mauvaise disposition des esprits, et qui redoutait ce qui se passerait
pendant la semaine sainte, m'avait engagée à envoyer ma fille à ses
soeurs, qui s'étaient absentées de Paris à cette époque. Pour être
plus maître de ses actions, il s'était décidé à passer à Saint-Cloud
la quinzaine de Pâques, et devait partir le lundi saint. Les groupes
de la veille se rassemblèrent le lendemain, tenant de très-mauvais
propos sur le départ du Roi et sur la nécessite de s'y opposer. Il n'y
avait encore personne de rassemblé aux Tuileries à dix heures, lorsque
j'en sortis un instant pour aller prendre des arrangements avec une de
mes soeurs, religieuse de Sainte-Marie, rue du Bac, pour qu'elle se
décidât à partir pour Mons, où on lui offrait un asile dans une des
maisons de son Ordre; et je fus bien étonnée, au bout d'une demi-heure
d'absence, de trouver le Carrousel rempli d'une foule innombrable qui
entourait les grilles du château. Je mis sur-le-champ pied à terre;
je renvoyai ma voiture à mes gens, et je me déterminai à traverser
cette foule pour rentrer aux Tuileries. Elle refusa d'abord de me
laisser passer; et je fus obligée de la haranguer, en lui disant
qu'étant la gouvernante de Mgr le Dauphin, il fallait que je
l'allasse retrouver: «Vous feriez bien mieux, disaient-ils, de le
garder.»--«Trouveriez-vous bon, leur répondis-je, que la bonne de vos
enfants raisonnât sur vos actions, refusât de vous obéir, et vous
dictât la conduite que vous devriez tenir?» Cette réponse les calma
un peu, et je gagnai toujours du terrain, lorsque, à ma grande
satisfaction, l'officier de garde me fit entrer. J'ai toujours observé
que lorsque l'on avait le malheur de se trouver au milieu d'un peuple
ameuté, on en tirait meilleur parti en lui parlant avec une contenance
ferme et assurée, qu'en lui laissant apercevoir la plus légère trace
de frayeur.
Le Roi et la Reine, qui avaient fait leurs paquets le matin, montèrent
en voiture à l'issue de la messe, avec Mgr le Dauphin, Madame, et
Madame Élisabeth. J'étais avec cette princesse sur le devant de la
voiture, et je fus témoin de l'horrible scène qui se passa dans cette
cruelle journée. Les grenadiers de la garde nationale, parmi lesquels
on avait jeté l'alarme sur le départ du Roi, voyant les chevaux prêts
à partir, se révoltèrent, se mirent à la tête des chevaux, et
déclarèrent qu'ils ne laisseraient pas partir le Roi. MM. Bailly et de
la Fayette tentèrent inutilement de vaincre leur résistance, en leur
faisant sentir que, très-répréhensible en elle-même, elle était, de
plus, inconstitutionnelle. «Il serait étonnant, leur dit le Roi
lui-même en mettant la tête à la portière, qu'après avoir donné la
liberté à la nation, je ne fusse pas libre moi-même.» Le peuple qui
entourait le Carrousel les affermissait dans leur résolution, et rien
ne put les persuader. Ils ne s'en tinrent pas là. Ils se permirent
même d'insulter les personnes qui entouraient la voiture du Roi, les
forçant de s'écarter, et usèrent d'une telle violence envers M. de
Duras, premier gentilhomme de la chambre, que le prince fut obligé de
commander à deux grenadiers fidèles de le tirer de leurs mains, en
leur disant qu'ils lui en répondaient.
Mgr le Dauphin, qui n'avait pas marqué jusque-là la moindre frayeur,
se mit à pleurer en voyant traiter ainsi M. de Duras, et à crier de
toute sa force: «Qu'on le sauve, qu'on le sauve donc!» MM. Gougenot et
Missilier, officiers de la bouche du Roi, que leur attachement avait
fait approcher de sa voiture, furent aussi très-maltraités. Les gardes
nationales écartaient les personnes de Sa Majesté et ne laissaient que
les leurs approcher de la voiture. MM. Railly et de la Fayette
essayèrent encore inutilement de haranguer cette multitude, et
allèrent à l'Assemblée, mais sans oser y ouvrir la bouche sur ce qui
se passait aux Tuileries. Voyant toutes leurs démarches infructueuses,
M. de la Fayette offrit au Roi d'employer la violence pour faire
sortir sa voiture, et de donner ses ordres en conséquence: «C'est à
vous, monsieur, lui dit vivement le Roi, à voir ce que vous devez
faire pour faire exécuter votre Constitution.» Après de nouveaux
efforts, aussi infructueux que les premiers, M. de la Fayette vint
dire au Roi que sa sortie ne serait pas sans danger. «Il faut donc que
je rentre», dit le prince, et il quitta sa voiture pour rentrer dans
son appartement, seul, sans sa suite ordinaire, profondément affecté
de ce qui venait de se passer et du peu de fruit qu'il retirait de
toutes ses concessions.
