MM. Malouet et de Clermont prouvèrent jusqu'à l'évidence que la plus

grande partie des votes n'avaient pas même atteint la majorité et

n'avaient été donnés que par la crainte qu'inspiraient les brigands

qui désolaient le pays. Ils retracèrent les crimes de tout genre

commis par le coupe-tête Jourdan, si connu à Paris par sa férocité et

sa cruauté. Ce scélérat s'était associé deux municipaux d'Avignon, ses

dignes émules (Mainville et Tournal), qui, secondés des déserteurs des

régiments de Penthièvre et de Soissonnais, dévastaient les villes et

les campagnes, et poussaient même la fureur jusqu'à faire périr ceux

des leurs qui conservaient un reste d'humanité. MM. Malouet et de

Clermont démontrèrent le peu de solidité des raisons de leurs

adversaires pour la réunion du Comtat à la France, le danger qui

pouvait résulter de l'inquiétude que causerait aux puissances

étrangères une pareille violation du droit des nations; ils finirent

par se plaindre de la mauvaise foi qui avait fait soustraire les

pièces qui prouvaient la vérité des événements qu'ils venaient de

mettre sous les yeux de l'Assemblée.

Les démagogues, ne pouvant répondre à de pareilles raisons, se

répandirent en injures, et engagèrent l'Assemblée à prononcer au moins

un décret qui ne décidât pas totalement la question. Pour répondre à

leurs désirs, elle se borna à décréter que la ville d'Avignon et le

Comtat ne feraient pas partie intégrale de la France.

M. de Clermont-Tonnerre, en sortant de l'Assemblée, courut de grands

dangers. Injurié et menacé d'être jeté dans le bassin des Tuileries

par une foule de scélérats qui se trouvèrent sur son passage, il n'eut

que le temps de se réfugier chez le suisse, où plusieurs particuliers

vinrent à son secours. Six grenadiers du régiment d'Angoulême le

reconduisirent chez lui en fiacre, où une multitude ameutée l'avait

précédé et avait déjà forcé la porte de sa maison. Les grenadiers qui

le défendaient donnèrent le temps au maire et à la garde nationale

d'arriver pour faire cesser ce tumulte et dissiper l'attroupement.

Les scélérats d'Avignon, pour se venger de l'échec qu'ils avaient

reçu, vinrent assiéger la ville de Carpentras; mais elle se défendit

si vigoureusement, qu'ils furent obligés d'en lever le siége après

avoir perdu un nombre assez considérable de leurs indignes associés.

Tous ces malheurs étaient dus à la lâcheté de M. du Portail, qui, dans

la crainte de déplaire aux clubs jacobins, s'opposa au renvoi des

régiments de Penthièvre et de Soissonnais, dont les soldats en

insurrection désolaient le Comtat. Ils étaient, en outre, une suite de

la défense faite par le ministre aux Dauphinois de venir au secours

des Comtadins, qu'ils auraient facilement délivrés de leurs

oppresseurs.

La crainte que le décret que menait de rendre l'Assemblée ne nuisit

aux droits de la Franco sur le Comtat, fournit aux démagogues

l'occasion de revenir sur cette décision, en remettant en question

s'il n'était pas au moins nécessaire de réunir la ville d'Avignon pour

la soustraire aux calamités qui l'accablaient depuis si longtemps.

L'Assemblée, n'osant pas revenir sur un décret discuté si

solennellement, essaya de l'atténuer en en faisant un nouveau, par

lequel elle priait Sa Majesté d'envoyer des médiateur pour interposer

ses bons offices entre les Comtadins et les Avignonnais; de faire

cesser les hostilités respectives, provisoire nécessaire avant de

prendre un parti ultérieur sur les droits qu'avait la France sur ce

malheureux pays; d'empêcher les invasions des troupes avignonnaises

sur le territoire français; de regarder comme déserteurs les Français

des deux armées qui refuseraient de rentrer en France après l'ordre

qui leur en serait donné, et de traiter comme embaucheurs ceux qui

recruteraient en France pour l'un ou l'autre parti.

Les troubles continuaient toujours dans toutes les parties du royaume.

Le licenciement de la compagnie soldée du bataillon de l'Oratoire mit

en mouvement tous les factieux. Les clubs se récrièrent sur

l'injustice d'exiger des troupes une obéissance passive; les sections

se partagèrent sur la question de savoir s'il y avait lieu ou non à

demander le nouveau serment que voulait faire prêter M. de la Fayette,

et les malveillants saisirent avec empressement cette occasion

d'établir la division dans la garde nationale.

