les Jacobins, pour en effrayer les membres, organisèrent un
attroupement qui menaça d'incendier la maison de M. Clermont-Tonnerre.
Il en fut averti, quitta sur le champ l'Assemblée, et parvint par sa
fermeté à dissiper l'attroupement. M. Bailly, qui n'arrivait jamais
qu'à la fin des tumultes, et qui adoucissait toujours les violences
des stipendiés des Jacobins, vint assurer l'Assemblée que le
rassemblement était peu de chose, et même déjà calmé au moment de son
arrivée. Si le peuple eût été aussi facile à soulever qu'au
commencement de la Révolution, M. Malouet, menacé violemment en venant
au secours de M. de Clermont-Tonnerre, aurait été mis en pièces; mais
il commençait heureusement à se fatiguer des insurrections, qui
n'étaient plus formées que par les stipendiés des Jacobins. MM. Victor
de Broglie, Alexandre de Lameth et de Beauharnais, qui redoutaient
l'établissement du club monarchique, se permirent contre lui les
déclamations les plus violentes, dans les séances des Jacobins.
Barnave, qui ne perdait pas une occasion de saper les fondements de la
monarchie en détruisant tous ses soutiens, les seconda, et ils
intimidèrent tellement les locataires de leur salon, qu'aucun n'osa
les recevoir, et cette société ne put jamais parvenir à s'établir.
Depuis l'établissement des jurés pris parmi les matelots pour juger
les fautes d'insubordination, elles s'accroissaient de jour en jour;
et pour achever la désorganisation de la marine on proposa d'admettre
dans la marine militaire les officiers de la marine marchande. M. de
La Coudraye, officier de la marine militaire, en fit sentir les
inconvénients par le discours le plus sage, et dans lequel il prouva
jusqu'à l'évidence que l'intérêt étant l'âme du commerce, et le
désintéressement et l'amour de la gloire celle de la marine, leur
alliance était incompatible. Il représenta le danger d'introduire des
idées de commerce dans l'esprit des officiers, souvent obligés de tout
sacrifier à l'honneur; que c'était la raison qui empêchait le lest des
vaisseaux avec des marchandises, et que le moyen le plus sûr de
distraire la marine française était de décourager les officiers, en
reculant leur avancement, seule récompense de leurs continuels
sacrifices. Il ne fut point écouté, et la question fut seulement
ajournée. L'émigration des officiers de la marine, à laquelle
l'insubordination de leurs subordonnés les força, rendit la question
inutile.
Rien ne pouvait faire plus de peine au Roi que la destruction d'une
marine qu'il s'était donné tant de peine à former, et qui était
composée d'officiers reconnus pour être les plus instruits de
l'Europe. Mais il était destiné à éprouver tous les jours de nouvelles
amertumes. Ce malheureux décret sur le remplacement de l'ancien clergé
occasionnait des persécutions qui l'affligeaient profondément. La
profanation des églises en fut la suite. Sous le prétexte de verser
dans le Trésor public l'argenterie et le prix des ornements
appartenant aux églises et aux communautés supprimées, on s'empara,
avec la dernière indécence, de ces derniers, ainsi que des vases
sacrés qu'on ne jugea plus nécessaires au culte. L'argenterie,
destinée à alimenter le Trésor public, n'y fut pas d'une grande
ressource. Les commissaires chargés de cette opération en détournèrent
une grande partie à leur profit, et les ornements vendus à l'encan,
avec une sacrilége inconvenance, satisfaisaient plus ceux qui en
tiraient un motif de risée qu'ils ne procuraient la ressource qu'on
s'était proposé d'en obtenir.
CHAPITRE X
ANNÉE 1791
Départ de Mesdames. Insurrection provoquée à cette
occasion.--Nouveaux moyens employés pour échauffer le peuple et
diminuer le respect dû à la Majesté Royale.--Nouvelles
suppressions de l'Assemblée.--Journée du 28 février.--Mort de
Mirabeau.