Rien ne fut plus affligeant que les suites de cette journée. Dès le
soir même, le département vint offrir une adresse au Roi pour lui
représenter l'inquiétude du peuple de le voir entouré de prêtres
réfractaires, et la crainte qu'il éprouvait que la protection qu'il
leur accordait n'indiquât les véritables sentiments de son coeur;
qu'il fallait le rassurer par une démarche franche et positive, en
éloignant de sa personne tous ceux qu'il regardait comme ennemis de la
Constitution; qu'il apprendrait par là aux nations qu'il avait
sincèrement adopté la Révolution, puisque sa personne n'était plus
entourée que d'amis de la liberté; que ce conseil lui serait également
donné par les quatre-vingt-trois autres départements, s'ils étaient
aussi à portée que le leur de lui faire entendre leurs voix. M. de La
Rochefoucault, président du département, qui portait la parole,
l'engagea aussi à éloigner les personnes qui entouraient Mgr le
Dauphin, et qui leur étaient également suspectes.
Il est inconcevable qu'un département qui se piquait de faire observer
strictement la Constitution se permit de la violer ouvertement et de
manquer aussi essentiellement au chef suprême de cette nation, en
venant lui donner des ordres dans un moment où il ne devait témoigner
que de la douleur de la scène scandaleuse qui venait de se passer.
Le Roi, craignant d'exposer la personne de ses fidèles serviteurs,
ordonna à MM. de Duras et de Villequier de s'éloigner. La séparation
de ce dernier, qui lui donnait depuis si longtemps des marques
d'attachement et de fidélité, lui fut extrêmement sensible, et il lui
donna, en le quittant, l'espoir que des temps plus heureux le
rapprocheraient de sa personne. Il donna le même ordre à M. le
cardinal de Montmorency, son grand aumônier, et à MM. de Roquelaure et
de Sabran, évêques de Meaux et de Laon (le premier, son premier
aumônier, et l'autre, celui de la Reine), à ses autres aumôniers et à
ceux de cette princesse. La chapelle ne fut plus alors desservie que
par de simples chapelains. M. de Brissac, qui avait la goutte en ce
moment, ne fut pas compris dans la prescription générale.
Quoique la prévôté de l'hôtel fût détruite, comme mon fils demeurait
avec moi aux Tuileries, et qu'on était accoutumé à le voir auprès du
Roi, on n'en fut point effarouché; et en usant d'une grande prudence
pour ne pas se rendre suspect à la garde nationale, que sa mauvaise
conduite rendait encore plus ombrageuse, il parvint à continuer sans
obstacle son assiduité auprès du Roi. Il n'avait jamais varié dans ses
sentiments. Lors de la suppression de la prévôté de l'hôtel, M. de
Beauharnais fit l'impossible pour lui faire accepter une place dans
l'armée, qui le dédommagerait de celle qu'il venait de perdre. Mon
fils, indigné de ses instances, lui répondit: «Le Roi m'a fait
l'honneur de m'attacher à sa personne dès ma plus tendre jeunesse;
pour rien au monde je ne la quitterais dans le moment où l'on n'en a
rien à espérer, et je lui resterai attaché tant que je vivrai.» Et sur
le reproche qu'il lui fit de paraître devant lui avec l'uniforme de
grand prévôt, après le décret qui venait d'être rendu: «Je prendrai,
dit-il, les ordres du Roi pour le licenciement de la compagnie, et je
remettrai ensuite entre ses mains la marque du commandement qu'il
m'avait confié.» M. de Beauharnais, après lui avoir représenté qu'une
pareille conduite ne pouvait qu'être nuisible à ses intérêts, finit
cependant par ajouter qu'il ne pouvait s'empêcher d'estimer le motif
d'un tel égarement. Le Roi, dont il prit les derniers ordres pour le
licenciement de la compagnie, lui témoigna sa satisfaction de la
conduite qu'il avait tenue, et ne cessa de lui donner des témoignages
de sa confiance en sa fidélité et son attachement.
