«Le commandant général croit devoir prévenir l'armée parisienne qu'il

a pris les ordres du Roi pour que les appartements du château ne se

remplissent plus de ces hommes armés, dont quelques-uns par un zèle

sincère, mais dont plusieurs par un zèle très-justement suspect, ont

osé se placer hier entre le Roi et la garde nationale.»

«Justement suspect.....» avez-vous bien pesé la valeur et senti tout

l'odieux d'une pareille expression? Vous ne pouvez ignorer que c'est

avec des inculpations vagues que depuis longtemps on est parvenu à

égarer l'esprit du peuple.

«Qui sont-ils, ces gens suspects? Osez les nommer! Nous disons plus:

vous le devez, pour ne pas les confondre avec des maréchaux de France,

des officiers généraux, des militaires, des officiers de la maison du

Roi, des députés, des fédérés et des citoyens honnêtes, dont les

sentiments étaient connus et qui ne se sont rendus au château que pour

concourir, avec la garde nationale, aux yeux de laquelle on les a

calomniés, à l'honneur de défendre leur Roi et de partager ses

dangers.

«Entendriez-vous par _justement suspects_, comme vous l'avez dit à M.

de Villequier, ceux qui ne sont pas de votre goût, et en qui vous ne

pouvez avoir confiance? _Suspect_, parce qu'on n'est pas de votre

goût; _suspect_, parce qu'on n'a pas votre confiance! Ici nous nous

taisons, et nous n'avons plus personne à défendre. Poursuivons

l'examen de votre ordre.

«Le commandant général, d'après les ordres du Roi, a intimé aux chefs

de la domesticité du château qu'ils eussent à prendre des mesures pour

prévenir pareilles indécences.»

«Vous nous avez, dites-vous, intimé les _ordres du Roi_. Ce fait est

inexact dans tous ses points. Vous avez, il est vrai, adressé la

parole à M. de Villequier dans le cabinet du Roi; mais le Roi n'y

était pas alors, vous ne l'aviez pas encore vu; vous ne pouviez donc

qu'énoncer vos opinions particulières, et non intimer les ordres du

Roi que vous n'aviez pu prendre encore.

«Depuis quand donc serions-nous à vos ordres? Vous ne pouvez ignorer,

Monsieur, que pour ce qui regarde notre service, nous ne pouvons et

n'avons jamais pris d'autres ordres que ceux que nous recevons

directement de Sa Majesté.

«Le Roi de la Constitution, ajoutez-vous, ne doit et ne veut être

entouré que des soldats de la liberté!» Ah! Monsieur, voulez-vous donc

priver des maréchaux de France, des militaires et des citoyens, que

leurs fonctions éloignent de Paris une partie de l'année, du bonheur

de voler à la défense de leur Roi? Et voudriez-vous interdire à Sa

Majesté la douce consolation d'être entourée de ceux qui lui sont

dévoués?

«Non, Monsieur, il est de notre devoir de vous déclarer et de

publier, du consentement même du Roi, qu'il n'a point partagé la

défiance inspirée à la garde nationale contre ceux qui étaient dans

son appartement, et dont il connaissait lui-même la plus grande

partie, et qu'il ne partage pas l'opinion qui vous fait taxer

d'indécente une démarche qui n'était dictée que par l'attachement à sa

personne; et en voici, Monsieur, une preuve à laquelle il est

impossible de se refuser.

«Pour mettre fin aux troubles occasionnés par une erreur suggérée, le

Roi a désiré que l'on déposât chez lui les pistolets dont on s'était

armé pour sa défense; son seul désir a été une loi pour chacun, et ces

armes ont été remises dans la chambre de Sa Majesté. Voilà cependant,

Monsieur, les personnes que vous osez peindre comme suspectes; voilà

ceux que l'autorité d'un ordre émané d'un commandant général de la

garde parisienne pouvait inculper aux yeux des provinces, si elles

n'étaient pas instruites de la vérité des faits.

