L'évêque d'Agen, qui se trouva le premier à parler, déclara ne donner

aucun regret à sa place et à sa fortune, mais qu'obligé d'écouter la

voix de sa conscience, il ne pouvait que témoigner à l'Assemblée son

regret de ne pouvoir prêter le serment. Tous les évêques, à

l'exception de ceux nommés ci-dessus, s'y refusèrent chacun à leur

tour, et beaucoup d'entre eux exposèrent d'une manière simple et

touchante le motif de leur refus. «J'ai soixante-dix ans, dit entre

autres l'_évêque de Poitiers_; j'en ai passé trente-cinq dans

l'épiscopat, où j'ai fait le plus de bien que j'ai pu. Accablé

d'années et d'infirmités, je ne déshonorerai pas ma vieillesse en

prêtant un serment désavoué par ma conscience, et je prendrai mon sort

en patience.» Un discours aussi touchant excita les huées des tribunes

et du gauche de l'Assemblée. M. Émery, président, étonné de la fermeté

du clergé, et craignant que son extrême modération, opposée aux

insultes de l'Assemblée, ne finît par faire quelque impression, décida

qu'on se contenterait de répondre à l'appel par ces mots: «J'accepte»

ou «Je refuse».

MM. de Cazalès et d'Épréménil représentèrent l'injustice d'empêcher

les membres du clergé d'expliquer les motifs de leur refus, et

citèrent même l'exemple des martyrs, à qui les empereurs païens

n'avaient jamais refusé cette faculté. On dédaigna de leur répondre.

Jamais tyrannie ne fut plus complète que celle qui s'exerça dans cette

journée. Deux curés, MM. Fournès et Le Clerc, tinrent le même langage

que leurs évêques, et plus de la moitié des curés refusa le serment.

L'Assemblée ne fut pas plus heureuse le 5 et le 6. Plus de vingt

curés rétractèrent le serment qu'ils avaient prêté la veille, et

Barnave, effrayé de ces rétractations, décida qu'on n'en recevrait

plus. On essaya d'effrayer ceux qui n'avaient encore ni prêté ni

refusé le serment, par les injures dont on accabla ceux qui avaient

donné l'exemple du refus. L'Assemblée et les groupes étaient déchaînés

contre eux. On les comparait à des tigres et à des bêtes féroces, qui

voulaient, disait-on, établir la guerre civile en France, pour

recouvrer les biens dont ils avaient été si justement dépouillés. On

donna gratis au peuple un drame intitulé: _le Despotisme renversé_,

_ou la Prise de la Bastille_, à la fin duquel le peuple prêta le

serment civique, et l'orchestre joua l'air: «_Ça ira, ça ira, les

aristocrates à la lanterne_, etc.»

Le lendemain, on cria dans les rues la liste des évêques et des curés

qui n'avaient pas prêté le serment, et de ceux qu'on supposait devoir

le refuser. MM. Bailly, Duport du Tertre et Desmeuniers employèrent

tous les moyens de persuasion et de terreur pour gagner ceux des curés

qui avaient le plus d'influence sur les fidèles. Ils allèrent chez eux

la nuit, les réveillèrent, et les pressèrent de prêter le serment. Ils

en usèrent ainsi, notamment, envers le curé de Sainte-Marguerite,

pasteur vénérable, âgé de plus de quatre-vingts ans, s'imaginant par

là faire plus d'impression sur son esprit. Mais n'ayant rien pu gagner

sur la fermeté de ces généreux ecclésiastiques, ils laissèrent mettre

des affiches aux portes des églises, qui portaient en tête du décret

sur la constitution civile du clergé que ceux qui le refuseraient

seraient regardés comme perturbateurs du repos public. M. Bailly et

les deux autres nommés ci-dessus, regardés comme auteurs secrets de

ces affiches, ne les firent enlever que lorsqu'elles eurent produit

l'effet qu'on en attendait, et s'excusèrent ensuite comme d'une erreur

de leurs bureaux. Une pareille malversation, qui méritait une punition

exemplaire, n'eut aucune suite, malgré les réclamations de MM. Malouet

et de Cazalès contre l'atrocité d'une pareille conduite.