On se figurera facilement la tristesse que présentait l'aspect du
château le lendemain de cette fatale journée. Le Roi, seul, n'avait
auprès de sa personne que mon fils et des officiers de la garde
nationale; tous les visages de ses fidèles serviteurs portaient
l'empreinte de la douleur. Mesdames de Chimay et de Duras, l'une dame
d'honneur et l'autre dame du palais de la Reine, craignant d'être
forcées à des démarches qui répugnaient à leurs principes, donnèrent
leur démission, et toute la journée se passa à voir les préparatifs du
départ de chacun. Mon coeur était navré de la position du Roi et de la
séparation de personnes que j'aimais, que j'estimais, et dont la
société m'était d'une grande consolation.
Le pauvre petit Dauphin, triste de la tristesse de chacun, se voyant
seul avec moi et l'abbé d'Avaux, dit en soupirant: «Qu'ils sont donc
méchants, tous ces gens-là, de faire tant de peine à papa, qui est si
bon! Je ne le dis qu'à vous, ma bonne madame de Tourzel, que j'aime de
tout mon coeur, car je sais qu'il faut se taire.» Et me serrant dans
ses petits bras, il m'embrassa tendrement; puis se jetant sur un
canapé, il prit, pour se désennuyer, un livre du petit Berquin. La
première histoire qui lui tomba sur la main fut celle du petit
prisonnier. Se levant alors précipitamment, il porta son livre à
l'abbé d'Avaux, et lui dit, les larmes aux yeux: «Voyez, mon bon abbé,
le livre qui me tombe aujourd'hui sous la main.» Je ne pus retenir mes
larmes en lui voyant faire, si jeune, une pareille réflexion, et en
pensant aux malheurs qui pouvaient lui arriver, quoique je fusse bien
loin de prévoir l'étendue de ceux auxquels il était réservé. C'était
l'enfant le plus attachant; sensible aux soins qu'on lui donnait, il
ne perdait pas une occasion de nous dire les choses les plus tendres
et les plus aimables.
Le Roi, voyant qu'il n'avait rien à espérer de l'Assemblée, malgré
tous les ménagements dont il avait usé à son égard, s'occupa
sérieusement des moyens de sortir de Paris et des mesures à prendre
pour le rétablissement de son autorité. Le plan que lui avait proposé
M. de Montmorin, et qui paraît avoir eu son assentiment, était de
s'assurer de l'accord des puissances pour menacer la France si elle
persistait dans sa rébellion, et d'intimider tellement la nation par
leurs préparatifs, qu'elle se vît forcée de recourir au Roi pour les
empêcher de venger les injures faites à la royauté; qu'alors Sa
Majesté l'éclairerait sur ses véritables intérêts, lui prouverait que
sa déclaration du 21 juin était le véritable voeu de la nation,
exprimé librement dans les cahiers donnés à ses députés, et lui
montrerait évidemment que le plus grand nombre d'entre eux n'avaient
usé du pouvoir qu'ils s'étaient attribué que pour violer leurs
serments et plonger la France dans un abîme de malheurs dont ils
pouvaient seuls la tirer. Ce qui me porte à croire à la vérité de ce
plan est ce dont je fus témoin la veille de ce malheureux voyage de
Varennes. J'étais chez la Reine pour prendre ses derniers ordres,
lorsque M. de Montmorin lui apporta une très-grande lettre, qu'elle
lut avec beaucoup d'attention. Quand il fut sorti de chez elle: «Il
n'y a plus, dit-elle, à balancer pour notre départ; voici une lettre
de l'Empereur, qui nous engage à ne le pas différer, en nous mandant
positivement qu'on ne peut rien faire pour nous tant que nous
resterons à Paris.»
La plus grande partie des ministres, inquiets de l'effet que pouvait
produire dans les provinces l'effroyable journée du lundi saint,
s'imaginèrent que si le Roi se présentait à l'Assemblée et lui
montrait que la continuation de l'opposition à son voyage de
Saint-Cloud pouvait donner des doutes sur sa liberté et sur celle de
la sanction à ses décrets, elle serait la première à lui demander de
suivre son premier projet. Ils engagèrent donc ce prince à tenter
cette démarche. Il arriva à l'Assemblée, lui parla du scandale de
cette journée et lui fit sentir de persuader au peuple que son bonheur
dépendait de son obéissance aux lois et aux autorités constituées. La
démarche que l'on fit faire au Roi était d'autant plus imprudente,
qu'on pouvait d'avance en prévoir le peu de succès, ayant Chabroud en
ce moment pour président de l'Assemblée. Aussi sa réponse à Sa Majesté
ne fut-elle qu'une excuse de la scène de la veille, fondée sur
l'inquiétude inséparable de la liberté, à laquelle il ajouta
l'avertissement d'empêcher une faction trop connue de se placer entre
le Roi et la nation, et qu'alors les voeux du peuple seraient remplis.
Le côté droit, profondément affligé, laissait voir par sa contenance
la peine qu'il éprouvait de la démarche que l'on faisait faire au Roi;
ce qui donna occasion à un sarcasme de Roederer, qui dit en montrant
le côté droit: «Ces messieurs, qui applaudissent toujours quand il est
question du Roi, ne se sont pas même permis aujourd'hui une seule
acclamation quand il est sorti de l'Assemblée.» Les ministres, ses
vils serviteurs, ne s'en tinrent pas là. De concert avec elle, ils
pressèrent tellement le Roi de faire écrire à ses ministres dans les
Cours étrangères une lettre officielle pour faire connaître à chaque
souverain ses sentiments sur la Révolution, qu'il n'osa s'y refuser.
Persuadé, comme il l'était, que la violence qui s'exerçait à son égard
frappait de nullité toutes ses démarches, et que plus elles seraient
contraires à ses intérêts, plus elles persuaderaient les puissances de
l'impossibilité où il était de résister aux volontés de la faction qui
gouvernait la France, il regarda cette lettre comme la suite de la
conduite qu'il était forcé de tenir. M. de Montmorin, loin de partager
cette opinion, représenta au Roi qu'une pareille lettre était de
nature à nuire essentiellement aux démarches que l'on tentait en ce
moment; qu'elle le mettait en contradiction avec lui-même, et ajouta
que, ne pouvant se résoudre à la signer, il priait le Roi d'accepter
sa démission. Le Roi tint bon, dans la crainte que sa résistance ne
donnât des soupçons sur ses projets. Et M. de Montmorin, dans la
crainte de les faire évanouir, signa cette malheureuse lettre. Elle
était une protestation de l'attachement du Roi à la Constitution, de
son adhésion libre à ses décrets, qui n'avaient réformé que des abus,
en lui conservant toute sa puissance. Il ajoutait que la paix régnait
dans le royaume, et qu'il n'avait d'autres ennemis que ceux qui
s'étaient éloignés, et qui mettaient en doute la sincérité de son
attachement à la Constitution; qu'ils le mettaient dans la nécessité
de faire connaître aux puissances étrangères ses véritables
sentiments, en les assurant qu'elles n'avaient rien à craindre d'une
puissance qui avait renoncé aux conquêtes, et qui désirait la paix
avec ses voisins. Il chargeait par cette lettre ces mêmes ministres de
protéger les Français qui voudraient voyager en pays étrangers, contre
les insultes journalières qu'on leur faisait éprouver.
Cette lettre, qui passait pour être l'ouvrage de M. de Lameth, n'avait
pour but que de déconsidérer le Roi parmi les puissances étrangères.
Quand elle fut portée à l'Assemblée, elle y fut reçue avec les plus
vives acclamations. Les factieux ne dissimulèrent pas leur joie
d'avoir aussi bien réussi, et décrétèrent qu'une députation irait
sur-le-champ, le président à la tête, remercier le Roi de la preuve de
patriotisme qu'il venait de donner, en faisant connaître aux
puissances étrangères ses véritables sentiments, et l'assurer, en même
temps, que la démarche qu'il venait de faire, fixant le bonheur du
peuple, ne pouvait manquer de le rendre heureux.