On apprenait de toute part des nouvelles affligeantes, des

soulèvements, des massacres, des incendies; et l'impunité de tous ces

crimes en augmentait le nombre. La populace de Versailles voulut

s'opposer au départ du régiment de Flandre, qui quittait cette ville

pour retourner dans le département du Nord; elle gagna quelques

soldats, qui en entraînèrent d'autres, et il y eut un moment de

résistance de leur part. M. de Montmorin, gouverneur de Fontainebleau

et colonel en second de ce régiment, fut renversé deux fois de son

cheval; mais il tint bon, et secondé des chasseurs de Lorraine et de

la garde nationale de Versailles, il les fit rentrer dans le devoir,

se mit à leur tête et les fit partir pour leur destination. M. de

Montmorin était un homme excellent, plein d'honneur et de bravoure,

rempli d'attachement pour la personne du Roi. Il ne cessa de lui en

donner des preuves, et fut une des premières victimes de la

Révolution, quand nos malheurs furent à leur comble.

Après diverses discussions sur la forme des élections de la prochaine

législature, l'Assemblée décréta qu'aucun des membres de l'Assemblée

nationale ne pourrait être réélu avant quatre années révolues du jour

de l'expiration de ses séances, que dès que les élections seraient

terminées, elle le fixerait le jour où cesseraient ses fonctions et où

commenceraient celtes de la législature qui lui succéderait, laquelle,

de son côté, terminerait ses séances le 1er mai 1793. Plusieurs

membres du côté droit demandèrent que l'Assemblée, avant sa

séparation, déterminât l'étendue du pouvoir que l'on accordait au Roi,

pour mettre un terme à l'anarchie qui désolait le royaume; mais cette

demande entravait trop les vues de l'Assemblée pour qu'elle daignât y

faire droit.

L'abbé Raynal, profondément affligé de l'abus que l'on avait fait des

principes de liberté répandus dans son _Histoire philosophique du

commerce des Européens dans les deux Indes_, se crut en droit, à son

retour en France, d'en témoigner sa douleur à l'Assemblée, et dans une

adresse qu'il lui envoya, de lui dire les vérités qu'il crut propres à

l'amener à réparer les torts que lui avait fait commettre son amour

excessif de la liberté: «Il serait beau, disait-il, d'avouer

vous-mêmes que vous avez été trop loin, de rendre au Roi l'autorité

dont il a besoin pour faire le bien, de balancer sagement les pouvoirs

des diverses autorités, et de ne pas donner à la multitude un pouvoir

dont elle ne peut qu'abuser; des lois sages vous feront bénir des

peuples, qui maudiront, au contraire, un jour celles qui, en

consacrant l'anarchie, attireront sur la France des malheurs dont vous

gémirez quand il ne sera plus temps de les réparer.»

L'Assemblée entra en fureur, et se récria sur une audace digne,

disait-elle, des Malouet et de ceux de son parti; et l'abbé Raynal,

porté aux nues quant on croyait ses principes les mêmes que ceux de

l'Assemblée, fut regardé, même par les plus modérés du côté gauche,

comme un homme en démence, et l'on attribua à la faiblesse de l'âge

des remords qu'elle était si loin de partager.

MM. de Saint-Fargeau et Robespierre demandèrent l'abolition de la

peine de mort et de toute peine infamante pour quelque crime que ce

fût. Le premier voulait même qu'après un long emprisonnement, un

baptême civique rétablît le criminel dans tous ses droits. On prononça

de grands discours tendant à demander, au nom de l'humanité, de mettre

plus de douceur dans le Code pénal pour la répression des délits; mais

on représenta si vivement l'inconvénient de l'abolition de la peine de

mort et de la condamnation aux travaux publics, dans un moment où la

France était couverte de scélérats auxquels les crimes ne coûtaient

rien, qu'on les laissa subsister. La nécessité de bâtir

quatre-vingt-trois maisons de réclusion fit peut-être plus

d'impression que le motif de nuire à la tranquillité publique.

