provinces et pour annoncer à cette revue qu'il allait se rendre au
voeu qu'elle lui exprimait par l'organe de ses députés; qu'il ne
voulait point d'autre garde que celle des habitants des lieux qu'il
allait parcourir, et qu'il ne voulait être accompagné dans ces voyages
que par les bons fédérés qui lui témoignaient tant d'attachement, il
eût déconcerté l'Assemblée et l'aurait mise dans la position d'avoir
recours à ses bontés. Mais il était écrit dans l'ordre de la
Providence que nous boirions le calice jusqu'à la lie. Le Roi était
malheureusement loin de se faire une idée de l'effet que sa présence
produirait dans les provinces; il craignait que le zèle de ses fidèles
serviteurs ne les entraînât trop loin, et que la résistance des
méchants n'occasionnât une guerre civile. Toutes ces considérations
l'empêchèrent de suivre le conseil qu'on lui donnait, de profiter
d'une occasion si favorable pour s'absenter de Paris. Le peu d'énergie
de la plupart de ses ministres, dont une partie craignait toujours de
porter atteinte à cette funeste liberté qui n'existait que de nom,
l'entretenait avec soin dans des idées aussi nuisibles à ses intérêts;
et cette funeste crainte, produite par trop de bonté, causa tous nos
malheurs. Le Roi avait celui d'avoir une trop grande défiance de
lui-même. Persuadé que les autres voyaient mieux que lui, il n'osait
prendre le parti que lui indiquaient la justesse de son esprit et la
bonté de son coeur. Mécontent de l'éducation qu'il avait reçue, il se
jugeait défavorablement, et ne se rendait pas la justice qu'il
méritait.
L'Assemblée était inquiète du parti qu'allait prendre le Roi; et, se
voyant perdue si le Roi quittait Paris, il n'y avait pas de moyen
qu'elle n'employât pour gagner les fédérés. Je n'ai pu douter de ces
craintes après le propos que tint Barnave dans la voiture du Roi, au
retour du malheureux voyage de Varennes. Il parlait avec Madame
Élisabeth des événements de la Révolution, et nommément de la
fédération; et sur ce que cette princesse parlait des vues qu'avait
eues l'Assemblée en la décrétant: «Ah! Madame, ne vous plaignez pas de
cette époque, car si le Roi en eût su profiter, nous étions tous
perdus.» On peut juger de l'impression que produisit un aveu aussi
remarquable dans des coeurs aussi profondément affligés que ceux de la
famille royale, dans la position où elle se trouvait en ce moment.
CHAPITRE VI
ANNÉE 1790
Arrestations, dénonciations et décrets
désorganisateurs.--Continuation des mesures pour anéantir
l'autorité royale.--Des meurtres et des désordres dans les
diverses parties du royaume.
On avait arrêté à Saint-Cloud deux individus, espèce d'illuminés,
nommés d'Hosier et Petit-Jean. Ils avaient l'air d'avoir la tête un
peu timbrée, et se rendirent suspects par les instances qu'ils firent
pour parler au Roi. On les fouilla, et l'on trouva sur leur poitrine
un billet par lequel ils mandaient au Roi de se confier à Dieu et à la
Sainte Vierge, et qu'il recouvrerait son autorité. Le hasard les avait
fait connaître à madame de Jumilhac. Ils la nommèrent dans leur
interrogatoire; et il n'en fallut pas davantage pour faire donner
l'ordre à deux capitaines de la garde nationale de Paris de l'aller
arrêter en Périgord, où elle était alors. Ils prirent trois cents
hommes à Limoges, arrivèrent à Jumilhac, et la conduisirent à Paris.
Ses réponses furent si simples et si naturelles, que, ne trouvant
aucune charge contre elle, on lui rendit la liberté, au grand
contentement des habitants de Jumilhac, qui, comblés de ses bienfaits
et pénétrés de reconnaissance, témoignaient la joie la plus vive de la
revoir au milieu d'eux.
