Le Roi, qui voyait depuis longtemps les progrès que faisait la

mauvaise disposition des esprits, et qui redoutait ce qui se passerait

pendant la semaine sainte, m'avait engagée à envoyer ma fille à ses

soeurs, qui s'étaient absentées de Paris à cette époque. Pour être

plus maître de ses actions, il s'était décidé à passer à Saint-Cloud

la quinzaine de Pâques, et devait partir le lundi saint. Les groupes

de la veille se rassemblèrent le lendemain, tenant de très-mauvais

propos sur le départ du Roi et sur la nécessite de s'y opposer. Il n'y

avait encore personne de rassemblé aux Tuileries à dix heures, lorsque

j'en sortis un instant pour aller prendre des arrangements avec une de

mes soeurs, religieuse de Sainte-Marie, rue du Bac, pour qu'elle se

décidât à partir pour Mons, où on lui offrait un asile dans une des

maisons de son Ordre; et je fus bien étonnée, au bout d'une demi-heure

d'absence, de trouver le Carrousel rempli d'une foule innombrable qui

entourait les grilles du château. Je mis sur-le-champ pied à terre;

je renvoyai ma voiture à mes gens, et je me déterminai à traverser

cette foule pour rentrer aux Tuileries. Elle refusa d'abord de me

laisser passer; et je fus obligée de la haranguer, en lui disant

qu'étant la gouvernante de Mgr le Dauphin, il fallait que je

l'allasse retrouver: «Vous feriez bien mieux, disaient-ils, de le

garder.»--«Trouveriez-vous bon, leur répondis-je, que la bonne de vos

enfants raisonnât sur vos actions, refusât de vous obéir, et vous

dictât la conduite que vous devriez tenir?» Cette réponse les calma

un peu, et je gagnai toujours du terrain, lorsque, à ma grande

satisfaction, l'officier de garde me fit entrer. J'ai toujours observé

que lorsque l'on avait le malheur de se trouver au milieu d'un peuple

ameuté, on en tirait meilleur parti en lui parlant avec une contenance

ferme et assurée, qu'en lui laissant apercevoir la plus légère trace

de frayeur.

Le Roi et la Reine, qui avaient fait leurs paquets le matin, montèrent

en voiture à l'issue de la messe, avec Mgr le Dauphin, Madame, et

Madame Élisabeth. J'étais avec cette princesse sur le devant de la

voiture, et je fus témoin de l'horrible scène qui se passa dans cette

cruelle journée. Les grenadiers de la garde nationale, parmi lesquels

on avait jeté l'alarme sur le départ du Roi, voyant les chevaux prêts

à partir, se révoltèrent, se mirent à la tête des chevaux, et

déclarèrent qu'ils ne laisseraient pas partir le Roi. MM. Bailly et de

la Fayette tentèrent inutilement de vaincre leur résistance, en leur

faisant sentir que, très-répréhensible en elle-même, elle était, de

plus, inconstitutionnelle. «Il serait étonnant, leur dit le Roi

lui-même en mettant la tête à la portière, qu'après avoir donné la

liberté à la nation, je ne fusse pas libre moi-même.» Le peuple qui

entourait le Carrousel les affermissait dans leur résolution, et rien

ne put les persuader. Ils ne s'en tinrent pas là. Ils se permirent

même d'insulter les personnes qui entouraient la voiture du Roi, les

forçant de s'écarter, et usèrent d'une telle violence envers M. de

Duras, premier gentilhomme de la chambre, que le prince fut obligé de

commander à deux grenadiers fidèles de le tirer de leurs mains, en

leur disant qu'ils lui en répondaient.