L'Assemblée, trouvant que le droit de faire grâce, abusif en

lui-même, donnait au Roi trop d'autorité, décréta, sans égard pour la

Majesté Royale, qu'il lui serait interdit, ainsi qu'à toute personne

que ce fût. La privation d'un droit dont jouissaient tous les princes

de l'Europe, et même les plus minces souverains, affecta le Roi

sensiblement. Mais c'était ce qui occupait le moins l'Assemblée, qui,

peu touchée de sa soumission à ses moindres désirs, l'accablait

journellement des plus violentes amertumes. Achard de Bonvouloir,

député, ayant voulu démontrer à l'Assemblée les inconvénients qui

résulteraient de l'admission dans les clubs des soldats et des bas

officiers, on lui coupa la parole et on le força d'envoyer les preuves

qu'il allait produire au comité des rapports.

Elle décréta encore, mais non sans de vifs débats, que l'on ne

recevrait en France aucune bulle, ordonnance ou écrit du Pape, sans

l'approbation du corps législatif sanctionnée par le Roi, et défense

jusque-là de les afficher ou de leur donner force de loi; que tout

évêque, curé, ecclésiastique et fonctionnaire public qui ferait

imprimer lesdits écrits, en contradiction au présent décret, serait

poursuivi comme perturbateur du repos public et subirait la peine de

la dégradation civique.

Les démagogues firent de nouvelles tentatives pour le licenciement de

l'armée, ou du moins pour celui de tous les officiers soupçonnés de

haine pour la Révolution et de regret pour l'ancien régime; et ils en

parlèrent avec un mépris qui fut vivement relevé par M. de Cazalès et

quelques autres membres de l'Assemblée. Plusieurs d'entre eux, même du

côté gauche, firent sentir à l'Assemblée le danger d'une pareille

mesure, dans un moment où l'on avait tant à redouter des menées

hostiles des puissances étrangères. En conséquence, elle se borna à

prier le Roi de signer promptement le décret qui mettait les troupes

des frontières sur le pied de guerre et ordonnait l'approvisionnement

de leurs places, et une levée d'hommes dans toutes les gardes

nationales du royaume.

On pria, de plus, le Roi de faire notifier à M. le prince de Condé,

et dans le plus bref délai, l'ordre de rentrer sous quinze jours dans

le royaume, ou de s'éloigner des frontières, en prêtant le serment de

ne rien entreprendre contre la Constitution sanctionnée par le Roi, ni

de troubler en rien la tranquillité de l'État, faute de quoi ses

propriétés seraient séquestrées, et toute communication avec lui

interdite, sous peine d'être réputé traître à la patrie. On ajouta à

ce décret que, dans le cas où il se présenterait en armes sur les

frontières, on donnerait ordre à tous les citoyens de courir sus sur

sa personne et celle de ses adhérents, et on le rendit responsable de

tous les mouvements hostiles qui pourraient être dirigés contre la

France.

Tant d'insultes réitérées contribuèrent à affermir le Roi dans la

résolution de se soustraire à une tyrannie dont la nation éprouvait,

ainsi que lui, les effets les plus funestes. Il n'y avait pas même

jusqu'aux hommages qu'on ne trouvât moyen de rendre insultants; le

fait suivant en est une preuve.

Un nommé Palloi, architecte de la ville, et qui avait été à la tête

des destructeurs de la Bastille, fit demander à la Reine la permission

de présenter à Mgr le Dauphin un jeu de domino fait en entier des

pierres de la Bastille. On n'osa le refuser, et la Reine lui fit dire

que s'il voulait aller trouver Mgr le Dauphin dans son jardin, il y

recevrait son présent. J'étais ce jour-là dans mon lit, avec une si

violente attaque de colique hépatique que j'avais été saignée trois

fois dans la journée, et je n'étais précisément remplacée que par

madame de Soucy, la belle-fille. Je craignais que la frayeur de se

compromettre ne lui fît faire quelque bassesse, et je priai la

princesse de Tarente, qui suivait souvent avec moi le jeune prince à

la promenade, de ne pas y manquer dans cette occasion, et de

surveiller madame de Soucy.

Comme il fallait toujours éviter les interprétations malignes que les

patriotes donnaient à toutes les paroles de la famille royale, nous

convînmes que Mgr le Dauphin se bornerait à dire à M. Palloi: «Je suis

bien sensible, monsieur, à l'idée que vous avez eue, qu'un jeu de

domino pourrait m'amuser, et je vous remercie bien de celui que vous

me donnez.» Il était furieux de recevoir un pareil présent, et il le

fut encore davantage quand M. Palloi lui eut dit que le présent devait

lui être d'autant plus agréable que, composé des pierres de la

Bastille, il lui rappellerait la générosité avec laquelle le Roi, son

père, avait renoncé à toute idée de despotisme et promis de lui

inculquer, de bonne heure, des sentiments pareils aux siens. Mgr le

Dauphin fit, en rougissant, la réponse qui lui avait été prescrite. Il

demanda à rentrer dès que M. Palloi l'eut quitté, et fit sur-le-champ

disparaître le domino, en demandant qu'on n'en parlât plus.