M. de Clermont-Tonnerre saisit cette occasion pour se plaindre d'un
comité des recherches qui, établi de lui-même et sans aucune loi, se
permettait des arrestations si contraires à la liberté, s'arrogeait
des droits encore plus odieux que les lettres de cachet, et vexait
impunément toutes les classes des citoyens. Toute la partie saine de
l'Assemblée applaudit à ce discours, qui ne contribua pas peu à la
prompte liberté de madame de Jumilhac; mais le comité n'en continua
pas moins ses vexations ordinaires.
On avait arrêté sur les frontières M. de Bonne-Savardin, porteur d'un
écrit du comte de Maillebois à M. le comte d'Artois. Enfermé d'abord à
Pierre-en-Cise, il fut ensuite renvoyé à Paris par ordre du comité des
recherches. Il portait sur lui un petit livre dans lequel il se
rendait compte de toutes les actions de sa journée, et où il avait
écrit, entre autres, un dîner qu'il avait fait chez M. de
Saint-Priest. Le comité voulut trouver de l'identité entre ce dernier
et M. de Maillebois. M. de Bonne eut beau assurer que ces deux noms
n'avaient aucun rapport, et qu'il savait M. de Saint-Priest trop
opposé à tout projet de contre-révolution pour lui en proposer un de
ce genre; le nom de M. de Saint-Priest n'en fut pas moins ajouté, dans
l'acte d'accusation porté au Châtelet, à celui de MM. de Maillebois et
de Bonne-Savardin. On y joignit même l'inculpation de mépris pour
l'Assemblée nationale et ses décrets, quoique l'on ne pût en fournir
aucune preuve.
M. de Saint-Priest, ayant appris qu'à l'appui de cette dénonciation,
Brissot de Warville, journaliste et membre du comité des recherches,
promettait dans son journal de grands développements sur cette
assertion, se crut obligé, pour cette fois, de se plaindre à
l'Assemblée des calomnies dont il était journellement l'objet. Il lui
écrivit la lettre la plus noble pour lui représenter qu'ayant toujours
eu une conduite irréprochable dans les divers emplois qu'il avait
exercés, et étant, en ce moment, honoré de la confiance du Roi, il
croyait de son devoir, comme ministre, de repousser les inculpations
dont il était la victime; qu'il ne connaissait particulièrement ni M.
de Maillebois ni M. de Bonne-Savardin; qu'il n'avait jamais eu aucun
rapport de confiance avec eux; qu'il n'avait rien à se reprocher de
contraire à son serment d'être fidèle à la Constitution, et que la
conduite de toute sa vie était la preuve qu'il savait être fidèle à
ses serments.
On fit reparaître à cette occasion la dénonciation de la Commune
contre M. de Maillebois. Elle ne portait que sur des souvenirs de son
secrétaire, d'après lesquels ce seigneur aurait écrit qu'avec 2,500
Piémontais, 14,000 hommes fournis par l'Espagne, et le concours du duc
de Deux-Ponts, du margrave de Baden et du landgrave de Hesse, il se
chargeait de bloquer Paris, de subjuguer la France et d'amener la
nation à résipiscence. Il est difficile de croire qu'un homme d'esprit
et de talent, tel qu'était le comte de Maillebois, ait pu former un
pareil projet et l'envoyer au roi de Sardaigne et à M. le comte
d'Artois. D'après la dénonciation de la Commune et du comité, le
procureur du Roi au Châtelet rendit plainte contre MM. de Maillebois,
de Saint-Priest et de Bonne-Savardin.