Mesdames Adélaïde et Victoire, tantes du Roi, ne voyant plus de
sûreté ni de tranquillité à espérer à l'avenir, prévoyant d'ailleurs
que les choses en viendraient au point de forcer le Roi à s'éloigner
de la capitale et d'une Assemblée qui l'injuriait journellement, et
qui ne respectait ni les personnes, ni les propriétés, se décidèrent à
quitter momentanément la France et à se retirer à Rome. Les
préparatifs de leur départ occasionnèrent une grande rumeur parmi les
démagogues des clubs et de l'Assemblée, qui voulaient que le Roi les
empêchât de partir. La municipalité leur ayant refusé des passe-ports,
le Roi ordonna à M. de Montmorin, ministre des affaires étrangères, de
leur en donner, et les signa lui-même. M. Bailly, toujours esclave de
ce bon peuple, vint représenter au Roi les alarmes qu'occasionnait ce
départ, et l'engagea à s'y opposer. Mais le Roi lui répondit que,
malgré son regret de voir éloigner Mesdames, il ne pouvait leur ôter
le droit qu'avait chaque individu de voyager librement, droit garanti
par la Constitution et dont il serait injuste de les priver. On
fomenta une petite insurrection pour se porter à Bellevue, lieu de
leur résidence; mais Mesdames, averties à temps, la prévinrent et
partirent à minuit. Elles furent arrêtées à Moret par la municipalité
de cette petite ville; mais les chasseurs du Hainaut les firent passer
et les escortèrent jusqu'à une certaine distance de la ville. Le
compte que rendit la municipalité de Moret de ce qui s'était passé à
cette occasion produisit une grande rumeur dans l'Assemblée, qui
voulut même faire punir l'officier qui commandait les chasseurs; mais
M. de Cazalès en fit tellement sentir l'inconvenance, qu'elle passa à
l'ordre du jour.
La seconde arrestation de Mesdames, à Arnay-le-Duc, que la
municipalité de cette ville ne voulut plus laisser sortir sans
l'autorisation de l'Assemblée, occasionna de nouveaux débats. Les
démagogues profitèrent de cette occasion pour donner des inquiétudes
au peuple et pour injurier de nouveau le Roi dans la personne des
membres de sa famille. Comment est-il possible, disait Charles de
Lameth, que des princesses, nourries pendant cinquante ans par la
nation, et qui devraient sentir le bienfait de la Révolution, puissent
quitter une patrie qui leur procure tant d'avantages? Barnave et son
parti s'opposèrent fortement à leur départ. Après les discussions les
plus étranges, l'affaire fut renvoyée au pouvoir exécutif, et Mesdames
continuèrent enfin leur voyage. Elles reçurent, dans tous les pays
qu'elles traversèrent en quittant la France, les hommages dus à leurs
vertus et à leur rang.
Des hommes de la lie du peuple arrivèrent à Bellevue; mais Mesdames
étaient parties. Ils y firent peu de dégâts et se contentèrent de
boire, manger et se coucher dans les fauteuils de l'appartement.
Ils allèrent aussi au Luxembourg pour s'assurer s'il était vrai que
Monsieur et Madame se proposassent aussi de partir. Monsieur les en
dissuada. Madame, à qui ils eurent la hardiesse de s'adresser de
nouveau, les traita avec la hauteur et la dignité qui convenaient à
son rang; et Monsieur et Madame, qui devaient aller aux Tuileries,
montèrent en voiture devant cette populace, qui, après les avoir
suivis pendant quelque temps, finit par se dissiper.
Pour profiter de cette occasion de soulever le peuple, on fit courir
le bruit qu'on avait fait partir secrètement Mgr le Dauphin. Sous ce
prétexte, la populace s'assembla le 24 février sur la terrasse des
Tuileries et dans le Carrousel, voulant entrer de force au château
pour voir Mgr le Dauphin et demander au Roi le rappel de Mesdames. Les
grilles furent fermées sur-le-champ, et la garde nationale déclara
qu'elle ne laisserait plus forcer le château et saurait le défendre de
toute invasion.
M. Bailly et les officiers municipaux vinrent haranguer les séditieux,
qui leur répondirent par des injures. Toujours indulgent pour cette
populace, qu'il appelait le bon peuple, il voulait faire ouvrir les
grilles; mais M. de Mazelière, ancien officier du régiment de
Picardie, en ayant fait sentir le danger à la garde nationale, elle
s'y opposa formellement.