Il était impossible d'annoncer plus de noblesse et de dignité dans

les sentiments qu'en faisait ce jeune prince, et le tout sans hauteur;

car il était rempli de bonté pour tout ce qui l'approchait, et

parfaitement aimable, tant avec les enfants qui jouaient avec lui

qu'avec les personnes qui l'entouraient. Ses jeux se ressentaient de

son caractère vif et ardent. Il avait un goût prononcé pour tout ce

qui tenait au militaire, et un de ses plus grands plaisirs était de

faire tirer de petits canons dans son jardin et de commander, le sabre

à la main, que l'on fît feu. Il se croyait alors un petit héros, et

prenait un air grave le plus plaisant du monde.

Il avait encore un genre d'amusement qui lui plaisait infiniment.

C'était de prendre le costume d'un ancien chevalier français, en se

revêtant d'une petite armure que lui avait faite M. Palloi. Le casque

en tête, la cuirasse sur le dos et la lance à la main, il se croyait

un véritable chevalier. Ce jeu n'était permis qu'entre nous, et

seulement dans son appartement, pour ne pas laisser à la malveillance

le plaisir de s'exercer sur ce petit divertissement. Il importunait la

Reine pour lui permettre de descendre chez elle dans son costume

favori, si bien qu'elle lui dit, pour s'en débarrasser, qu'elle n'y

consentirait qu'autant qu'il désignerait sur-le-champ le nom du

chevalier français qu'il prendrait pour paraître devant elle. Ce sera,

dit-il, celui du chevalier Bayard, sans peur et sans reproche.

Il aimait beaucoup à lire des traits historiques, et l'abbé d'Avaux,

son précepteur, lui faisait faire la lecture de tous ceux qui

pouvaient l'instruire en l'amusant. Il en causait avec nous, les

gravait dans sa mémoire, et faisait les applications les plus justes,

sans pédanterie et avec une naïveté charmante. Il étonna bien un jour

l'abbé Barthélemy, de l'Académie des sciences. On avait fait lire au

jeune prince quelques fragments de l'histoire de Scipion et d'Annibal,

et on les comparaît ensemble: «J'aime bien mieux Scipion, dit-il,

c'est mon héros.»--«Seriez-vous bien aise de voir son bouclier?» lui

dit M. d'Avaux.--«J'en serais enchanté.» L'abbé Barthélemy, à qui

cette conversation fut rapportée, se fit un plaisir de le lui

apporter. Mgr le Dauphin le considéra avec soin et le tourna de tous

côtés; puis, partant comme un trait, il fut chercher son sabre, et le

frotta sur le bouclier. «Que faites-vous donc, Monseigneur?» lui dit

l'abbé Barthélemy.--«Je frotte mon sabre sur le bouclier d'un grand

homme.» L'abbé Barthélemy témoigna le plus grand étonnement de cette

action et de la vivacité de sa réponse. Mais l'abbé d'Avaux ne le

laissa pas longtemps indécis sur le motif qui l'avait occasionné. Il

lui apprit que ce n'était qu'une heureuse application de ce qu'il lui

avait raconté d'un beau mouvement d'un régiment de grenadiers, en

voyant à Strasbourg le tombeau du maréchal de Saxe. L'abbé Barthélemy,

attendri en regardant cet aimable enfant, ne put s'empêcher de lui

témoigner sa satisfaction de l'usage heureux qu'il faisait de sa

mémoire, qui était vraiment admirable.

Il avait la répartie prompte, et nous étonna bien un jour par la

preuve qu'il nous en donna. On jouait avec lui un petit jeu qui

obligeait chacun de conter son histoire. «J'en sais une très-drôle,»

nous dit-il. Il y avait à la porte de l'Assemblée nationale un crieur

qui vendait les décrets aussitôt qu'ils étaient imprimés; pour abréger

ses paroles, il criait: A deux sols, à deux sols, l'Assemblée

nationale! Un plaisant qui passait par là lui dit: «Mon ami, tu nous

dis bien ce qu'elle vaut, mais non pas ce qu'elle nous coûte. Avouez

que c'est drôle.» Je lui avais expressément défendu de parler de tout

ce qui pouvait y avoir rapport. Le regardant donc assez sévèrement:

«Qui vous a appris, lui dis-je, cette petite histoire?» Se

ressouvenant alors de la défense, il me dit très-plaisamment: «M.

l'abbé, qui nous a appris ce jeu, nous a bien dit, madame, que chacun

était obligé de conter son histoire, mais il n'est pas du jeu de dire

de qui on la tient.» Et il se débarrassa de cette manière de répondre

à une question qui l'embarrassait, sans nommer la personne qui lui

avait appris sa petite histoire.