L'Assemblée continuait par de nouveaux décrets à ôter au Roi le peu
d'autorité qui lui restait. Elle se chargea de l'organisation de
l'armée, de la décision des pensions, de la quotité des retraites, et
mit ce prince dans l'impossibilité de faire aucun bien, ni de remédier
aux désordres qui se commettaient journellement. Il sentait vivement
les blessures qu'en recevait son autorité, et vivait dans la
persuasion que tant de patience et de résignation, opposées à la
conduite de l'Assemblée, ouvriraient les yeux à la nation, et que sans
moyens violents elle reviendrait d'elle-même au gouvernement paternel
d'un roi qui ne voulait que son bonheur. Hélas! il se trompait, et les
factieux qui comprimaient la nation abusèrent de sa bonté pour
continuer leurs pratiques séditieuses, et entretenir l'aveuglement
d'un peuple égaré par l'appât du gain et par l'impunité des crimes
qu'il commettait journellement.
L'Assemblée ne pouvait pardonner à MM. de Saint-Priest, de la Luzerne
et de la Tour du Pin l'attachement qu'ils témoignaient au Roi, et les
représentations continuelles qu'ils lui adressaient sur les excès qui
se commettaient dans les provinces, dans les régiments et dans les
ports. Les dénonciations journalières qu'on se permettait contre eux
n'avaient d'autre but que de faire déclarer au Roi qu'ils avaient
perdu la confiance de la nation, et de le forcer à les remplacer par
des êtres plus soumis à la volonté de l'Assemblée, et moins attachés à
la personne de Sa Majesté.
M. Malouet, indigné des libelles atroces et incendiaires de Camille
Desmoulins, lesquels se débitaient même à la porte de l'Assemblée,
crut qu'il serait utile au bien public d'en dénoncer un contre sa
personne, dans lequel il se permettait les paroles les plus
outrageantes. Il représenta, avec sa fermeté ordinaire, les dangers
que pouvait courir chaque particulier, lorsqu'un journaliste ne
craignait pas de prêcher le meurtre, le pillage et l'incendie;
contraignant ainsi un représentant du peuple à porter sur lui des
armes pour la défense de sa vie; qu'il aurait dédaigné ces injures,
s'il n'avait espéré par là faire punir un être aussi dangereux pour la
société. Cet impudent était allé jusqu'à le menacer de le marquer à la
joue d'un fer chaud, comme un infâme galérien sorti du bagne de Brest.
Cette injure paraissant tenir de la folie, M. Malouet demanda que,
d'après le rapport des médecins, il fût enfermé, s'il y avait lieu,
dans une maison de fous, pour y être guéri; et, dans le cas contraire,
qu'on l'obligeât à se rétracter au greffe et dans son premier numéro;
à payer les frais du procès, et vingt mille francs d'amende
applicables aux pauvres de la charité maternelle, et que ladite
sentence, au nombre de quatre mille exemplaires, fût imprimée à ses
dépens et affichée à Paris, Brest, Toulon, et autres lieux où besoin
serait, sauf au procureur du Roi à prendre telles conclusions qu'il
lui plairait, pour la réparation due aux moeurs, aux lois, et à la
dignité d'un représentant de la nation.
Il dénonça encore, peu de temps après, un libelle de Marat, intitulé:
_C'en est fait de nous_, par lequel il proposait de s'assurer du Roi
et de Mgr le Dauphin; d'enfermer la Reine et Monsieur; de se défaire
de toutes les autorités, et d'abattre six cents têtes; qu'alors
seulement le peuple serait heureux, ne payerait plus d'impôts, et
jouirait d'une liberté dont il ne connaissait que le nom; que, sans
cette mesure, leurs ennemis les égorgeraient tous, eux, leurs femmes
et leurs enfants.
M. Malouet parla avec la plus grande éloquence sur le danger de
laisser courir de tels libelles, qui ne tendaient à rien moins qu'à
opérer une contre-révolution, par l'horreur qu'inspiraient de pareils
moyens. Il représenta fortement l'intérêt de chacun à ne pas laisser
égarer à ce point l'esprit du peuple, qui, du meurtre de celui qu'il
regardait comme son ennemi, passerait au massacre de ceux qui
voudraient réprimer les excès, et finirait par rendre la France un
théâtre de carnage et d'horreur. Il demanda de décréter que le
procureur du Roi fût mandé à la barre, séance tenante, pour recevoir
l'ordre de poursuivre comme criminels de lèse-nation les auteurs,
imprimeurs et colporteurs d'écrits propres à exciter l'insurrection du
peuple contre les lois, ainsi qu'au renversement de la Constitution.
