mais trop tard, la funeste influence de sa conduite dans le
commencement de la Révolution. Il était vivement affecté de la manière
dont il était traité par l'Assemblée, et ses regrets ne pouvaient
qu'augmenter, en réfléchissant sur ce qu'il était et ce qu'il aurait
pu être, s'il eût tenu la conduite que lui imposait la confiance de Sa
Majesté en l'appelant auprès de sa personne.
La chaleur avec laquelle MM. Barnave et de Cazalès soutenaient leurs
opinions ayant donné lieu à quelques personnalités, Barnave en demanda
raison à M. de Cazalès, et ils se battirent au pistolet. M. de Cazalès
fut blessé, et dut à son chapeau la conservation de la vie. La
populace témoigna la joie la plus vive du succès de Barnave, et
déclara que s'il avait été tué, elle aurait massacré son adversaire.
Sa férocité augmentait de jour en jour, et l'on apprenait les
nouvelles les plus désastreuses de ce qui se passait dans les
provinces.
M. de Pont, intendant de Metz, qui allait subir l'opération de la
pierre, fut investi à l'intendance par cent cinquante miliciens qui
voulaient être payés de leur solde, qu'ils prétendaient leur être due
depuis 1775, et dont ils le rendaient responsable. La populace se
joignit à eux, et après avoir accablé M. de Pont de mauvais
traitements, ils en extorquèrent un billet de mille louis. M. Louis de
Bouillé et plusieurs autres officiers coururent les plus grands
dangers en voulant défendre M. de Pont. La municipalité eut le courage
d'arborer le drapeau rouge, de faire braquer les canons devant l'hôtel
de ville, et de déclarer nuls les billets extorqués à l'intendant. Le
lendemain, on fit courir le bruit qu'une armée de brigands dévastait
les moissons, et de ces bruits artificieux résulta l'armement presque
universel des habitants des provinces frontières.
L'esprit de révolte se soutenait dans les différents ports du
royaume. M. de Castellat, commandant de la marine à Toulon, fut
assassiné par les ouvriers du port, sous prétexte que le manque de
fonds leur faisait craindre une suspension de payement. Ils se
disposaient à le pendre, tout blessé qu'il était, lorsque deux
grenadiers du régiment de Barrois l'arrachèrent tout sanglant de leurs
mains et le portèrent à l'hôpital. M. de Glandevez, en rendant compte
de cet événement, demanda ce que pouvait faire un commandant sans
force contre des hommes qui, égarés par le mot de liberté, se
livraient à toutes sortes d'atrocités. M. Malouet proposa sur-le-champ
un projet de loi qui, rédigé par les comités des recherches, des
rapports et de la marine, rendrait la sénéchaussée de Toulon juge en
dernier ressort des complices de cet attentat, et chargerait le
président de l'Assemblée d'écrire une lettre de satisfaction à la
municipalité et à la garde nationale, qui avait déjà arrêté plusieurs
des assassins de M. de Castellat, et aux deux braves grenadiers qui
lui avaient sauvé la vie au prix de la leur propre.
M. de Mirabeau opina fortement pour s'opposer à de pareils désordres,
et déclara qu'il ne voyait d'autre remède à tant de maux que dans le
licenciement de l'armée. Il proposa de le décréter pour le 20
septembre, de fixer sa recréation au moment où les décrets sur
l'organisation militaire seraient terminés, et de soumettre chaque
individu qui la composerait à un serment tellement précis et
déterminé, qu'il exclût toute diversité de principes et d'opinions. Il
proposa, de plus, de faire en même temps une adresse à l'armée, qui
développerait les devoirs que lui imposait ce serment, et qui
servirait de préservatif contre les interprétations que des gens
grossiers ou enthousiastes avaient tirées de la déclaration des droits
de l'homme. Il termina en avouant qu'il était temps de la faire suivre
de celle des devoirs. Si cette déclaration, si vivement sollicitée par
les gens sages de l'Assemblée et si opiniâtrement refusée, eût été
décrétée à la suite de celle des droits de l'homme, elle eût
évité bien des malheurs. La proposition de M. de Mirabeau fut
malheureusement trop tardive; le mal était facile à prévenir dans le
principe, et il devenait alors difficile d'y remédier.
