Elle décida que chaque district du royaume enverrait un homme sur

deux cents, élu par des députés rassemblés à cet effet; que chaque

régiment députerait un officier et un bas officier, résidant au corps

et pris par ancienneté de service, ainsi que quatre soldats par

régiment d'infanterie, et deux cavaliers par régiment de cavalerie;

que tous les autres corps de l'armée députeraient dans les mêmes

proportions, pour chaque corps à pied ou à cheval. Le régiment du Roi

et celui des gardes-suisses eurent une double représentation, en

raison de leur nombre. Tous les corps quelconques existant dans le

royaume et non réunis, la maison militaire du Roi ou des Princes,

devaient être représentés par le plus ancien officier desdits corps.

Le génie, la marine, les invalides, les commissaires des guerres, les

lieutenants des maréchaux de France et la gendarmerie de toute la

France, devaient être représentés par des députés pris dans chacun de

ces corps par ancienneté de service, ainsi que le connétable.

Les maréchaux de France, lieutenants généraux, maréchaux de camp, et

les officiers de marine correspondant à ces différents grades, le

devaient être par les plus anciens officiers de chacun de ces grades.

M. de Champagny demanda et obtint, malgré l'opposition de M. de

Lameth, que M. d'Albert de Rioms assisterait à la Fédération comme

représentant son escadre.

Il y eut de grands débats à l'Assemblée sur le cérémonial de la

Fédération, et nommément pour décider si le Roi prendrait le titre de

Roi des Français, ou celui de premier citoyen français; s'il aurait

celui de chef de l'armée et de toutes les gardes nationales du

royaume; quelle serait la nature du serment qu'il prêterait; et si

tout autre que le Roi aurait une place distinguée à la Fédération.

L'abbé Maury et M. de Cazalès firent sentir vivement l'inconvénient de

pareils débats, et représentèrent avec force que c'était blesser la

majesté royale que de mettre en question si, dans une monarchie

héréditaire, le Roi avait besoin d'un décret pour être chef suprême

des forces nationales, et qu'il était inconcevable de mettre en doute

si une famille appelée successivement au trône pouvait être confondue

dans la foule des citoyens. «Le Roi, ajoutèrent-ils, ne doit point

prêter de serment différent à la nation.»--«C'est à lui, s'écria M. de

Folleville, à dicter lui-même le serment qu'il doit prêter.»--«Et

comme nos rois, dit M. Malouet, tiennent leur pouvoir de la nation,

avant l'établissement des lois actuelles, il doit y être dit

expressément que le pouvoir lui est délégué par la nation et la loi

constitutionnelle.»

Cet argument, qui donnait à la nation et au Roi des droits antérieurs

à l'existence de l'Assemblée, fut écarté et combattu par Barnave. En

conséquence, l'Assemblée décréta que le Roi serait prié de prendre le

commandement des gardes nationales et autres troupes du royaume, et de

nommer les officiers qui exerceraient le commandement sous ses ordres;

qu'à la Fédération du 14 juillet le président serait placé à la droite

du Roi, _sans intermédiaire_, et les députés à la gauche et à la

droite du Roi, sans distinction; et que Sa Majesté serait priée de

donner des ordres pour que sa famille fût placée convenablement;

qu'aussitôt que le serment aurait été prêté par les députés des gardes

nationales et autres troupes du royaume, le président prononcerait,

debout et à haute voix, le serment du 4 février; que celui du Roi

serait conçu en ces termes: «Moi, Roi des Français, je jure d'employer

tout le pouvoir qui m'est délégué par les lois constitutionnelles de

l'État, à maintenir la Constitution décrétée par l'Assemblée nationale

et sanctionnée par moi.»

Pendant la discussion sur le cérémonial de la Fédération, Mgr l'évêque

de Clermont déclara qu'il exceptait expressément du serment qu'il

allait prononcer les objets qui dépendaient de la puissance

spirituelle; que toute feinte serait un crime pour un homme revêtu de

son caractère, et que cette exception était le plus sûr garant de sa

fidélité à ce qu'il aurait juré. Tous les évêques du côté droit, et un

grand nombre d'ecclésiastiques et de laïques, se levèrent aussitôt

pour déclarer leur adhésion aux sentiments de Mgr l'évêque de

Clermont.

Les Parisiens se crurent aussi obligés de faire une adresse aux

Français pour les inviter à se rallier tous ensemble autour de la loi,

le jour de la Fédération générale, pour contribuer à l'établissement

de la Constitution. «Nous aurions été de bien bon coeur jurer avec

vous cette belle alliance, disaient-ils, où nous nous confondrons

tous, sous le nom seul de Français, même jusqu'aux extrémités de la

France, si nous ne possédions dans nos murs nos législateurs, et le

Roi. Serrons-nous tous autour d'eux à cette belle époque du 14

juillet, jour où nous aurons conquis la liberté. Jurons de la

maintenir; et que toute la France retentisse des cris répétés de:

Vivent la nation, la loi et le Roi!» Cette adresse fut signée par MM.

de la Fayette et Bailly, Charron, président de la Commune, Lafitte et

Pastoret, secrétaires, et par les citoyens assemblés des districts de

Paris.

