les quais, et nous revînmes par la rue Saint-Honoré attendre la
famille royale, vis-à-vis la maison appelée alors l'hôtel de
Gaillarbois. J'attendis trois quart d'heure sans voir arriver personne
de la famille royale. M. de Fersen jouait parfaitement le rôle de
cocher de fiacre, sifflant, causant avec un soi-disant camarade qui se
trouvait là par hasard, et prêtant du tabac dans sa tabatière. J'étais
sur les épines, quoique je ne fisse paraître aucune inquiétude,
lorsque Madame me dit: «Voilà M. de la Fayette.» Je cachai Mgr le
Dauphin sous mes jupes, en les assurant tous deux qu'ils pouvaient
être fort tranquilles. Je ne l'étais cependant guère. M. Bailly le
suivait à peu de distance. Ils passèrent tous deux, ne se doutant de
rien; et après trois quarts d'heure d'anxiété, j'eus la consolation de
voir arriver Madame Élisabeth. C'était cependant un commencement
d'espérance. Il était onze heures et demie, et ce ne fut qu'après
minuit que nous vîmes arriver le Roi. MM. Bailly et de la Fayette qui
étaient venus au coucher, s'étaient mis à causer, et pour ne leur
donner aucun soupçon, ce prince ne voulut point avoir l'air pressé de
se retirer. Il fallut ensuite que le Roi se déshabillât, se mît au
lit, refît une nouvelle toilette, mît une perruque pour se déguiser,
et vînt à pied des Tuileries pour rejoindre la voiture. La Reine n'en
devait sortir qu'après le Roi; et l'extrême attachement qu'il lui
portait se démontra vivement dans cette circonstance par la manière
dont il exprimait son inquiétude. Dès qu'elle fut montée dans la
voiture, il la serra entre ses bras, l'embrassait, et lui répétait:
«Que je suis content de vous voir arrivée!» Chacun s'embrassa; toute
la famille royale me fit le même honneur, et convaincus que nous
avions franchi l'obstacle le plus difficile à surmonter, nous
commençâmes à espérer que le Ciel favoriserait notre voyage.
Le Roi nous raconta qu'après avoir été débarrassé de MM. Bailly et de
la Fayette, il était sorti seul par la grande porte des Tuileries,
avec une grande tranquillité; qu'il était pleinement rassuré par la
précaution qu'il avait prise de faire sortir par cette même porte M.
le chevalier de Coigny, dont la tournure, parfaitement semblable à la
sienne, accoutumait depuis quinze jours les factionnaires de cette
porte à le laisser sortir le soir avec une entière sécurité; qu'elle
était telle, que son soulier s'étant défait, il l'avait remis sans
qu'on y eût fait attention, et qu'il n'avait pas éprouvé la plus
légère difficulté.
Le chevalier de Coigny était un des plus fidèles et des plus
affectionnés serviteurs du Roi. Celui-ci lui avait confié le secret de
son voyage, et s'il eût suivi les conseils qu'il lui avait donnés, il
y a tout lieu de croire que le voyage eût réussi. «Personne, dit-il au
Roi, ne rend plus de justice que moi à la bravoure et à la fidélité de
MM. les gardes du corps. Mais, dans une occasion aussi importante, il
faut employer des personnes qui aient l'habitude des voyages, et qui
aient été dans l'occasion de prendre des partis décisifs. Priol,
commandant de la gendarmerie, homme de tête et qui a l'habitude de la
surveillance, vous serait d'une grande ressource, ainsi qu'un maître
de poste retiré, qui connaît parfaitement toutes les routes du
royaume, qui est plein d'intelligence et d'un attachement sans bornes
à la personne de Votre Majesté.» Il en nomma un troisième dont j'ai
oublié le nom et l'état.
Le Roi, qui voulait donner cette marque de confiance à ses gardes du
corps, ne suivit malheureusement pas un avis aussi sage, et persista
dans sa première résolution. Il avait demandé à M. Dagoût, aide-major
des gardes du corps, de lui en donner trois pour porter des lettres
aux princes, ses frères; et ignorant leur véritable destination, il
lui avait donné les trois premiers qui s'étaient trouvés sous sa main.
