serviteur du Roi, cherchait à conserver à la France une colonie aussi
précieuse, pendant que l'on travaillait à établir l'insubordination et
à renouveler les anciennes querelles contre l'Assemblée coloniale et
les planteurs. M. de Chabrol, colonel du régiment de la Martinique,
prit parti pour les gens de couleur et se mit à leur tête, suivi des
soldats qui avaient abandonné leur drapeau. M. de Damas, qui
protégeait avec raison les propriétaires et l'Assemblée coloniale,
marcha contre lui. M. de Chabrol, ayant perdu beaucoup des siens,
appela à son secours les habitants de la Guadeloupe, divisés également
en deux partis. M. de Damas, sentant l'importance de remédier à ce
désordre, fit un rapport sur la situation de la Martinique, qui fut
envoyé à l'Assemblée, laquelle, sans vouloir écouter les raisons qu'il
apportait pour justifier la conduite qu'il avait tenue et la justice
que lui rendaient les colons, décréta son retour en même temps que
l'envoi de six mille hommes à la Martinique et de quatre vaisseaux de
ligne aux îles françaises.
Les discours incendiaires de Mirabeau, et le scandale des séances de
l'Assemblée, dont les décrets tendaient à la désorganisation du
royaume, déterminèrent M. de La Tour du Pin à représenter au Roi que
s'il avait le projet de s'éloigner de Paris, il le suppliait de se
décider en ce moment; qu'il prévoyait être forcé de donner sa
démission, mais qu'il pouvait auparavant, et sans donner d'ombrage à
l'Assemblée, disposer la marche de plusieurs régiments fidèles de
manière à protéger sa route; que l'habitation de Saint-Cloud donnait
de grandes facilités pour sa sortie, et que cette occasion perdue, il
en retrouverait difficilement une semblable; qu'il ne prétendait point
préjuger les desseins de Sa Majesté, mais qu'en sujet fidèle et
dévoué, il croyait devoir lui soumettre ces réflexions. Il eût été
bien heureux pour la France que le Roi les eût adoptées. M. de Bouillé
avait alors la confiance de deux ou trois départements, et ce voyage
aurait eu probablement une issue bien différente de celui que nous
aurons à raconter.
L'issue de la procédure des événements des 5 et 6 octobre fit balancer
le Roi, et l'on crut qu'il allait se décider au parti que lui
proposait M. de La Tour du Pin. Mais la crainte d'une guerre civile
qui ferait couler le sang de ses sujets était si fortement empreinte
dans son esprit, qu'il ne put se résoudre à partir, espérant toujours
que la nation ouvrirait d'elle-même les yeux sur les malheurs
qu'occasionnaient les décrets de l'Assemblée; que ses inconséquences
naturelles finiraient par la discréditer; que sa violence et son
despotisme, comparés à sa bonté et à sa modération, lui ramèneraient
sans efforts et sans violences tout ce qu'il y avait de gens sages et
modérés, et que la paix se rétablirait dans le royaume. Cette
illusion, qui partait d'un coeur rempli de droiture et de bonté, fut
trompée d'une manière bien cruelle.
La famille royale voyait approcher avec peine le moment du retour à
Paris. Elle avait à Saint-Cloud l'avantage d'être éloignée de cette
populace qui, payée pour occasionner des troubles, garnissait
journellement les Tuileries et augmentait le désagrément de cette
habitation. Mgr le Dauphin se plaisait extrêmement à Saint-Cloud; sa
santé se fortifiait, et son esprit se développait chaque jour d'une
manière surprenante. Il avait dès lors, quoiqu'il n'eût encore que
cinq ans, un goût naturel pour l'étude, une belle mémoire, et se
plaisait extrêmement à ses leçons. On l'accoutumait à répondre de
lui-même aux compliments qui lui étaient adressés, et l'on préférait
le voir rester court, plutôt que de lui suggérer des idées qui
n'auraient pas été les siennes. On se contentait seulement de les
rectifier quand elles n'étaient pas justes. Cela le mettait
quelquefois en colère, mais il finissait par trouver le moyen de
répondre, et il s'était accoutumé par là à dire de lui-même des choses
aimables et obligeantes. Il nous fit bien rire un jour au sujet du
régiment Dauphin-Dragon. Ce régiment passant par Paris, le comte de
Choiseul-d'Aillecourt, qui en était colonel, m'écrivit ses regrets de
ne pouvoir présenter à Mgr le Dauphin un régiment digne de ses bontés
par son attachement et sa fidélité. Il me priait d'être auprès de ce
jeune prince l'interprète des sentiments du régiment et des siens.
«Mon Dieu! qu'il est joli d'avoir un régiment à mon âge, dit Mgr le
Dauphin, et que je voudrais le voir!--Que voulez-vous, Monseigneur,
que je réponde de votre part?--Cela m'embarrasse, répondez, je vous
prie, pour moi.--Je vais donc répondre que Mgr le Dauphin, ne sachant
que dire à son âge, répondra quand il sera plus grand.--Que vous êtes
méchante! me dit-il; et qu'est-ce que mon régiment dira de moi?» Il
entra dans une colère affreuse, battant des pieds et des mains; et
comme il vit qu'on n'en faisait que rire: «Eh bien, dit-il en me
regardant d'un air sévère, je répondrai tout seul, puisque vous ne
voulez pas m'aider. Dites à M. de Choiseul que j'aurais bien voulu
voir mon régiment et me mettre à sa tête, qu'il le lui dise de ma
part; et en même temps remerciez-le de tout ce qu'il me fait dire de
la sienne et de celle de mon régiment.» Je l'embrassai, et il finit
par me remercier, quand il vit que chacun approuvait sa réponse. Ce
jeune prince, qui avait une grâce charmante dans tout ce qu'il disait,
annonçait déjà de la fermeté, en y joignant cette bonté naturelle à
tous les Bourbons. Aussi était-il adoré de tous ceux qui
l'approchaient et qui étaient à portée de le connaître.
A peine le Roi fut-il de retour à Paris, que les motions et les
articles incendiaires des journaux recommencèrent plus vivement que
jamais. La Royauté y était fortement attaquée, les nobles et les
prêtres journellement calomniés, et les violences et les crimes des
scélérats dans les diverses provinces, restant toujours impunis, les
encourageaient à continuer leurs excès.
Le Roi, voyant ses ministres entravés dans toutes leurs opérations et
exposés à voir renouveler sans cesse les dénonciations contre leurs
personnes, se détermina, quoique avec peine, à leur demander leurs
démissions. M. de la Fayette intrigua beaucoup pour faire nommer un
ministre à sa dévotion; et sur l'assurance qu'il donna au Roi de
l'appui qu'il trouverait alors dans son parti, il lui en laissa la
composition.
On supprima l'office de chancelier et de garde des sceaux, et M.
Duport du Tertre, qui remplaça l'archevêque de Bordeaux, eut seulement
le titre de ministre de la justice et de garde des sceaux; M. Du
Portail fut nommé ministre de la guerre; M. Valdec de Lessart,
contrôleur des finances, à la place de M. Lambert. On ajouta plus tard
à ce ministère celui de l'intérieur du royaume[17]. Le Roi annonça à
l'Assemblée ces diverses nominations, et les nouveaux ministres
protestèrent de leur dévouement et de leur exactitude à faire observer
les lois.
[17] M. Duport du Tertre, ancien avocat au Parlement, était
devenu électeur, officier municipal et administrateur de la
police. M. de Lessart était un ancien maître des requêtes, et M.
Du Portail, militaire, avait servi sous M. de la Fayette dans la
guerre d'Amérique.
M. Duport du Tertre ajouta dans sa lettre à l'Assemblée qu'il avait eu
de la peine à accepter le ministère, mais qu'il avait pensé qu'il eût
été de mauvais exemple qu'un homme honoré de la confiance du peuple ne
se crût pas digne de celle du Roi.
M. Du Portail marquait de son côté qu'il n'avait pu se refuser au
désir de prendre une part active à une aussi glorieuse révolution, à
assurer par les efforts de son zèle l'exécution des lois données par
les augustes représentants de la nation, et à réduire en pratique leur
sublime théorie. Il alla ensuite au club des Jacobins professer les
mêmes maximes, assista à la séance en bonnet rouge, et laissa voir par
cette conduite ce que l'on pouvait attendre d'un tel ministre.
Il était clair que le projet de l'Assemblée était de discréditer
totalement le ministère, et de transporter aux comités les diverses
branches de l'administration, pour en venir ensuite à l'abolition de
la Royauté. M. de la Fayette lui-même, de peur de perdre sa
popularité, se garda bien de réaliser les espérances qu'il avait
données, et se montra toujours le même, dans toutes les circonstances
où l'on avait cru pouvoir compter sur lui.
La nomination du nouveau ministère ne diminua pas la violence de
l'Assemblée. Loin d'improuver les excès commis à Avignon, elle sembla
les autoriser, en y envoyant les troupes demandées par les factieux,
écoutant avec faveur leur demande réitérée de la réunion du Comtat à
la France, et avec la défaveur la plus marquée les raisons opposées
que présentaient M. l'abbé Maury et M. de Clermont-Tonnerre sur le
danger de cette réunion. Si elle n'accéda pas pour le moment à une
demande si vivement sollicitée par MM. Bouche et Camus, il était
facile de voir qu'elle n'attendait qu'un moment plus opportun.
Elle se contenta de rendre la liberté aux prisonniers détenus à
Orange, sans désapprouver l'injustice de leur détention ni les excès
commis à Avignon, et elle laissa cette malheureuse ville dans la
crainte continuelle de voir renouveler les scènes qui en avaient fait
un séjour de terreur et de désolation.
Elle tint la même conduite dans le rapport de l'affaire de Nancy. M.
de Sillery, qui en fut le rapporteur, se garda bien de blâmer la
rébellion des régiments révoltés. Il se permit des insinuations
perfides contre M. de Bouillé et les officiers qui l'avaient secondé,
en exceptant seulement les amis de la Constitution; il blâma la
municipalité et proposa de ne donner aucune suite à la procédure
commencée par le bailliage, de faire mettre en liberté tous les
détenus, et de supplier le Roi de demander aux cantons suisses la
grâce des soldats de Châteauvieux. Il finit par demander que l'on
cassât le régiment du Roi et celui de Mestre de camp.
MM. de Cazalès, de Clermont-Tonnerre et de Virieu parlèrent avec
force contre le décret proposé par M. de Sillery, en firent sentir le
danger, démontrèrent qu'il détruirait celui qui avait été rendu, qu'il
ne tendait qu'à favoriser le désordre et l'insurrection dans l'armée,
et qu'il ravissait le fruit de la conduite de ceux qui avaient empêché
les désastres qui eussent été la suite d'une pareille insurrection.
Ils proposèrent de se borner à casser les deux régiments et à
conserver aux officiers qui s'étaient conduits avec tant de sagesse et
de modération, leur activité de service jusqu'au moment de leur
remplacement. Ils ne furent point écoutés. L'Assemblée décréta le
licenciement des deux régiments, l'abolition de la procédure
commencée, la mise en liberté des soldats et autres prisonniers
impliqués dans cette affaire; elle révoqua l'approbation qu'elle avait
donnée à la municipalité et au directoire, et approuva le courage avec
lequel s'étaient montrées les municipalités de Metz, Toul et
Pont-à-Mousson, lors de l'exécution de la loi.
On procéda à l'élection des juges de Paris, et on ne nomma pour tels
que de zélés patriotes, tels que MM. Ogier et Garaud de Coulon (qui
avaient figuré d'une manière inique dans le procès de M. de Bezenval),
M. Hérault de Séchelles, ancien avocat général au Parlement de Paris,
et M. Bigot de Préameneu. Les six présidents des tribunaux furent: MM.
Freteau, Duport, Target, Treilhard, Touret et Mesleu, tous membres de
l'Assemblée. Chabroud y avait aussi concouru, mais il ne put obtenir
de pluralité.
Les membres du côté gauche, assurés de la faveur populaire, se
permettaient sans ménagement les propos les plus indiscrets contre
leurs adversaires. Charles de Lameth, dans un démêlé qu'il eut avec M.
de Chauvigny, et dont il avait prévu les suites, se permit de dire
publiquement que c'était le duc de Castries qui avait mis M. de
Chauvigny à ses trousses. Celui-ci, indigné d'un pareil propos, en
demanda raison à M. de Lameth, et ils se battirent au bois de
Boulogne. M. de Lameth ne fut heureusement que blessé; car le peuple,
furieux de la simple blessure d'un député qu'il regardait avec raison
comme un des plus chauds partisans de la Révolution, se porta avec
violence à l'hôtel de Castries, en pilla tous les appartements et
aurait immanquablement massacré M. de Castries, s'il n'avait eu la
prudence de quitter la France sur-le-champ.
M. de la Fayette, quoique prévenu de la fureur populaire dirigée
contre M. de Castries, arriva trop tard pour empêcher le désordre. Sa
commisération pour cette indigne populace, qu'il traitait d'amis et
d'enfants, et qu'il essayait de ramener par la douceur, en leur
montrant son cheval blanc qu'ils connaissaient tous, ne les empêcha
pas de continuer le pillage en sa présence, et il ne put parvenir avec
sa garde nationale qu'à empêcher la destruction de la maison. M. de
Castries, n'étant plus en sûreté à Paris, demanda et obtint un congé
de l'Assemblée, qui lui fut envoyé à Lausanne, où il s'était retiré.
La postérité croira difficilement que de pareils excès trouvèrent des
défenseurs dans l'Assemblée, et que M. de Mirabeau, furieux de
l'indignation qu'en témoignaient les membres du côté droit, s'emporta
jusqu'à dire qu'on provoquait la colère du peuple en se portant
toujours ses accusateurs; qu'il était heureux, pour ceux qui abusaient
de sa patience, que quelques exemples, en les effrayant, les
empêchassent de continuer à s'opposer à la loi et à la raison. Le côté
droit n'y put tenir et se leva en témoignant l'horreur que lui
inspirait un propos aussi atroce. M. Roy, député d'Angoulême, ne put
s'empêcher d'ajouter que c'était le langage d'un factieux. Le côté
gauche s'emporta avec violence; les tribunes s'y joignirent; les cris,
les injures, les hurlements et la demande de la prison pour M. Roy,
rendirent cette séance une des plus scandaleuses qui eussent encore
existé. Ce fut au milieu de ce tumulte que M. Roy fut condamné à trois
jours de prison à l'Abbaye.
De pareilles scènes se renouvelaient journellement. Il y en eut une de
ce genre à l'Opéra. Le parti démagogue, qui attachait le plus grand
prix à voir établir promptement la nouvelle constitution du clergé,
cherchait par tous les moyens possibles à inspirer la terreur aux
personnes qu'ils supposaient y être opposées.
Les spectacles et les lieux publics lui paraissant propres à remplir
cet objet, ils y excitaient des désordres dans l'espoir de causer au
Roi et à la famille royale de vives inquiétudes sur le refus que
pourrait faire Sa Majesté sur le décret que l'Assemblée se proposait
de rendre à ce sujet.
On donnait à l'Opéra la représentation d'_Iphigénie_; le choeur
chantant: _Célébrons notre Reine_, fut vivement applaudi par les
royalistes, qui crièrent _bis_. Il y eut quelques sifflets et des
murmures du parti opposé; mais n'étant pas en force, il ne put
empêcher qu'on recommençât. Le mécontentement des opposants redoubla
lorsque Lainez se permit de dire: «Je crois, messieurs, que tout bon
Français doit aimer le Roi et la Reine», et qu'à la suite de ce propos
on lui jeta une couronne de laurier. La colère des démagogues n'eut
alors plus de bornes, et il y eut un vacarme affreux. Ils laissèrent
cependant finir la pièce, mais avec la résolution de se venger de
l'affront qu'ils croyaient avoir reçu.
Deux jours après, Lainez jouant le rôle de Jephté, les
révolutionnaires, qui avaient loué presque toutes les places du
parterre, lui firent les reproches les plus sanglants, tinrent les
propos les plus outrageants contre les femmes et les jeunes gens qui
garnissaient les loges, et ne permirent pas à Lainez de jouer qu'il
n'eût foulé aux pieds la couronne qu'il avait reçue la veille. Ils
insultèrent même quelques femmes à la sortie du spectacle. Le plaisir
de la vengeance ne fut pas le seul but du vacarme; on cherchait à
animer les esprits dans tous les sens, pour faire du bruit et donner
lieu de craindre quelque nouvelle insurrection.
On ne pouvait voir de plus triste situation que celle du Roi et de la
Reine. Les insultes journalières et multipliées qu'ils recevaient
constamment, les nouvelles désastreuses des provinces, la stagnation
du commerce, le malheur présent et l'inquiétude de l'avenir les
pénétraient d'une profonde tristesse. Mais, au milieu de tant de
chagrins, la Reine conserva toujours le calme et la dignité
convenables au rang où le Ciel l'avait placée.
CHAPITRE IX
ANNÉE 1791
Constitution civile du clergé.--Serment exigé à ce sujet.--Refus
de la plupart de ses membres.--Persécutions qu'il
excite.--Remplacement des évêques et des curés.--Formation de
divers clubs tant à Paris que dans les provinces.--Troubles dans
les provinces du Midi.--Essai d'un club monarchique dont les
démagogues ne voulurent jamais souffrir l'établissement.
L'Assemblée se crut encore obligée de donner au Roi, cette année, une
marque de considération (car on ne pouvait plus dire de respect), et
les discours au Roi et à la famille royale furent bien moins mesurés
que ceux de l'année précédente. Il était difficile qu'elle pût
exprimer des sentiments trop opposés au but qu'elle poursuivait
d'avilir le Roi afin de pouvoir s'en passer plus facilement, en y
accoutumant un peuple qu'elle s'était soumis par les espérances dont
elle le berçait journellement.
Non contente d'avoir dépouillé le clergé de ses biens, elle voulut
encore régler elle-même l'administration de ce qui tenait au
spirituel, supprimer un grand nombre de diocèses, les réunir à ceux
qu'elle jugeait à propos de conserver, décider la forme des élections
des évêques et des curés, des membres des chapitres des divers
évêchés, de ceux du conseil de l'évêque; en un mot, se rendre
maîtresse du spirituel comme du temporel, et elle en fit un décret
formel.
Les évêques, après avoir défendu avec une modération remarquable les
propriétés ecclésiastiques, ne se permirent plus, depuis le prononcé
du décret, une seule plainte ni une seule réclamation personnelle
contre l'injustice qu'ils éprouvaient. Cette admirable résignation
déplut à l'Assemblée, qui s'était flattée qu'ils engageraient à la
révolte ceux qui leur étaient attachés, et justifieraient par là
l'iniquité de sa conduite. Trompée dans cette attente, elle fit jouer
tous les ressorts de la méchanceté pour les décrier dans l'esprit du
peuple, et finit par décréter que chaque membre du clergé serait
obligé d'adhérer au décret qui venait d'être rendu sur la constitution
civile du clergé, sous peine de perdre sa place et tout traitement
quelconque. Elle se flattait qu'en mettant le clergé dans la nécessité
d'opter entre la misère et sa conscience, le plus grand nombre
prêteraient le serment, et qu'elle parviendrait par là au projet de
Mirabeau, de décatholiciser la France.
N'ayant pas obtenu plus de succès de cette mesure, elle excita la
populace contre divers membres du clergé, se flattant que la crainte
d'éprouver sa fureur les rendrait moins inflexibles; mais les voyant
insensibles à d'autres sentiments qu'à ceux du devoir et de l'honneur,
elle décréta que chaque évêque, curé ou autre fonctionnaire public
prêterait individuellement le serment, espérant entraîner par là
quelques évêques dans son parti. Ceux-ci, toujours animés de l'esprit
de paix et de concorde, offrirent de prêter une formule de serment
rédigée par Mgr l'évêque de Clermont, qui portait expressément que ce
n'était que pour ce qui regardait le temporel, excluant positivement
tout ce qui tenait au spirituel et demandant qu'on les laissât se
concerter avec le Souverain Pontife, duquel ils ne pouvaient se
séparer. MM. Malouet, de Cazalès et l'abbé Maury parlèrent avec force
sur l'opposition qui existait entre la liberté et la violence exercée
contre les consciences. Mais ils ne furent point écoutés. On fixa huit
jours pour tout délai entre l'acceptation ou le refus du serment, et
le Roi fut instamment prié de sanctionner le décret. La position de ce
Prince était affreuse. Placé entre sa conscience et les malheurs qu'on
lui faisait envisager comme suite de son refus, il demandait qu'on lui
laissât le temps de se concerter avec le Pape sur les moyens de
conciliation qu'on pourrait employer pour répondra au désir de
l'Assemblée, sans blesser la conscience des évêques et du clergé. Il
lui fit dire qu'il avait écrit au Pape à ce sujet, et qu'il désirait
en attendre la réponse.
L'Assemblée, loin d'entrer dans de pareilles voies, pressa au
contraire M. Duport du Tertre de décider le Roi à donner promptement
sa sanction à ce décret. Celui-ci, qui se regardait plus comme le
ministre de l'Assemblée que comme celui du Roi, et qui n'avait d'autre
crainte que celle de lui déplaire, harcelait ce malheureux prince à
toutes les heures de la journée. Il lui faisait envisager la fureur de
la populace, se portant immanquablement sur les ecclésiastiques et sur
les membres de l'Assemblée qui partageaient leur opinion; le massacre
qui en serait la suite, ce que le refus du décret pouvait occasionner
sous les yeux mêmes de Sa Majesté. On fit redoubler les hurlements des
factieux à la porte de l'Assemblée; on y débitait les brochures les
plus incendiaires, et l'on poussa la cruauté jusqu'à faire craindre au
Roi pour les jours de sa famille et des habitants des Tuileries; car
pour sa personne on savait bien que sa seule conservation n'aurait
influé sur aucune de ses décisions[18].
[18] On m'a assuré, sans que je puisse cependant en répondre,
que les ministres avaient intercepté la réponse du Pape, et ne
l'avaient pas voulu donner au Roi pour pouvoir obtenir plus
facilement la sanction d'un décret auquel ils attachaient tant de
prix.
Tout ce qui était attaché à la religion était dans la consternation.
Madame Élisabeth pressait le Roi de ne pas se laisser intimider par
les craintes que lui inspirait un ministre incapable de mettre le
moindre prix à ce qui intéressait la Monarchie et la religion, qui en
était le plus ferme soutien.
Le Roi résista longtemps; mais, vaincu par la peur de voir couler le
sang, il donna le 26 décembre (1790) cette sanction si désirée par les
factieux et si redoutée par les amis de la Monarchie.
Il se flattait que la violence que l'on employait à son égard, et
l'esclavage dans lequel on le retenait, frapperaient de nullité toutes
ces sanctions, et que l'ordre finirait par renaître de l'excès du mal,
espoir qui ne l'abandonna jamais.
Dès le lendemain de la sanction du Roi, l'abbé Grégoire, à la tête de
cinquante et un ecclésiastiques du côté gauche de l'Assemblée, vint
prêter le serment décrété. Il ne pouvait, disait-il, répugner à sa
conscience, l'Assemblée n'ayant jamais prétendu porter atteinte à
l'autorité du Chef de l'Église; fait bien prouvé par le titre de
«constitution _civile_ du clergé», qu'elle avait donné à sa nouvelle
organisation. Il finit par assurer qu'ils honoreraient tous le
sacerdoce par la pureté de leurs moeurs et par leur exactitude à
remplir les devoirs de leur état.
Les évêques, pour éclairer le public sur la constitution civile du
clergé, avaient publié un ouvrage portant pour titre: _Exposition des
principes sur la constitution civile du clergé_, ouvrage plein de
raison et de sagesse, et signé de tous les évêques, à l'exception de
MM. de Tayllerand, évêque d'Autun, de Jarente, évêque d'Orléans, de
Savine, évêque de Valence, et de Brienne, archevêque de Sens. On se
récria contre cet écrit à l'Assemblée, qui, le 4 _janvier_ (1791),
jour de l'expiration des huit jours donnés au clergé pour se décider,
exigea le serment des évêques, des curés et autres ecclésiastiques
membres de l'Assemblée, et décréta qu'on se présenterait pour prêter
le serment par lettres alphabétiques.
Les groupes qui entouraient la salle faisaient retentir l'air de leurs
cris et de leurs menaces, espérant parvenir par leurs bruyantes
clameurs à intimider le clergé dans une circonstance aussi critique.
Ils se trompèrent dans leur attente, et cette journée sera à jamais
remarquable dans les fastes de l'Église.