Le côté gauche de l'Assemblée, qui avait juré la destruction du

clergé, trouvant que la vente de ses biens traînait en longueur,

proposa pour la déterminer plus promptement une nouvelle émission de

deux milliards d'assignats, y compris ceux qui avaient été créés

précédemment. Mirabeau et les membres du comité de liquidation avaient

estimé à cette somme le remboursement de la dette publique, qui se

composait: des charges de la maison du Roi et des princes, des emplois

militaires, des dîmes inféodées, et des emprunts de Hollande et de

Gênes. Ils disaient qu'en échangeant ces deux milliards contre des

domaines de pareille valeur, on délivrerait l'État d'une dette aussi

considérable, et que le peuple n'aurait plus à payer par an que quatre

cent soixante-quatorze millions. Mirabeau opina pour rembourser la

dette publique en assignats, sans intérêts; pour mettre en vente

sur-le-champ les domaines nationaux, et ouvrir des enchères dans tous

les districts; pour recevoir exclusivement les assignats en payement

des acquisitions, en les brûlant à mesure de leur rentrée, et charger

le comité des finances d'un projet de décret et d'une instruction sur

cet objet.

Un grand nombre de séances furent employées à la discussion de cette

proposition. Tout ce qu'il y avait de gens instruits et raisonnables à

l'Assemblée se récria contre cette mesure; et un grand nombre de

députés du côté gauche se joignirent à eux et en firent sentir les

dangers par des discours pleins de force et de sagesse. Ils peignirent

avec chaleur les désordres qui ne pouvaient manquer d'en résulter,

tels que le renchérissement des denrées, la dilapidation des biens du

clergé et la banqueroute, qui serait la suite infaillible d'une

semblable émission d'assignats. Les représentations des grandes villes

du royaume, sur le tort qu'elle ferait au commerce, n'eurent pas plus

d'effet. Le parti était pris; la fougueuse éloquence de Mirabeau,

appuyée par son parti, entraîna la majorité de l'Assemblée, et il fut

décrété que la dette non constituée de l'État et celle du ci-devant

clergé seraient remboursées en assignats-monnaie sans intérêts; qu'il

ne serait pas mis plus de douze cents millions en circulation, au delà

des quatre cents qui avaient été décrétés; que les assignats qui

rentreraient dans la caisse seraient brûlés, et qu'on ne pourrait en

fabriquer de nouveaux sans l'autorisation du corps législatif, et sous

la condition qu'ils ne pourraient excéder la valeur des domaines

nationaux, ni se trouver au-dessus de douze cents millions dans la

circulation.

CHAPITRE VIII

ANNÉE 1790 (OCTOBRE)

Procédure sur les événements des 5 et 6 octobre.--Conduite de

l'Assemblée à ce sujet.--Insubordination de la flotte de

Brest.--Démission de M. d'Albert de Rioms.--Nouvelle

dénonciation des ministres.--Démission de M. de la

Luzerne.--Protestations énergiques des divers Parlements contre

les atteintes portées à l'autorité royale.--Troubles de la

Martinique.--Incertitude du Roi pour s'éloigner de Paris.--Son

retour dans cette capitale.--Démission des ministres et leur

remplacement.--Continuation des troubles.

Le Châtelet, suffisamment instruit sur les attentats des 5 et 6

octobre, avant de décréter d'accusation les personnes qui y étaient

impliquées, envoya une députation à la barre de l'Assemblée, à la tête

de laquelle était M. Boucher d'Argis, président de ce tribunal. Il

déclara qu'il allait révéler des secrets pleins d'horreur, et que

malgré les menaces faites de toutes parts au Châtelet, il ne

craindrait aucun danger lorsqu'il s'agirait d'affirmer la liberté en

la séparant de la licence; qu'il avait été douloureusement affligé en

reconnaissant parmi les accusés deux membres de l'Assemblée; mais

qu'il était persuadé qu'ils s'empresseraient de solliciter eux-mêmes

la poursuite d'une procédure dont il espérait que le complément

mettrait au jour leur innocence.

Il déposa sur le bureau la procédure scellée, déclarant qu'il était

redevable de la plus grande partie des pièces qui la composaient au

comité des recherches de l'Assemblée, et se plaignant à regret de

celui des recherches de la ville de Paris, qui avait constamment

refusé de remettre celles qu'il avait entre les mains.