Le licenciement de l'armée excita la colère de Marat. Il fit courir un
libelle qui déclarait que si le décret du licenciement de l'armée
proposé par Mirabeau venait à passer, il fallait élever huit cents
potences aux Tuileries pour y pendre tous les traîtres, Mirabeau à la
tête. M. Malouet dénonça ce libelle, et demanda que le maire de Paris
fût requis de faire arrêter Marat, ainsi que les colporteurs de
pareilles atrocités. Mirabeau invoqua, au contraire, le mépris de
l'Assemblée sur de pareilles extravagances, qu'il traita d'ivresse de
la part de Marat, et dénonça comme libelle le réquisitoire du Châtelet
sur les événements des 5 et 6 octobre.
On fit lecture à l'Assemblée d'une lettre des vainqueurs de la
Bastille, et des écrivains patriotes, tels que Carra, Marat, Camille
Desmoulins, Brissot, Loustalot, etc., qui invitaient tous les bons
citoyens à se trouver à un service qu'ils feraient célébrer au Champ
de Mars pour les camarades morts à la prise de la Bastille.
Robespierre voulait que l'Assemblée y envoyât une députation; mais sur
l'observation qu'on lui fit, qu'elle ne pourrait siéger à côté de ceux
qu'elle avait condamnés, M. Duport fit décréter que c'était à
l'Assemblée à ordonner ce service, et qu'il fallait surseoir
jusque-là.
CHAPITRE VII
ANNÉE 1790
Affaire de Nancy.--Retraite de M. Necker.--Camp de
Jalès.--Nouvelle émission d'assignats.
Le ministre de la guerre vint faire part à l'Assemblée de la situation
critique où se trouvait la ville de Nancy par la révolte des régiments
du Roi, de Mestre de camp et des Suisses de Châteauvieux. Ce dernier
régiment, qui avait été entraîné, parut d'abord se repentir; mais,
excité de nouveau par ceux qui fomentaient tous ces troubles, il
persista dans sa révolte. Chacun de ces régiments voulait rendre ses
officiers solidaires des sommes qu'il prétendait lui être dues, pour
les retenues injustes qu'on lui faisait depuis longtemps, et ils
menaçaient de se faire justice eux-mêmes, si l'on refusait
d'acquiescer à leur demande.
M. de Malseigne, ancien major général des carabiniers, officier de
tête et de courage, envoyé à Nancy pour y rétablir l'ordre et la
subordination, fit assembler un conseil au quartier des Suisses pour
la reddition des comptes, et s'y rendit le 24 août. On rejeta les
demandes injustes des soldats, et on leur accorda celles qui étaient
justes et raisonnables. Mais les esprits s'échauffant, M. de Malseigne
remit la séance à un autre jour. Lorsqu'il sortit du quartier, un
grenadier, qui était de sentinelle à la porte, lui ferma le passage,
en lui appuyant sa baïonnette sur la poitrine. M. de Malseigne tira
son épée, le blessa, et traita de même un second grenadier qui leva le
sabre sur sa tête. Il se fit jour ensuite avec son épée au travers de
cette soldatesque effrénée, et se rendit chez M. de Nouë, colonel en
second du régiment du Roi, qui commandait dans la ville, et chez qui
tous les officiers s'étaient rassemblés.
Les soldats de Châteauvieux voulurent forcer les portes de la maison
de M. de Nouë; mais on la barricada, et l'on parvint pour le moment à
la faire respecter. M. de Malseigne voulait braver leur fureur; mais
apprenant que la fermentation croissait d'heure en heure, que la plus
grande partie des régiments du Roi et de Mestre de camp, unis à la
multitude, partageaient les ressentiments des Suisses, et que sa vie
était dans le plus grand danger, il se détermina à céder aux instances
qu'on lui faisait de quitter Nancy et de retourner à Lunéville, où il
fut reçu des carabiniers avec toutes les marques d'estime et de
confiance qu'il n'avait cessé de leur inspirer.