Le discours de M. Malouet avait fait une telle impression, que le
décret passa sans opposition. Mais deux jours après, on présenta à
l'Assemblée un projet de législation criminelle dont Marat lui faisait
hommage. Camille Desmoulins profita de cette occasion pour se plaindre
de la sévérité avec laquelle on traitait les écrivains patriotes,
tandis qu'on laissait débiter sans aucune difficulté ceux du parti
opposé, tels que les _Actes des apôtres_, la _Gazette de Paris_, la
_Passion de Louis XVI_, etc., etc. C'était, selon lui, une mesure
intolérable de le traduire devant un tribunal, parce qu'il l'accusait
d'être contre-révolutionnaire.
«Serait-il possible, s'écria M. Malouet, qu'on pût justifier des
libelles qui provoquent au meurtre et au carnage, et à la dissolution
de toutes les autorités!»--«Je l'ose,» dit une voix qu'on reconnut
pour être celle de Camille Desmoulins. Le président ordonna de
l'arrêter; mais il se perdit dans la foule, et reparut l'instant
d'après dans la salle. Robespierre excusa sa conduite sur son extrême
sensibilité de se voir accusé de crime envers la nation, lui qui
journellement ne cessait d'être le défenseur de ses droits. Dubois de
Crancé se joignit à lui, et crut l'occasion favorable pour représenter
à l'Assemblée que le comité des recherches ayant accusé M. de
Saint-Priest d'être le complice de MM. de Maillebois et de
Bonne-Savardin, il fallait qu'elle fît déclarer au Roi, par le
président, qu'elle ne pouvait plus correspondre avec un ministre si
grièvement attaqué. Chacun garda le silence. Seul M. Desmeunier
démontra avec courage qu'on ne pouvait déplacer un ministre sans qu'il
fût accusé et jugé légalement, et qu'alors seulement, s'il était
trouvé coupable, il subirait la peine portée par la loi. Personne
n'osa répondre, et la motion de M. Dubois de Crancé n'eut aucune
suite.
Péthion, de son côté, dénonça le décret rendu contre les libellistes
comme ayant un effet rétroactif. «Une révolution n'est pas, dit-il, un
temps de calme; vous avez vous-même favorisé l'insurrection d'un grand
peuple; vous l'avez approuvée par vos décrets; je demande donc qu'on
ne donne aucune suite au dernier décret, jusqu'à ce que vous ayez
défini les crimes de lèse-nation et décrété la procédure par jury.»
M. Malouet répondit vainement qu'il n'y aurait plus alors ni paix ni
sûreté en France; que la nation demanderait compte un jour à
l'Assemblée des maux qu'elle aurait causés, et dont elle finirait par
être elle-même la victime. Il ne fut point écouté, et l'Assemblée,
sans égard à l'amendement qu'il avait proposé au décret incriminé,
pour en éloigner tout arbitraire, proclama qu'il ne pourrait être
intenté aucune action, ni être dirigé aucune poursuite contre les
écrits publiés jusqu'à ce jour sur les affaires publiques, sauf
l'écrit intitulé: _C'en est fait de nous_; mais qu'indignée de la
licence des écrivains, elle chargeait son comité de constitution et
celui de jurisprudence criminelle réunis de lui proposer un mode
d'exécution du décret rendu contre les libellistes.