«L'Assemblée ne peut être ni accusatrice ni juge, dit M. de Mirabeau;

elle ne peut que connaître des charges qui inculpent deux de ses

membres. Je propose de décréter que le paquet soit remis au comité des

recherches de l'Assemblée, qui fera le rapport des charges qui

inculpent deux de ses membres, pour qu'elle puisse les décréter, s'il

y a lieu à accusation.»

L'abbé Maury représenta que l'inviolabilité des députés ne pouvait

s'étendre à toute espèce de délit, et nommément lorsqu'il était

question du crime de lèse-nation et de haute trahison; qu'il fallait

déclarer que, tous les hommes étant égaux devant la loi, on renvoyait

la procédure au Châtelet, en lui ordonnant la poursuite, et en mandant

aussi au comité des recherches de la ville de Paris de remettre à ce

tribunal tous les documents qu'il jugerait nécessaires.

Péthion s'étonna qu'on réveillât une affaire qu'il croyait assoupie,

et déclara qu'il croyait bien plus conforme à l'inviolabilité des

députés de laisser l'Assemblée prononcer s'il y avait ou non matière à

accusation contre deux de ses membres, impliqués dans la procédure du

Châtelet.

M. de Cazalès, indigné, insista sur la nécessité de donner la plus

grande publicité à la justification de ceux qui étaient accusés d'un

forfait qui pesait sur la nation entière, et qui ferait à jamais son

déshonneur lorsque la postérité dirait: D'infâmes assassins ont mis en

péril les jours de la Reine, fille de Marie-Thérèse. Les murmures

redoublèrent son courage: «Oui, dit-il, la fille de Marie-Thérèse,

dont le nom survivra à ceux des conspirateurs de cette exécrable

journée.»

L'Assemblée décréta que le paquet serait ouvert par le comité des

recherches de l'Assemblée, en présence des commissaires du Châtelet,

devant lesquels on ferait l'inventaire des pièces qui y étaient

contenues; que le comité des rapports lui rendrait compte des charges

contre les représentants de la nation, s'il en existait dans la

procédure, pour la mettre à portée de déclarer s'il y avait ou non

matière à accusation; qu'elle n'entendait point arrêter le cours de la

justice à l'égard des autres accusés qui pourraient y être compris, et

que le comité des recherches de Paris serait tenu de remettre aux

commissaires du Châtelet les pièces et documents qui pourraient être

nécessaires pour la suite de la procédure; et sur la demande de MM. de

Cazalès, Malouet et Dufraisse-Duché, on ordonna l'exécution des

décrets lancés contre des personnes étrangères à l'Assemblée avant

l'ouverture du paquet.

Le comité des recherches de la ville accusa le Châtelet de vouloir

faire la contre-révolution, en donnant à la procédure le titre des

journées des 5 et 6 octobre, tandis qu'il ne devait être question que

des événements de cette dernière journée. Le Châtelet répondit à cette

accusation par une adresse à l'Assemblée, où il prouva par des pièces

justificatives que la déposition des témoins entraînait une telle

connexité entre ces deux journées, qu'il était impossible de pouvoir

les séparer. Des voix furieuses s'opposèrent à la continuation de la

lecture de l'adresse. M. Dufraisse-Duché eut beau représenter qu'un

pareil refus laisserait croire que l'Assemblée voulait laisser impunis

des crimes qui souilleraient la Révolution, et que cette impunité la

couvrirait, elle et ses auteurs, d'un opprobre éternel, ses

représentations ne furent point écoutées. La majorité refusa

d'entendre la continuation de la lecture de l'adresse, qui fut envoyée

au comité des rapports.

Ce comité demanda, pour pouvoir faire son rapport, l'impression de la

procédure du Châtelet, et M. de Mirabeau demanda qu'il fût fait le

plus promptement possible: «Je n'ignore pas que j'y dois jouer un

rôle, dans ce procès fait à la Révolution, dit-il avec impudence; mais

il y a plus à craindre l'évasion des témoins que des accusés.»