Mgr le Dauphin, qui n'avait pas marqué jusque-là la moindre frayeur,

se mit à pleurer en voyant traiter ainsi M. de Duras, et à crier de

toute sa force: «Qu'on le sauve, qu'on le sauve donc!» MM. Gougenot et

Missilier, officiers de la bouche du Roi, que leur attachement avait

fait approcher de sa voiture, furent aussi très-maltraités. Les gardes

nationales écartaient les personnes de Sa Majesté et ne laissaient que

les leurs approcher de la voiture. MM. Railly et de la Fayette

essayèrent encore inutilement de haranguer cette multitude, et

allèrent à l'Assemblée, mais sans oser y ouvrir la bouche sur ce qui

se passait aux Tuileries. Voyant toutes leurs démarches infructueuses,

M. de la Fayette offrit au Roi d'employer la violence pour faire

sortir sa voiture, et de donner ses ordres en conséquence: «C'est à

vous, monsieur, lui dit vivement le Roi, à voir ce que vous devez

faire pour faire exécuter votre Constitution.» Après de nouveaux

efforts, aussi infructueux que les premiers, M. de la Fayette vint

dire au Roi que sa sortie ne serait pas sans danger. «Il faut donc que

je rentre», dit le prince, et il quitta sa voiture pour rentrer dans

son appartement, seul, sans sa suite ordinaire, profondément affecté

de ce qui venait de se passer et du peu de fruit qu'il retirait de

toutes ses concessions.

Rien ne fut plus affligeant que les suites de cette journée. Dès le

soir même, le département vint offrir une adresse au Roi pour lui

représenter l'inquiétude du peuple de le voir entouré de prêtres

réfractaires, et la crainte qu'il éprouvait que la protection qu'il

leur accordait n'indiquât les véritables sentiments de son coeur;

qu'il fallait le rassurer par une démarche franche et positive, en

éloignant de sa personne tous ceux qu'il regardait comme ennemis de la

Constitution; qu'il apprendrait par là aux nations qu'il avait

sincèrement adopté la Révolution, puisque sa personne n'était plus

entourée que d'amis de la liberté; que ce conseil lui serait également

donné par les quatre-vingt-trois autres départements, s'ils étaient

aussi à portée que le leur de lui faire entendre leurs voix. M. de La

Rochefoucault, président du département, qui portait la parole,

l'engagea aussi à éloigner les personnes qui entouraient Mgr le

Dauphin, et qui leur étaient également suspectes.

Il est inconcevable qu'un département qui se piquait de faire observer

strictement la Constitution se permit de la violer ouvertement et de

manquer aussi essentiellement au chef suprême de cette nation, en

venant lui donner des ordres dans un moment où il ne devait témoigner

que de la douleur de la scène scandaleuse qui venait de se passer.

Le Roi, craignant d'exposer la personne de ses fidèles serviteurs,

ordonna à MM. de Duras et de Villequier de s'éloigner. La séparation

de ce dernier, qui lui donnait depuis si longtemps des marques

d'attachement et de fidélité, lui fut extrêmement sensible, et il lui

donna, en le quittant, l'espoir que des temps plus heureux le

rapprocheraient de sa personne. Il donna le même ordre à M. le

cardinal de Montmorency, son grand aumônier, et à MM. de Roquelaure et

de Sabran, évêques de Meaux et de Laon (le premier, son premier

aumônier, et l'autre, celui de la Reine), à ses autres aumôniers et à

ceux de cette princesse. La chapelle ne fut plus alors desservie que

par de simples chapelains. M. de Brissac, qui avait la goutte en ce

moment, ne fut pas compris dans la prescription générale.

Quoique la prévôté de l'hôtel fût détruite, comme mon fils demeurait

avec moi aux Tuileries, et qu'on était accoutumé à le voir auprès du

Roi, on n'en fut point effarouché; et en usant d'une grande prudence

pour ne pas se rendre suspect à la garde nationale, que sa mauvaise

conduite rendait encore plus ombrageuse, il parvint à continuer sans

obstacle son assiduité auprès du Roi. Il n'avait jamais varié dans ses

sentiments. Lors de la suppression de la prévôté de l'hôtel, M. de

Beauharnais fit l'impossible pour lui faire accepter une place dans

l'armée, qui le dédommagerait de celle qu'il venait de perdre. Mon

fils, indigné de ses instances, lui répondit: «Le Roi m'a fait

l'honneur de m'attacher à sa personne dès ma plus tendre jeunesse;

pour rien au monde je ne la quitterais dans le moment où l'on n'en a

rien à espérer, et je lui resterai attaché tant que je vivrai.» Et sur

le reproche qu'il lui fit de paraître devant lui avec l'uniforme de

grand prévôt, après le décret qui venait d'être rendu: «Je prendrai,

dit-il, les ordres du Roi pour le licenciement de la compagnie, et je

remettrai ensuite entre ses mains la marque du commandement qu'il

m'avait confié.» M. de Beauharnais, après lui avoir représenté qu'une

pareille conduite ne pouvait qu'être nuisible à ses intérêts, finit

cependant par ajouter qu'il ne pouvait s'empêcher d'estimer le motif

d'un tel égarement. Le Roi, dont il prit les derniers ordres pour le

licenciement de la compagnie, lui témoigna sa satisfaction de la

conduite qu'il avait tenue, et ne cessa de lui donner des témoignages

de sa confiance en sa fidélité et son attachement.