M. Bailly monta alors au château pour supplier le Roi de n'employer
que des moyens de douceur. Le Roi lui répondit qu'il savait mieux que
personne qu'elle était dans son coeur, mais qu'il fallait l'allier à
la fermeté et apprendre au peuple à obéir. Sur cette réponse, M. de la
Fayette fit disposer les troupes, et nettoya en un instant le
Carrousel et les alentours.
Il n'y avait sorte de moyens que l'Assemblée n'employât pour diminuer
le respect dû au Roi. Comme les mots font beaucoup sur le peuple, elle
ne l'appela plus, dans le décret qu'elle fit sur la régence, que le
_premier fonctionnaire public_, Mgr le Dauphin, _premier suppléant_,
et le prince appelé à la régence par le droit de primogéniture,
_suppléant majeur_. La Reine, à qui l'on ôta la régence et qui fut
seulement chargée de la garde du Roi mineur, fut nommée _mère du
premier suppléant_. On se permit les propos les plus indécents à ce
sujet. Barnave et Chapelier, et les autres principaux factieux,
laissèrent voir clairement qu'ils ne voulaient qu'une république. La
plupart de leurs complices entendaient sous ce nom l'anarchie, le
pillage et l'invasion des propriétés, qu'ils entendaient faire tourner
à leur profit.
Le comité de constitution proposa de décréter que les fonctionnaires
publics seraient tenus à la résidence dans le lieu de leurs fonctions,
et que le Roi, premier fonctionnaire public, devant toujours être à la
portée de l'Assemblée, ne pourrait s'en éloigner de plus de vingt
lieues lorsqu'elle serait rassemblée, et ne pourrait qu'après sa
séparation s'établir dans tel lieu du royaume qui lui conviendrait;
que l'héritier présomptif serait tenu de résider près de sa personne
et ne pourrait voyager sans sa permission dans l'intérieur du royaume,
dont il ne pourrait sortir que par un décret de l'Assemblée sanctionné
par le Roi; que pendant sa minorité, sa mère et le prince appelé après
lui à la couronne seraient tenus à la même résidence, sous peine, pour
le Roi et pour eux tous, d'être déchus de tout droit à la couronne,
étant alors censés avoir renoncé à leurs fonctions. Ils eurent grand
soin de comprendre dans le décret, au nombre des fonctionnaires
publics, le Roi et sa famille, pour diminuer par cette dénomination le
respect attaché au nom du Roi et de la famille royale.
MM. de Cazalès, l'abbé Maury et plusieurs autres membres du côté
droit parlèrent avec force sur l'injure faite au Roi et à la famille
royale, en leur imposant de pareilles conditions et en substituant
toujours le nom de pouvoir exécutif à celui de Roi. Ils conclurent
pour le rejet du décret ou au moins pour l'ajournement, afin de
laisser le temps de réfléchir sur les graves inconvénients qu'il
entraînerait après lui. On divagua du côté gauche sur la beauté du
titre de premier fonctionnaire public d'une nation libre, et sur la
justice d'imposer des conditions à une famille à qui l'on accordait
une si éminente dignité. «Nous ne permettrons pas, dit M. de Cazalès,
que l'autorité du Roi soit anéantie, et qu'il tienne de l'Assemblée un
nouveau titre que celui que lui et sa race possèdent depuis plus de
huit cents ans. Je renouvelle, en ce moment, le serment qui m'attache
à sa personne et dont rien ne pourra nous délier: Vive le Roi!» Tout
le côté droit quitta sa place, s'élança vers le président et arracha
ce cri d'amour et de fidélité. Mais la proposition du comité n'en fut
pas moins convertie en décret, et les factieux s'applaudirent de cette
nouvelle atteinte portée à l'autorité royale.
Chapelier, après avoir tonné sur le tort que l'émigration faisait au
peuple, au commerce et aux manufactures, proposa d'obliger les émigrés
à rentrer en France, sous peine de confiscation de leurs biens et de
leurs propriétés. «Tous ceux qui quittent leur patrie en temps de
trouble ne peuvent plus, disait-il, prétendre à ses bienfaits et à sa
protection pour leurs propriétés.» Sentant cependant combien un pareil
décret était contraire à la Constitution, il ajouta: «Quand l'ordre
est dérangé, les lois ordinaires ne conviennent plus, il faut des lois
de circonstance.» L'abbé Maury, M. de Cazalès et plusieurs autres
relevèrent avec force une si monstrueuse assertion. «Un tyran,
répliquèrent-ils, peut seul forcer de rester dans une patrie quand on
en change les lois, et surtout quand il s'y commet tant d'excès
impunis, qui laissent la vie et la propriété à la merci des brigands.