Les églises furent remplies de brigands des deux sexes, le jour où les

municipaux s'y rendirent pour exiger le serment qui devait avoir lieu

à l'issue du prône. A peine était-il fini que le tumulte commença. Les

brigands faisaient retentir l'air des cris répétés de: «Le serment! le

serment! A la lanterne!» et l'on ne peut se faire d'idée d'un pareil

scandale. Il fut plus grand à Saint-Sulpice qu'ailleurs. Les forcenés

se frayèrent un passage à travers le clergé, les municipaux et les

grenadiers qui entouraient le curé, quand il retourna à la sacristie,

après le refus du serment. Ils le menaçaient tous de le frapper; l'un

d'eux lui donna un coup de poing, un autre lui arracha les cheveux, et

un troisième lui mit le pistolet sur la joue. Le maréchal de Mouchi,

qui était à la messe, ne quitta pas le curé, et para même plusieurs

coups qu'on lui portait. M. Bailly arriva, à son ordinaire quand le

danger fut passé. Ce n'était pas le premier de cette espèce que

courait M. le curé, malgré son extrême charité pour les pauvres, à qui

il avait distribué plus de soixante mille francs de son patrimoine,

depuis trois ans qu'il était curé de Saint-Sulpice.

Dans le courant de l'hiver de 1790-91, il avait annoncé dans sa

paroisse une messe, à la suite de laquelle il devait donner l'état des

sommes qu'il avait reçues des bienfaiteurs des pauvres de sa paroisse.

On envoya ce jour-là à Saint-Sulpice une nuée de brigands, qui

remplirent l'église et entourèrent le presbytère, demandant à grands

cris le curé. Chacun était dans la consternation et le crut à sa

dernière heure. La fuite était impossible; elle aurait eu une

apparence de lâcheté qui eût été fâcheuse dans les circonstances où

l'on se trouvait. La fermeté seule pouvait le sauver. Son clergé,

après avoir déclaré qu'il mourrait avec lui, fut le chercher

processionnellement, le fit monter dans sa chaire, et les jeunes

prêtres se mirent sur les degrés, bien résolus de lui faire un rempart

de leur corps. Les brigands se mirent alors à crier: «Faites un

sermon.» Il se recueillit un instant, et improvisa un discours sur le

jugement dernier, qui leur fit une telle impression, que le silence

succéda au tumulte; et quand le curé, quittant sa chaire, commença la

quête, chacun de ces brigands y mit une pièce blanche, et elle monta à

quinze cents francs. Ce qui prouve jusqu'à l'évidence qu'ils avaient

été payés pour faire cette insurrection.

Il n'y avait pas de moyens que l'on n'employât pour disposer les

esprits en faveur de la nouvelle constitution civile du clergé. On fit

paraître à l'Assemblée une députation des électeurs de la ville de

Parts, pour la féliciter sur ses talents et les grandes vertus dont

elle donnait l'exemple à l'Europe. Le comédien Larrive en était

l'orateur, et le discours avait été fait par Céréti: «Vous avez, leur

dit-il, éternisé le trône, la législature, la monarchie et le

christianisme. Nous regardons tout ecclésiastique contraire ou

infidèle au serment national, comme trahissant Dieu et le peuple, et

nous venons vous protester que malgré toutes les manoeuvres employées

pour faire douter de la pureté de nos opinions religieuses, nous ne

choisirons que des ecclésiastiques dignes de la nation et des autels.»

Alquier proposa de charger les comités ecclésiastiques de rédiger une

instruction pastorale pour ramener le clergé aux institutions de son

divin fondateur.

L'opposition au serment ne fut pas générale parmi les ecclésiastiques

de second ordre. Il y en eut un assez grand nombre qui le prêtèrent

parmi les membres de l'Assemblée. L'abbé Mouchel, recteur de

l'Université, et toujours du parti le plus fort, parla au nom de cette

école célèbre, quoiqu'il ne fût avoué que d'un petit nombre de

professeurs ou d'agrégés, et il félicita l'Assemblée des vertus

qu'elle transplantait dans un royaume où, avant ses séances, on ne

connaissait que des tyrans et des esclaves. Quelques ecclésiastiques,

qui aspiraient, ainsi que lui, à remplacer ceux qui refusaient le

serment, outrèrent encore les éloges. Ils ne furent pas trompés dans

leur attente. Presque tous eurent des évêchés, et l'abbé du Mouchel,

nommément, fut élu évêque de Nîmes.