On se figurera facilement la tristesse que présentait l'aspect du

château le lendemain de cette fatale journée. Le Roi, seul, n'avait

auprès de sa personne que mon fils et des officiers de la garde

nationale; tous les visages de ses fidèles serviteurs portaient

l'empreinte de la douleur. Mesdames de Chimay et de Duras, l'une dame

d'honneur et l'autre dame du palais de la Reine, craignant d'être

forcées à des démarches qui répugnaient à leurs principes, donnèrent

leur démission, et toute la journée se passa à voir les préparatifs du

départ de chacun. Mon coeur était navré de la position du Roi et de la

séparation de personnes que j'aimais, que j'estimais, et dont la

société m'était d'une grande consolation.

Le pauvre petit Dauphin, triste de la tristesse de chacun, se voyant

seul avec moi et l'abbé d'Avaux, dit en soupirant: «Qu'ils sont donc

méchants, tous ces gens-là, de faire tant de peine à papa, qui est si

bon! Je ne le dis qu'à vous, ma bonne madame de Tourzel, que j'aime de

tout mon coeur, car je sais qu'il faut se taire.» Et me serrant dans

ses petits bras, il m'embrassa tendrement; puis se jetant sur un

canapé, il prit, pour se désennuyer, un livre du petit Berquin. La

première histoire qui lui tomba sur la main fut celle du petit

prisonnier. Se levant alors précipitamment, il porta son livre à

l'abbé d'Avaux, et lui dit, les larmes aux yeux: «Voyez, mon bon abbé,

le livre qui me tombe aujourd'hui sous la main.» Je ne pus retenir mes

larmes en lui voyant faire, si jeune, une pareille réflexion, et en

pensant aux malheurs qui pouvaient lui arriver, quoique je fusse bien

loin de prévoir l'étendue de ceux auxquels il était réservé. C'était

l'enfant le plus attachant; sensible aux soins qu'on lui donnait, il

ne perdait pas une occasion de nous dire les choses les plus tendres

et les plus aimables.

Le Roi, voyant qu'il n'avait rien à espérer de l'Assemblée, malgré

tous les ménagements dont il avait usé à son égard, s'occupa

sérieusement des moyens de sortir de Paris et des mesures à prendre

pour le rétablissement de son autorité. Le plan que lui avait proposé

M. de Montmorin, et qui paraît avoir eu son assentiment, était de

s'assurer de l'accord des puissances pour menacer la France si elle

persistait dans sa rébellion, et d'intimider tellement la nation par

leurs préparatifs, qu'elle se vît forcée de recourir au Roi pour les

empêcher de venger les injures faites à la royauté; qu'alors Sa

Majesté l'éclairerait sur ses véritables intérêts, lui prouverait que

sa déclaration du 21 juin était le véritable voeu de la nation,

exprimé librement dans les cahiers donnés à ses députés, et lui

montrerait évidemment que le plus grand nombre d'entre eux n'avaient

usé du pouvoir qu'ils s'étaient attribué que pour violer leurs

serments et plonger la France dans un abîme de malheurs dont ils

pouvaient seuls la tirer. Ce qui me porte à croire à la vérité de ce

plan est ce dont je fus témoin la veille de ce malheureux voyage de

Varennes. J'étais chez la Reine pour prendre ses derniers ordres,

lorsque M. de Montmorin lui apporta une très-grande lettre, qu'elle

lut avec beaucoup d'attention. Quand il fut sorti de chez elle: «Il

n'y a plus, dit-elle, à balancer pour notre départ; voici une lettre

de l'Empereur, qui nous engage à ne le pas différer, en nous mandant

positivement qu'on ne peut rien faire pour nous tant que nous

resterons à Paris.»