CHAPITRE XII

ANNÉE 1791

VOYAGE DE VARENNES

Le chagrin que j'éprouvais des insultes journalières qu'essuyait la

famille royale, et mon inquiétude des suites qui en devaient être la

conséquence, rendaient pénible la convalescence de la maladie que je

venais d'éprouver. La Reine, qui avait eu la bonté de me venir voir

plusieurs fois, vint chez moi un matin de très-bonne heure pour

m'engager d'aller aux eaux de Plombières. «Il est probable, me

dit-elle, que nous serons obligés de quitter Paris, et vous êtes bien

faible pour nous suivre.» L'idée d'abandonner Mgr le Dauphin et

Madame, au milieu des dangers qu'ils pouvaient courir, me fit une

peine extrême et me redonna assez de force pour espérer d'être, sous

peu de jours, en état de les suivre. Je ne pouvais d'ailleurs, comme

je le dis à la Reine, aller aux eaux sans faire découvrir leur départ,

ayant dit publiquement à quelqu'un qui m'en avait donné le conseil,

que la mort seule me ferait abandonner Mgr le Dauphin. J'ajoutai à

cette princesse que j'espérais que le Ciel me donnerait, d'ici là, les

forces dont j'aurais besoin, mais que dans le cas contraire je ne

quitterais pas mon appartement. «A quels dangers ne vous exposez-vous

pas? reprit la Reine avec vivacité.--«Si j'étais né homme,

répondis-je, Votre Majesté ne m'aurait pas empêché de monter à la

tranchée. Je me sens digne d'être la fille d'un père qui a perdu la

vie pour le service de son Roi et de sa patrie. Que Votre Majesté ne

s'embarrasse pas de moi; si j'étais malade, je resterais dans la

première auberge au risque de ce qui pourrait m'arriver; mais qu'elle

soit bien persuadée que je resterais à Paris, si je ne me sentais

assez de force pour soutenir la route, et causer le moindre retard au

voyage[19].»

[19] Je ne puis passer sous silence le reproche que me font M.

de Bouillé, dans ses _Mémoires_, et M. Royou, dans son _Histoire

de France_, lorsqu'ils prétendent que l'opiniâtreté que j'ai mise

à suivre Mgr le Dauphin dans le voyage de Varennes a empêché le

Roi de prendre dans sa voiture un militaire distingué. La Reine,

qui fut la seule qui me fit part de ce voyage, ne m'a jamais dit

qu'il en fût question, et ne me parla que de l'obstacle de ma

santé. Je n'aurais certainement pas insisté si elle m'eût

témoigné un pareil désir. J'avais d'ailleurs la ressource de

prendre la place d'une des deux femmes qui accompagnaient la

famille royale dans la voiture de suite. En pareil cas,

l'attachement ne consulte ni les convenances ni les droits, et

j'aurais alors concilié le devoir que m'imposait ma place, de ne

jamais quitter Mgr le Dauphin, avec le désir que Leurs Majestés

auraient manifesté de se faire accompagner par une personne dont

les services eussent pu leur être plus utiles que les miens.

On devait partir la nuit du dimanche au lundi 20 juin; mais la

crainte que l'on eut qu'une femme de chambre de Mgr le Dauphin, qu'on

savait être attachée à M. de la Fayette, et qui était de service ce

jour-là, ne lui révélât le départ de la famille royale, le fit

remettre au lendemain 21, où elle se trouvait tout naturellement

remplacée par une autre sur laquelle on pouvait compter. On avait

craint, en éloignant la première, de donner de la consistance au bruit

qui courait, même dans le château, du prochain départ de la famille

royale. M. de Bouillé en fut prévenu, et si M. le duc de Choiseul eût

eu moins de légèreté et plus d'aplomb, ce retard eût été sans

inconvénient.