M. Chabroud, chargé du rapport du comité des recherches, ne s'attacha

qu'à justifier Mirabeau et M. le duc d'Orléans. Il s'efforça de faire

regarder cette effroyable journée comme un de ces événements où le

sort se plaît à confondre la prévoyance humaine: «Les juges, dit-il,

ont érigé en certitude ce qui pouvait n'être qu'un soupçon; les

témoins ont cru voir ce qu'ils affirmaient, et se sont évidemment

trompés. La plupart sont peu dignes de foi. M. le duc d'Orléans et M.

de Mirabeau n'ont pu être coupables de ce dont on les accuse,

puisqu'ils étaient l'un et l'autre dans des endroits différents de

ceux où l'on dit les avoir vus.» Il ne voit dans toute cette procédure

qu'un procès fait à la Révolution, pour avoir le droit d'attribuer à

ses véritables amis les imprudences de ses ennemis. Le dîner des

gardes du corps, la crainte trop fondée d'une contre-révolution, les

premiers coups de fusil tirés sur le peuple, ce sont les circonstances

qui ont amené les événements dont on se plaint. Il accusa M. Malouet

de s'être plu à noircir des propos de conversation, et entre autres

une légèreté de M. Coraller, qui s'était permis de dire, dans un

moment d'emportement, que si l'on n'avait pas renvoyé M. Necker, on

aurait mis le feu au Palais-Bourbon, pour commencer la Révolution.

«Quant aux malheurs arrivés le 6 octobre, je les livre, dit-il en

finissant son horrible discours, à l'instruction des races futures, et

à fournir une leçon aux rois, aux courtisans et au peuple.» Il conclut

par demander, au nom du comité, qu'on décrétât qu'il n'y avait pas

matière à accusation.

On lut ensuite la copie de deux lettres de M. d'Estaing à la Reine,

pour prouver combien étaient fondées les craintes que l'on éprouvait

que des conseils fussent donnés au Roi de quitter Versailles pour

aller à Metz. M. d'Estaing parlait dans sa seconde lettre du mauvais

effet du dîner des gardes du corps, et engageait la Reine à suivre les

conseils qu'il lui donnait de ne pas s'entourer des ennemis de la

Révolution. Ces deux lettres étaient si plates et si diffuses, que la

Reine n'avait pas daigné y répondre, et l'on ne put s'empêcher d'être

étonné de les voir entre les mains de M. Chabroud, qui jugea à propos

de s'en servir à l'appui de la cause qu'il soutenait.

M. de Bonnai justifia les gardes du corps, dont l'héroïsme devait

passer à la postérité. L'abbé Maury fit sentir, avec l'éloquence qui

caractérisait tous ses discours, la fausseté des assertions de M.

Chabroud, et combien il était douloureux de voir atténuer des crimes

dont le souvenir affligeait si vivement ceux qui aimaient réellement

leur patrie, lorsqu'ils pensaient au déshonneur dont elle se couvrait

en les laissant impunis.

MM. Malouet, de Montlosier et Henri de Longuève cherchèrent vainement

à faire discuter la procédure, et parlèrent avec autant de force que

de sagesse pour en faire sentir la nécessité. Mais, pour toute

réponse, M. de Mirabeau s'emporta contre le Roi, le Châtelet et les

membres du côté droit. Il entra dans le sens de Chabroud sur le procès

fait à la Révolution: «Sans vouloir rappeler, dit-il, que le trône a

des torts à expier et la vengeance nationale des complots à mettre en

oubli, j'ai le droit d'accuser le Châtelet de chercher à exciter les

provinces contre Paris, en peignant le Roi comme captif dans sa

capitale, et l'Assemblée comme une réunion de factieux.»

M. de Biron justifia M. le duc d'Orléans, qui prononça lui-même un

discours à l'Assemblée pour prouver que les accusations dirigées

contre lui étaient dictées par la vengeance; qu'il ratifiait

l'engagement qu'avait pris M. de Biron de porter la lumière jusque

dans les moindres détails de cette ténébreuse affaire, et qu'il ne

refuserait aucun éclaircissement à ceux qui avaient intérêt à le

contredire, de même qu'à ceux qui avaient le droit d'en connaître.

Barnave ajouta que du moment où la procédure avait été remise au

comité, elle avait été jugée; qu'il n'y avait d'autre conjuration que

la procédure elle-même; qu'il demandait le plus profond mépris pour le

Châtelet, la procédure et les témoins, et que M. le duc d'Orléans en

ferait imprimer ce qu'il voudrait, ne pouvant que confirmer l'estime

que lui portait la nation, pour son patriotisme et son attachement à

la liberté.