La plus grande partie des ministres, inquiets de l'effet que pouvait

produire dans les provinces l'effroyable journée du lundi saint,

s'imaginèrent que si le Roi se présentait à l'Assemblée et lui

montrait que la continuation de l'opposition à son voyage de

Saint-Cloud pouvait donner des doutes sur sa liberté et sur celle de

la sanction à ses décrets, elle serait la première à lui demander de

suivre son premier projet. Ils engagèrent donc ce prince à tenter

cette démarche. Il arriva à l'Assemblée, lui parla du scandale de

cette journée et lui fit sentir de persuader au peuple que son bonheur

dépendait de son obéissance aux lois et aux autorités constituées. La

démarche que l'on fit faire au Roi était d'autant plus imprudente,

qu'on pouvait d'avance en prévoir le peu de succès, ayant Chabroud en

ce moment pour président de l'Assemblée. Aussi sa réponse à Sa Majesté

ne fut-elle qu'une excuse de la scène de la veille, fondée sur

l'inquiétude inséparable de la liberté, à laquelle il ajouta

l'avertissement d'empêcher une faction trop connue de se placer entre

le Roi et la nation, et qu'alors les voeux du peuple seraient remplis.

Le côté droit, profondément affligé, laissait voir par sa contenance

la peine qu'il éprouvait de la démarche que l'on faisait faire au Roi;

ce qui donna occasion à un sarcasme de Roederer, qui dit en montrant

le côté droit: «Ces messieurs, qui applaudissent toujours quand il est

question du Roi, ne se sont pas même permis aujourd'hui une seule

acclamation quand il est sorti de l'Assemblée.» Les ministres, ses

vils serviteurs, ne s'en tinrent pas là. De concert avec elle, ils

pressèrent tellement le Roi de faire écrire à ses ministres dans les

Cours étrangères une lettre officielle pour faire connaître à chaque

souverain ses sentiments sur la Révolution, qu'il n'osa s'y refuser.

Persuadé, comme il l'était, que la violence qui s'exerçait à son égard

frappait de nullité toutes ses démarches, et que plus elles seraient

contraires à ses intérêts, plus elles persuaderaient les puissances de

l'impossibilité où il était de résister aux volontés de la faction qui

gouvernait la France, il regarda cette lettre comme la suite de la

conduite qu'il était forcé de tenir. M. de Montmorin, loin de partager

cette opinion, représenta au Roi qu'une pareille lettre était de

nature à nuire essentiellement aux démarches que l'on tentait en ce

moment; qu'elle le mettait en contradiction avec lui-même, et ajouta

que, ne pouvant se résoudre à la signer, il priait le Roi d'accepter

sa démission. Le Roi tint bon, dans la crainte que sa résistance ne

donnât des soupçons sur ses projets. Et M. de Montmorin, dans la

crainte de les faire évanouir, signa cette malheureuse lettre. Elle

était une protestation de l'attachement du Roi à la Constitution, de

son adhésion libre à ses décrets, qui n'avaient réformé que des abus,

en lui conservant toute sa puissance. Il ajoutait que la paix régnait

dans le royaume, et qu'il n'avait d'autres ennemis que ceux qui

s'étaient éloignés, et qui mettaient en doute la sincérité de son

attachement à la Constitution; qu'ils le mettaient dans la nécessité

de faire connaître aux puissances étrangères ses véritables

sentiments, en les assurant qu'elles n'avaient rien à craindre d'une

puissance qui avait renoncé aux conquêtes, et qui désirait la paix

avec ses voisins. Il chargeait par cette lettre ces mêmes ministres de

protéger les Français qui voudraient voyager en pays étrangers, contre

les insultes journalières qu'on leur faisait éprouver.

Cette lettre, qui passait pour être l'ouvrage de M. de Lameth, n'avait

pour but que de déconsidérer le Roi parmi les puissances étrangères.

Quand elle fut portée à l'Assemblée, elle y fut reçue avec les plus

vives acclamations. Les factieux ne dissimulèrent pas leur joie

d'avoir aussi bien réussi, et décrétèrent qu'une députation irait

sur-le-champ, le président à la tête, remercier le Roi de la preuve de

patriotisme qu'il venait de donner, en faisant connaître aux

puissances étrangères ses véritables sentiments, et l'assurer, en même

temps, que la démarche qu'il venait de faire, fixant le bonheur du

peuple, ne pouvait manquer de le rendre heureux.