Dès qu'on eut appris son départ de Nancy, trente soldats de Mestre de
camp se mirent à sa poursuite; mais il était heureusement entré dans
Lunéville quand ils approchèrent de la ville. Un détachement de
carabiniers monta à cheval, fut à leur rencontre, tua plusieurs
d'entre eux, et fit les autres prisonniers. Ces nouvelles apportées à
Nancy, et grossies par la malveillance, jetèrent l'alarme parmi les
révoltés. On fit courir le bruit que les étrangers avaient pénétré
dans le royaume, et le désordre fut à son comble. Les soldats crièrent
à la trahison, forcèrent la maison de M. de Nouë, le traînèrent au
cachot, emprisonnèrent les officiers qui étaient auprès de sa
personne, arrêtèrent même M. Percheloche, aide de camp de M. de la
Fayette, et le mirent sous la garde de leurs fusiliers.
Les trois régiments en insurrection partirent sur-le-champ pour aller
attaquer les carabiniers, et la garde nationale se mit aussi en
mouvement. M. Percheloche offrit alors à ceux qui le gardaient d'aller
avec eux défendre leurs camarades, et ils partirent tous pour
Lunéville. Ils trouvèrent les carabiniers en ordre de bataille; les
deux troupes s'envoyèrent des députés. M. de Malseigne proposa de
retourner à Nancy, accompagné de deux députés, l'un carabinier et
l'autre des troupes des régiments; et M. Percheloche fut prié par les
gardes nationales, et même par les soldats du régiment du Roi, d'aller
à Paris, et d'y rendre compte de ce qui se passait. Il y consentit,
après avoir obtenu la liberté de M. de Nouë et de ceux qui avaient été
arrêtés avec lui.
M. de Bouillé, en rendant compte de ces faits, demanda deux
commissaires à l'Assemblée pour agir de concert avec lui, et détruire
par là les bruits que l'on faisait courir, qu'il ne rassemblait des
troupes que pour opérer une contre-révolution. Il informait
l'Assemblée qu'il avait sous ses ordres, outre les carabiniers, les
régiments suisses de Castella et de Vigier, déterminés à venger la
honte qu'imprimait sur leur nation la défection de Châteauvieux.
Pendant ce temps, la situation de Nancy était affreuse. L'arsenal
avait été pillé; la classe inférieure défendait les soldats, et la
classe supérieure courait journellement le risque d'être massacrée. Un
grand nombre de gardes nationales avaient quitté la ville pour marcher
contre les carabiniers avec les trois régiments, et les citoyens
étaient sans défense contre l'effervescence de la multitude. On
demandait instamment à l'Assemblée de soutenir le décret qu'elle avait
rendu pour autoriser à réprimer par la force une insurrection dont les
suites pouvaient devenir si dangereuses. Mais la garde nationale de
Nancy avait envoyé à Paris deux députés, qui, dans un discours
prononcé devant l'Assemblée, excusèrent les troupes et rejetèrent la
cause des désordres sur les chefs des régiments, et nommément sur M.
de Malseigne. Ils parvinrent ainsi à refroidir l'Assemblée sur les
mesures qu'elle avait d'abord adoptées. «Tous les torts des soldats,
disaient-ils, ne proviennent que de leur attachement aux principes de
la Révolution. Il faut, ajoutèrent-ils, temporiser et rendre justice à
la pureté de leurs sentiments.»
Ces raisons, appuyées par les démagogues de l'Assemblée, leur firent
accorder les honneurs de la séance. Barnave, Robespierre, et autres
députés du même parti, cherchèrent de leur côté à inspirer de la
défiance sur les opinions de M. de Bouillé. Il allait, disaient-ils,
former une réunion d'aristocrates et de despotes soudoyés pour égorger
les soldats. Ils parvinrent, quoique avec peine, par ces mensonges, à
obtenir de l'Assemblée qu'elle ferait une nouvelle proclamation, par
laquelle elle déclarerait qu'elle scruterait la conduite de chacun;
que les soldats et les citoyens seraient mis sous la sauvegarde de la
nation; mais que pour obtenir justice, il fallait d'abord rentrer dans
l'ordre. Elle décida que cette proclamation serait portée à Nancy par
deux commissaires, autorisés à requérir la force militaire, après
avoir épuisé tous les moyens de paix et de justice.
