous ne pûmes rien

apprendre sur ce qui nous intéressait, et nous tentâmes le seul moyen

qui nous restait, en proposant aux postillons de doubler la poste, en

leur proposant de l'argent à cet effet. Ils s'y refusèrent, en disant

que leurs chevaux étaient trop fatigués. Nous leur dîmes alors de nous

conduire à la dernière auberge de la ville, pour repartir dès que

leurs chevaux seraient reposés. Il n'y avait déjà plus moyen d'y

arriver, et l'infâme Drouet avait eu le temps de prendre toutes ses

précautions pour s'opposer au passage de Leurs Majestés. Il avait fait

barrer le pont par lequel il fallait passer pour sortir de la ville,

en y faisant renverser une charrette de meubles que le hasard lui

avait fait tomber sous la main, et il avait prévenu la garde nationale

de la ville et Sauce, procureur de la commune, de l'arrivée du Roi et

de la nécessité de l'arrêter. Il s'était, de plus, associé un nommé

Mangin, ardent patriote, et qui le seconda parfaitement. Ils firent

boire les gardes nationales, ainsi que les soldats qui étaient dans la

ville, et firent avertir, à Clermont, les dragons du régiment de

Monsieur, de s'opposer à la demande de leur colonel, de protéger le

voyage du Roi.

Cependant, les voitures cheminaient toujours; mais dès que celle des

femmes, qui précédait celle du Roi, passa devant la maison de Sauce,

elle fut arrêtée, et on les obligea de descendre pour visiter leurs

passe-ports. Il était alors onze heures et demie du soir. Nous fûmes

avertis de ce qui se passait par les gardes du corps, mais nous étions

trop avancés dans la ville pour pouvoir reculer, et nous continuâmes

notre chemin. Un moment après, lorsque nous passions sous une arcade

qui conduisait au pont de Varennes, deux particuliers, appelés Leblanc

et Poucin, arrêtèrent la voiture et menacèrent de tirer dessus si l'on

faisait la moindre résistance[20]. Je n'ai appris que depuis mon

arrivée à Paris cette dernière circonstance. Je sais seulement que les

gardes du corps offrirent au Roi d'employer la force pour le faire

passer, mais que ce prince s'y refusa. On demanda les passe-ports, et

quoiqu'ils fussent parfaitement en règle, et que la Reine priât que

l'on se dépêchât parce que l'on était pressé d'arriver, on fit toutes

sortes de difficultés pour donner le temps de se rassembler aux

patriotes de la ville et des environs.

[20] Georges, député de la ville de Varennes, vint présenter à

l'Assemblée Leblanc et Poucin, qui avaient arrêté la voiture du

Roi et menacé de tirer dessus. Ils en furent parfaitement

accueillis; et l'abbé Grégoire, qui la présidait en ce moment,

les assura que Varennes serait à jamais célèbre, et que les

Français reconnaissants se rallieraient tous autour de ses murs,

si jamais elle se trouvait attaquée.

Un officier s'approcha de la voiture du Roi, lui dit tout bas qu'il y

avait un gué, et lui offrit de tenter de le faire passer; mais le Roi,

qui voyait augmenter à chaque instant le nombre de ceux qui

entouraient la voiture, et à quel point ils étaient exaspérés,

craignant de n'être pas en force et d'occasionner un massacre en pure

perte, n'osa en donner l'ordre; il lui dit seulement de presser M. de

Bouillé d'employer tous ses efforts pour le tirer de sa cruelle

position.

On sonnait le tocsin dans Varennes et dans tous les environs, et il

était impossible de se dissimuler que nous ne fussions reconnus. Le

Roi tint bon assez longtemps pour ne pas se nommer et ne pas quitter

sa voiture; mais les instances devinrent si pressantes, jointes à la

promesse de nous laisser partir, si nous étions en règle après

l'examen de nos signatures, qu'il n'y eut plus moyen de s'en défendre.

Le Roi entra dans la maison de Sauce, procureur de la commune, et l'on

monta dans une chambre où l'on coucha les enfants sur un lit qui s'y

trouva. Accablés de fatigue, ils s'endormirent sur-le-champ. Leur

sommeil était calme et tranquille, et le contraste de cette situation

avec celle de leurs malheureux parents était vraiment déchirant.