«Nous avons donc l'honneur de vous prévenir que nous rendons notre

lettre publique, et que nous la terminons par la profession de foi que

nous vous avons faite, ainsi qu'à MM. d'Arblay, major de la seconde

division, et Gondran, officier du 4e bataillon; nous la renouvelons au

nom des maréchaux de France, des officiers généraux, des militaires de

tout grade, des officiers de la maison du Roi, des députés, des

fédérés, enfin de tous ceux qui s'étaient rassemblés au château le 28

février.

«Nous affirmons, en leur nom, qu'animés du même esprit que la garde

nationale pour la défense du Roi, si une insurrection avait pu causer

quelque inquiétude pour sa personne, leur projet et le nôtre était de

se mêler avec elle, et de se montrer émule du zèle qu'elle avait

montré dans plusieurs occasions, et récemment encore, le 24 février.

Le poste le plus exposé eût été celui que leur courage et leur amour

pour le Roi leur eussent fait ambitionner.

«Alexandre D'AUMONT,

«Ci-devant duc DE VILLEQUIER.

«Amédée DURFORT,

«Ci-devant marquis DE DURAS.

«_P.S._--Nous croirions manquer à tous les officiers attachés au

service de Sa Majesté et qui sont sous nos ordres, si nous ne

relevions l'expression de _chefs de la domesticité du château_, par

laquelle vous avez voulu désigner les premiers gentilshommes de la

chambre du Roi.»

En réponse à la lettre de MM. de Villequier et de Duras, le _Journal

de Paris_ publia l'article suivant, signé: LA FAYETTE:

«Un article du _Journal de Paris_, copié dans plusieurs autres

feuilles, m'a investi de je ne sais quelle surintendance de la maison

du Roi, absolument étrangère aux fonctions de la garde nationale.

Quelle qu'ait été la combinaison de l'auteur de cette fable, je dois,

en la démentant, m'occuper un instant d'une lettre écrite par les

personnes véritablement attachées à ce service.

«C'est au nom des maréchaux de France, des officiers généraux de tout

grade, des officiers de la maison du Roi, des différents députes des

fédérés», que MM. de Villequier et de Duras prétendent parler. Mais ne

pourrais-je pas, moi, demander à MM. les maréchaux de France, à tous

ceux désignés dans cette lettre, qui respectent la Constitution et

chérissent l'ordre public, ce qu'eux-mêmes ont pensé en voyant le

nombreux rassemblement d'hommes armés se placer entre le Roi et ceux

qui répondent à la nation de sa sûreté?

«Il me suffit, pour éviter toute interprétation insidieuse, de

déclarer que j'entends par soldats de la liberté ceux qui, appartenant

à quelque partie de la force publique, ont prêté serment à la nation,

à la loi, et _au Roi que la Constitution reconnaît_, et qui veulent

vivre et mourir pour elle;

«Que j'ai entendu par hommes _justement suspects_ ceux qui, portant

des armes cachées, ne se sont fait remarquer que par des propos

antipatriotiques et incendiaires, et qui loin de se faire reconnaître

par les postes de la garde nationale, auxquels ils se proposaient,

dit-on, de se joindre, les ont évites en s'introduisant au château par

une entrée nouvellement pratiquée.

«Certes, il est permis, en pareil cas, à un commandant de la garde

nationale, chargé des ordres du Roi pour la sûreté de son palais, de

prendre des mesures efficaces pour que pareil événement ne se répète

plus.

«Au reste, si ma conduite dans le cours de cette journée a pu être

utile, j'abandonne volontiers à mes ennemis la consolation d'en

critiquer quelques détails.»

On ne peut cependant dissimuler qu'il était, naturel que les

véritables amis du Roi n'eussent pas une confiance illimitée dans M.

de la Fayette, et que le souvenir du sommeil du 6 octobre leur laissât

quelque inquiétude, lorsqu'il s'agissait de la défense de sa personne.