Ils s'appelaient MM. du Moutier, de Maldan et de Valori. On ne pouvait
sans injustice mettre en doute leur courage et leur dévouement; mais
accoutumés par leur grade à une parfaite obéissance, et n'ayant jamais
commandé en chef, une pareille entreprise était au-dessus de leurs
forces. Ils n'osèrent rien prendre sur eux, demandèrent les ordres du
Roi, qu'ils auraient exécutés, quelque dangereux qu'ils fussent, même
au péril de leur vie, mais ils manquèrent de l'audace nécessaire dans
la circonstance où l'on se trouvait.
La Reine avait mis dans sa confidence madame Thibault, sa première
femme de chambre, personne de mérite et d'un attachement sans bornes à
sa personne. Elle avait disposé tout ce qui était nécessaire pour le
voyage, et avait pris un passe-port pour Tournay, d'où elle devait
aller rejoindre Sa Majesté, dès qu'elle aurait reçu la nouvelle de son
arrivée dans la ville où elle devait séjourner momentanément. Elle
avait été chargée d'emmener ma femme de chambre, dont la terreur et la
naïveté, tout en faisant rire la famille royale, firent sentir la
nécessité de ne la pas abandonner à elle-même.
Nous éprouvâmes plusieurs petits incidents qui ne prouvèrent que trop
que les plus petites causes influent souvent sur de grands événements.
M. de Fersen, craignant que les gardes du corps n'eussent pris un
autre chemin que celui qu'il leur avait indiqué, et que lui prenant le
plus court, on fût forcé pour les rejoindre de repasser la barrière,
préféra prendre le plus long pour éviter cet inconvénient, ce qui nous
fit perdre une demi-heure, laquelle, ajoutée aux trois quarts d'heure
qu'avait duré de plus le coucher du Roi, nous mit en retard d'une
heure et demie. Nous trouvâmes ensuite une noce chez les commis de la
barrière, beaucoup de monde et de lumière aux portes, mais nous ne
fûmes heureusement pas reconnus, et nous passâmes sans difficulté.
Pour comble de malheur, les chevaux de la voiture du Roi s'abattirent
deux fois entre Nintré et Châlons, tous les traits cassèrent, et nous
perdîmes plus d'une heure à réparer ce désastre.
Il a été dit, mais bien à tort, que le Roi s'était arrêté pour dîner.
Il n'a jamais mangé que dans la voiture, lui et la famille royale. On
ne s'est arrêté nulle part; le Roi ne descendît qu'une seule fois dans
toute la route, entra dans une écurie où il n'y avait personne, ne
parla à qui que ce soit et remonta sur-le-champ dans sa voiture. Les
enfants descendirent seulement deux fois, dans des moments où des
postillons montaient au pas de grandes côtes, et dont je profitai pour
leur faire prendre l'air; mais cette petite promenade ne causa aucun
retard.
Nous trouvâmes à quelque distance de la barrière de Clichy la voiture
qui nous attendait, et nous laissâmes la vieille voiture et les
chevaux sans nous embarrasser de ce qu'ils deviendraient. M. de Fersen
conduisit le Roi en cocher jusqu'à Laye, où nous prîmes la poste. Le
Roi, en le quittant, lui témoigna sa reconnaissance de la manière la
plus affectueuse, espérant que ce serait autrement qu'en paroles, et
se flattant de le revoir bientôt.
Nous voyagions dans une grande berline bien commode, mais qui n'avait
rien d'extraordinaire, comme on s'est plu à le répéter depuis la
triste issue de ce malheureux voyage. J'étais censée être la maîtresse
sous le nom de baronne de Korff; le Roi passait pour mon valet de
chambre, la Reine pour ma femme de chambre, et Madame Élisabeth pour
la bonne des enfants. On savait que la baronne de Korff, dont je
portais le nom, avait fait exprès le voyage de Paris à Montmédy par la
même route que nous prenions, dans une voiture pareille à la nôtre,
avec le même nombre de personnes, et qu'on ne lui avait demandé nulle
part son passe-port. On avait poussé l'observation jusqu'à calculer le
nombre d'heures qu'elle avait employé pour arriver à Montmédy, et l'on
verra le triste résultat de cette dernière précaution.
Quand la barrière fut passée, le Roi, commençant à bien augurer de
son voyage, se mit à causer sur ses projets. Il commençait par aller à
Montmédy, pour aviser au parti qu'il croirait convenable, bien résolu
de ne sortir du royaume que dans le cas où les circonstances
exigeraient qu'il traversât quelques villes frontières pour arriver
plus promptement à celle de France où il voudrait fixer son séjour, ne
voulant pas même s'arrêter un instant en pays étranger.
