grande partie des votes n'avaient pas même atteint la majorité et
n'avaient été donnés que par la crainte qu'inspiraient les brigands
qui désolaient le pays. Ils retracèrent les crimes de tout genre
commis par le coupe-tête Jourdan, si connu à Paris par sa férocité et
sa cruauté. Ce scélérat s'était associé deux municipaux d'Avignon, ses
dignes émules (Mainville et Tournal), qui, secondés des déserteurs des
régiments de Penthièvre et de Soissonnais, dévastaient les villes et
les campagnes, et poussaient même la fureur jusqu'à faire périr ceux
des leurs qui conservaient un reste d'humanité. MM. Malouet et de
Clermont démontrèrent le peu de solidité des raisons de leurs
adversaires pour la réunion du Comtat à la France, le danger qui
pouvait résulter de l'inquiétude que causerait aux puissances
étrangères une pareille violation du droit des nations; ils finirent
par se plaindre de la mauvaise foi qui avait fait soustraire les
pièces qui prouvaient la vérité des événements qu'ils venaient de
mettre sous les yeux de l'Assemblée.
Les démagogues, ne pouvant répondre à de pareilles raisons, se
répandirent en injures, et engagèrent l'Assemblée à prononcer au moins
un décret qui ne décidât pas totalement la question. Pour répondre à
leurs désirs, elle se borna à décréter que la ville d'Avignon et le
Comtat ne feraient pas partie intégrale de la France.
M. de Clermont-Tonnerre, en sortant de l'Assemblée, courut de grands
dangers. Injurié et menacé d'être jeté dans le bassin des Tuileries
par une foule de scélérats qui se trouvèrent sur son passage, il n'eut
que le temps de se réfugier chez le suisse, où plusieurs particuliers
vinrent à son secours. Six grenadiers du régiment d'Angoulême le
reconduisirent chez lui en fiacre, où une multitude ameutée l'avait
précédé et avait déjà forcé la porte de sa maison. Les grenadiers qui
le défendaient donnèrent le temps au maire et à la garde nationale
d'arriver pour faire cesser ce tumulte et dissiper l'attroupement.
Les scélérats d'Avignon, pour se venger de l'échec qu'ils avaient
reçu, vinrent assiéger la ville de Carpentras; mais elle se défendit
si vigoureusement, qu'ils furent obligés d'en lever le siége après
avoir perdu un nombre assez considérable de leurs indignes associés.
Tous ces malheurs étaient dus à la lâcheté de M. du Portail, qui, dans
la crainte de déplaire aux clubs jacobins, s'opposa au renvoi des
régiments de Penthièvre et de Soissonnais, dont les soldats en
insurrection désolaient le Comtat. Ils étaient, en outre, une suite de
la défense faite par le ministre aux Dauphinois de venir au secours
des Comtadins, qu'ils auraient facilement délivrés de leurs
oppresseurs.
La crainte que le décret que menait de rendre l'Assemblée ne nuisit
aux droits de la Franco sur le Comtat, fournit aux démagogues
l'occasion de revenir sur cette décision, en remettant en question
s'il n'était pas au moins nécessaire de réunir la ville d'Avignon pour
la soustraire aux calamités qui l'accablaient depuis si longtemps.
L'Assemblée, n'osant pas revenir sur un décret discuté si
solennellement, essaya de l'atténuer en en faisant un nouveau, par
lequel elle priait Sa Majesté d'envoyer des médiateur pour interposer
ses bons offices entre les Comtadins et les Avignonnais; de faire
cesser les hostilités respectives, provisoire nécessaire avant de
prendre un parti ultérieur sur les droits qu'avait la France sur ce
malheureux pays; d'empêcher les invasions des troupes avignonnaises
sur le territoire français; de regarder comme déserteurs les Français
des deux armées qui refuseraient de rentrer en France après l'ordre
qui leur en serait donné, et de traiter comme embaucheurs ceux qui
recruteraient en France pour l'un ou l'autre parti.
Les troubles continuaient toujours dans toutes les parties du royaume.
Le licenciement de la compagnie soldée du bataillon de l'Oratoire mit
en mouvement tous les factieux. Les clubs se récrièrent sur
l'injustice d'exiger des troupes une obéissance passive; les sections
se partagèrent sur la question de savoir s'il y avait lieu ou non à
demander le nouveau serment que voulait faire prêter M. de la Fayette,
et les malveillants saisirent avec empressement cette occasion
d'établir la division dans la garde nationale.