(_2 octobre._) L'Assemblée, d'après les conclusions du comité des

rapports, décréta qu'il n'y avait pas matière à accusation.

Cette décision consterna tous les gens de bien, qui virent avec une

profonde douleur la honte qui en rejaillissait sur la nation; et il

fallait qu'elle fût bien aveuglée pour conserver le moindre espoir du

bien que pouvait faire une Assemblée qui s'avilissait au point de

fermer les yeux sur de pareils attentats, et d'en protéger les

auteurs. Cent quarante-huit députés de l'Assemblée, non compris les

témoins, ne pouvant soutenir l'idée d'associer leurs noms à un pareil

décret, déclarèrent et firent imprimer leur improbation du rapport de

Chabroud, dans les termes les plus énergiques.

M. d'Albert de Rioms, qui jouissait à juste titre de la considération

la plus distinguée, après avoir tenté tous les moyens possibles pour

rétablir la subordination dans la flotte de Brest, se voyant

journellement inculpé, et ne pouvant plus faire aucun bien, donna sa

démission, et fut remplacé par M. de Bougainville.

L'Assemblée avait chargé M. de Menou du rapport sur l'insurrection

qui avait donné lieu à la retraite de M. d'Albert de Rioms. Pénétré du

danger qui en pouvait résulter, le rapporteur y avait fait sentir la

nécessité d'employer sans perdre de temps tous les moyens propres à

empêcher le retour de pareils excès. Mais le rapport ayant été

désapprouvé par les démagogues de l'Assemblée, il désavoua trois jours

après tout ce qu'il avait avancé, et fit retomber le blâme de

l'insurrection sur la sévérité des officiers envers des gens égarés

par excès de patriotisme, qui seraient ramenés à l'ordre par la voie

de la douceur et à la vue du pavillon tricolore, qu'il concluait à

faire adopter pour la marine française.

On fit plusieurs objections sur les inconvénients qui pouvaient

résulter de cette mesure; mais l'Assemblée n'en voulut écouter aucune,

et la proposition de se borner à mettre seulement les cravates de

couleur nationale enflamma tellement la colère de M. de Mirabeau, que,

non content de prononcer le discours le plus incendiaire, il en vint

au point de menacer le côté droit de la fureur populaire.

M. de Guillermi, ne pouvant entendre de sang-froid un pareil discours,

s'écria que c'était le langage d'un factieux. Un homme des tribunes

ouvrit alors une fenêtre sur la terrasse des Feuillants, répétant aux

affidés toujours à leur poste sur cette terrasse, le propos de M. de

Guillermi. Leurs hurlements, joints au tapage des tribunes, détermina

le côté gauche de l'Assemblée, qui avait toujours la majorité, à

ordonner les arrêts pour trois jours à M. de Guillermi, et l'on

décréta que le pavillon français serait dorénavant tricolore (22

octobre).

M. de Menou et les démagogues de l'Assemblée profitèrent de cette

circonstance pour dénoncer de nouveau les ministres, ajoutant qu'il

fallait faire connaître au Roi qu'ils avaient perdu la confiance de la

nation. M. de Cazalès, en s'opposant à cette mesure comme

inconstitutionnelle, s'emporta avec violence contre ces mêmes

ministres, qu'il accusa d'une lâche indifférence et de manquer de la

fermeté nécessaire pour réprimer les excès qui se commettaient

journellement, comme s'ils avaient eu plus de possibilité que M. de

Cazalès pour s'opposer aux décrets désorganisateurs qui paralysaient

tous les moyens de répression. Personne ne put concevoir le motif d'un

reproche aussi déplacé dans les circonstances où l'on se trouvait.

Plusieurs représentants ayant fait sentir l'inconvenance de cette

dénonciation, l'Assemblée passa à l'ordre du jour.

Les sections se réunirent de leur côté pour arrêter entre elles le

renvoi des ministres, comme si les sections de Paris avaient eu le

droit de gouverner la France à leur volonté. En conséquence de cette

décision, M. Bailly vint annoncer à l'Assemblée, à la tête d'une

députation des quarante-huit sections, qu'elles s'occupaient de

rédiger une adresse dans laquelle elles exprimaient le voeu de la

commune entière de Paris pour un changement de ministres; qu'elles

venaient déposer leurs alarmes dans le sein des pères de la patrie;

qu'elles pouvaient être réputées celles de la nation entière, puisque

Paris réunissait dans chaque section un grand nombre de citoyens de

tous les départements.