M. de la Fayette fut le seul qui remplit les devoirs de sa place à la

suite de la journée du lundi saint, 18 avril. Il donna dès le

lendemain sa démission de commandant de la garde nationale; et sur les

instances réitérées qui lui furent faites pour la reprendre, il se

rendit à la Commune de Paris, blâma ouvertement les excès qui

s'étaient commis la veille, et déclara positivement qu'il ne

reprendrait sa démission qu'à la condition de licencier les soldats

qui s'en étaient rendus coupables. La compagnie soldée de l'Oratoire

fut en conséquence désarmée. Il en fut de même de celui qui avait

provoqué l'insurrection, quoique le club des Cordeliers eût fait

afficher dans les rues que sa conduite était un modèle de civisme. Ces

conditions remplies, il reprit sa place, en faisant promettre aux

soldats d'être dorénavant fidèles à la loi et à la subordination si

indignement violée, et exigea de plus un nouveau serment pour preuve

de la sincérité de leur retour.

On ne peut se faire d'idée de tout ce que nous eûmes à souffrir

pendant la semaine sainte. Menacés des derniers outrages par une

populace qui se réjouissait de la solitude des Tuileries, la vue du

Roi privé de ses grands officiers et nous tous à la veille d'être

forcés de nous éloigner de sa personne, les offices de l'église,

auxquels nous assistions régulièrement et qui offraient des analogies

si frappantes avec la situation, le tombeau du jeudi saint, espèce de

cénotaphe entouré de cyprès et sur lequel il y avait une couronne

d'épines, emblème si juste de celle que portait le Roi, tout

contribuait à augmenter la profonde tristesse dont nous étions

pénétrés, et qu'il fallait renfermer en soi-même pour ne la pas faire

partager à notre pauvre petit Dauphin. La princesse de Tarente, qui

partageait tous mes sentiments, était alors mon unique consolation.

Nos coeurs ne faisaient qu'un, et nous nous affligions des maux qui

n'étaient encore que le prélude de ceux qui nous étaient réservés.

Le commencement du bonheur promis au Roi par l'Assemblée fut la

violence faite à ses sentiments religieux. On l'obligea, pour garantie

de sa sanction aux décrets de l'Assemblée, d'aller, le jour de Pâques,

avec la Reine, à Saint-Germain l'Auxerrois, paroisse des Tuileries et

desservie par des prêtres constitutionnels. Monsieur et Madame n'y

accompagnèrent pas Leurs Majestés; ils restèrent au Luxembourg, où ils

entendirent la messe; et Madame Élisabeth, sous prétexte

d'incommodité, passa la journée dans sa chambre.

Mgr le Dauphin était resté au château avec un très-petit nombre de

gardes nationaux, le plus grand nombre ayant accompagné le Roi à

Saint-Germain l'Auxerrois. Le jeune prince avait précisément ce

jour-là pour commandant de bataillon un nommé M. de Luigné, qui,

quoique bon gentilhomme et possesseur de quatre-vingt mille francs de

rente, avait donné à corps perdu dans la Révolution. Il était vil,

débauché, et n'avait pour société que des gens perdus, comme lui, de

réputation, et avec lesquels il mangeait toute sa fortune. Il

inspirait une telle méfiance, que M. de Gouvion vint lui-même

m'assurer qu'il avait pris toutes ses précautions pour que le mauvais

sujet ne pût causer aucune inquiétude; M. d'Arblay, officier de la

garde nationale, et que je savais être très-attaché au Roi, avait

l'ordre de ne le pas perdre de vue un instant et même de le suivre

dans l'appartement de Mgr le Dauphin, si son service le mettait dans

le cas d'y entrer. Tout fut fort paisible pendant l'absence du Roi; le

ciel seul fut en courroux, car il y eut un violent orage et de grands

coups de tonnerre pendant que Leurs Majestés furent à la paroisse.

Elles en revinrent profondément tristes. Ce sentiment était habituel

parmi la famille royale, qui ne se consolait de tout ce qu'elle avait

à souffrir que par l'espoir de voir couronner de succès les moyens que

l'on employait en ce moment pour la tirer de sa cruelle captivité.

Les démarches que les ministres firent faire au Roi rendirent

l'Assemblée encore plus audacieuse. Elle accueillit avec complaisance

la dénonciation du sieur Baujour, commis de la marine, contre M. de

Fleurieu, malgré le caractère d'infidélité et de fausseté qu'elle

portait avec elle, et elle osa mettre en délibération si elle ne

demanderait pas compte au Roi de sa liste civile. M. de Fleurieu,

effrayé de l'idée seule d'une dénonciation et de la difficulté de

concilier l'attachement qu'il portait au Roi avec la soumission

servile qu'exigeait l'Assemblée, donna sa démission, et fut remplacé

par M. Thévenard. M. Tarbé fut nommé en même temps ministre des

contributions publiques. C'était un homme instruit, parfaitement

honnête et très-attaché au Roi. J'en ai eu personnellement la preuve.