M. de la Fayette fut le seul qui remplit les devoirs de sa place à la
suite de la journée du lundi saint, 18 avril. Il donna dès le
lendemain sa démission de commandant de la garde nationale; et sur les
instances réitérées qui lui furent faites pour la reprendre, il se
rendit à la Commune de Paris, blâma ouvertement les excès qui
s'étaient commis la veille, et déclara positivement qu'il ne
reprendrait sa démission qu'à la condition de licencier les soldats
qui s'en étaient rendus coupables. La compagnie soldée de l'Oratoire
fut en conséquence désarmée. Il en fut de même de celui qui avait
provoqué l'insurrection, quoique le club des Cordeliers eût fait
afficher dans les rues que sa conduite était un modèle de civisme. Ces
conditions remplies, il reprit sa place, en faisant promettre aux
soldats d'être dorénavant fidèles à la loi et à la subordination si
indignement violée, et exigea de plus un nouveau serment pour preuve
de la sincérité de leur retour.
On ne peut se faire d'idée de tout ce que nous eûmes à souffrir
pendant la semaine sainte. Menacés des derniers outrages par une
populace qui se réjouissait de la solitude des Tuileries, la vue du
Roi privé de ses grands officiers et nous tous à la veille d'être
forcés de nous éloigner de sa personne, les offices de l'église,
auxquels nous assistions régulièrement et qui offraient des analogies
si frappantes avec la situation, le tombeau du jeudi saint, espèce de
cénotaphe entouré de cyprès et sur lequel il y avait une couronne
d'épines, emblème si juste de celle que portait le Roi, tout
contribuait à augmenter la profonde tristesse dont nous étions
pénétrés, et qu'il fallait renfermer en soi-même pour ne la pas faire
partager à notre pauvre petit Dauphin. La princesse de Tarente, qui
partageait tous mes sentiments, était alors mon unique consolation.
Nos coeurs ne faisaient qu'un, et nous nous affligions des maux qui
n'étaient encore que le prélude de ceux qui nous étaient réservés.
Le commencement du bonheur promis au Roi par l'Assemblée fut la
violence faite à ses sentiments religieux. On l'obligea, pour garantie
de sa sanction aux décrets de l'Assemblée, d'aller, le jour de Pâques,
avec la Reine, à Saint-Germain l'Auxerrois, paroisse des Tuileries et
desservie par des prêtres constitutionnels. Monsieur et Madame n'y
accompagnèrent pas Leurs Majestés; ils restèrent au Luxembourg, où ils
entendirent la messe; et Madame Élisabeth, sous prétexte
d'incommodité, passa la journée dans sa chambre.
Mgr le Dauphin était resté au château avec un très-petit nombre de
gardes nationaux, le plus grand nombre ayant accompagné le Roi à
Saint-Germain l'Auxerrois. Le jeune prince avait précisément ce
jour-là pour commandant de bataillon un nommé M. de Luigné, qui,
quoique bon gentilhomme et possesseur de quatre-vingt mille francs de
rente, avait donné à corps perdu dans la Révolution. Il était vil,
débauché, et n'avait pour société que des gens perdus, comme lui, de
réputation, et avec lesquels il mangeait toute sa fortune. Il
inspirait une telle méfiance, que M. de Gouvion vint lui-même
m'assurer qu'il avait pris toutes ses précautions pour que le mauvais
sujet ne pût causer aucune inquiétude; M. d'Arblay, officier de la
garde nationale, et que je savais être très-attaché au Roi, avait
l'ordre de ne le pas perdre de vue un instant et même de le suivre
dans l'appartement de Mgr le Dauphin, si son service le mettait dans
le cas d'y entrer. Tout fut fort paisible pendant l'absence du Roi; le
ciel seul fut en courroux, car il y eut un violent orage et de grands
coups de tonnerre pendant que Leurs Majestés furent à la paroisse.
Elles en revinrent profondément tristes. Ce sentiment était habituel
parmi la famille royale, qui ne se consolait de tout ce qu'elle avait
à souffrir que par l'espoir de voir couronner de succès les moyens que
l'on employait en ce moment pour la tirer de sa cruelle captivité.