Le Roi fut fort souffrant pendant quelques jours d'un gros catarrhe

avec de la fièvre, et cracha même un peu de sang. Il n'était pas

extraordinaire que sa santé se ressentit du tourment qu'il éprouvait

de ne pouvoir remédier aux maux qui accablaient la France, et dont son

coeur était si affligé. L'Assemblée envoyait tous les jours chercher

son bulletin, et elle décréta un _Te Deum_ quand il fut rétabli de

cette petite maladie. Elle n'avait d'autre but que de tromper le

peuple par cette conduite, et de voiler, sous cette apparence

d'intérêt, les menées secrètes qu'elle employait pour la destruction

de la royauté.

Les nouveaux évêques, pleins de reconnaissance pour l'Assemblée, à

qui ils étaient redevables de leur nouvelle dignité, lui présentaient

journellement leurs hommages, accompagnés de protestations de la plus

entière soumission à ses décrets et de leur dévouement au maintien de

la Révolution. Ce nouveau clergé était si mal composé, que, loin

d'inspirer le respect, il secondait parfaitement le projet de

discréditer la religion dans l'esprit du peuple, de la lui rendre un

objet de mépris, et, en ôtant au vulgaire tout principe, d'en disposer

plus facilement dans les occasions où l'on voudrait s'en servir

utilement.

On renouvela les membres du département de Paris. Le duc de La

Rochefoucault en fut nommé président; M. Pastoret, procureur-syndic,

et MM. de Kersaint, de Talleyrand, d'Ormesson, Brière de Surgi,

Thouin, Dumont, Alexandre Lameth, Veillard, Charton, etc., furent

administrateurs. Le directoire fut composé de MM. Auzon, Mirabeau, du

Tremblay, Crété de Palluel, l'abbé Siéyès.

Mirabeau, qui sentait qu'on ne pouvait rétablir la monarchie avec les

mêmes maximes qui avaient opéré la Révolution, signa avec eux une

proclamation dont on prétendit qu'il était l'auteur, et par laquelle

on condamnait de la manière la plus positive les opinions qu'il avait

soutenues avec tant d'audace contre la minorité de l'Assemblée, qui

n'avait cessé d'invoquer les principes qu'il voulait travailler à

rétablir. Son plan paraissait être de déconsidérer tellement

l'Assemblée, que la nation, fatiguée, finît par en demander le rappel.

Toutes ses séances étaient marquées par quelque nouvelle injustice.

Les amis de l'ordre et de la royauté étaient emprisonnés sur une

simple délation, quoiqu'elle ne fût appuyée d'aucune preuve. On leur

attribuait les troubles occasionnés pur les moteurs des désordres. Si

une municipalité faisait son devoir dans des occasions de ce genre,

elle était sûre d'être destituée et remplacée par une qui fût dans le

sens de la Révolution. Les troubles de Nîmes et d'Uzès, où les

catholiques n'avaient fait usage que du droit de défense, en furent la

preuve. Les crimes commis à Aix et à Avignon restèrent impunis, et les

scélérats, toujours sûrs d'être justifiés, faisaient trembler les gens

de bien. Tel était alors l'état de notre malheureuse France. Le mal,

qui avait été si facile à commettre, devenait difficile à réparer,

surtout après avoir mis en jeu les passions d'hommes violents, n'ayant

d'autres principes que l'intérêt, et à qui les crimes ne coûtaient

rien, quand ils en pouvaient tirer quelque utilité.

Mirabeau en fit lui-même l'épreuve, si, comme l'ont dit beaucoup de

personnes, il est mort empoisonné. Il ne fut malade que deux jours. La

promptitude de sa fin et l'embarras avec lequel s'exprimaient les

médecins qui avaient assisté à l'ouverture de son corps, accréditèrent

cette opinion. On prétendit, d'un autre côté, que ses excessive

débauches rendirent mortelle une maladie qui eût été facile à guérir

dans un autre corps que le sien. Vicq-d'Azir, premier médecin de la

Reine, homme très-instruit et de beaucoup d'esprit, fut appelé à cette

ouverture et vint rendre compte à cette princesse de ce qui s'était

passé. J'étais chez elle en ce moment, et je fus témoin du récit

suivant: «La corruption, dit Vicq-d'Azir, s'était mise si promptement

dans le corps de Mirabeau, qu'on fut obligé de l'établir dans une

tente au milieu de son jardin, Une foule immense s'était portée du

côté de la maison et dans les rues adjacentes, et l'on craignait à

chaque instant qu'elle ne forçat les portes de la maison. Nous

n'étions nullement à notre aise; l'odeur était infecte, et si la

maison eût été forcée, nous ne pouvions prévoir ce qui serait arrivé.