Aussi le Roi l'honorait-il de son estime et de sa confiance.

La malheureuse colonie de Saint-Domingue éprouva de nouveaux malheurs.

Les promoteurs du désordre y firent circuler la nouvelle que les

décrets du 8 mars et du 12 octobre allaient être rapportés; qu'il en

résulterait l'admission des gens de couleur aux assemblées, et, par

suite, l'affranchissement des nègres. Cet espoir occasionna une

nouvelle fermentation dans un pays dont les têtes étaient déjà si

agitées. Les troupes, à leur arrivée, prirent parti contre les blancs,

se révoltèrent et refusèrent d'obéir à M. de Blanchelande, gouverneur

de Saint-Domingue. Ils massacrèrent M. de Mauduit, leur colonel, qui

voulait les ramener à l'obéissance; et tout annonçait l'insurrection

la plus alarmante, qui devait nécessairement entraîner la perte de la

colonie. Ces détails furent apportés à l'Assemblée par un officier

témoin du massacre de M. de Mauduit, et qui s'était échappé comme par

miracle des mains de ces furieux. L'Assemblée, loin d'en témoigner de

l'indignation, se borna à les envoyer au comité des rapports.

Ce comité n'en présenta pas moins un projet de décret pour admettre

aux assemblées coloniales et paroissiales les gens de couleur nés de

père et mère libres. Toutes les personnes raisonnables de l'Assemblée

s'opposèrent à ce projet et démontrèrent qu'il entraînerait la révolte

des nègres contre les blancs, des massacres affreux et la perte des

colonies. Mais les démagogues ayant déclaré qu'ils préféraient la

perte des colonies à celle d'un principe, et Dupont de Nemours et

plusieurs autres membres de l'Assemblée, égarés par un fol amour de la

liberté, s'étant joints à eux, le projet fut converti en un décret,

qui ne tarda pas à produire tous les malheurs qu'on avait annoncé en

devoir être la suite.

Les excès qui se multipliaient dans toutes les parties du royaume

firent faire de sérieuses réflexions à une grande partie des membres

de l'Assemblée, et déterminèrent M. de Pastoret à lui demander de

décréter un code pénal qui fît cesser l'impunité et arrêtât tant de

désordres, et de s'occuper en même temps de régler la forme du droit

de pétition. Craignant, en même temps, que de pareilles demandes ne

lui attirassent des ennemis, il s'empressa de faire l'éloge de la

soumission de la ville de Paris et de l'énergie avec laquelle la garde

nationale, égarée un moment, était rentrée dans le devoir; et il finit

par assurer que cette même ville de Paris, qui s'était acquittée la

première du saint devoir de l'insurrection, serait le plus ferme appui

de la Constitution.

On demanda à l'Assemblée une émission de petits assignats pour la

commodité des habitants de Paris. Cette monnaie ne perd rien, disaient

les promoteurs de la Révolution; c'est l'argent qui gagne.--Je les y

égale, dit M. de Crillon, qui eût été bien fâché si on l'avait prié

d'en donner lui-même la preuve. M. de Montesquiou, en votant pour leur

admission, y ajouta l'éloge le plus pompeux de la prospérité de la

France. La déraison fut poussée à son comble dans cette séance; et peu

après, l'Assemblée décréta l'admission des petits assignats, malgré

tous les inconvénients qui en pouvaient résulter.

Bouche, Robespierre et M. de Menou, ainsi que plusieurs autres du même

parti, demandèrent de nouveau la réunion du comtat d'Avignon à la

France. Ils se gardèrent bien de faire connaître que les votes

nombreux qu'ils présentaient à ce sujet avaient été donnés au milieu

du carnage, du pillage et de la dévastation des villes du Comtat. Ils

discutèrent longuement sur les droits de la France sur ce malheureux

pays, et employèrent jusqu'à la violence pour démontrer la nécessité

de la réunion.

Mémoires de Madame la Duchesse de Tourzel, tome premier Gouvernante des enfants de France pendant les années 1789 à 1795 · 第 17 / 24 段