On apprenait de toute part des nouvelles affligeantes, des
soulèvements, des massacres, des incendies; et l'impunité de tous ces
crimes en augmentait le nombre. La populace de Versailles voulut
s'opposer au départ du régiment de Flandre, qui quittait cette ville
pour retourner dans le département du Nord; elle gagna quelques
soldats, qui en entraînèrent d'autres, et il y eut un moment de
résistance de leur part. M. de Montmorin, gouverneur de Fontainebleau
et colonel en second de ce régiment, fut renversé deux fois de son
cheval; mais il tint bon, et secondé des chasseurs de Lorraine et de
la garde nationale de Versailles, il les fit rentrer dans le devoir,
se mit à leur tête et les fit partir pour leur destination. M. de
Montmorin était un homme excellent, plein d'honneur et de bravoure,
rempli d'attachement pour la personne du Roi. Il ne cessa de lui en
donner des preuves, et fut une des premières victimes de la
Révolution, quand nos malheurs furent à leur comble.
Après diverses discussions sur la forme des élections de la prochaine
législature, l'Assemblée décréta qu'aucun des membres de l'Assemblée
nationale ne pourrait être réélu avant quatre années révolues du jour
de l'expiration de ses séances, que dès que les élections seraient
terminées, elle le fixerait le jour où cesseraient ses fonctions et où
commenceraient celtes de la législature qui lui succéderait, laquelle,
de son côté, terminerait ses séances le 1er mai 1793. Plusieurs
membres du côté droit demandèrent que l'Assemblée, avant sa
séparation, déterminât l'étendue du pouvoir que l'on accordait au Roi,
pour mettre un terme à l'anarchie qui désolait le royaume; mais cette
demande entravait trop les vues de l'Assemblée pour qu'elle daignât y
faire droit.
L'abbé Raynal, profondément affligé de l'abus que l'on avait fait des
principes de liberté répandus dans son _Histoire philosophique du
commerce des Européens dans les deux Indes_, se crut en droit, à son
retour en France, d'en témoigner sa douleur à l'Assemblée, et dans une
adresse qu'il lui envoya, de lui dire les vérités qu'il crut propres à
l'amener à réparer les torts que lui avait fait commettre son amour
excessif de la liberté: «Il serait beau, disait-il, d'avouer
vous-mêmes que vous avez été trop loin, de rendre au Roi l'autorité
dont il a besoin pour faire le bien, de balancer sagement les pouvoirs
des diverses autorités, et de ne pas donner à la multitude un pouvoir
dont elle ne peut qu'abuser; des lois sages vous feront bénir des
peuples, qui maudiront, au contraire, un jour celles qui, en
consacrant l'anarchie, attireront sur la France des malheurs dont vous
gémirez quand il ne sera plus temps de les réparer.»
L'Assemblée entra en fureur, et se récria sur une audace digne,
disait-elle, des Malouet et de ceux de son parti; et l'abbé Raynal,
porté aux nues quant on croyait ses principes les mêmes que ceux de
l'Assemblée, fut regardé, même par les plus modérés du côté gauche,
comme un homme en démence, et l'on attribua à la faiblesse de l'âge
des remords qu'elle était si loin de partager.
MM. de Saint-Fargeau et Robespierre demandèrent l'abolition de la
peine de mort et de toute peine infamante pour quelque crime que ce
fût. Le premier voulait même qu'après un long emprisonnement, un
baptême civique rétablît le criminel dans tous ses droits. On prononça
de grands discours tendant à demander, au nom de l'humanité, de mettre
plus de douceur dans le Code pénal pour la répression des délits; mais
on représenta si vivement l'inconvénient de l'abolition de la peine de
mort et de la condamnation aux travaux publics, dans un moment où la
France était couverte de scélérats auxquels les crimes ne coûtaient
rien, qu'on les laissa subsister. La nécessité de bâtir
quatre-vingt-trois maisons de réclusion fit peut-être plus
d'impression que le motif de nuire à la tranquillité publique.