Les décrets et la proclamation de l'Assemblée ne firent aucune
impression sur l'esprit des révoltés. Ils entraînèrent même dans leur
parti un grand nombre de carabiniers, qui se saisirent de MM. de Nouë
et de Malseigne, et les conduisirent en prison, où ils se trouvaient à
la merci de ces furieux. M. de Bouillé, après avoir employé
inutilement tous les moyens possibles pour faire rentrer les troupes
dans le devoir, se vit forcé d'employer la force, et se détermina à
faire exécuter le décret.
Il réunit toutes les troupes de ligne, les gardes nationales de
Metz, de Lunéville, et la partie saine de celle de Nancy, leur lut le
décret de l'Assemblée sanctionné par le Roi, et, assuré de leur
fidélité, il marcha contre les révoltés. Ceux-ci envoyèrent une
députation à M. de Bouillé pour demander à capituler. Il répondit
qu'on ne capitulait point avec des rebelles; qu'ils n'avaient d'autre
parti à prendre que celui de la soumission, et que si dans deux heures
MM. de Nouë et de Malseigne ne lui étaient pas rendus, et que les
trois régiments ne fussent pas en bataille hors de la ville, reposés
sur leurs armes, il ferait exécuter le décret. On rendit MM. de Nouë
et de Malseigne, et après de nouveaux pourparlers où M. de Bouillé
tint ferme, une nouvelle députation de la municipalité et du régiment
du Roi vint l'assurer que pour obéir à ses ordres on allait quitter la
ville. M. de Bouillé la reçut au milieu de ses troupes, dont il avait
peine à contenir l'ardeur. Les soldats sortirent de la ville; mais on
remarqua qu'une de ses portes était gardée par des soldats des trois
régiments, qui avaient conservé de l'artillerie. M. de Bouillé y
marcha avec l'avant-garde, y arriva à quatre heures, et fit sommer de
rendre la porte. Ils se préparaient à la défendre, lorsque M.
Désilles, jeune officier du régiment du Roi, plein d'honneur et de
bravoure, tenta un dernier effort pour les porter à la soumission. Il
employa d'abord la persuasion et la raison pour les engager à ne pas
faire couler le sang pour une défense impossible; mais ne pouvant rien
gagner sur les esprits obstinés, il se plaça à l'embouchure du canon,
se flattant de les arrêter par cette démarche. Tout fut inutile; ils
répondirent à la dernière sommation de M. de Bouillé par un coup de
canon à mitraille et une décharge de mousqueterie, qui blessa
mortellement le jeune et héroïque Désilles[15]. Les volontaires
ripostèrent par un feu très-vif, forcèrent la porte et tuèrent tout ce
qu'ils rencontrèrent. Les révoltés se défendirent avec acharnement.
Ils tiraient par les fenêtres sur les troupes de M. de Bouillé, et lui
tuèrent beaucoup de monde. Après un combat de trois heures, où les
soldats de Châteauvieux furent en partie tués ou blessés, et Mestre de
camp s'étant sauvé, le régiment du Roi se décida à se rendre. M. de
Bouillé fut sur-le-champ à son quartier, et lui ordonna de se rendre à
Verdun; Mestre de camp, dispersé ou prisonnier, reçut l'ordre de se
rendre à Toul, Moyenvic et Marsal. M. de Bouillé donna les plus grands
éloges au courage et à la bravoure des troupes et des gardes
nationales. Trente hommes de celle de Metz furent tués, et beaucoup
furent blessés. Nancy leur dut son salut, et l'ordre y fut
parfaitement rétabli.
[15] Il était Breton et avait puisé dans sa famille le courage et
la générosité qu'il montra dans cette circonstance. Son père et
la plus grande partie de sa famille furent victimes de leur
attachement à la royauté sous la Terreur, en 1795.
M. de Bouillé tint, dès le lendemain, un conseil de guerre pour juger
les coupables, et demanda les ordres de l'Assemblée relativement aux
soldats de Châteauvieux. M. de Malseigne, en quittant Nancy, fut
rejoindre les carabiniers qui étaient rentrés dans le devoir, et qui,
en lui témoignant leur profonde douleur, livrèrent vingt de leurs
camarades, principaux auteurs de l'insurrection.