Mirabeau, de son côté, fit une adresse incendiaire pour être envoyée

dans les départements. Il y invectivait contre le clergé de la manière

la plus sanglante, lui prêtant les intentions les plus perfides. Il

l'accusait de persuader au peuple que la religion et la Révolution ne

pouvaient subsister ensemble, au lieu de l'amener, par leur conduite,

à ne connaître que le Dieu créateur de la nature et de la liberté, et

à ne sacrifier que sur l'autel de la patrie.

Le but du serment était d'éliminer du clergé les évêques, les

ecclésiastiques nobles et tous ceux que leur attachement à la

religion, à l'honneur et à la monarchie rendaient ennemis des maximes

contraires aux bonnes moeurs, et qui par leurs discours et leurs

exemples contenaient le peuple dans la soumission aux lois.

Pour exciter davantage le peuple contre le clergé et contre les

personnes qui pouvaient mettre obstacle à leurs projets destructeurs,

Chapelier fit décréter la liberté de représenter au théâtre telle

pièce que l'on voudrait, sans qu'elle fût soumise à la censure.

Autrement, disait-il, celui qui parlerait de la liberté et des tyrans

serait obligé d'effacer des maximes sacrées, si les troupes

privilégiées se refusaient à les prononcer.

La licence théâtrale se dirigea alors principalement contre le clergé,

et redoubla d'efforts pour le rendre odieux. Lorsque l'on verra les

productions du siècle qui s'intitulait modestement le siècle des

lumières, on sera étonné du mauvais goût et du fanatisme des pièces

qu'enfanta la licence.

On attribua aux corps administratifs l'exécution de la loi du 26

décembre, pour procéder au remplacement des ecclésiastiques

fonctionnaires publics qui refuseraient le serment, et le 16 janvier

fut le jour fixé pour le remplacement. Dès la veille, Fréron, Marat et

autres libellistes, chargés du soin d'agiter les carrefours, ne

parlaient que de conspirations, faisaient arriver les étrangers en

France, soudoyés par les princes et les nobles, et se permettaient les

injures les plus atroces contre les évêques et les curés qui avaient

refusé le serment, qu'ils allaient, disaient-ils, remplacer par des

ecclésiastiques pleins de l'esprit saint du civisme.

Les nouveaux pasteurs furent choisis par les jacobins. Ceux-ci avaient

bien prévu qu'il en naîtrait un schisme dans l'Église, et que la

plupart des fidèles ne les reconnaîtraient pas et cesseraient d'aller

à l'église; mais ils savaient, en même temps, que le peuple, sans être

animé du même esprit, suivrait leur exemple et se déshabituerait petit

à petit de l'assistance du service divin: ce qui leur permettrait de

supprimer le culte, qu'ils ne faisaient exercer que par des hommes qui

leur étaient dévoués, pour accoutumer le peuple à s'en passer.

Les prêtres constitutionnels avaient pour chef l'évêque d'Autun, qui

se chargea de conférer l'ordination à ses nouveaux collègues.

L'archevêque de Sens, qui n'avait accepté la constitution civile du

clergé que par la peur d'être recherché sur son administration pendant

le temps de son ministère, écrivit au Pape pour lui faire connaître le

motif qui l'avait engagé à prêter, seulement du bout des lèvres, un

serment où son coeur n'avait nulle part. Le Pape lui reprocha, par sa

réponse, le déshonneur qu'il avait imprimé à la pourpre romaine, en

acceptant et exécutant la constitution civile du clergé, en supprimant

son chapitre et en se faisant élire à un siége étranger: «L'excuse que

vous en donnez, disait le Pontife, est non-seulement indigne de la

sainteté du serment, mais même de la probité naturelle à un honnête

homme.» Il ajoutait que s'il ne réparait, par une prompte

rétractation, le scandale qu'il avait donné, il serait contraint de le

dépouiller de sa dignité. M. de Brienne, pour toute réponse, lui

renvoya le chapeau de cardinal. Sa pusillanimité ne le garantit pas

des persécutions qu'il redoutait. L'imprudence de sa conduite le mit

souvent dans le cas d'avoir recours au mensonge. Il ne put tromper les

jacobins, et la frayeur de l'échafaud lui fit terminer lui-même sa

triste carrière pour ne pas risquer de tomber entre leurs mains.