L'Assemblée, trouvant que le droit de faire grâce, abusif en
lui-même, donnait au Roi trop d'autorité, décréta, sans égard pour la
Majesté Royale, qu'il lui serait interdit, ainsi qu'à toute personne
que ce fût. La privation d'un droit dont jouissaient tous les princes
de l'Europe, et même les plus minces souverains, affecta le Roi
sensiblement. Mais c'était ce qui occupait le moins l'Assemblée, qui,
peu touchée de sa soumission à ses moindres désirs, l'accablait
journellement des plus violentes amertumes. Achard de Bonvouloir,
député, ayant voulu démontrer à l'Assemblée les inconvénients qui
résulteraient de l'admission dans les clubs des soldats et des bas
officiers, on lui coupa la parole et on le força d'envoyer les preuves
qu'il allait produire au comité des rapports.
Elle décréta encore, mais non sans de vifs débats, que l'on ne
recevrait en France aucune bulle, ordonnance ou écrit du Pape, sans
l'approbation du corps législatif sanctionnée par le Roi, et défense
jusque-là de les afficher ou de leur donner force de loi; que tout
évêque, curé, ecclésiastique et fonctionnaire public qui ferait
imprimer lesdits écrits, en contradiction au présent décret, serait
poursuivi comme perturbateur du repos public et subirait la peine de
la dégradation civique.
Les démagogues firent de nouvelles tentatives pour le licenciement de
l'armée, ou du moins pour celui de tous les officiers soupçonnés de
haine pour la Révolution et de regret pour l'ancien régime; et ils en
parlèrent avec un mépris qui fut vivement relevé par M. de Cazalès et
quelques autres membres de l'Assemblée. Plusieurs d'entre eux, même du
côté gauche, firent sentir à l'Assemblée le danger d'une pareille
mesure, dans un moment où l'on avait tant à redouter des menées
hostiles des puissances étrangères. En conséquence, elle se borna à
prier le Roi de signer promptement le décret qui mettait les troupes
des frontières sur le pied de guerre et ordonnait l'approvisionnement
de leurs places, et une levée d'hommes dans toutes les gardes
nationales du royaume.
On pria, de plus, le Roi de faire notifier à M. le prince de Condé,
et dans le plus bref délai, l'ordre de rentrer sous quinze jours dans
le royaume, ou de s'éloigner des frontières, en prêtant le serment de
ne rien entreprendre contre la Constitution sanctionnée par le Roi, ni
de troubler en rien la tranquillité de l'État, faute de quoi ses
propriétés seraient séquestrées, et toute communication avec lui
interdite, sous peine d'être réputé traître à la patrie. On ajouta à
ce décret que, dans le cas où il se présenterait en armes sur les
frontières, on donnerait ordre à tous les citoyens de courir sus sur
sa personne et celle de ses adhérents, et on le rendit responsable de
tous les mouvements hostiles qui pourraient être dirigés contre la
France.
Tant d'insultes réitérées contribuèrent à affermir le Roi dans la
résolution de se soustraire à une tyrannie dont la nation éprouvait,
ainsi que lui, les effets les plus funestes. Il n'y avait pas même
jusqu'aux hommages qu'on ne trouvât moyen de rendre insultants; le
fait suivant en est une preuve.
Un nommé Palloi, architecte de la ville, et qui avait été à la tête
des destructeurs de la Bastille, fit demander à la Reine la permission
de présenter à Mgr le Dauphin un jeu de domino fait en entier des
pierres de la Bastille. On n'osa le refuser, et la Reine lui fit dire
que s'il voulait aller trouver Mgr le Dauphin dans son jardin, il y
recevrait son présent. J'étais ce jour-là dans mon lit, avec une si
violente attaque de colique hépatique que j'avais été saignée trois
fois dans la journée, et je n'étais précisément remplacée que par
madame de Soucy, la belle-fille. Je craignais que la frayeur de se
compromettre ne lui fît faire quelque bassesse, et je priai la
princesse de Tarente, qui suivait souvent avec moi le jeune prince à
la promenade, de ne pas y manquer dans cette occasion, et de
surveiller madame de Soucy.
Comme il fallait toujours éviter les interprétations malignes que les
patriotes donnaient à toutes les paroles de la famille royale, nous
convînmes que Mgr le Dauphin se bornerait à dire à M. Palloi: «Je suis
bien sensible, monsieur, à l'idée que vous avez eue, qu'un jeu de
domino pourrait m'amuser, et je vous remercie bien de celui que vous
me donnez.» Il était furieux de recevoir un pareil présent, et il le
fut encore davantage quand M. Palloi lui eut dit que le présent devait
lui être d'autant plus agréable que, composé des pierres de la
Bastille, il lui rappellerait la générosité avec laquelle le Roi, son
père, avait renoncé à toute idée de despotisme et promis de lui
inculquer, de bonne heure, des sentiments pareils aux siens. Mgr le
Dauphin fit, en rougissant, la réponse qui lui avait été prescrite. Il
demanda à rentrer dès que M. Palloi l'eut quitté, et fit sur-le-champ
disparaître le domino, en demandant qu'on n'en parlât plus.