Les démarches que les ministres firent faire au Roi rendirent
l'Assemblée encore plus audacieuse. Elle accueillit avec complaisance
la dénonciation du sieur Baujour, commis de la marine, contre M. de
Fleurieu, malgré le caractère d'infidélité et de fausseté qu'elle
portait avec elle, et elle osa mettre en délibération si elle ne
demanderait pas compte au Roi de sa liste civile. M. de Fleurieu,
effrayé de l'idée seule d'une dénonciation et de la difficulté de
concilier l'attachement qu'il portait au Roi avec la soumission
servile qu'exigeait l'Assemblée, donna sa démission, et fut remplacé
par M. Thévenard. M. Tarbé fut nommé en même temps ministre des
contributions publiques. C'était un homme instruit, parfaitement
honnête et très-attaché au Roi. J'en ai eu personnellement la preuve.
Aussi le Roi l'honorait-il de son estime et de sa confiance.
La malheureuse colonie de Saint-Domingue éprouva de nouveaux malheurs.
Les promoteurs du désordre y firent circuler la nouvelle que les
décrets du 8 mars et du 12 octobre allaient être rapportés; qu'il en
résulterait l'admission des gens de couleur aux assemblées, et, par
suite, l'affranchissement des nègres. Cet espoir occasionna une
nouvelle fermentation dans un pays dont les têtes étaient déjà si
agitées. Les troupes, à leur arrivée, prirent parti contre les blancs,
se révoltèrent et refusèrent d'obéir à M. de Blanchelande, gouverneur
de Saint-Domingue. Ils massacrèrent M. de Mauduit, leur colonel, qui
voulait les ramener à l'obéissance; et tout annonçait l'insurrection
la plus alarmante, qui devait nécessairement entraîner la perte de la
colonie. Ces détails furent apportés à l'Assemblée par un officier
témoin du massacre de M. de Mauduit, et qui s'était échappé comme par
miracle des mains de ces furieux. L'Assemblée, loin d'en témoigner de
l'indignation, se borna à les envoyer au comité des rapports.
Ce comité n'en présenta pas moins un projet de décret pour admettre
aux assemblées coloniales et paroissiales les gens de couleur nés de
père et mère libres. Toutes les personnes raisonnables de l'Assemblée
s'opposèrent à ce projet et démontrèrent qu'il entraînerait la révolte
des nègres contre les blancs, des massacres affreux et la perte des
colonies. Mais les démagogues ayant déclaré qu'ils préféraient la
perte des colonies à celle d'un principe, et Dupont de Nemours et
plusieurs autres membres de l'Assemblée, égarés par un fol amour de la
liberté, s'étant joints à eux, le projet fut converti en un décret,
qui ne tarda pas à produire tous les malheurs qu'on avait annoncé en
devoir être la suite.
Les excès qui se multipliaient dans toutes les parties du royaume
firent faire de sérieuses réflexions à une grande partie des membres
de l'Assemblée, et déterminèrent M. de Pastoret à lui demander de
décréter un code pénal qui fît cesser l'impunité et arrêtât tant de
désordres, et de s'occuper en même temps de régler la forme du droit
de pétition. Craignant, en même temps, que de pareilles demandes ne
lui attirassent des ennemis, il s'empressa de faire l'éloge de la
soumission de la ville de Paris et de l'énergie avec laquelle la garde
nationale, égarée un moment, était rentrée dans le devoir; et il finit
par assurer que cette même ville de Paris, qui s'était acquittée la
première du saint devoir de l'insurrection, serait le plus ferme appui
de la Constitution.
On demanda à l'Assemblée une émission de petits assignats pour la
commodité des habitants de Paris. Cette monnaie ne perd rien, disaient
les promoteurs de la Révolution; c'est l'argent qui gagne.--Je les y
égale, dit M. de Crillon, qui eût été bien fâché si on l'avait prié
d'en donner lui-même la preuve. M. de Montesquiou, en votant pour leur
admission, y ajouta l'éloge le plus pompeux de la prospérité de la
France. La déraison fut poussée à son comble dans cette séance; et peu
après, l'Assemblée décréta l'admission des petits assignats, malgré
tous les inconvénients qui en pouvaient résulter.
Bouche, Robespierre et M. de Menou, ainsi que plusieurs autres du même
parti, demandèrent de nouveau la réunion du comtat d'Avignon à la
France. Ils se gardèrent bien de faire connaître que les votes
nombreux qu'ils présentaient à ce sujet avaient été donnés au milieu
du carnage, du pillage et de la dévastation des villes du Comtat. Ils
discutèrent longuement sur les droits de la France sur ce malheureux
pays, et employèrent jusqu'à la violence pour démontrer la nécessité
de la réunion.