«Me voilà donc, disait ce bon prince, hors de cette ville de Paris, où
j'ai été abreuvé de tant d'amertume. Soyez bien persuadés qu'une fois
le cul sur la selle, je serai bien différent de ce que vous m'avez vu
jusqu'à présent.» Il nous lut ensuite le mémoire qu'il avait laissé à
Paris pour être porté à l'Assemblée; et il jouissait d'avance du
bonheur qu'il espérait faire goûter à la France, du retour des princes
ses frères et de ses fidèles serviteurs, et de la possibilité de
rétablir la religion et de réparer les maux que ses sanctions forcées
avaient pu lui causer. Regardant ensuite sa montre qui marquait huit
heures: «La Fayette, dit-il, est présentement bien embarrassé de sa
personne.»
Il était difficile de partager l'anxiété du général, et d'éprouver
d'autre sentiment que la joie d'avoir secoué sa dépendance.
Il n'en était pas de même lorsque nous pensions à la position de ceux
que nous avions laissés à Paris. Nous étions loin de soupçonner que la
stupeur et la consternation remplaçaient l'audace qu'avaient eue les
Parisiens à toutes les époques de la Révolution; et ce n'était pas
sans fondement que nous étions dans l'inquiétude des excès où ils
pourraient se porter vis-à-vis de ceux dont on connaissait
l'attachement au Roi et à la famille royale. Plus on avançait dans la
route, plus on se livrait à l'espérance: «Quand nous aurons passé
Châlons, nous n'aurons plus rien à redouter, disait le Roi; nous
trouverons à Pont-de-Sommevel le premier détachement des troupes, et
notre voyage est assuré.» Nous passâmes Châlons sans être reconnus.
Nous fûmes alors parfaitement tranquilles, et nous étions loin de nous
douter que notre bonheur touchait à son terme et allait être remplacé
par la plus affreuse catastrophe.
Arrivés à Pont-de-Sommevel, quelles furent notre douleur et notre
inquiétude lorsque les courriers nous rapportèrent qu'ils n'avaient
trouvé aucune trace de troupe ni qui que ce soit qui pût donner aucune
indication; qu'ils n'osaient faire aucune question de peur de donner
des soupçons, et qu'il fallait espérer qu'à Orbeval, qui était la
poste suivante, nous serions plus heureux! Mais notre bonheur était
fini. Le Ciel, qui voulait éprouver jusqu'à la fin nos augustes et
malheureux souverains, permit que le duc de Choiseul perdît totalement
la tête. L'entreprise était au-dessus de ses forces. Son coeur était
pur, et il se serait fait tuer pour sauver le Roi; mais il n'avait pas
ce courage calme et tranquille qui fait juger de sang-froid les
événements et les moyens de porter remède aux circonstances imprévues.
M. de Choiseul, en prenant congé du Roi, lui avait donné un
itinéraire de sa route jusqu'au Pont-de-Sommevel, où il devait se
trouver à la tête du premier détachement des troupes chargé d'escorter
Sa Majesté. Muni de tous les renseignements nécessaires pour arriver
sûrement au terme du voyage, il avait marqué où le Roi devait user
d'une grande précaution pour n'être pas reconnu, avait calculé, comme
je l'ai déjà dit, le temps qu'il devait mettre en route, et par
conséquent l'heure où il devait arriver à Pont-de-Sommevel. Mais il
n'avait malheureusement pas fait entrer dans ce calcul les accidents
qui pourraient arriver, et ce fut la cause de notre perte.
Pour éviter tout soupçon de la part des troupes qu'on avait placées
par échelons, depuis Pont-de-Sommevel jusqu'à Clermont, on les avait
averties qu'elles étaient destinées à escorter un trésor dont
l'arrivée avait été retardée jusqu'au lundi 21. Quelques propos tenus
sur le retard de l'arrivée de ce trésor inquiétèrent M. de Choiseul,
qui, s'apercevant que l'heure de l'arrivée du Roi était outrepassée de
deux heures, se persuada que le Roi avait changé d'avis et que le
projet était avorté. Il donna alors, à ce que l'on m'a assuré, son
cabriolet à Léonard, coiffeur de la Reine, qu'il avait emmené de Paris
avec lui, pour avertir les troupes stationnées sur la route que le
voyage était manqué et que le Roi n'avait pas paru, lui enjoignant de
plus d'aller jusqu'à Montmédy porter le même avertissement. Il monta
ensuite à cheval, disant au détachement qui était à Pont-de-Sommevel
qu'il venait de recevoir l'avis que le trésor ne passerait plus, et
qu'il allait gagner Montmédy par le plus court chemin.