On n'était pas encore bien sûr, à Varennes, que ce fût le Roi et la

famille royale qui fussent dans la maison de Sauce; mais Mangin, qui

la connaissait, monta dans la chambre pour s'en assurer, et déclara si

positivement que c'était le Roi et sa famille, qu'on ne se permit plus

d'en douter. Ce Mangin, grand patriote, avait déjà couru, ainsi que

ses pareils, dans tous les villages voisins, et avait rassemblé en

moins d'une heure quatre mille gardes nationales, tant de la ville que

des environs.

Le Roi, voyant que la dissimulation était inutile, déclara qu'il était

le Roi, qu'il quittait Paris pour se soustraire aux insultes

journalières dont on se plaisait à l'accabler, qu'il ne pensait point

à quitter le royaume, qu'il voulait seulement aller à Montmédy, pour

être plus à portée de surveiller les mouvements des étrangers; que si

les autorités de Varennes doutaient de la véracité de sa parole, il

consentait à se faire accompagner par telles personnes qu'elles

désigneraient. Le Roi et la Reine employèrent tous les moyens

possibles pour toucher leurs coeurs, et y ranimer l'ancien amour des

Français pour leur Roi. C'étaient des coeurs de bronze, que la crainte

seule pouvait remuer. Il leur prenait de temps en temps des frayeurs

de l'arrivée de M. de Bouillé, et ils priaient alors le Roi de les

protéger et mettaient en doute s'ils lui laisseraient continuer son

voyage; mais ces dispositions changeaient dès qu'on leur donnait des

motifs de se rassurer.

M. de Goguelas, que M. de Bouillé avait donné pour adjoint à M. de

Choiseul, et qui paraissait avoir eu sa confiance, arriva à Varennes,

désolé de la triste issue de ce voyage. Il voulut tenter, avec les

hussards de Lauzun, de délivrer le Roi; mais Leblanc et Mangin ayant

crié comme des furieux qu'ils ne l'auraient que mort, il osa d'autant

moins insister que le Roi se refusait à en donner l'ordre; et il ne

put faire autre chose que de faire placer les hussards devant la

maison qu'occupaient le Roi et la famille royale[21].

[21] La conduite de M. de Goguelas étonna tout le monde. C'était

un homme grand, froid, réfléchi, et que l'on pouvait supposer

capable de modérer l'esprit impétueux et irréfléchi du duc de

Choiseul. Personne ne put concevoir les raisons qui l'empêchèrent

de le détourner d'un parti aussi dangereux que celui qu'il prit

au Pont-de-Sommevel, ou tout au moins de n'avoir pas trouvé

quelque moyen d'en faire avertir le Roi, dans le cas où un

accident aurait retardé son voyage, accident qui ne fut

malheureusement que trop vrai. Mais ce qui est impardonnable et

ce qu'on ne concevra jamais, c'est d'avoir osé prendre sur soi,

comme paraît l'avoir fait M. de Choiseul, de faire dire aux

officiers qui étaient dans le secret du voyage qu'il était

manqué, sans en avoir la certitude absolue.

Le Roi envoya donner contre-ordre aux dragons qui étaient à Clermont

et qui devaient protéger son voyage. Il n'eut pas de peine à être

obéi, car ils étaient déjà gagnés, et leur conduite à l'égard de M. de

Damas prouvait le peu de fonds que l'on pouvait faire sur eux. On

n'avait pas perdu l'espoir de voir arriver M. de Bouillé. Cependant le

temps s'écoulait; on n'en entendait pas parler, et l'inquiétude finit

par prendre la place de l'espérance. M. de Damas, ne pouvant plus se

flatter de rendre utile le détachement qu'il commandait, parvint à

sortir de Clermont et se rendit auprès du Roi, qu'il ne quitta pas

d'un instant pendant le temps qu'il passa à Varennes, attendant avec

impatience l'arrivée de M. de Bouillé, et engageant Sa Majesté à

différer son départ le plus longtemps qu'il se pourrait.

Mémoires de Madame la Duchesse de Tourzel, tome premier Gouvernante des enfants de France pendant les années 1789 à 1795 · 第 19 / 24 段