La publication du bref du Pape affermit dans leurs principes ceux qui

s'étaient déclarés contre le serment, et ébranla beaucoup de ceux qui

s'étaient décidés à la soumission. La fureur des jacobins en devint

encore plus ardente; et pour avoir toujours des satellites prêts à

exécuter leurs ordres, ils attirèrent à Paris des malfaiteurs de tous

les pays et de tous les coins de la France. Cette classe de criminels,

qui n'appartenait à aucune nation, égara la population et frappa de

terreur les citoyens honnêtes, en se répandant dans les rues, les

spectacles et autres lieux publics.

Le repaire de ces brigands était un souterrain au-dessous du club des

Jacobins, où se réunissaient les ouvriers, les artisans, les porteurs

d'eau, et les hommes et les femmes sans état et sans bien. Ils

fondèrent d'autres clubs dans les faubourgs et les autres quartiers de

la capitale. On n'y était reçu qu'en prouvant son patriotisme. Il y en

eut même un dans la rue Jacob où l'on n'était reçu qu'en prouvant

qu'on n'avait ni feu ni lieu. Là, sous les auspices de Prud'homme,

fondateur de ce club, on lisait les récits les plus violents contre la

religion, les rois, la noblesse et le clergé; et par tous les moyens

on familiarisait ceux qui les fréquentaient avec des maximes qui les

auraient fait frémir dans des temps moins corrompus.

Un autre club, composé de personnes d'un état plus relevé, se forma au

cirque du Palais-Royal, sous le nom de _Bouche de fer_. Il eut Biauzac

pour président, et pour orateur ce même abbé Fauchet qui, après avoir

en chaire calomnié deux fois la noblesse et le clergé, et dénoncé les

rois comme des tyrans, prêcha dans ce club, au nom de la nature,

contre la religion, le trône et l'inégalité des fortunes.

Les départements avaient aussi leurs clubs, composés de leurs plus

mauvais sujets, des jeunes gens d'un esprit ardent, et des hommes

mûrs, mais d'un caractère bouillant. Ils discutaient les droits

naturels, blâmaient tous les anciens usages, et faisaient les

fonctions de comités des recherches, d'inspecteurs de municipalités et

de délateurs, se permettant de violer les domiciles, d'ouvrir même les

lettres. Ils avaient, de plus, des bureaux de délation et une justice

accusatrice.

L'ardeur de leur patriotisme les porta jusqu'à fonder des clubs dans

les villages, et la France s'en trouva couverte d'un bout à l'autre.

Ils correspondaient les uns avec les autres, et formaient, sous la

direction de ceux de Paris, une puissance d'autant plus redoutable

qu'elle s'élevait sur les ruines des ordres et des corporations que la

monarchie avait vus naître. Elle comprima toutes les classes de

citoyens et exerça même son despotisme sur la liberté individuelle et

sur les propriétés. Achard de Bon-Vouloir, député, eut le courage de

dénoncer à l'Assemblée le danger de laisser élever une telle

puissance. Il fut interrompu par des cris affreux, et sa motion fut

envoyée au comité des rapports, où elle resta ensevelie avec beaucoup

d'autres du même genre.

Ces nouveaux clubs envoyèrent des missionnaires dans les campagnes

pour catéchiser le peuple et l'exciter contre les évêques et les

prêtres insermentés, auxquels ils donnaient le nom de réfractaires.

Les directoires de districts et de départements, et les municipalités,

faisaient de leur côté des arrêtés où ils traitaient les mêmes

ecclésiastiques de révoltés et de perturbateurs du repos public. Ils

soulevaient ainsi le peuple contre ses pasteurs et le disposaient au

mépris de la religion, d'où s'ensuivait nécessairement sa

démoralisation. Ces injures et ces calomnies, répandues dans toute la

France, furent le prélude de l'horrible persécution contre le clergé

et des massacres qui en furent la suite.