Ce parti était dépourvu de sens. En suivant la grande route, le
détachement pouvait rencontrer le Roi, dans le cas où il n'y eût eu
qu'un retard accidentel dans le voyage (circonstance que M. de
Choiseul eût dû prévoir). Le chemin de traverse qu'il fit prendre aux
troupes répandit l'alarme dans tous les environs de Pont-de-Sommevel.
Il n'en fallait pas tant pour semer l'inquiétude dans un pays aussi
révolutionné que celui que nous allions parcourir. Toutes les villes
en étaient mauvaises, et c'était pour éviter Verdun qu'on avait fait
passer le Roi par Varennes, quoiqu'il n'y eût pas de chevaux de poste
dans cette misérable petite ville. Pour obvier à cet inconvénient, on
avait mis des chevaux de relais dans une maison à l'entrée de la
ville, pour conduire le Roi à Dun, où il devait trouver M. de Bouillé
à la tête des troupes. On avait si peu d'inquiétude sur le passage de
Varennes, qu'on n'y en avait placé aucune, et qu'on s'était contenté
d'y envoyer le second fils de M. de Bouillé et le frère cadet de M. de
Raigecourt, pour soigner les relais et avertir sur-le-champ M. de
Bouillé de l'arrivée du Roi à Varennes. On poussa le peu de précaution
jusqu'à oublier d'avertir du nom de l'auberge où étaient les chevaux.
Nous ne fûmes pas plus heureux à Orbeval qu'à Pont-de-Sommevel. Même
silence, même inquiétude. Nous arrivâmes à Sainte-Menehould dans une
violente agitation; elle fut encore augmentée lorsque M. Dandouins,
capitaine dans le régiment de M. de Choiseul, s'approcha un moment de
la voiture et me dit tout bas: «Les mesures sont mal prises; je
m'éloigne pour ne donner aucun soupçon.» Ce peu de paroles nous perça
le coeur; mais il n'y avait autre chose à faire que de continuer notre
route, et l'on ne se permit pas même la plus légère incertitude.
Le malheur voulut que l'infâme Drouet, fils du maître de poste de
Sainte-Menehould, patriote enragé, se trouvât en ce moment à la porte,
et qu'ayant eu la curiosité de regarder dans la voiture, il crut
reconnaître le Roi et s'en assura positivement en comparant la figure
de ce prince avec un assignat qu'il avait dans sa poche. Ce malheureux
prit un cheval, suivit la voiture du Roi jusqu'à Clermont, et ayant
entendu dire qu'il allait à Varennes, il jugea qu'il serait facile de
le faire arrêter en prenant les devants, et en avertissant les
autorités et les habitants sur lesquels il pouvait compter, du passage
de Sa Majesté.
Nous gagnâmes encore Clermont sans inconvénient; mais à notre arrivée
dans cette ville, le comte Charles de Damas, colonel des dragons de
Monsieur, et qui n'avait pas quitté son poste, malgré l'avertissement
du duc de Choiseul, nous dit qu'il y avait de la fermentation dans le
pays, et qu'il allait faire l'impossible pour faire sortir son
régiment et escorter la voiture de Sa Majesté. Il le tenta en effet,
mais sans succès. Les autorités se joignirent aux habitants pour
empêcher le régiment de sortir de la ville, et les troupes refusèrent
d'obéir à M. de Damas. Il fut tenté de les enlever en leur disant
qu'ils allaient escorter le Roi et sa famille; mais il n'osa, dans la
crainte d'éprouver un refus, dont les suites eussent été l'arrestation
du Roi. Il se contenta d'envoyer, sur-le-champ, à Varennes, un
officier à toute bride, pour avertir MM. de Bouillé et de Raigecourt
que le Roi allait arriver; mais la fatalité qui accompagnait toutes
les démarches du Roi pour sortir de sa cruelle situation, fit que cet
officier, qui ne connaissait pas bien la route, prit la route de
Verdun au lieu de celle de Varennes, et ne se trouva plus à temps pour
remplir sa mission. On aperçut, sur les hauteurs de cette dernière
ville, un homme qui avait l'air de se cacher. Nos inquiétudes
augmentèrent. Nous nous crûmes trahis, et nous cheminâmes dans un
trouble et une tristesse plus faciles à imaginer qu'à décrire.