Il était impossible d'annoncer plus de noblesse et de dignité dans
les sentiments qu'en faisait ce jeune prince, et le tout sans hauteur;
car il était rempli de bonté pour tout ce qui l'approchait, et
parfaitement aimable, tant avec les enfants qui jouaient avec lui
qu'avec les personnes qui l'entouraient. Ses jeux se ressentaient de
son caractère vif et ardent. Il avait un goût prononcé pour tout ce
qui tenait au militaire, et un de ses plus grands plaisirs était de
faire tirer de petits canons dans son jardin et de commander, le sabre
à la main, que l'on fît feu. Il se croyait alors un petit héros, et
prenait un air grave le plus plaisant du monde.
Il avait encore un genre d'amusement qui lui plaisait infiniment.
C'était de prendre le costume d'un ancien chevalier français, en se
revêtant d'une petite armure que lui avait faite M. Palloi. Le casque
en tête, la cuirasse sur le dos et la lance à la main, il se croyait
un véritable chevalier. Ce jeu n'était permis qu'entre nous, et
seulement dans son appartement, pour ne pas laisser à la malveillance
le plaisir de s'exercer sur ce petit divertissement. Il importunait la
Reine pour lui permettre de descendre chez elle dans son costume
favori, si bien qu'elle lui dit, pour s'en débarrasser, qu'elle n'y
consentirait qu'autant qu'il désignerait sur-le-champ le nom du
chevalier français qu'il prendrait pour paraître devant elle. Ce sera,
dit-il, celui du chevalier Bayard, sans peur et sans reproche.
Il aimait beaucoup à lire des traits historiques, et l'abbé d'Avaux,
son précepteur, lui faisait faire la lecture de tous ceux qui
pouvaient l'instruire en l'amusant. Il en causait avec nous, les
gravait dans sa mémoire, et faisait les applications les plus justes,
sans pédanterie et avec une naïveté charmante. Il étonna bien un jour
l'abbé Barthélemy, de l'Académie des sciences. On avait fait lire au
jeune prince quelques fragments de l'histoire de Scipion et d'Annibal,
et on les comparaît ensemble: «J'aime bien mieux Scipion, dit-il,
c'est mon héros.»--«Seriez-vous bien aise de voir son bouclier?» lui
dit M. d'Avaux.--«J'en serais enchanté.» L'abbé Barthélemy, à qui
cette conversation fut rapportée, se fit un plaisir de le lui
apporter. Mgr le Dauphin le considéra avec soin et le tourna de tous
côtés; puis, partant comme un trait, il fut chercher son sabre, et le
frotta sur le bouclier. «Que faites-vous donc, Monseigneur?» lui dit
l'abbé Barthélemy.--«Je frotte mon sabre sur le bouclier d'un grand
homme.» L'abbé Barthélemy témoigna le plus grand étonnement de cette
action et de la vivacité de sa réponse. Mais l'abbé d'Avaux ne le
laissa pas longtemps indécis sur le motif qui l'avait occasionné. Il
lui apprit que ce n'était qu'une heureuse application de ce qu'il lui
avait raconté d'un beau mouvement d'un régiment de grenadiers, en
voyant à Strasbourg le tombeau du maréchal de Saxe. L'abbé Barthélemy,
attendri en regardant cet aimable enfant, ne put s'empêcher de lui
témoigner sa satisfaction de l'usage heureux qu'il faisait de sa
mémoire, qui était vraiment admirable.
Il avait la répartie prompte, et nous étonna bien un jour par la
preuve qu'il nous en donna. On jouait avec lui un petit jeu qui
obligeait chacun de conter son histoire. «J'en sais une très-drôle,»
nous dit-il. Il y avait à la porte de l'Assemblée nationale un crieur
qui vendait les décrets aussitôt qu'ils étaient imprimés; pour abréger
ses paroles, il criait: A deux sols, à deux sols, l'Assemblée
nationale! Un plaisant qui passait par là lui dit: «Mon ami, tu nous
dis bien ce qu'elle vaut, mais non pas ce qu'elle nous coûte. Avouez
que c'est drôle.» Je lui avais expressément défendu de parler de tout
ce qui pouvait y avoir rapport. Le regardant donc assez sévèrement:
«Qui vous a appris, lui dis-je, cette petite histoire?» Se
ressouvenant alors de la défense, il me dit très-plaisamment: «M.
l'abbé, qui nous a appris ce jeu, nous a bien dit, madame, que chacun
était obligé de conter son histoire, mais il n'est pas du jeu de dire
de qui on la tient.» Et il se débarrassa de cette manière de répondre
à une question qui l'embarrassait, sans nommer la personne qui lui
avait appris sa petite histoire.