Le tumulte avait été si grand, qu'il fut impossible aux trois quarts
de l'Assemblée d'entendre la rédaction du décret. On avait compté
qu'il y serait ajouté qu'on proposerait ce mode d'exécution dans le
plus bref délai. MM. Malouet et Dupont de Nemours, ayant constaté
cette omission, demandèrent qu'on la réparât; mais l'Assemblée refusa
opiniâtrément de rien changer au décret prononcé.
On s'apercevait sensiblement des progrès de l'émigration. On s'en
plaignit à l'Assemblée, qui délibéra sur les moyens d'y remédier. «Il
en est un aussi simple qu'immanquable, dit M. de Murinais; rendez la
paix à la France; ramenez-y l'ordre et la justice, et il n'y aura plus
d'émigration.» Les factieux qui dominaient l'Assemblée étaient loin de
l'agréer, sachant mieux que personne que ce n'était qu'au sein du
trouble et de la confusion qu'ils pouvaient réaliser les projets
qu'ils avaient formés pour la destruction de la religion et de la
monarchie.
M. de Bonne-Savardin occasionna de grandes rumeurs dans l'Assemblée
par sa fuite de la prison de l'Abbaye. Craignant avec raison de ne
pouvoir éviter d'être découvert, et voulant se mettre en sûreté, il
fut trouver l'abbé de Barmond, membre du côté droit de l'Assemblée, et
connu par sa bienfaisance; il le supplia de lui donner pour quelques
jours un asile dans sa maison. L'abbé de Barmond, craignant de se
compromettre, eut de la peine à s'y décider; mais son bon coeur
l'emporta.
L'abbé de Barmond allait partir pour les eaux. M. de Bonne, l'ayant
appris, lui demanda avec tant d'instances de l'emmener avec lui, qu'il
ne put s'y refuser, quoiqu'il eût déjà dans sa voiture un fédéré,
qu'il ramenait dans son pays. Dénoncé par un quidam, qu'on crut être
son domestique, l'abbé de Barmond fut suivi par MM. Mestre et Julien,
aides de camp de M. de la Fayette, qui, rencontrant sa voiture près de
Châlons, prirent les devants, prévinrent la municipalité et firent
arrêter les voyageurs. On ne leur trouva d'autres papiers que des
lettres pour M. le cardinal de Rohan, dont M. Égys était porteur.
L'Assemblée, instruite de cet événement, ordonna que les voyageurs
seraient ramenés à Paris; que MM. Égys et de Bonne-Savardin seraient
conduits séparément dans les prisons de cette ville, et que l'abbé de
Barmond resterait dans sa maison jusqu'à ce que l'Assemblée eût statué
sur son sort.
L'abbé d'Aimar assura que M. Égys n'était pour rien dans cette
affaire; qu'il ne connaissait pas même l'abbé de Barmond, qui s'était
chargé, à sa sollicitation, de le ramener dans son pays; qu'on pouvait
s'assurer de sa personne, mais qu'il ne méritait pas d'être traité en
criminel. On n'eut aucun égard à ses représentations, et il n'en fut
pas moins conduit en prison.
Quand l'abbé de Barmond fut arrivé à Paris, on le manda à la barre de
l'Assemblée, et il y fut conduit de manière à attirer sur lui tous les
regards. Une foule tumultueuse entoura sa voiture, et l'on eut
beaucoup de peine à l'écarter. Il avoua naturellement qu'il avait
manqué de prudence dans cette occasion, mais qu'ayant passé sa vie à
secourir les malheureux et les opprimés, il n'avait pu se défendre
d'un sentiment de pitié pour un homme emprisonné depuis trois mois par
les ordres d'un tribunal illégal, sans qu'on eût pu trouver de preuves
contre lui; qu'il n'avait jamais connu M. de Maillebois, ni M. de
Bonne-Savardin; que la sensibilité l'avait emporté sur la prudence, et
qu'il n'avait pas autre chose à dire pour sa justification.