«Nous voulons voir encore une fois notre père», disait cette foule au

milieu d'un bruit effroyable. On se détermina à y envoyer un de nous,

qui leur démontra l'impossibilité de les faire entrer tous dans la

maison, et ils se bornèrent, par composition, à envoyer une députation

des forts de la Halle, qui entrèrent dans le pavillon, regardèrent

fixement Mirabeau en disant: «Ce que c'est de notre père à présent!»

Ils sortirent ensuite paisiblement, rendirent compte de ce qu'ils

avaient vu, et la foule se dispersa tranquillement. Nous finîmes le

plus promptement possible notre opération, car nous étions bien

pressés de quitter un lieu aussi infect.»--«Répondez-vous, dit la

Reine, qu'il n'ait pas été empoisonné?» Vicq-d'Azir fit une réponse

évasive. Rien dans le monde ne l'en eût fait convenir, non plus que

ses confrères, par la peur qu'ils éprouvaient tous de s'attirer la

vengeance des Jacobins.

La mort de Mirabeau occasionna des impressions bien différentes. Les

Jacobins, enchantés d'en être délivrés, affectaient un grand regret de

sa perte. Ceux de son parti en étaient sincèrement affligés, et les

royalistes furent partagés d'opinion. Le plus grand nombre, qui ne le

croyaient pas sincérement revenu, craignant qu'il ne voulût régner au

nom du Roi et lui dicter des conditions contraires aux véritables

intérêts de la Monarchie, sous peine de l'abandonner, ne purent le

regretter. D'autres, qui croyaient son retour sincère par le motif de

son propre intérêt, et persuadés qu'il allait employer ses talents à

faire triompher le parti du Roi, regardèrent sa mort comme un

événement malheureux, et par cette raison en furent affligés.

On annonça sa mort à l'Assemblée comme une calamité publique, et l'on

en fit l'éloge comme d'un des plus grands hommes que la liberté eût

jamais produits. On lui décerna les plus grands honneurs, et l'on

décréta que son corps serait porté à Sainte-Geneviève, qui de ce

moment servirait de sépulture aux grands hommes dont la France

s'honorerait, avec cette inscription sur le portail: «_Aux grands

hommes la patrie reconnaissante._» Le convoi de Mirabeau fut une

espèce de triomphe. Toute l'Assemblée nationale, les ministres, les

corps administratifs et militaires, tous les clubs de Paris et des

environs, toutes les sociétés fraternelles, et des députés de toutes

les classes de la société, formaient un cortége tel que l'on n'en

avait jamais vu. Les plus habiles musiciens faisaient entendre une

musique sombre et majestueuse. Le convoi, qui commença à défiler à

cinq heures, ne finit qu'à minuit. On changea le nom de l'église de

Sainte-Geneviève en celui de «Panthéon», et l'on fit piquer les beaux

bas-reliefs de cette église pour y substituer des emblèmes

patriotiques et irréligieux. L'Assemblée décréta ensuite un deuil de

huit jours pour tous ses membres, exemple qui fut imité par les clubs

et les directoires de district et de département, qui arrêtèrent, de

plus, que le buste de Mirabeau serait placé dans le lieu de leurs

séances.

Rien ne prouvait plus la démoralisation du peuple français que de lui

voir rendre de semblables honneurs à un homme à qui l'on pouvait

reprocher les plus grands crimes, et qui avait entraîné son pays dans

un abîme de malheurs, dont il était si persuadé lui-même, qu'il

s'écria en mourant: «J'entraîne avec moi les débris de la Monarchie.»

CHAPITRE XI

ANNÉE 1791

Décret de la responsabilité des ministres.--Violences exercées

contre les catholiques. Arrêté du département à ce

sujet.--Insurrection dirigée contre le château pour mettre

obstacle au voyage que le Roi devait faire à Saint-Cloud.