CHAPITRE XII
ANNÉE 1791
VOYAGE DE VARENNES
Le chagrin que j'éprouvais des insultes journalières qu'essuyait la
famille royale, et mon inquiétude des suites qui en devaient être la
conséquence, rendaient pénible la convalescence de la maladie que je
venais d'éprouver. La Reine, qui avait eu la bonté de me venir voir
plusieurs fois, vint chez moi un matin de très-bonne heure pour
m'engager d'aller aux eaux de Plombières. «Il est probable, me
dit-elle, que nous serons obligés de quitter Paris, et vous êtes bien
faible pour nous suivre.» L'idée d'abandonner Mgr le Dauphin et
Madame, au milieu des dangers qu'ils pouvaient courir, me fit une
peine extrême et me redonna assez de force pour espérer d'être, sous
peu de jours, en état de les suivre. Je ne pouvais d'ailleurs, comme
je le dis à la Reine, aller aux eaux sans faire découvrir leur départ,
ayant dit publiquement à quelqu'un qui m'en avait donné le conseil,
que la mort seule me ferait abandonner Mgr le Dauphin. J'ajoutai à
cette princesse que j'espérais que le Ciel me donnerait, d'ici là, les
forces dont j'aurais besoin, mais que dans le cas contraire je ne
quitterais pas mon appartement. «A quels dangers ne vous exposez-vous
pas? reprit la Reine avec vivacité.--«Si j'étais né homme,
répondis-je, Votre Majesté ne m'aurait pas empêché de monter à la
tranchée. Je me sens digne d'être la fille d'un père qui a perdu la
vie pour le service de son Roi et de sa patrie. Que Votre Majesté ne
s'embarrasse pas de moi; si j'étais malade, je resterais dans la
première auberge au risque de ce qui pourrait m'arriver; mais qu'elle
soit bien persuadée que je resterais à Paris, si je ne me sentais
assez de force pour soutenir la route, et causer le moindre retard au
voyage[19].»
[19] Je ne puis passer sous silence le reproche que me font M.
de Bouillé, dans ses _Mémoires_, et M. Royou, dans son _Histoire
de France_, lorsqu'ils prétendent que l'opiniâtreté que j'ai mise
à suivre Mgr le Dauphin dans le voyage de Varennes a empêché le
Roi de prendre dans sa voiture un militaire distingué. La Reine,
qui fut la seule qui me fit part de ce voyage, ne m'a jamais dit
qu'il en fût question, et ne me parla que de l'obstacle de ma
santé. Je n'aurais certainement pas insisté si elle m'eût
témoigné un pareil désir. J'avais d'ailleurs la ressource de
prendre la place d'une des deux femmes qui accompagnaient la
famille royale dans la voiture de suite. En pareil cas,
l'attachement ne consulte ni les convenances ni les droits, et
j'aurais alors concilié le devoir que m'imposait ma place, de ne
jamais quitter Mgr le Dauphin, avec le désir que Leurs Majestés
auraient manifesté de se faire accompagner par une personne dont
les services eussent pu leur être plus utiles que les miens.
On devait partir la nuit du dimanche au lundi 20 juin; mais la
crainte que l'on eut qu'une femme de chambre de Mgr le Dauphin, qu'on
savait être attachée à M. de la Fayette, et qui était de service ce
jour-là, ne lui révélât le départ de la famille royale, le fit
remettre au lendemain 21, où elle se trouvait tout naturellement
remplacée par une autre sur laquelle on pouvait compter. On avait
craint, en éloignant la première, de donner de la consistance au bruit
qui courait, même dans le château, du prochain départ de la famille
royale. M. de Bouillé en fut prévenu, et si M. le duc de Choiseul eût
eu moins de légèreté et plus d'aplomb, ce retard eût été sans
inconvénient.