Le projet de loi de Chapelier, en trois articles, portait: 1º que
cette loi serait en vigueur dans les temps de troubles; 2º qu'on
établirait un conseil de trois personnes qui exerceraient sur le droit
de sortir du royaume et l'obligation d'y rentrer, un pouvoir
dictatorial; 3º que la résistance à cette obligation entraînerait la
confiscation des propriétés et la perte du droit de citoyen français.
Il y eut une rumeur effroyable à la suite de la lecture de ce projet.
«Vous ne pouvez, dit M. d'André, qu'ôter les pensions aux émigrés, et
non les dépouiller.»--«La loi est si atroce, dit Mirabeau, qu'il
faudrait être un Busiris pour l'exécuter.» Et il parla contre cette
loi avec une telle véhémence, en demandant la question préalable, que
les factieux l'accusèrent de vouloir exercer une dictature dans
l'Assemblée. Il les interpella à son tour, et le tumulte continuant:
«Silence aux trente voix, s'écria-t-il»; et le projet de Chapelier
allait être rejeté, si Vernier n'eût demandé l'ajournement, sous
prétexte de rédiger une loi plus raisonnable. On borna celle qu'avait
proposée Chapelier aux fonctionnaires publics, attendant, pour la
rendre générale, un moment plus opportun. Les factieux gagnèrent à
cette discussion d'indisposer le peuple et une grande partie de la
nation contre les émigrés, et de tracer à leurs successeurs le plan
d'une loi qu'ils avaient seulement ébauchée.
Chacun fut étonné du discours de Mirabeau. On ignorait qu'il fût entré
dans le parti du Roi, et qu'il lui eût promis de rétablir la monarchie
et de lui rendre son autorité. Il est difficile d'en douter quand on a
entendu, comme moi, le Roi dire à la Reine le jour de sa mort: «Ne
vous réjouissez pas, Madame, de la mort de Mirabeau. Nous faisons une
perte plus grande que vous ne pensez.» Je n'ai su aucun des projets de
Mirabeau, ni des conditions qu'il avait faites avec le Roi; mais ce
qu'il y a de certain, c'est que les factieux furent si épouvantés de
la seule idée qu'il pût abandonner leur parti et d'avoir à redouter un
adversaire si dangereux, qu'il paraît constant qu'ils le firent
empoisonner.
Le comité militaire fit enfin paraître son travail, il réduisit à
huit le nombre des maréchaux de France et fixa leur traitement à
trente mille francs. Il ne conserva que trente lieutenants généraux en
activité de service, à vingt mille francs d'appointements, et réserva
au Roi la nomination de quatre principaux commandants de troupe avec
un traitement égal à celui de lieutenant général.
M. le prince de Broglie, voulant faire conserver à son père les
appointements de maréchal de France, produisit à l'Assemblée une
prétendue lettre de ce dernier, formellement opposée aux principes
qu'il avait professés jusqu'alors. Mais le maréchal la démentit par
une lettre aussi noble que touchante, dans laquelle il témoignait le
regret qu'il éprouvait d'être réduit à démentir une démarche de son
fils.
L'Assemblée continuait toujours ses destructions. Elle détruisit
toutes les coutumes qui rendaient les partages inégaux. Un grand
nombre de députés démontrèrent en vain l'utilité de ces coutumes dans
les pays agricoles. Ils eurent beau prouver qu'elles régissaient
également les biens roturiers et les biens nobles, il fallait faire
passer partout la faux de l'égalité. Ces principes firent détruire les
maîtrises, les jurandes et toute espèce de corporation; et sur les
représentations que l'on faisait aux meneurs de l'Assemblée, ils
répondaient: «On peut avoir raison en principe, mais il faut, en
révolution, que tout change et cède à l'intérêt du moment.»