La position était affreuse; elle le devint encore davantage, lorsque,
arrivés à Varennes, nous ne trouvâmes ni relais, ni personne qui pût
nous donner la moindre indication sur ce qu'ils étaient devenus. Nous
frappâmes à une porte; nous questionnâmes sur la connaissance qu'on
pouvait avoir d'un relais qui nous attendait. Nous ne pûmes rien
apprendre sur ce qui nous intéressait, et nous tentâmes le seul moyen
qui nous restait, en proposant aux postillons de doubler la poste, en
leur proposant de l'argent à cet effet. Ils s'y refusèrent, en disant
que leurs chevaux étaient trop fatigués. Nous leur dîmes alors de nous
conduire à la dernière auberge de la ville, pour repartir dès que
leurs chevaux seraient reposés. Il n'y avait déjà plus moyen d'y
arriver, et l'infâme Drouet avait eu le temps de prendre toutes ses
précautions pour s'opposer au passage de Leurs Majestés. Il avait fait
barrer le pont par lequel il fallait passer pour sortir de la ville,
en y faisant renverser une charrette de meubles que le hasard lui
avait fait tomber sous la main, et il avait prévenu la garde nationale
de la ville et Sauce, procureur de la commune, de l'arrivée du Roi et
de la nécessité de l'arrêter. Il s'était, de plus, associé un nommé
Mangin, ardent patriote, et qui le seconda parfaitement. Ils firent
boire les gardes nationales, ainsi que les soldats qui étaient dans la
ville, et firent avertir, à Clermont, les dragons du régiment de
Monsieur, de s'opposer à la demande de leur colonel, de protéger le
voyage du Roi.
Cependant, les voitures cheminaient toujours; mais dès que celle des
femmes, qui précédait celle du Roi, passa devant la maison de Sauce,
elle fut arrêtée, et on les obligea de descendre pour visiter leurs
passe-ports. Il était alors onze heures et demie du soir. Nous fûmes
avertis de ce qui se passait par les gardes du corps, mais nous étions
trop avancés dans la ville pour pouvoir reculer, et nous continuâmes
notre chemin. Un moment après, lorsque nous passions sous une arcade
qui conduisait au pont de Varennes, deux particuliers, appelés Leblanc
et Poucin, arrêtèrent la voiture et menacèrent de tirer dessus si l'on
faisait la moindre résistance[20]. Je n'ai appris que depuis mon
arrivée à Paris cette dernière circonstance. Je sais seulement que les
gardes du corps offrirent au Roi d'employer la force pour le faire
passer, mais que ce prince s'y refusa. On demanda les passe-ports, et
quoiqu'ils fussent parfaitement en règle, et que la Reine priât que
l'on se dépêchât parce que l'on était pressé d'arriver, on fit toutes
sortes de difficultés pour donner le temps de se rassembler aux
patriotes de la ville et des environs.
[20] Georges, député de la ville de Varennes, vint présenter à
l'Assemblée Leblanc et Poucin, qui avaient arrêté la voiture du
Roi et menacé de tirer dessus. Ils en furent parfaitement
accueillis; et l'abbé Grégoire, qui la présidait en ce moment,
les assura que Varennes serait à jamais célèbre, et que les
Français reconnaissants se rallieraient tous autour de ses murs,
si jamais elle se trouvait attaquée.
Un officier s'approcha de la voiture du Roi, lui dit tout bas qu'il y
avait un gué, et lui offrit de tenter de le faire passer; mais le Roi,
qui voyait augmenter à chaque instant le nombre de ceux qui
entouraient la voiture, et à quel point ils étaient exaspérés,
craignant de n'être pas en force et d'occasionner un massacre en pure
perte, n'osa en donner l'ordre; il lui dit seulement de presser M. de
Bouillé d'employer tous ses efforts pour le tirer de sa cruelle
position.
On sonnait le tocsin dans Varennes et dans tous les environs, et il
était impossible de se dissimuler que nous ne fussions reconnus. Le
Roi tint bon assez longtemps pour ne pas se nommer et ne pas quitter
sa voiture; mais les instances devinrent si pressantes, jointes à la
promesse de nous laisser partir, si nous étions en règle après
l'examen de nos signatures, qu'il n'y eut plus moyen de s'en défendre.