Pour ne donner aucun soupçon, la Reine mena promener elle-même ces

enfants à Tivoli, dans le jardin de M. Boutin, dans la soirée du

lundi, et donna l'ordre en rentrant, au commandant de bataillon, pour

la sortie du lendemain. J'en fis autant pour Mgr le Dauphin. Et pour

ôter à mes gens toute idée de départ, je leur dis de me préparer un

bain pour le lendemain à l'heure où je sortirais de chez Mgr le

Dauphin, et je montai chez lui à dix heures, suivant ma coutume, avec

ma femme de chambre, qui couchait dans une chambre à côté de la

sienne.

Un moment après, la Reine entra dans l'appartement, et réveilla ce

jeune prince qui était profondément endormi. A peine eut-il entendu

qu'il irait dans une place de guerre, où il commanderait son régiment,

qu'il se jeta à bas de son lit, en disant: «Vite, vite,

dépêchons-nous, qu'on me donne mon sabre, mes bottes, et partons.»

L'idée de ressembler à Henri IV, qu'il avait pris comme modèle,

l'échauffa tellement, qu'il ne ferma pas l'oeil en chemin. Ce ne fut

qu'après l'arrestation que la nature reprit ses droits, et qu'il

s'endormit du sommeil le plus calme et le plus tranquille.

La Reine, en déclarant son départ, annonça à madame de Neuville,

première femme de chambre de Mgr le Dauphin, qu'elle le suivrait dans

une chaise de poste, avec madame Branyer, première femme de chambre de

Madame, qui venait d'être avertie et qui allait se rendre chez Mgr le

Dauphin. Elle dit à madame de Bar, cette femme, comme je l'ai déjà

dit, sur laquelle on pouvait parfaitement compter, qu'elle était

affligée de ne pouvoir pas l'emmener, qu'elle allait la faire conduire

sûrement chez elle, et qu'elle comptait assez sur son attachement pour

être assurée de sa discrétion, Cette pauvre femme fut des plus

touchantes; elle se jeta aux genoux de la Reine, lui baisa la main,

fit des voeux pour le succès du voyage, qui l'occupait beaucoup plus

que les persécutions qu'elle pourrait éprouver et que les précautions

que l'on prenait pour la conduire sûrement chez elle.

Nous descendîmes dans l'entre-sol de la Reine, où le Roi s'était

rendu de son côté. Leurs Majestés me dirent qu'elles seraient suivies

par trois gardes du corps, dont l'un donnerait le bras à la Reine pour

la conduire à pied à la voiture; que les deux autres conduiraient la

voiture de voyage, qui devait attendre le Roi à quelque distance de la

barrière (car toute la famille royale sortait à pied, à l'exception de

Mgr le Dauphin et de Madame). Le Roi ajouta que je ne saurais qu'en

chemin les détails du voyage, pour diminuer l'embarras de mes réponses

si j'avais le malheur d'être arrêtée; et il me donna ensuite un billet

signé de sa main, pour prouver, en cas d'accident, que c'était par ses

ordres que j'emmenais Mgr le Dauphin et Madame. Il me donna, de plus,

la permission d'emmener avec moi M. de Gouvion, si nous le

rencontrions, dans le cas où il s'engagerait à favoriser le départ de

Leurs Majestés. J'avais aussi marqué deux pièces d'or, l'une pour

donner à un garde national, si le hasard nous en faisait rencontrer,

en lui ajoutant la promesse de faire sa fortune et de lui donner une

bonne somme d'argent, lorsqu'il me reproduirait une pièce pareille à

celle que je gardais pour la confronter avec la sienne.

J'avais pris, depuis longtemps, la précaution de faire faire à ma

fille Pauline une petite robe de toile et un bonnet pour habiller en

petite fille Mgr le Dauphin, si les circonstances rendaient ce

changement nécessaire. Nous nous en servîmes avec succès. La voiture

étant arrivée, la Reine alla regarder elle-même si tout était

tranquille dans la cour, et ne voyant personne, elle m'embrassa en me

disant: «Le Roi et moi vous remettons entre les mains, madame, tout ce

que nous avons de plus cher au monde, avec la plus entière confiance;

tout est prêt, partez.» Nous descendîmes par l'appartement de M. de

Villequier, où il n'y avait pas de sentinelle; nous passâmes par une

porte peu fréquentée, et nous montâmes dans une vieille et antique

voiture, ressemblant à un fiacre, que conduisait le comte de Fersen.

Mémoires de Madame la Duchesse de Tourzel, tome premier Gouvernante des enfants de France pendant les années 1789 à 1795 · 第 18 / 24 段