Ils allèrent jusqu'à vouloir détruire l'établissement des Invalides;
mais il fut défendu par l'abbé Maury par des raisons si fortes et
appuyées avec une telle éloquence, que l'Assemblée n'osa poursuivre le
projet et se contenta de décréter qu'on ne recevrait dorénavant aux
Invalides que des militaires estropiés ou d'un âge avancé, et que ceux
qui habitaient présentement l'hôtel seraient libres d'y rester ou d'en
sortir avec une pension proportionnée à leur grade. L'état-major fut
supprimé, et l'administration réformée d'après les vues que devait
présenter le comité militaire.
L'abbé Maury et M. de Cazalès furent moins heureux en soutenant les
droits incontestables de M. le prince de Condé sur la province du
Clermontois, droit fondé sur les traités et reconnu à diverses
reprises par nos souverains. Il fut déclaré appartenir à la nation; et
par ce décret la maison de Condé fut privée de douze cent mille livres
de rente: prix des services du grand Condé, dont la race a si bien
soutenu l'honneur d'un pareil nom.
Les brigands dévastaient les deux parcs de Chantilly et en vendaient
publiquement le gibier. Ils tuèrent deux officiers des chasses de M.
le prince de Condé et blessèrent si gravement M. de Bonneval, officier
du régiment de Berry, qui était venu à leur secours, qu'on désespéra
de sa vie. Tous ces excès restaient impunis, et la France était livrée
aux plus affreux brigandages, pendant que l'Assemblée, uniquement
occupée des soi-disant crimes de lèse-nation, décrétait
l'établissement provisoire d'une haute cour nationale pour les juger.
Elle devait être composée de quinze juges pris dans les tribunaux des
environs d'Orléans, où elle devait tenir ses séances. Le président et
l'accusateur public devaient être pris parmi eux, et le commissaire du
Roi près le tribunal d'Orléans devait exercer les mêmes fonctions
auprès de la haute cour nationale. Pour achever le complément de cette
loi, on déclara qu'il suffirait de dix juges pour prononcer un
jugement. Voilà le fruit que retira la France de cette liberté si
vantée, à laquelle on ne pouvait faire trop de sacrifices, en
réfléchissant sur les biens inestimables qu'elle devait lui procurer.
On tenait toujours le peuple dans un état de fermentation continuelle.
Les incendiaires persuadèrent aux habitants des faubourgs
Saint-Antoine et circonvoisins qu'on ne rétablissait le donjon de
Vincennes que pour en faire une forteresse; que l'on y transportait de
la poudre et des boulets, et qu'on travaillait à y pratiquer un
souterrain par lequel devaient s'évader le Roi et la famille royale.
Sur ce simple soupçon dénué de toute vraisemblance, des bandes
nombreuses se réunirent le 28 février pour démolir le donjon. Ils
étaient déjà à l'ouvrage, lorsque M. de la Fayette y envoya la force
armée, qui dissipa les travailleurs et emmena soixante d'entre eux
prisonniers.
Comme les esprits travaillaient sur les événements, on aperçut dans
la chambre qui précédait celle de Mgr le Dauphin un chevalier de
saint-Louis dont on ignorait le nom, et qui portait à son côté un
petit couteau de chasse. On l'arrêta, et on le conduisit à la section
voisine. Il répondit aux questions qu'on lui fit, avec beaucoup de
simplicité. Il s'appelait, dit-il, de Coust, et serait désolé qu'on
lui soupçonnât une mauvaise intention.
Les malveillants profitèrent de cette circonstance pour répandre
sur-le-champ dans tous les quartiers de Paris des feuilles volantes
qui disaient qu'on avait trouvé chez le Roi un assassin armé de
poignard et de pistolet, et sous ce prétexte il se porta une foule
considérable aux Tuileries. Sa composition n'était rien moins que
rassurante, et l'on eut beaucoup de peine à l'écarter. Comme elle
tenait de très-mauvais propos, trois cents gentilshommes, qui venaient
journellement aux Tuileries, inquiets de la fermentation qui régnait
dans les esprits, s'armèrent de pistolets et montèrent au château pour
défendre la personne du Roi, si elle était attaquée. La garde
nationale, soupçonneuse et défiante, en prit un tel ombrage, qu'elle
menaça de désarmer ceux qui occupaient les appartements du Roi. M. de
Gouvion, qui en fut informé, en avertit Sa Majesté et lui fit craindre
quelques excès. Le Roi sortit alors de son cabinet et ordonna à tous
les gentilshommes qui étaient au château d'y déposer leurs armes, les
assurant qu'elles leur seraient rendues le lendemain. Ils obéirent;
mais, après leur départ, M. de la Fayette s'empara de ces mêmes armes,
quoique déposées dans le cabinet du Roi, et les fit remettre à la
garde nationale.