Le Roi entra dans la maison de Sauce, procureur de la commune, et l'on
monta dans une chambre où l'on coucha les enfants sur un lit qui s'y
trouva. Accablés de fatigue, ils s'endormirent sur-le-champ. Leur
sommeil était calme et tranquille, et le contraste de cette situation
avec celle de leurs malheureux parents était vraiment déchirant.
On n'était pas encore bien sûr, à Varennes, que ce fût le Roi et la
famille royale qui fussent dans la maison de Sauce; mais Mangin, qui
la connaissait, monta dans la chambre pour s'en assurer, et déclara si
positivement que c'était le Roi et sa famille, qu'on ne se permit plus
d'en douter. Ce Mangin, grand patriote, avait déjà couru, ainsi que
ses pareils, dans tous les villages voisins, et avait rassemblé en
moins d'une heure quatre mille gardes nationales, tant de la ville que
des environs.
Le Roi, voyant que la dissimulation était inutile, déclara qu'il était
le Roi, qu'il quittait Paris pour se soustraire aux insultes
journalières dont on se plaisait à l'accabler, qu'il ne pensait point
à quitter le royaume, qu'il voulait seulement aller à Montmédy, pour
être plus à portée de surveiller les mouvements des étrangers; que si
les autorités de Varennes doutaient de la véracité de sa parole, il
consentait à se faire accompagner par telles personnes qu'elles
désigneraient. Le Roi et la Reine employèrent tous les moyens
possibles pour toucher leurs coeurs, et y ranimer l'ancien amour des
Français pour leur Roi. C'étaient des coeurs de bronze, que la crainte
seule pouvait remuer. Il leur prenait de temps en temps des frayeurs
de l'arrivée de M. de Bouillé, et ils priaient alors le Roi de les
protéger et mettaient en doute s'ils lui laisseraient continuer son
voyage; mais ces dispositions changeaient dès qu'on leur donnait des
motifs de se rassurer.
M. de Goguelas, que M. de Bouillé avait donné pour adjoint à M. de
Choiseul, et qui paraissait avoir eu sa confiance, arriva à Varennes,
désolé de la triste issue de ce voyage. Il voulut tenter, avec les
hussards de Lauzun, de délivrer le Roi; mais Leblanc et Mangin ayant
crié comme des furieux qu'ils ne l'auraient que mort, il osa d'autant
moins insister que le Roi se refusait à en donner l'ordre; et il ne
put faire autre chose que de faire placer les hussards devant la
maison qu'occupaient le Roi et la famille royale[21].
[21] La conduite de M. de Goguelas étonna tout le monde. C'était
un homme grand, froid, réfléchi, et que l'on pouvait supposer
capable de modérer l'esprit impétueux et irréfléchi du duc de
Choiseul. Personne ne put concevoir les raisons qui l'empêchèrent
de le détourner d'un parti aussi dangereux que celui qu'il prit
au Pont-de-Sommevel, ou tout au moins de n'avoir pas trouvé
quelque moyen d'en faire avertir le Roi, dans le cas où un
accident aurait retardé son voyage, accident qui ne fut
malheureusement que trop vrai. Mais ce qui est impardonnable et
ce qu'on ne concevra jamais, c'est d'avoir osé prendre sur soi,
comme paraît l'avoir fait M. de Choiseul, de faire dire aux
officiers qui étaient dans le secret du voyage qu'il était
manqué, sans en avoir la certitude absolue.
Le Roi envoya donner contre-ordre aux dragons qui étaient à Clermont
et qui devaient protéger son voyage. Il n'eut pas de peine à être
obéi, car ils étaient déjà gagnés, et leur conduite à l'égard de M. de
Damas prouvait le peu de fonds que l'on pouvait faire sur eux. On
n'avait pas perdu l'espoir de voir arriver M. de Bouillé. Cependant le
temps s'écoulait; on n'en entendait pas parler, et l'inquiétude finit
par prendre la place de l'espérance. M. de Damas, ne pouvant plus se
flatter de rendre utile le détachement qu'il commandait, parvint à
sortir de Clermont et se rendit auprès du Roi, qu'il ne quitta pas
d'un instant pendant le temps qu'il passa à Varennes, attendant avec
impatience l'arrivée de M. de Bouillé, et engageant Sa Majesté à
différer son départ le plus longtemps qu'il se pourrait.