MM. Duport du Tertre et de Frondeville défendirent avec chaleur l'abbé
de Barmond. Le dernier, après avoir insisté sur l'illégalité des
dépositions du comité des recherches, la terreur des gens de bien, ne
put retenir son indignation en comparant la sévérité avec laquelle on
traitait l'abbé de Barmond, et l'indulgence que l'on avait pour les
assassins de la famille royale, dont plusieurs siégeaient peut-être
parmi les membres de l'Assemblée. Cette phrase excita la rumeur la
plus violente. Les deux partis de l'Assemblée se livrèrent aux
personnalités les plus fortes, et au milieu du vacarme et des cris de
chacun, M. de Frondeville fut censuré pour avoir fait entendre son
opinion. Un grand nombre de membres du côté droit demandèrent à
partager sa censure, adhérant d'esprit et de coeur au discours qu'il
avait prononcé; et pendant tout ce tumulte, l'Assemblée décréta que le
comité des recherches serait chargé de l'examen des pièces relatives à
l'affaire de l'abbé de Barmond, pour lui en rendre compte sous huit
jours, et qu'il resterait en arrestation jusqu'à ce qu'il en fût
autrement ordonné.
Dès le lendemain, M. de Frondeville fit imprimer et distribuer
gratuitement son discours, avec une épigraphe et un avant-propos qui
exprimaient positivement qu'il s'honorait de la censure qu'il avait
encourue la veille. M. Goupil de Préfeln dénonça ce discours comme un
libelle dangereux, et conclut, ainsi que Barnave, qu'un pareil manque
de respect pour l'Assemblée ne méritait pas moins de huit jours de
prison, peine encore bien douce pour un pareil délit.
M. de Faucigny, ne pouvant retenir son indignation, s'écria: «C'est
par trop fort! c'est la guerre de la majorité contre la minorité; et
nous n'avons plus d'autre parti que de tomber le sabre à la main sur
ces gaillards-là.» La colère du côté gauche fut à son comble, et
Barnave demanda au président de s'assurer sur-le-champ de la personne
de M. de Faucigny.
M. de Frondeville, affligé d'une scène aussi fâcheuse que celle qui
venait de se passer, demanda sur-le-champ la parole, se reconnut
coupable d'y avoir donné lieu par son écrit, en témoigna son regret à
l'Assemblée, et demanda instamment que la punition tombât sur lui
seul, puisqu'il était la cause de l'emportement d'une tête aussi vive
et aussi exaltée que l'était celle de M. de Faucigny. La manière
franche avec laquelle M. de Frondeville reconnut sa faute désarma
l'Assemblée, et elle se contenta de le condamner aux arrêts pour huit
jours dans sa propre maison.
M. de Faucigny désavoua de son côté l'emportement où il s'était
livré. «Il pourrait cependant, disait-il, interpréter le propos
déplacé qu'il s'était permis d'une manière différente de celle dont il
avait été entendu, s'il ne croyait plus prudent de ne pas le répéter;
qu'au surplus, il se soumettait d'avance à la peine que l'Assemblée
jugerait à propos de lui infliger.» Elle déclara qu'ayant égard aux
excuses et à la déclaration de M. de Faucigny, elle lui remettait la
peine qu'elle aurait pu lui infliger.
Huit jours après, M. Voidel, au nom du comité des recherches, déclara
à l'Assemblée que dans l'examen des pièces qui lui avaient été
remises, il n'avait trouvé aucun délit ni même de preuves de
complicité dans l'évasion de M. de Bonne-Savardin; mais que l'abbé de
Barmond s'était rendu coupable d'un des plus grands crimes dans
l'ordre social, en cherchant à soustraire à la vengeance des lois et à
couvrir de son inviolabilité un homme sous la main de la justice,
comme prévenu du crime de lèse-nation; qu'il ne fallait pas croire
qu'il se fût tant exposé pour laisser son ouvrage imparfait; qu'il
demandait donc, en conséquence, que l'abbé de Barmond restât en état
d'arrestation; que le Châtelet poursuivit les auteurs et complices de
l'évasion de M. de Bonne; qu'une commission de l'Assemblée interrogeât
séparément l'abbé de Barmond et M. de Foucault, qui paraissait
compromis dans cette affaire, et que M. Égys, qui n'y était pour rien,
fût mis en liberté.