Insultes faites à ce prince.--Éloignement forcé du plus grand

nombre de ses fidèles serviteurs.--Fausses démarches du Roi par

le conseil de ses ministres.--Continuation des mesures violentes

de l'Assemblée, qui ne garde plus aucune mesure.--Rétractation

de l'abbé Raynal.--Le Roi pense sérieusement à s'éloigner de

Paris.

L'Assemblée, avant de s'occuper sérieusement de la responsabilité des

ministres, décréta que tout député de cette Assemblée et des

Assemblées suivantes ne pourrait accepter aucune place de ministre, ni

de celles qui pourraient être dans leur dépendance, ni aucun don,

aucune pension ou gratification, non plus que d'avancement dans le

militaire (sauf le droit d'ancienneté), que quatre ans après leur

sortie.

D'après le rapport de son comité militaire, elle détermina les

devoirs qu'imposait aux ministres leur responsabilité, et les peines

qui seraient la conséquence de leur infraction. Elles les obligea à

signer tous les ordres émanés de leurs bureaux, sans pouvoir, dans

aucun cas, se soustraire à cette loi, même sous le prétexte d'avoir

exécuté les ordres du Roi ou les décisions du conseil. Elle les

déclara responsables de tout délit quelconque contre la sûreté

nationale, de tout attentat contre la propriété et la liberté

individuelle, de toute dissipation de fonds par eux ou par leurs

subordonnés, et les obligea de rendre compte de leur conduite et de

l'état des affaires, toutes les fois qu'ils en seraient requis par le

corps législatif.

M. de Saint-Fargeau présenta un code très-détaillé des délits

ministériels et des peines qui devaient leur être appliquées. Celle de

la mort était fréquente, et plus encore celle des galères; celle du

carcan, dans un petit nombre de cas. La peine du carcan et celle des

galères devaient avoir lieu contre les ministres qui mettraient

obstacle à la liberté d'écrire et d'imprimer.

L'Assemblée régla le nombre, la division et la démarcation des

départements, de manière à ne laisser au Roi aucune autorité. Toujours

préoccupée de l'idée d'établir un gouvernement républicain, elle

prolongeait l'anarchie pour arriver plus facilement à ses fins. Les

ministres se trouvaient, par le nouveau décret, dans une telle

dépendance, et l'autorité du Roi était tellement circonscrite par la

loi sur leur responsabilité, que ce prince se trouvait l'esclave d'un

ministère dont il ne pouvait diriger les mouvements ni la volonté.

Il était évident que le décret n'avait pour but que de remplir le

ministère et ses agents des créatures de l'Assemblée (nul n'osant se

risquer à une responsabilité dépendante de ses caprices), d'avilir le

Roi par la nullité de son autorité, pour parvenir à s'en passer et

réduire la nation à un tel état de servitude, qu'elle ne pût résister

au joug qu'il plairait aux factieux de lui imposer.

MM. de Lessart et de Montmorin, véritablement attachés à la personne

du Roi, suivaient directement le plan de Mirabeau, et pour ne pas

donner prise sur eux par la loi de la responsabilité, ils induisirent

souvent le prince à des mesures fausses et contraires à sa dignité.

Ils les croyaient nécessaires pour entretenir la sécurité de

l'Assemblée, afin de parvenir à tirer le Roi de sa cruelle situation

et le mettre à portée de reprendre le gouvernement de son royaume. Les

autres ministres, à l'exception de M. de Fleurieu, étaient de francs

Jacobins, en qui l'on ne pouvait prendre aucune confiance; et même ce

dernier, quoique honnête homme, était d'un caractère trop faible pour

approuver une mesure qui pouvait foire courir le moindre danger. Pour

donner une idée des principes de M. du Portail, ministre de la guerre,

il suffira de dire qu'il osa proposer à l'Assemblée de permettre

l'affiliation des soldats, des sous-officiers, et même des officiers

aux sociétés jacobines, pour y puiser des principes d'ordre public, de

régénération militaire et patriotique, et de remédier par là aux

insurrections qui se multipliaient dans presque tous les régiments de

l'armée.