Il fallait bien que, dans cette circonstance, l'Assemblée honorât la

conduite des vainqueurs de la Bastille. Aussi décréta-t-elle que,

pleine d'estime pour leur courage, il leur serait accordé une place

honorable à la Fédération de Juillet; qu'on fournirait à chacun d'eux

un uniforme complet, ainsi qu'un armement; qu'il serait inscrit sur la

lame du sabre et sur le canon du fusil: «_Donné à... vainqueur de la

Bastille_»; qu'on donnerait un brevet honorable à chacun d'eux et aux

veuves de ceux qui y avaient péri.

M. le duc d'Orléans fit remettre une lettre à l'Assemblée par M. de

la Touche, pour la prévenir que sa mission était finie. Il avait écrit

au Roi qu'il se préparait à revenir à Paris; mais M. de la Fayette lui

avait fait dire par M. de Boinville, son aide de camp, que son nom

pouvant encore servir à exciter de nouveaux troubles, il croyait utile

qu'il prolongeât son séjour en Angleterre. Le prince priait

l'Assemblée de lui intimer ses ordres à cet égard; et que s'il n'en

recevait point de réponse, il regarderait comme non avenue la démarche

de M. de Boinville.

M. de la Fayette répliqua que les mêmes raisons qui avaient déterminé

M. le duc d'Orléans à s'éloigner subsistant toujours, il avait cru

plus prudent de l'engager à ne pas revenir encore, pour ôter tout

sujet d'inquiétude dans un aussi beau jour que celui de la Fédération;

qu'il était loin d'en avoir, et qu'il pouvait même assurer que plus on

en approchait, plus il se confirmait dans l'idée qu'elle se passerait

dans la plus grande tranquillité. M. le duc de Biron demanda alors que

si nul accusateur ne se faisait connaître, M. le duc d'Orléans vînt

rendre compte de sa conduite et assister à la Fédération. L'Assemblée

ayant passé à l'ordre du jour, M. le duc d'Orléans revint à Paris.

En arrivant, il alla aux Tuileries faire sa cour au Roi et à la

Reine. Cette princesse, qui n'avait pas vu le duc d'Orléans depuis son

départ de Versailles, éprouva une vive émotion. Elle se contint

cependant, et eut même le courage de lui adresser quelques paroles,

auxquelles il répondit avec un embarras qu'il lui fut impossible de

dissimuler. Il fut ensuite à l'Assemblée, et y prononça un discours

qui fut extrêmement applaudi. Il y protesta de nouveau de son amour

pour la liberté, de son attachement au Roi et à la Constitution;

exprima le bonheur qu'il éprouvait d'attacher son nom à une époque

qu'il regardait comme la plus grande et la plus heureuse de toutes les

époques de la nation française, et prononça ensuite le serment du 4

février.

Dès qu'il fut décidé que la Fédération aurait lieu au Champ de Mars,

on s'empressa d'y faire les préparatifs nécessaires pour y réunir une

assemblée aussi nombreuse; et comme le temps pressait, on invita les

citoyens à aider les ouvriers, pour que tous les travaux fussent

terminés avant le jour de la cérémonie. Un zèle patriotique s'empara

de toutes les têtes des amateurs de la Révolution. Chacun voulait

avoir part à l'ouvrage; c'était la terre sacrée, malheur à celui qui

n'y aurait pas mis la main! Les dames mêmes se faisaient conduire en

carrosse pour charger la brouette; et toute personne qui aurait passé

tranquillement près du Champ de Mars sans s'y arrêter courait risque

d'être insultée. C'était une exaltation dont on ne peut se faire

d'idée. Elle alla jusqu'à forcer les religieux à sortir de leurs

couvents et à traverser Paris, la pelle sur le dos, conduits par une

multitude de peuple, pour aller travailler au Champ de Mars. Les

religieuses elles-mêmes, menacées, se crurent obligées d'y envoyer

leurs tourières.

On voyait à la fois à l'ouvrage des ouvriers, des bourgeois, des

chartreux et autres religieux de différents ordres, des militaires, de

belles dames, des hommes et des femmes de toutes les classes et de

tous les états de la société, travailler suivant leurs facultés. Les

uns dissimulaient les sentiments que leur faisait éprouver la

contrainte à laquelle on les condamnait; les autres s'y livraient avec

l'élan du patriotisme, auquel se joignait le plaisir d'insulter ceux

qu'ils supposaient éloignés de partager leurs sentiments. On entendait

de temps en temps les cris répétés de: «Vive la Nation! Les

aristocrates à la lanterne!» et les «Ça ira», etc, etc., appelés

hymnes patriotiques par les dames passionnées pour la Révolution.