M. de Foucault, inculpé d'avoir reçu chez lui M. de Bonne-Savardin,
justifia sa conduite et celle de l'abbé de Barmond par les mêmes
raisons qui avaient été données dans la séance où avait comparu ce
dernier. L'abbé Maury, par un discours plein de sagesse et de
modération, invoqua la Constitution violée par des arrestations aussi
arbitraires, releva les suppositions que se permettait M. Voidel comme
méritant l'indignation publique, fit sentir que de pareilles
conclusions tendaient à éterniser la captivité de l'abbé de Barmond,
et finit son discours par demander sa liberté provisoire, à la charge
de se représenter toutes les fois qu'il en serait requis, d'ordonner
au Châtelet de continuer l'information contre M. de Bonne-Savardin, et
de punir les coupables conformément aux ordonnances.
Ce discours fit une telle impression, que les deux tiers de
l'Assemblée demandèrent que l'on convertit en décret la demande de
l'abbé Maury. Mais Barnave, Péthion, Mirabeau, et ceux qui
partageaient leurs opinions, s'emportèrent avec violence contre un
décret qu'ils taxèrent de contre-révolutionnaire; et aidés du secours
des galeries, qui mêlaient à leurs raisons des cris et des battements
de mains, ils ramenèrent la majorité à décider qu'il y avait lieu à
accusation contre l'abbé de Barmond. On demanda, mais vainement, que
la liberté fût au moins rendue au pauvre M. Égys, déchargé
d'accusation par le comité des recherches; l'Assemblée passa à l'ordre
du jour, et il resta toujours en prison.
L'Assemblée ne s'écartait jamais du plan de ne laisser au Roi qu'un
vain titre sans aucune autorité. Elle déclara que l'accusation
publique ne serait plus exercée par les commissaires du Roi, étant
trop dangereux de laisser entre leurs mains l'exercice d'une pareille
puissance. Elle révoqua les apanages des Enfants de France, les
réduisit à une pension, et elle arrêta qu'ils ne pourraient hériter
des biens meubles et immeubles appartenant au Roi, à la Reine et à
l'héritier présomptif de la couronne, lors de leur décès, non plus que
des successions qui pourraient leur échoir, et que le tout serait
réuni au domaine de la couronne.
Le Roi fit représenter à l'Assemblée, par M. Necker, que la
destruction des pensions sur le trésor royal à moins de vingt-cinq ou
trente ans de service, mettait dans la position la plus cruelle une
infinité de personnes en droit de compter sur la récompense qui leur
était due. Ils n'avaient pris aucun état et allaient se trouver dénués
de tout moyen d'existence. «Sa Majesté, ajouta le ministre, voit aussi
avec peine la défense faite aux pensionnaires de l'État de recevoir
aucune pension ni aucun secours de la liste civile, et elle espère que
l'Assemblée prendra en considération des objets qui intéressent si
vivement son coeur.»
M. Necker profita de cette occasion pour faire sentir à l'Assemblée
qu'elle mettait le Roi trop à l'écart dans la distribution des grades
et des récompenses, et mit en parallèle la conduite de l'Angleterre,
qui ne négligeait aucun moyen d'environner le Roi de tous les moyens
de considération. Barnave, Charles de Lameth et Boutidoux se
récrièrent violemment contre l'audace de M. Necker, qui osait se
permettre de donner des conseils à l'Assemblée; et, sans vouloir
écouter les raisons que l'on opposait à leur emportement, ni faire
aucune distinction entre les demandes du Roi et les réflexions de M.
Necker, ils entraînèrent la majorité de l'Assemblée à passer à l'ordre
du jour.