Le club des Jacobins de Paris envoyait dans les départements la liste

des personnes qu'il voulait porter à l'épiscopat. Ils les choisirent

d'abord parmi les membres de l'Assemblée, auxquels ils accordèrent les

meilleurs évêchés; ils donnèrent les autres aux ecclésiastiques les

plus marquants dans la Révolution. Ces nouveaux évêques, sensibles aux

bontés de l'Assemblée, à laquelle ils étaient redevables de leur

fortune, lui envoyèrent des professions de foi dignes de son

approbation. On employa la violence pour faire prêter le serment aux

curés dont, on connaissait la faiblesse, et ceux qui s'y refusaient

furent remplacés de la même manière que les évêques.

Ces innovations éprouvèrent de la résistance en plusieurs endroits,

et notamment en Bretagne. On arma contre les récalcitrants les gardes

nationales et les troupes de ligne, et l'on employa la même violence

dans plusieurs départements. C'était la suite du discours de M. de

Lameth, qui avait osé dire en pleine Assemblée que tout était permis

pour assurer la Révolution. Les philosophes, les protestants et les

jansénistes, dont un grand nombre en avait adopté les principes, se

chargèrent du soin d'animer le peuple des villes et des campagnes, en

lui disant que le clergé n'avait d'autre but, dans sa résistance, que

le retour des dîmes et des autres droits qui pesaient autrefois sur le

peuple; et ils y parvinrent facilement en employant de pareils moyens.

L'Assemblée manda à sa barre, sur une simple dénonciation sans preuve,

les évêques de Tréguier, de Saint-Malo et de Saint-Paul de Léon,

suspendit de ses fonctions le directoire du Bas-Rhin, accusé de s'être

conduit trop mollement envers les prêtres insermentés, et autorisa les

commissaires du Roi à le remplacer, quoique par la Constitution le

peuple seul eût le droit d'en choisir les membres.

M. de Saint-Priest, ne voyant plus de moyen d'être utile au Roi,

donna sa démission, et le portefeuille fut donné à M. de Lessart. M.

de Montmorin fut le seul des anciens ministres qui conserva sa place

dans l'espoir d'être utile au Roi. Il n'avait jamais cessé de

témoigner une grande déférence à l'Assemblée, et de caresser les

démagogues; aussi le virent-ils garder sa place avec plaisir. Mais

cette conduite, qui ne lui fut d'aucun avantage vis-à-vis x, lui

attira le mépris des royalistes, qui ne rendaient point justice aux

motifs qui le dirigeaient, le regardant comme un ingrat qui

abandonnait le parti de son Roi, à l'amitié duquel il devait toute sa

fortune.

M. de Vauvilliers, membre distingué de la Commune de Paris, ne voulant

pas participer aux violences qui s'exerçaient contre le clergé, donna

sa démission. Il s'était fortement opposé à l'établissement du comité

des recherches de Paris, et avait parlé avec une grande énergie sur le

danger d'un tribunal aussi contraire à la liberté. Mis au bureau des

subsistances, et même à la tête de ce comité, il y donna des preuves

de ses talents. Dès qu'il eut connu Louis XVI, il s'y attacha

profondément et en fut très-considéré. Extrêmement instruit, il ne

s'occupa plus que de l'étude des sciences et des belles-lettres. Il

aurait pu se croire à l'abri des persécutions; mais il n'en fut pas

ainsi. Obligé de quitter sa patrie, il se réfugia en Russie, où on lui

témoigna la considération due à ses talents et à ses vertus.