Le courage et la fermeté de M. de Bouillé furent applaudis
généralement. Il n'avait que trois mille hommes à opposer aux
révoltés, qui étaient au nombre de dix mille. La modestie avec
laquelle il rendit compte de ses succès ajouta encore à l'estime
qu'inspira sa conduite.
Le Roi et la Reine, qui étaient dans la plus mortelle inquiétude sur
ce qui se passait à Nancy, témoignèrent à M. de Bouillé la
satisfaction qu'ils éprouvaient de sa conduite, et en firent
publiquement l'éloge le plus flatteur et le plus mérité. Il n'en fut
pas de même de l'Assemblée. Tout ce qui tendait à donner de la
considération au Roi était un sujet de déplaisance pour elle. Aussi,
en remerciant par un décret les autorités, les gardes nationales et M.
Désilles, de leur zèle, de leur bravoure et de leur patriotisme, elle
se contenta d'une simple approbation pour le général et les troupes de
ligne qui avaient fait leur devoir, et elle ordonna aux commissaires
dont l'envoi avait été décrété, de se rendre sans délai à Nancy, pour
y prendre les informations nécessaires sur les auteurs de
l'insurrection, punir les coupables sans distinction de chefs ni de
soldats, et prendre les mesures nécessaires pour la conservation de la
tranquillité publique. Elle se chargea de pourvoir au sort des femmes
et des enfants des gardes nationaux qui avaient péri à Nancy.
Le Roi avait nommé pour commissaires les deux présidents des
départements les plus voisins de cette ville, comme ayant une parfaite
connaissance de ce qui s'y était passé; mais M. de la Fayette s'y
opposa, et fit nommer à leur place M. Dumanoir, un de ses aides de
camp, et M. Duport du Tertre. Ces deux messieurs, ne s'étant pas
souciés de se charger de cette mission, furent remplacés par MM. du
Verrier et Cayer de Gerville, avocats.
Si le Roi eût voulu quitter Paris à cette époque, et se retirer à Metz
pour s'y mettre à la tête des troupes, la considération dont jouissait
M. de Bouillé lui en aurait donné les moyens, et le séjour de
Saint-Cloud toutes sortes de facilités pour partir secrètement. Mais
il ne put se résoudre à un parti dont il redoutait les suites.
Les factieux, mécontents de voir l'ordre rétabli à Nancy par la
valeur héroïque des troupes et de la garde nationale, tentèrent
d'exciter une émeute à Paris. Ils rassemblèrent les groupes du
Palais-Royal, et une troupe de gens armés se réunirent autour de la
salle, et se répandirent ensuite dans le jardin des Tuileries en
proférant des imprécations contre M. de Bouillé et contre les
ministres, dont ils demandaient le renvoi. Ils déploraient le meurtre
de Nancy, et feignaient même de vouloir forcer la salle. La bonne
contenance de la garde nationale arrêta le commencement de cette
sédition. M. Dupont de Nemours se plaignit vivement de l'audace des
factieux, qui, sans armée apparente, en avaient une réelle dans le
grand nombre de leurs partisans, obéissaient à un mot de guerre, et se
rassemblaient au premier signal pour commettre tous les excès qui leur
étaient commandés. Il demanda que l'Assemblée donnât des ordres pour
informer contre les auteurs de ce dernier tumulte, et pour enjoindre à
la municipalité de Paris de veiller soigneusement à l'exécution des
décrets relatifs à la tranquillité publique. Malgré un discours de M.
d'André, qui n'eut pas honte d'attribuer à la minorité les excès dont
on se plaignait, pour indisposer contre elle, le décret proposé passa
à l'unanimité.
L'émeute du 2 septembre décida la retraite de M. Necker. Effrayé des
dangers qu'il courait, il écrivit à l'Assemblée que sa santé ne lui
permettant plus de remplir les fonctions de sa place, il lui envoyait
sa démission. Il l'informait en même temps qu'il lui avait remis, le 2
juillet, le compte de la recette et de la dépense depuis le 1er mai
1789 jusqu'au mois de mai 1790; qu'il laissait pour garant de son
administration ses maisons de Paris et de la campagne, et deux
millions quatre cent mille livres de ses propres fonds qu'il avait
versés au trésor royal, et dont il demandait à retirer seulement
quatre cent mille livres. Cette démission fut reçue avec la plus
profonde indifférence. L'Assemblée se chargea de l'administration du
trésor public, et ajouta l'administration des finances à tous les
autres pouvoirs qu'elle avait réunis entre ses mains.