Danton, ancien avocat au conseil, et qui était un vrai scélérat,

prononça ensuite un discours qui était une véritable diatribe contre

les ministres. Il y peignait l'archevêque de Bordeaux comme un ennemi

caché de la Révolution, qui, non content de retarder l'expédition des

décrets les plus essentiels, se permettait d'en altérer quelquefois le

texte. Il lui reprochait, en outre, d'avoir, dans ses instructions aux

commissaires du Roi dans les provinces, commenté les décrets relatifs

à leurs fonctions, de manière à leur donner une extension de pouvoir

funeste à la Constitution.

Il accusait M. de Saint-Priest d'avoir puisé à Constantinople des

principes de despotisme, menaçant les têtes françaises de son fameux

damas; d'avoir été l'âme de la contre-Révolution projetée par M. de

Maillebois, et d'avoir donné au Roi l'idée d'une maison militaire,

pour opprimer les patriotes et les amis de la Révolution.

Il reprochait à M. de la Luzerne et de la Tour du Pin d'opprimer les

officiers et les soldats patriotes, et, de plus, à ce dernier, sa

faiblesse, sa vanité, son attachement pour ses parchemins, et d'avoir

dégarni les frontières pour porter les troupes dans l'intérieur du

royaume.

M. de Montmorin fut le seul exclu de cette dénonciation. Les

démagogues le regardaient comme partisan de la liberté, et n'avaient,

disaient-ils, rien d'essentiel à lui reprocher. Il était cependant

profondément attaché au Roi, et ne caressait ce parti-là que dans

l'espoir de lui être utile. Il se trompa dans son calcul, et forcé à

des démarches qui répugnaient à son coeur, il se vit méprisé des deux

partis, et finit par être victime des fureurs de la Révolution.

Danton termina son discours par supplier l'Assemblée de nommer

promptement une haute cour nationale pour juger les crimes de

lèse-nation, et notamment les ministres, contre lesquels on n'avait

pas besoin d'autre preuve de culpabilité que leur volonté de vouloir

se maintenir dans leurs places, pendant l'instruction du procès qui

allait s'intenter contre eux.

L'Assemblée reconnut le droit de pétition dans la démarche des

sections, promit d'examiner les preuves qu'elles fourniraient et qui

ne pouvaient être repoussées par le Roi, puisqu'il devait au peuple

justice et protection.

Elle ne pouvait dissimuler son inquiétude sur la seule idée de voir

le Roi se former une maison militaire, et c'était ce qu'elle redoutait

le plus; aussi Charles de Lameth s'emporta-t-il avec sa fougue

ordinaire contre une mesure qui pouvait, disait-il, mettre en péril la

liberté; il ajouta que la même raison devait faire décréter que le Roi

ne commanderait jamais l'armée en personne.

M. Malouet représenta que la dignité du trône exigeait que le Roi eût

une garde nommée par lui; que l'Assemblée ne pouvait s'occuper que du

nombre d'hommes dont elle serait composée, et que quant à la

proposition d'ôter au Roi le commandement de l'armée, c'était lui ôter

toute considération et toute autorité, amener la nation insensiblement

à se passer de Roi, et perpétuer le trouble et l'anarchie. Il ne fut

pas écouté, non plus que les autres membres de l'Assemblée opposés à

une pareille violation de la Constitution. Sur la proposition de M. de

Lameth, la discussion de ces deux objets fut renvoyée aux comités

militaire et de constitution réunis.

On ne reconnaissait d'autres principes à l'Assemblée que la soumission

aux volontés des démagogues. Pour donner l'idée de la corruption où

elle était tombée, un député, nommé Lavie, osa proposer, dans une de

ses séances, de ne plus parler de Dieu au peuple, de renfermer la

religion dans le payement de l'impôt, et d'obliger les curés à se

contenter de répéter en chaire: L'impôt, l'impôt! Le côté droit

témoigna son indignation, qui ne fut qu'un sujet de risée pour ses

adversaires.