Pour ne donner aucun soupçon, la Reine mena promener elle-même ces
enfants à Tivoli, dans le jardin de M. Boutin, dans la soirée du
lundi, et donna l'ordre en rentrant, au commandant de bataillon, pour
la sortie du lendemain. J'en fis autant pour Mgr le Dauphin. Et pour
ôter à mes gens toute idée de départ, je leur dis de me préparer un
bain pour le lendemain à l'heure où je sortirais de chez Mgr le
Dauphin, et je montai chez lui à dix heures, suivant ma coutume, avec
ma femme de chambre, qui couchait dans une chambre à côté de la
sienne.
Un moment après, la Reine entra dans l'appartement, et réveilla ce
jeune prince qui était profondément endormi. A peine eut-il entendu
qu'il irait dans une place de guerre, où il commanderait son régiment,
qu'il se jeta à bas de son lit, en disant: «Vite, vite,
dépêchons-nous, qu'on me donne mon sabre, mes bottes, et partons.»
L'idée de ressembler à Henri IV, qu'il avait pris comme modèle,
l'échauffa tellement, qu'il ne ferma pas l'oeil en chemin. Ce ne fut
qu'après l'arrestation que la nature reprit ses droits, et qu'il
s'endormit du sommeil le plus calme et le plus tranquille.
La Reine, en déclarant son départ, annonça à madame de Neuville,
première femme de chambre de Mgr le Dauphin, qu'elle le suivrait dans
une chaise de poste, avec madame Branyer, première femme de chambre de
Madame, qui venait d'être avertie et qui allait se rendre chez Mgr le
Dauphin. Elle dit à madame de Bar, cette femme, comme je l'ai déjà
dit, sur laquelle on pouvait parfaitement compter, qu'elle était
affligée de ne pouvoir pas l'emmener, qu'elle allait la faire conduire
sûrement chez elle, et qu'elle comptait assez sur son attachement pour
être assurée de sa discrétion, Cette pauvre femme fut des plus
touchantes; elle se jeta aux genoux de la Reine, lui baisa la main,
fit des voeux pour le succès du voyage, qui l'occupait beaucoup plus
que les persécutions qu'elle pourrait éprouver et que les précautions
que l'on prenait pour la conduire sûrement chez elle.
Nous descendîmes dans l'entre-sol de la Reine, où le Roi s'était
rendu de son côté. Leurs Majestés me dirent qu'elles seraient suivies
par trois gardes du corps, dont l'un donnerait le bras à la Reine pour
la conduire à pied à la voiture; que les deux autres conduiraient la
voiture de voyage, qui devait attendre le Roi à quelque distance de la
barrière (car toute la famille royale sortait à pied, à l'exception de
Mgr le Dauphin et de Madame). Le Roi ajouta que je ne saurais qu'en
chemin les détails du voyage, pour diminuer l'embarras de mes réponses
si j'avais le malheur d'être arrêtée; et il me donna ensuite un billet
signé de sa main, pour prouver, en cas d'accident, que c'était par ses
ordres que j'emmenais Mgr le Dauphin et Madame. Il me donna, de plus,
la permission d'emmener avec moi M. de Gouvion, si nous le
rencontrions, dans le cas où il s'engagerait à favoriser le départ de
Leurs Majestés. J'avais aussi marqué deux pièces d'or, l'une pour
donner à un garde national, si le hasard nous en faisait rencontrer,
en lui ajoutant la promesse de faire sa fortune et de lui donner une
bonne somme d'argent, lorsqu'il me reproduirait une pièce pareille à
celle que je gardais pour la confronter avec la sienne.
J'avais pris, depuis longtemps, la précaution de faire faire à ma
fille Pauline une petite robe de toile et un bonnet pour habiller en
petite fille Mgr le Dauphin, si les circonstances rendaient ce
changement nécessaire. Nous nous en servîmes avec succès. La voiture
étant arrivée, la Reine alla regarder elle-même si tout était
tranquille dans la cour, et ne voyant personne, elle m'embrassa en me
disant: «Le Roi et moi vous remettons entre les mains, madame, tout ce
que nous avons de plus cher au monde, avec la plus entière confiance;
tout est prêt, partez.» Nous descendîmes par l'appartement de M. de
Villequier, où il n'y avait pas de sentinelle; nous passâmes par une
porte peu fréquentée, et nous montâmes dans une vieille et antique
voiture, ressemblant à un fiacre, que conduisait le comte de Fersen.