Le remplacement des évêques et des curés, qui se trouvait être

précisément dans le temps de Pâques alarmait les consciences; et le

peu de monde qui fréquentait les églises ne laissait que trop

apercevoir que la majorité de la France désapprouvait la conduite de

l'Assemblée relativement au clergé. Cette résistance à ses volontés

augmenta l'intolérance des auteurs de la constitution civile. Après

les plus fortes invectives contre les prêtres et les évêques, ils en

vinrent aux persécutions, espérant ébranler leur fermeté par la

crainte des mauvais traitements. Leurs beaux discours sur la

régénération de l'Église, dont ils voulaient rappeler les temps

primitifs, n'ayant pas fait plus d'impression, ils insultèrent les

femmes et les différents individus qui exerçaient le culte catholique

sans l'intervention des intrus; ils outragèrent, de la manière la plus

indécente, les religieuses, et même les soeurs de la Charité; et

personne n'était à l'abri des violences qu'ils se permettaient

journellement.

Le département fit un arrêté où, en désapprouvant de semblables

violences, il défendait expressément d'entrer dans d'autres églises

que celles qui avaient été conservées pour le culte national. Il

étendit même cette défense jusqu'aux chapelles des maisons

religieuses, des colléges et des hôpitaux, qui ne pourraient recevoir

que des personnes habitant l'intérieur de leurs maisons. Il permit

cependant la location ou l'acquisition d'un édifice quelconque pour y

exercer tel culte que l'on voudrait, pourvu que l'on en fît la

déclaration à la municipalité, et qu'elle eût une inscription pour

indiquer son usage et la distinguer des églises nationales, dont le

service était payé par la nation.

Conformément à cette proclamation, une société du faubourg

Saint-Germain avait loué à bail l'église des Théatins, en remplissant

les formalités prescrites, et elle devait s'ouvrir le dimanche

suivant, qui était le dimanche des Rameaux. Dès la veille, les groupes

se rassemblaient, les motions les plus incendiaires les animaient, et

ils ne se séparèrent qu'à la nuit. Ils en vinrent le lendemain aux

voies de fait. Une jeune personne, conduite à l'église avec sa mère, y

fut fouettée à la porte, lorsqu'elle allait y entrer. Les fidèles

furent forces de rebrousser chemin; et pour apprendre à chacun le sort

qui l'attendait, si l'on s'obstinait à vouloir rentrer dans l'église,

on suspendit à la porte un balai et des verges, pour qu'on n'en pût

prendre cause d'ignorance. On mit en pièces l'affiche du département

qui instruisait le public du droit que donnait la déclaration des

droits de l'homme d'exercer tel culte que l'on voudrait, en

remplissant les formes prescrites par la loi, et un harangueur

déclamait que le moyen d'empêcher le schisme des soi-disant

catholiques était de fouetter les dévotes et d'assommer les prêtres.

Cette fermentation gagna les Tuileries. Des groupes se rassemblèrent

dans les environs; et ayant appris que le Roi se disposait à passer la

semaine sainte et les fêtes de Pâques à Saint-Cloud, ils déclamèrent

contre ce voyage, en tenant des propos atroces à ce sujet. Fréron et

les autres orateurs de cette espèce allèrent même jusqu'à menacer les

jours du Roi et de la famille royale, qu'ils accusaient d'exciter les

étrangers contre la France. Leur fureur s'étendait aussi sur ceux qui

leur étaient attachés et qui devraient, disaient-ils, être remplacés

par des patriotes sincèrement attachés à la Révolution. Ils se

déchaînaient contre les prêtres non jureurs; et un grenadier échauffa

tellement les esprits contre les ecclésiastiques qui suivaient le Roi

le dimanche à la messe, que la garde nationale fit entendre des

menaces de quitter le service, et M. de la Fayette eut de la peine à

rétablir l'ordre parmi elle.

Mémoires de Madame la Duchesse de Tourzel, tome premier Gouvernante des enfants de France pendant les années 1789 à 1795 · 第 16 / 24 段