Lorsque les gentilshommes qui étaient dans le château quittèrent les
appartements du Roi, ils furent fouillés par la garde nationale,
quoique, d'après l'ordre de Sa Majesté, pas un n'eût gardé ses
pistolets. Plusieurs même furent maltraités. On arrêta MM. de La
Bourdonnaye, Fontbelle, Dubois de la Motte, de Lillen, de
Champéon-Godard, de Douville, de Songi et de Berthier, fils de
l'intendant de Paris, qui refusèrent de se laisser fouiller. On les
conduisit à la prison de l'Abbaye, où ils restèrent près de quinze
jours, après lesquels on les mit en liberté.
Dès le lendemain, on tapissa les rues d'estampes représentant des
gentilshommes et des abbés, armés de poignards ou de pistolets,
parcourant ainsi l'appartement, et l'on désigna longtemps sous le nom
de chevaliers du poignard les amis de l'ordre et de la monarchie.
Je ne fus pas présente à cette cruelle journée, étant retenue dans
mon appartement par une fièvre rouge qui m'empêchait de communiquer
avec Mgr le Dauphin; mais je savais tout ce qui se passait par le
récit que m'en faisaient ceux qui descendaient perpétuellement chez
moi, et dont plusieurs y déposaient leurs armes. Je m'affligeais
d'être séparée de ce jeune prince dans un moment aussi critique et
dont on ne pouvait prévoir les suites. Plusieurs personnes pensaient
que le Roi devait profiter d'une circonstance où il était si
grièvement insulté pour quitter Paris. Tout ce qui lui était attaché
était profondément affligé et portait sur son visage l'empreinte de la
douleur qu'inspirait une scène aussi injurieuse au Roi que celle dont
on venait d'être témoin.
M. de la Fayette fut accusé d'avoir médité longtemps cette déplorable
journée; Mirabeau disait qu'elle était d'une grande profondeur.
L'ordre du jour que La Fayette donna le lendemain ne put que profiter
de cette opinion. Cet ordre du jour portait: «Qu'il avait pris les
ordres du Roi pour que la garde nationale ne laissât plus remplir le
château de ces hommes armés, dont quelques-uns par un zèle sincère,
mats plusieurs par un _zèle très-suspect_, avaient osé se placer entre
le Roi et la garde nationale; qu'en conséquence il avait intimé
l'ordre de Sa Majesté aux chefs de la _domesticité_ du château,
d'éviter à l'avenir de pareilles indécences, le Roi de la Constitution
ne devant être entouré que des soldats de la liberté.» Il finissait en
priant ceux qui étaient en possession des armes dont avaient été
dépouillés ceux qui s'étaient _glissés dans le château_, de les
remettre au procureur de la commune de Paris. Un pareil ordre du jour
ne put qu'augmenter la haine que lui portait la noblesse, qu'il avait
si lâchement abandonnée.
Dès le lendemain, le journal de Paris annonça que M. de la Fayette
était nommé commandant de la maison de Sa Majesté, ainsi que du
château des Tuileries. Le fait était faux, et fut démenti par une
lettre qu'adressèrent à M. de la Fayette MM. de Villequier et de
Duras, premiers gentilshommes de la chambre, et qu'ils firent insérer
dans tous les journaux. Cette lettre est si noble, si raisonnée, et
répond si parfaitement aux inculpations de M. de la Fayette, que je ne
puis me refuser de la copier littéralement.
_Lettre de MM. de Villequier et de Duras, premiers gentilshommes
de la chambre du Roi, à M. de la Fayette, en réponse à l'ordre
du jour donné le 29 février, signé:_ LA FAYETTE.
«On vient de nous communiquer, Monsieur, une copie littérale de
l'ordre que vous avez donné à la garde nationale en date du 1er mars.
Nous nous devons, nous devons à la nation, nous devons au Roi même,
d'en discuter les articles qui regardent ce qui s'est passé au château
le 28 février.
«Nous transcrivons les propres termes de votre ordre: