clergé, trouvant que la vente de ses biens traînait en longueur,
proposa pour la déterminer plus promptement une nouvelle émission de
deux milliards d'assignats, y compris ceux qui avaient été créés
précédemment. Mirabeau et les membres du comité de liquidation avaient
estimé à cette somme le remboursement de la dette publique, qui se
composait: des charges de la maison du Roi et des princes, des emplois
militaires, des dîmes inféodées, et des emprunts de Hollande et de
Gênes. Ils disaient qu'en échangeant ces deux milliards contre des
domaines de pareille valeur, on délivrerait l'État d'une dette aussi
considérable, et que le peuple n'aurait plus à payer par an que quatre
cent soixante-quatorze millions. Mirabeau opina pour rembourser la
dette publique en assignats, sans intérêts; pour mettre en vente
sur-le-champ les domaines nationaux, et ouvrir des enchères dans tous
les districts; pour recevoir exclusivement les assignats en payement
des acquisitions, en les brûlant à mesure de leur rentrée, et charger
le comité des finances d'un projet de décret et d'une instruction sur
cet objet.
Un grand nombre de séances furent employées à la discussion de cette
proposition. Tout ce qu'il y avait de gens instruits et raisonnables à
l'Assemblée se récria contre cette mesure; et un grand nombre de
députés du côté gauche se joignirent à eux et en firent sentir les
dangers par des discours pleins de force et de sagesse. Ils peignirent
avec chaleur les désordres qui ne pouvaient manquer d'en résulter,
tels que le renchérissement des denrées, la dilapidation des biens du
clergé et la banqueroute, qui serait la suite infaillible d'une
semblable émission d'assignats. Les représentations des grandes villes
du royaume, sur le tort qu'elle ferait au commerce, n'eurent pas plus
d'effet. Le parti était pris; la fougueuse éloquence de Mirabeau,
appuyée par son parti, entraîna la majorité de l'Assemblée, et il fut
décrété que la dette non constituée de l'État et celle du ci-devant
clergé seraient remboursées en assignats-monnaie sans intérêts; qu'il
ne serait pas mis plus de douze cents millions en circulation, au delà
des quatre cents qui avaient été décrétés; que les assignats qui
rentreraient dans la caisse seraient brûlés, et qu'on ne pourrait en
fabriquer de nouveaux sans l'autorisation du corps législatif, et sous
la condition qu'ils ne pourraient excéder la valeur des domaines
nationaux, ni se trouver au-dessus de douze cents millions dans la
circulation.
CHAPITRE VIII
ANNÉE 1790 (OCTOBRE)
Procédure sur les événements des 5 et 6 octobre.--Conduite de
l'Assemblée à ce sujet.--Insubordination de la flotte de
Brest.--Démission de M. d'Albert de Rioms.--Nouvelle
dénonciation des ministres.--Démission de M. de la
Luzerne.--Protestations énergiques des divers Parlements contre
les atteintes portées à l'autorité royale.--Troubles de la
Martinique.--Incertitude du Roi pour s'éloigner de Paris.--Son
retour dans cette capitale.--Démission des ministres et leur
remplacement.--Continuation des troubles.
Le Châtelet, suffisamment instruit sur les attentats des 5 et 6
octobre, avant de décréter d'accusation les personnes qui y étaient
impliquées, envoya une députation à la barre de l'Assemblée, à la tête
de laquelle était M. Boucher d'Argis, président de ce tribunal. Il
déclara qu'il allait révéler des secrets pleins d'horreur, et que
malgré les menaces faites de toutes parts au Châtelet, il ne
craindrait aucun danger lorsqu'il s'agirait d'affirmer la liberté en
la séparant de la licence; qu'il avait été douloureusement affligé en
reconnaissant parmi les accusés deux membres de l'Assemblée; mais
qu'il était persuadé qu'ils s'empresseraient de solliciter eux-mêmes
la poursuite d'une procédure dont il espérait que le complément
mettrait au jour leur innocence.
Il déposa sur le bureau la procédure scellée, déclarant qu'il était
redevable de la plus grande partie des pièces qui la composaient au
comité des recherches de l'Assemblée, et se plaignant à regret de
celui des recherches de la ville de Paris, qui avait constamment
refusé de remettre celles qu'il avait entre les mains.
«L'Assemblée ne peut être ni accusatrice ni juge, dit M. de Mirabeau;
elle ne peut que connaître des charges qui inculpent deux de ses
membres. Je propose de décréter que le paquet soit remis au comité des
recherches de l'Assemblée, qui fera le rapport des charges qui
inculpent deux de ses membres, pour qu'elle puisse les décréter, s'il
y a lieu à accusation.»
L'abbé Maury représenta que l'inviolabilité des députés ne pouvait
s'étendre à toute espèce de délit, et nommément lorsqu'il était
question du crime de lèse-nation et de haute trahison; qu'il fallait
déclarer que, tous les hommes étant égaux devant la loi, on renvoyait
la procédure au Châtelet, en lui ordonnant la poursuite, et en mandant
aussi au comité des recherches de la ville de Paris de remettre à ce
tribunal tous les documents qu'il jugerait nécessaires.
Péthion s'étonna qu'on réveillât une affaire qu'il croyait assoupie,
et déclara qu'il croyait bien plus conforme à l'inviolabilité des
députés de laisser l'Assemblée prononcer s'il y avait ou non matière à
accusation contre deux de ses membres, impliqués dans la procédure du
Châtelet.
M. de Cazalès, indigné, insista sur la nécessité de donner la plus
grande publicité à la justification de ceux qui étaient accusés d'un
forfait qui pesait sur la nation entière, et qui ferait à jamais son
déshonneur lorsque la postérité dirait: D'infâmes assassins ont mis en
péril les jours de la Reine, fille de Marie-Thérèse. Les murmures
redoublèrent son courage: «Oui, dit-il, la fille de Marie-Thérèse,
dont le nom survivra à ceux des conspirateurs de cette exécrable
journée.»
L'Assemblée décréta que le paquet serait ouvert par le comité des
recherches de l'Assemblée, en présence des commissaires du Châtelet,
devant lesquels on ferait l'inventaire des pièces qui y étaient
contenues; que le comité des rapports lui rendrait compte des charges
contre les représentants de la nation, s'il en existait dans la
procédure, pour la mettre à portée de déclarer s'il y avait ou non
matière à accusation; qu'elle n'entendait point arrêter le cours de la
justice à l'égard des autres accusés qui pourraient y être compris, et
que le comité des recherches de Paris serait tenu de remettre aux
commissaires du Châtelet les pièces et documents qui pourraient être
nécessaires pour la suite de la procédure; et sur la demande de MM. de
Cazalès, Malouet et Dufraisse-Duché, on ordonna l'exécution des
décrets lancés contre des personnes étrangères à l'Assemblée avant
l'ouverture du paquet.
Le comité des recherches de la ville accusa le Châtelet de vouloir
faire la contre-révolution, en donnant à la procédure le titre des
journées des 5 et 6 octobre, tandis qu'il ne devait être question que
des événements de cette dernière journée. Le Châtelet répondit à cette
accusation par une adresse à l'Assemblée, où il prouva par des pièces
justificatives que la déposition des témoins entraînait une telle
connexité entre ces deux journées, qu'il était impossible de pouvoir
les séparer. Des voix furieuses s'opposèrent à la continuation de la
lecture de l'adresse. M. Dufraisse-Duché eut beau représenter qu'un
pareil refus laisserait croire que l'Assemblée voulait laisser impunis
des crimes qui souilleraient la Révolution, et que cette impunité la
couvrirait, elle et ses auteurs, d'un opprobre éternel, ses
représentations ne furent point écoutées. La majorité refusa
d'entendre la continuation de la lecture de l'adresse, qui fut envoyée
au comité des rapports.
Ce comité demanda, pour pouvoir faire son rapport, l'impression de la
procédure du Châtelet, et M. de Mirabeau demanda qu'il fût fait le
plus promptement possible: «Je n'ignore pas que j'y dois jouer un
rôle, dans ce procès fait à la Révolution, dit-il avec impudence; mais
il y a plus à craindre l'évasion des témoins que des accusés.»
M. Chabroud, chargé du rapport du comité des recherches, ne s'attacha
qu'à justifier Mirabeau et M. le duc d'Orléans. Il s'efforça de faire
regarder cette effroyable journée comme un de ces événements où le
sort se plaît à confondre la prévoyance humaine: «Les juges, dit-il,
ont érigé en certitude ce qui pouvait n'être qu'un soupçon; les
témoins ont cru voir ce qu'ils affirmaient, et se sont évidemment
trompés. La plupart sont peu dignes de foi. M. le duc d'Orléans et M.
de Mirabeau n'ont pu être coupables de ce dont on les accuse,
puisqu'ils étaient l'un et l'autre dans des endroits différents de
ceux où l'on dit les avoir vus.» Il ne voit dans toute cette procédure
qu'un procès fait à la Révolution, pour avoir le droit d'attribuer à
ses véritables amis les imprudences de ses ennemis. Le dîner des
gardes du corps, la crainte trop fondée d'une contre-révolution, les
premiers coups de fusil tirés sur le peuple, ce sont les circonstances
qui ont amené les événements dont on se plaint. Il accusa M. Malouet
de s'être plu à noircir des propos de conversation, et entre autres
une légèreté de M. Coraller, qui s'était permis de dire, dans un
moment d'emportement, que si l'on n'avait pas renvoyé M. Necker, on
aurait mis le feu au Palais-Bourbon, pour commencer la Révolution.
«Quant aux malheurs arrivés le 6 octobre, je les livre, dit-il en
finissant son horrible discours, à l'instruction des races futures, et
à fournir une leçon aux rois, aux courtisans et au peuple.» Il conclut
par demander, au nom du comité, qu'on décrétât qu'il n'y avait pas
matière à accusation.
On lut ensuite la copie de deux lettres de M. d'Estaing à la Reine,
pour prouver combien étaient fondées les craintes que l'on éprouvait
que des conseils fussent donnés au Roi de quitter Versailles pour
aller à Metz. M. d'Estaing parlait dans sa seconde lettre du mauvais
effet du dîner des gardes du corps, et engageait la Reine à suivre les
conseils qu'il lui donnait de ne pas s'entourer des ennemis de la
Révolution. Ces deux lettres étaient si plates et si diffuses, que la
Reine n'avait pas daigné y répondre, et l'on ne put s'empêcher d'être
étonné de les voir entre les mains de M. Chabroud, qui jugea à propos
de s'en servir à l'appui de la cause qu'il soutenait.
M. de Bonnai justifia les gardes du corps, dont l'héroïsme devait
passer à la postérité. L'abbé Maury fit sentir, avec l'éloquence qui
caractérisait tous ses discours, la fausseté des assertions de M.
Chabroud, et combien il était douloureux de voir atténuer des crimes
dont le souvenir affligeait si vivement ceux qui aimaient réellement
leur patrie, lorsqu'ils pensaient au déshonneur dont elle se couvrait
en les laissant impunis.
MM. Malouet, de Montlosier et Henri de Longuève cherchèrent vainement
à faire discuter la procédure, et parlèrent avec autant de force que
de sagesse pour en faire sentir la nécessité. Mais, pour toute
réponse, M. de Mirabeau s'emporta contre le Roi, le Châtelet et les
membres du côté droit. Il entra dans le sens de Chabroud sur le procès
fait à la Révolution: «Sans vouloir rappeler, dit-il, que le trône a
des torts à expier et la vengeance nationale des complots à mettre en
oubli, j'ai le droit d'accuser le Châtelet de chercher à exciter les
provinces contre Paris, en peignant le Roi comme captif dans sa
capitale, et l'Assemblée comme une réunion de factieux.»
M. de Biron justifia M. le duc d'Orléans, qui prononça lui-même un
discours à l'Assemblée pour prouver que les accusations dirigées
contre lui étaient dictées par la vengeance; qu'il ratifiait
l'engagement qu'avait pris M. de Biron de porter la lumière jusque
dans les moindres détails de cette ténébreuse affaire, et qu'il ne
refuserait aucun éclaircissement à ceux qui avaient intérêt à le
contredire, de même qu'à ceux qui avaient le droit d'en connaître.
Barnave ajouta que du moment où la procédure avait été remise au
comité, elle avait été jugée; qu'il n'y avait d'autre conjuration que
la procédure elle-même; qu'il demandait le plus profond mépris pour le
Châtelet, la procédure et les témoins, et que M. le duc d'Orléans en
ferait imprimer ce qu'il voudrait, ne pouvant que confirmer l'estime
que lui portait la nation, pour son patriotisme et son attachement à
la liberté.
(_2 octobre._) L'Assemblée, d'après les conclusions du comité des
rapports, décréta qu'il n'y avait pas matière à accusation.
Cette décision consterna tous les gens de bien, qui virent avec une
profonde douleur la honte qui en rejaillissait sur la nation; et il
fallait qu'elle fût bien aveuglée pour conserver le moindre espoir du
bien que pouvait faire une Assemblée qui s'avilissait au point de
fermer les yeux sur de pareils attentats, et d'en protéger les
auteurs. Cent quarante-huit députés de l'Assemblée, non compris les
témoins, ne pouvant soutenir l'idée d'associer leurs noms à un pareil
décret, déclarèrent et firent imprimer leur improbation du rapport de
Chabroud, dans les termes les plus énergiques.
M. d'Albert de Rioms, qui jouissait à juste titre de la considération
la plus distinguée, après avoir tenté tous les moyens possibles pour
rétablir la subordination dans la flotte de Brest, se voyant
journellement inculpé, et ne pouvant plus faire aucun bien, donna sa
démission, et fut remplacé par M. de Bougainville.
L'Assemblée avait chargé M. de Menou du rapport sur l'insurrection
qui avait donné lieu à la retraite de M. d'Albert de Rioms. Pénétré du
danger qui en pouvait résulter, le rapporteur y avait fait sentir la
nécessité d'employer sans perdre de temps tous les moyens propres à
empêcher le retour de pareils excès. Mais le rapport ayant été
désapprouvé par les démagogues de l'Assemblée, il désavoua trois jours
après tout ce qu'il avait avancé, et fit retomber le blâme de
l'insurrection sur la sévérité des officiers envers des gens égarés
par excès de patriotisme, qui seraient ramenés à l'ordre par la voie
de la douceur et à la vue du pavillon tricolore, qu'il concluait à
faire adopter pour la marine française.
On fit plusieurs objections sur les inconvénients qui pouvaient
résulter de cette mesure; mais l'Assemblée n'en voulut écouter aucune,
et la proposition de se borner à mettre seulement les cravates de
couleur nationale enflamma tellement la colère de M. de Mirabeau, que,
non content de prononcer le discours le plus incendiaire, il en vint
au point de menacer le côté droit de la fureur populaire.
M. de Guillermi, ne pouvant entendre de sang-froid un pareil discours,
s'écria que c'était le langage d'un factieux. Un homme des tribunes
ouvrit alors une fenêtre sur la terrasse des Feuillants, répétant aux
affidés toujours à leur poste sur cette terrasse, le propos de M. de
Guillermi. Leurs hurlements, joints au tapage des tribunes, détermina
le côté gauche de l'Assemblée, qui avait toujours la majorité, à
ordonner les arrêts pour trois jours à M. de Guillermi, et l'on
décréta que le pavillon français serait dorénavant tricolore (22
octobre).
M. de Menou et les démagogues de l'Assemblée profitèrent de cette
circonstance pour dénoncer de nouveau les ministres, ajoutant qu'il
fallait faire connaître au Roi qu'ils avaient perdu la confiance de la
nation. M. de Cazalès, en s'opposant à cette mesure comme
inconstitutionnelle, s'emporta avec violence contre ces mêmes
ministres, qu'il accusa d'une lâche indifférence et de manquer de la
fermeté nécessaire pour réprimer les excès qui se commettaient
journellement, comme s'ils avaient eu plus de possibilité que M. de
Cazalès pour s'opposer aux décrets désorganisateurs qui paralysaient
tous les moyens de répression. Personne ne put concevoir le motif d'un
reproche aussi déplacé dans les circonstances où l'on se trouvait.
Plusieurs représentants ayant fait sentir l'inconvenance de cette
dénonciation, l'Assemblée passa à l'ordre du jour.
Les sections se réunirent de leur côté pour arrêter entre elles le
renvoi des ministres, comme si les sections de Paris avaient eu le
droit de gouverner la France à leur volonté. En conséquence de cette
décision, M. Bailly vint annoncer à l'Assemblée, à la tête d'une
députation des quarante-huit sections, qu'elles s'occupaient de
rédiger une adresse dans laquelle elles exprimaient le voeu de la
commune entière de Paris pour un changement de ministres; qu'elles
venaient déposer leurs alarmes dans le sein des pères de la patrie;
qu'elles pouvaient être réputées celles de la nation entière, puisque
Paris réunissait dans chaque section un grand nombre de citoyens de
tous les départements.
Danton, ancien avocat au conseil, et qui était un vrai scélérat,
prononça ensuite un discours qui était une véritable diatribe contre
les ministres. Il y peignait l'archevêque de Bordeaux comme un ennemi
caché de la Révolution, qui, non content de retarder l'expédition des
décrets les plus essentiels, se permettait d'en altérer quelquefois le
texte. Il lui reprochait, en outre, d'avoir, dans ses instructions aux
commissaires du Roi dans les provinces, commenté les décrets relatifs
à leurs fonctions, de manière à leur donner une extension de pouvoir
funeste à la Constitution.
Il accusait M. de Saint-Priest d'avoir puisé à Constantinople des
principes de despotisme, menaçant les têtes françaises de son fameux
damas; d'avoir été l'âme de la contre-Révolution projetée par M. de
Maillebois, et d'avoir donné au Roi l'idée d'une maison militaire,
pour opprimer les patriotes et les amis de la Révolution.
Il reprochait à M. de la Luzerne et de la Tour du Pin d'opprimer les
officiers et les soldats patriotes, et, de plus, à ce dernier, sa
faiblesse, sa vanité, son attachement pour ses parchemins, et d'avoir
dégarni les frontières pour porter les troupes dans l'intérieur du
royaume.
M. de Montmorin fut le seul exclu de cette dénonciation. Les
démagogues le regardaient comme partisan de la liberté, et n'avaient,
disaient-ils, rien d'essentiel à lui reprocher. Il était cependant
profondément attaché au Roi, et ne caressait ce parti-là que dans
l'espoir de lui être utile. Il se trompa dans son calcul, et forcé à
des démarches qui répugnaient à son coeur, il se vit méprisé des deux
partis, et finit par être victime des fureurs de la Révolution.
Danton termina son discours par supplier l'Assemblée de nommer
promptement une haute cour nationale pour juger les crimes de
lèse-nation, et notamment les ministres, contre lesquels on n'avait
pas besoin d'autre preuve de culpabilité que leur volonté de vouloir
se maintenir dans leurs places, pendant l'instruction du procès qui
allait s'intenter contre eux.
L'Assemblée reconnut le droit de pétition dans la démarche des
sections, promit d'examiner les preuves qu'elles fourniraient et qui
ne pouvaient être repoussées par le Roi, puisqu'il devait au peuple
justice et protection.
Elle ne pouvait dissimuler son inquiétude sur la seule idée de voir
le Roi se former une maison militaire, et c'était ce qu'elle redoutait
le plus; aussi Charles de Lameth s'emporta-t-il avec sa fougue
ordinaire contre une mesure qui pouvait, disait-il, mettre en péril la
liberté; il ajouta que la même raison devait faire décréter que le Roi
ne commanderait jamais l'armée en personne.
M. Malouet représenta que la dignité du trône exigeait que le Roi eût
une garde nommée par lui; que l'Assemblée ne pouvait s'occuper que du
nombre d'hommes dont elle serait composée, et que quant à la
proposition d'ôter au Roi le commandement de l'armée, c'était lui ôter
toute considération et toute autorité, amener la nation insensiblement
à se passer de Roi, et perpétuer le trouble et l'anarchie. Il ne fut
pas écouté, non plus que les autres membres de l'Assemblée opposés à
une pareille violation de la Constitution. Sur la proposition de M. de
Lameth, la discussion de ces deux objets fut renvoyée aux comités
militaire et de constitution réunis.
On ne reconnaissait d'autres principes à l'Assemblée que la soumission
aux volontés des démagogues. Pour donner l'idée de la corruption où
elle était tombée, un député, nommé Lavie, osa proposer, dans une de
ses séances, de ne plus parler de Dieu au peuple, de renfermer la
religion dans le payement de l'impôt, et d'obliger les curés à se
contenter de répéter en chaire: L'impôt, l'impôt! Le côté droit
témoigna son indignation, qui ne fut qu'un sujet de risée pour ses
adversaires.
Les ministres, se voyant dans l'impossibilité de pouvoir faire le
bien, donnèrent au Roi leur démission. Mais ce prince ne l'ayant point
acceptée, ils conservèrent leurs places, à l'exception de M. de la
Luzerne, qui réitéra sa demande et remit au Roi un compte sommaire de
la marine, à l'époque où il en quittait le département. Elle était
composée de soixante-dix vaisseaux de ligne et de soixante-cinq
frégates à flot, non compris douze vaisseaux et six frégates en
construction et prêts à être lancés. C'était le fruit du travail de
Louis XVI, qui s'était occupé sans relâche du soin de créer une marine
respectable. N'était-il pas affreux de voir une Assemblée nationale se
plaire à rendre ces efforts inutiles, et à paralyser le zèle
d'officiers aussi instruits qu'expérimentés, par l'insubordination
qu'elle se plaisait à fomenter entre les subordonnés et leurs
supérieurs? Le Roi voyait avec douleur la destruction de l'objet de
ses soins; mais sentant que M. de la Luzerne ne pouvait rien contre
ceux qui ne voulaient que détruire, il accepta sa démission et lui
écrivit en même temps qu'il n'oublierait jamais ses services; qu'il
avait besoin de lui en exprimer sa satisfaction, et d'y joindre ses
regrets sur la nécessité où il se croyait de quitter le ministère. Le
Roi regrettait avec raison un ministre qui réunissait aux talents et à
la probité un extrême attachement pour sa personne. En effet, il
aurait de bon coeur sacrifié à son Roi tous les désagréments qu'il
éprouvait, s'il avait seulement entrevu une possibilité de lui être
utile; mais, ne pouvant s'en flatter, il préféra une retraite
honorable à une vaine résistance aux volontés d'une Assemblée
toute-puissante, qui voulait tenir les ministres dans son entière
dépendance.
Le Roi écrivit à l'Assemblée pour lui faire part du choix qu'il avait
fait de M. de Fleurieu pour ministre de la marine. Celui-ci promit à
l'Assemblée de se distinguer par son zèle pour l'exécution des lois et
pour assurer la tranquilité publique. Il lui annonça en même temps le
choix qu'avait fait le Roi de M. de Bougainville pour remplacer M.
d'Albert de Rioms.
La suppression des Parlements, décrétée sans discussion le 6 décembre
1789, fut exécutée dans tout le royaume au mois d'octobre de l'année
suivante, et les tribunaux inférieurs reçurent l'ordre de continuer
leurs fonctions jusqu'à leur remplacement. Les Parlements de Bordeaux,
de Rouen, de Grenoble et d'Aix, après avoir protesté contre ce décret,
en envoyèrent la transcription aux tribunaux inférieurs. Les avocats
de celui d'Aix déclarèrent, par l'organe de Pascalis, l'un d'entre
eux, qu'ils étaient décidés à s'ensevelir avec la Monarchie et à
mourir en sujets fidèles du Roi de France et du comte de Provence, et
ils refusèrent de continuer leur ministère. Le président de Cabre fit
transcrire leurs discours et leurs noms sur le registre de la Cour,
comme une marque honorable de leur inébranlable fidélité[16]. Le
Parlement de Toulouse protesta contre toutes les atteintes portées à
la religion et à la dignité de ses ministres, aux droits de la
couronne, contre l'anéantissement des ordres, le démembrement du
Languedoc, l'anéantissement de ses priviléges et les lettres patentes
portant suppression de la Cour.
[16] M. Pascalis fut victime de son courage dans les horreurs qui
se commirent en 1791; il fut un des premiers que massacrèrent les
scélérats qui désolèrent ces contrées, en lui reprochant la
fermeté et la noblesse de sa conduite lors de la destruction des
Parlements.
Cette protestation porta l'alarme dans l'Assemblée. Robespierre en
prit occasion d'inculper le pouvoir exécutif; car le nom de Roi
n'existait déjà plus parmi les démagogues. MM. de Broglie et Alexandre
de Lameth la taxèrent de rébellion et demandèrent le prompt
établissement de la haute Cour pour juger les coupables. Mais les
magistrats, par leur fuite en Espagne, se dérobèrent à la vengeance
que l'Assemblée se préparait à tirer de leur résistance à ses décrets.
Les troubles de la Martinique excitèrent l'attention de l'Assemblée;
ils furent la suite de l'esprit désorganisateur qu'on répandait dans
les colonies, sans vouloir écouter aucune représentation sur les
dangers qui en pourraient résulter.