L'arrivée subite de M. Necker ayant causé quelque émotion dans le
village de Saint-Ouen, il crut prudent de le quitter et erra toute la
nuit dans la vallée de Montmorency. Il revint à Paris dans la matinée
du lendemain, et partit peu après pour Coppet. Son voyage ne fut pas
heureux. Il fut arrêté à Arcis-sur-Aube par la municipalité, qui
refusa de le laisser continuer sa route, jusqu'à ce qu'elle y fût
autorisée par l'Assemblée nationale. M. Necker écrivit au président
pour lui demander de lui obtenir cette autorisation, et ses amis en
obtinrent une lettre pour assurer son voyage. Muni de ces papiers, on
lui laissa continuer sa route jusqu'à Vesoul, où il fût arrêté de
nouveau. Mais la municipalité le fit mettre en liberté, et il quitta
enfin la France pour n'y plus revenir, emportant avec lui un chagrin
et une inquiétude qui, joints à la douleur que lui causa la perte de
sa femme, rendirent sa vie amère jusqu'à son dernier soupir.
Les persécutions qu'éprouvaient les habitants des provinces
méridionales attachés au Roi et à la religion, les déterminèrent à se
réunir pour parvenir à s'y soustraire. Ils formèrent un camp fédératif
à Jalès dans le bas Languedoc. Ils avaient fixé le 18 août pour le
jour du ralliement. Ce camp était déjà composé de quarante-cinq mille
hommes, lorsque dix mille montagnards du Vivarais en vinrent grossir
le nombre. On forma un bataillon carré au milieu duquel on dressa un
autel, sur lequel on célébra la messe; et les têtes s'échauffant, on
proposa d'aller venger les catholiques opprimés par les protestants.
M. de Lazantides, ancien officier du régiment de Penthièvre, qui
sentit le danger de cette proposition, saisit adroitement le prétexte
du manque de vivres pour les engager à se retirer.
Les habitants du Vivarais furent plus difficiles à persuader que les
autres, et n'y consentirent qu'à la condition d'envoyer des
commissaires qui auraient pour mission d'obliger les protestants à
envoyer à Montpellier, ou autre ville de sûreté, les catholiques
emprisonnés, pour y être jugés et punis s'ils se trouvaient coupables;
de vendre des armes aux catholiques, ou de désarmer aussi les
protestants; de faire remettre les canons à la citadelle de Nîmes, et
d'en faire sortir les soldats du régiment de Guyenne, vendus aux
protestants.
L'Assemblée, inquiète de ce rassemblement, décréta qu'elle approuvait
la proclamation du département de l'Ardèche pour s'opposer aux arrêtés
de l'armée du camp de Jalès, et chargea le président de demander au
Roi d'ordonner au tribunal de Villeneuve-de-Berg de faire le procès
aux auteurs des arrêtés inconstitutionnels de ce camp, de déclarer le
comité militaire de cette armée inconstitutionnel, de lui défendre de
s'assembler, et à ses commissaires de se rendre à Montpellier pour y
prendre des renseignements sur l'affaire de Nîmes; de défendre
également à tous les gardes nationaux du royaume de former aucun camp
fédératif sans l'autorisation du directoire du département, et de
supplier Sa Majesté de donner les ordres les plus prompts pour
l'exécution du présent décret.
Le parti qu'avait pris le Roi, par le conseil de ses ministres, de
sanctionner sans réflexion tous les décrets de l'Assemblée, lui
causait souvent de violents chagrins. Obligé par cette mesure
d'abandonner ceux qui cherchaient à défendre son autorité, il vit avec
douleur que loin de remplir le but qu'on s'était proposé, elle ne
tendait qu'à accroître celle de l'Assemblée, qui ne s'occupait qu'à
éteindre dans le coeur des Français l'attachement envers leur
souverain, qui ne désirait que le bonheur de son peuple.