Les troubles du Midi se propageant d'une manière effrayante, un

nombre considérable de citoyens de la ville d'Aix se déterminèrent à

former un club sous le titre de _défenseurs de la religion, des lois

et de la propriété_. Son but était de prêter main-forte aux

municipalités en cas de troubles, et ils firent la déclaration de

cette association à la municipalité d'Aix. Dès le lendemain, les

brigands s'assemblèrent au lieu de ses séances, et dans les cafés de

la ville où se réunissaient les royalistes, les provoquèrent de

manière à exciter leur ressentiment, et, malgré la sagesse qu'ils

eurent de ne se permettre aucune voie de fait, ces brigands les

accusèrent d'avoir tiré plusieurs coups de fusil. Sous ce prétexte,

ils pillèrent plusieurs maisons, et s'emparèrent de MM. Pascalis et de

la Roquette, qu'ils conduisirent en prison. La municipalité resta

tranquille, ne requit aucun secours de la force armée, et laissa

forcer la prison aux brigands, qui en tirèrent MM. Pascalis et de la

Roquette, et les pendirent aux arbres du cours de la ville. M. de

Guiramond, qui s'était sauvé à la campagne, en fut arraché et subit le

même sort que les premiers. M. Lieutaud, correspondant de Mirabeau et

ancien commandant de la garde nationale, fut emprisonné par les

furieux, pour avoir voulu mettre l'ordre dans la ville et organiser la

garde nationale de manière à la rendre utile au besoin. La

consternation régnait à Aix, et quand le calme fut rétabli, plus de

deux mille personnes demandèrent des passe-ports pour quitter cette

malheureuse ville.

Les meurtres et les dévastations qui se renouvelaient journellement

en Quercy déterminèrent plusieurs gentilshommes de ce pays à former

une association pour se défendre mutuellement en cas d'attaque; mais

n'étant pas assez forte, elle ne put remplir cet objet. M.

d'Esqueyrac, qui en était un des membres, se voyant sans aucun moyen

de défense contre les brigands qui venaient l'attaquer, voulut se

retirer en Languedoc, et passa par le château de M. de Clarac, qui se

trouva tout d'un coup investi. Tous deux cherchèrent à se défendre;

mais les brigands ayant mis le feu au château, ils n'eurent plus de

salut que dans la fuite. M. d'Esqueyrac fut tué en cherchant à se

sauver au travers des flammes, et M. de Clarac fut réduit à se cacher

dans un souterrain, où il faillit être écrasé par la chute de la

maison. Il demeura vingt-quatre heures enseveli dans les décombres,

lui et un de ses amis. Ils n'en furent tirés que par le secours de

quelques personnes, qui purent bien sauver leur vie, mais non les

garantir d'être conduits en prison par cette populace effrénée.

L'accusateur public n'eut pas honte de traduire en jugement M. de

Clarac, comme coupable d'avoir tiré un coup de pistolet, qu'il affirma

sur son honneur n'avoir jamais tiré.

Tous les fonctionnaires publics n'étaient cependant pas des

scélérats. Un grand nombre n'étaient qu'égarés ou tellement effrayés,

que, tout en gémissant sur les crimes qui se commettaient, ils

n'avaient pas le courage de s'y opposer. Presque tous les honnêtes

gens, craignant de s'associer au grand nombre de mauvais sujets qui

remplissaient les places, s'en écartaient et leur laissaient le champ

libre.

Il s'était formé un nouveau club sous le titre de: «Amis de la

constitution monarchique», dont étaient MM. Malouet, de

Clermont-Tonnerre, de Virieu, et plusieurs autres personnes qui

professaient les mêmes opinions. Ils avaient eu la précaution d'en

prévenir le maire et le commandant de Paris, et commencèrent ensuite

leurs séances. Comme beaucoup de personnes se disposaient à les

joindre, les Jacobins, effrayés, résolurent d'attaquer le club par

tous les moyens qu'ils avaient en leur pouvoir. Ils lui donnèrent

d'abord le nom d'_impudents monarchiens_. Profitant ensuite de

l'imprudence qu'ils avaient faite de donner aux pauvres du pain

au-dessous de la taxe de la ville, ils l'accusèrent de chercher à

corrompre le peuple, et le club reçut l'ordre d'interrompre ses

séances jusqu'à ce qu'il plût à M. Cayer de Gerville, procureur de la

commune, d'instruire son procès, conformément à l'ordre que lui en

avait donné la section de l'Oratoire. La société s'y soumit, mais en

protestant et demandant justice contre une pareille violation de la

Constitution. Plusieurs sociétés du même genre qui s'étaient formées à

Grenoble et dans d'autres villes du royaume furent également forcées

de se dissoudre, comme étant contraires à la liberté! Les Jacobins

seuls avaient le droit d'en former de semblables, et chaque crime ou

acte de violence de leur part était toujours excusé, sous le prétexte

de déjouer un projet de contre-révolution.

Mémoires de Madame la Duchesse de Tourzel, tome premier Gouvernante des enfants de France pendant les années 1789 à 1795 · 第 14 / 24 段