Les ministres, se voyant dans l'impossibilité de pouvoir faire le

bien, donnèrent au Roi leur démission. Mais ce prince ne l'ayant point

acceptée, ils conservèrent leurs places, à l'exception de M. de la

Luzerne, qui réitéra sa demande et remit au Roi un compte sommaire de

la marine, à l'époque où il en quittait le département. Elle était

composée de soixante-dix vaisseaux de ligne et de soixante-cinq

frégates à flot, non compris douze vaisseaux et six frégates en

construction et prêts à être lancés. C'était le fruit du travail de

Louis XVI, qui s'était occupé sans relâche du soin de créer une marine

respectable. N'était-il pas affreux de voir une Assemblée nationale se

plaire à rendre ces efforts inutiles, et à paralyser le zèle

d'officiers aussi instruits qu'expérimentés, par l'insubordination

qu'elle se plaisait à fomenter entre les subordonnés et leurs

supérieurs? Le Roi voyait avec douleur la destruction de l'objet de

ses soins; mais sentant que M. de la Luzerne ne pouvait rien contre

ceux qui ne voulaient que détruire, il accepta sa démission et lui

écrivit en même temps qu'il n'oublierait jamais ses services; qu'il

avait besoin de lui en exprimer sa satisfaction, et d'y joindre ses

regrets sur la nécessité où il se croyait de quitter le ministère. Le

Roi regrettait avec raison un ministre qui réunissait aux talents et à

la probité un extrême attachement pour sa personne. En effet, il

aurait de bon coeur sacrifié à son Roi tous les désagréments qu'il

éprouvait, s'il avait seulement entrevu une possibilité de lui être

utile; mais, ne pouvant s'en flatter, il préféra une retraite

honorable à une vaine résistance aux volontés d'une Assemblée

toute-puissante, qui voulait tenir les ministres dans son entière

dépendance.

Le Roi écrivit à l'Assemblée pour lui faire part du choix qu'il avait

fait de M. de Fleurieu pour ministre de la marine. Celui-ci promit à

l'Assemblée de se distinguer par son zèle pour l'exécution des lois et

pour assurer la tranquilité publique. Il lui annonça en même temps le

choix qu'avait fait le Roi de M. de Bougainville pour remplacer M.

d'Albert de Rioms.

La suppression des Parlements, décrétée sans discussion le 6 décembre

1789, fut exécutée dans tout le royaume au mois d'octobre de l'année

suivante, et les tribunaux inférieurs reçurent l'ordre de continuer

leurs fonctions jusqu'à leur remplacement. Les Parlements de Bordeaux,

de Rouen, de Grenoble et d'Aix, après avoir protesté contre ce décret,

en envoyèrent la transcription aux tribunaux inférieurs. Les avocats

de celui d'Aix déclarèrent, par l'organe de Pascalis, l'un d'entre

eux, qu'ils étaient décidés à s'ensevelir avec la Monarchie et à

mourir en sujets fidèles du Roi de France et du comte de Provence, et

ils refusèrent de continuer leur ministère. Le président de Cabre fit

transcrire leurs discours et leurs noms sur le registre de la Cour,

comme une marque honorable de leur inébranlable fidélité[16]. Le

Parlement de Toulouse protesta contre toutes les atteintes portées à

la religion et à la dignité de ses ministres, aux droits de la

couronne, contre l'anéantissement des ordres, le démembrement du

Languedoc, l'anéantissement de ses priviléges et les lettres patentes

portant suppression de la Cour.

[16] M. Pascalis fut victime de son courage dans les horreurs qui

se commirent en 1791; il fut un des premiers que massacrèrent les

scélérats qui désolèrent ces contrées, en lui reprochant la

fermeté et la noblesse de sa conduite lors de la destruction des

Parlements.

Cette protestation porta l'alarme dans l'Assemblée. Robespierre en

prit occasion d'inculper le pouvoir exécutif; car le nom de Roi

n'existait déjà plus parmi les démagogues. MM. de Broglie et Alexandre

de Lameth la taxèrent de rébellion et demandèrent le prompt

établissement de la haute Cour pour juger les coupables. Mais les

magistrats, par leur fuite en Espagne, se dérobèrent à la vengeance

que l'Assemblée se préparait à tirer de leur résistance à ses décrets.

Les troubles de la Martinique excitèrent l'attention de l'Assemblée;

ils furent la suite de l'esprit désorganisateur qu'on répandait dans

les colonies, sans vouloir écouter aucune représentation sur les

dangers qui en pourraient résulter.

Mémoires de Madame la Duchesse de Tourzel, tome premier Gouvernante des enfants de France pendant les années 1789 à 1795 · 第 12 / 24 段