Plusieurs d'entre elles, même de la plus haute classe de la société,

s'y fatiguèrent tellement, qu'elles en tombèrent malades, et finirent

par être victimes de leur zèle patriotique.

Les fédérés arrivèrent à Paris dans des dispositions bien opposées à

celles qu'en attendait l'Assemblée. La plupart, sincèrement attachés

au Roi, manifestaient hautement leurs sentiments, et se conduisirent

parfaitement depuis leur arrivée jusqu'au moment de leur départ. La

fédération de l'armée partageait les mêmes sentiments et témoignait

publiquement son respect et son attachement pour la personne du Roi et

pour toute la famille royale. L'Assemblée commença à en prendre de

l'inquiétude, et se repentit d'avoir attiré à Paris une réunion

d'hommes dont les sentiments se trouvaient si opposés à ceux qu'elle

avait espéré y rencontrer.

Tous les ouvrages relatifs à la Fédération furent exécutés avec une

telle rapidité, que tout se trouvait prêt quelques jours avant la

cérémonie. On avait établi dans le pourtour du Champ de Mars trente

rangs de gradins, où chaque spectateur pouvait être assis commodément;

et il y avait encore de la place par derrière pour des spectateurs

debout. Au milieu du Champ de Mars était l'autel de la patrie, dont

les quatre faces étaient chargées de figures et d'inscriptions

analogues à la circonstance. Le terrain de l'École militaire était un

amphithéâtre de gradins, qui devaient être occupés par les corps

civils, les personnes de la Cour et les suppléants de l'Assemblée. Il

était surmonté par les siéges du Roi et de l'Assemblée, et couvert

d'un coutil orné de flammes et des couleurs nationales. Au-dessus du

trône du Roi, élevé de quelques pouces au-dessus du fauteuil du

président, flottait le pavillon blanc. On avait élevé une estrade

derrière le trône du Roi et les siéges des députés, pour la Reine et

la famille royale. Les fédérés devaient être placés en ligne

elliptique dans l'intérieur de l'enceinte; la garde nationale était

entre eux, et les gradins de côté; les militaires, et les officiers à

leur tête, occupaient le milieu du Champ de Mars.

La veille de la Fédération, le Roi passa en revue les fédérés des

départements. On les faisait défiler devant lui et la famille royale,

au pied du grand escalier des Tuileries. Le Roi demandait le nom de

chaque députation, et parlait à chacun de ses membres avec une bonté

qui redoubla encore leur attachement. La Reine leur présenta ses

enfants et leur dit quelques mots avec cette grâce qui ajoutait un

nouveau prix à tout ce qu'elle disait. Transportés de joie, ils

entrèrent dans les Tuileries aux cris de: «Vivent le Roi, la Reine,

Mgr le Dauphin et la famille royale!» Le Roi s'y promena sans gardes,

avec sa famille, suivi d'un peuple immense et entouré des fédérés, qui

continrent tellement les malveillants, que pas un n'osa s'écarter de

son devoir.

Chacun voulait voir la cérémonie de la Fédération, et la peur de ne

pas trouver de place détermina un grand nombre de personnes à passer

la nuit au Champ de Mars, les uns excités par un zèle patriotique, et

les autres par la curiosité qu'inspirait un spectacle aussi

extraordinaire. La pluie qui tombait par torrents ne diminua pas le

zèle de chacun, et toutes les places se trouvèrent remplies. Une foule

immense était derrière, et les coteaux de Passy et de Chaillot étaient

également couverts de spectateurs. Les parapluies de diverses couleurs

que nécessitait la pluie continuelle faisaient aussi un singulier

effet. C'était le coup d'oeil le plus extraordinaire, et qui aurait

été magnifique s'il eût été éclairé par le soleil d'un beau jour.

Le cortége se mit en marche à six heures du matin, et parcourut les

rues centrales de la capitale pour se rendre au Champ de Mars par le

Cours-la-Reine. Pour y arriver commodément, on avait construit un pont

de bateaux à son extrémité. Deux compagnies de volontaires ouvraient

la marche; elles étaient suivies du corps municipal, des électeurs et

des présidents de district. Des chasseurs et des vétérans précédaient

ensuite les quarante-deux premiers départements, marchant par ordre

alphabétique, chacun étant précédé de sa bannière où était inscrit le

nom de son département, et ayant son oriflamme propre. Les officiers

portaient l'épée nue. Les troupes de ligne venaient ensuite, et l'on y

distinguait avec plaisir les gardes du corps, les carabiniers, les

hussards et l'artillerie. Elles avaient à leur tête MM. de Ségur et de

Mailly, maréchaux de France, suivis des lieutenants généraux et des

maréchaux de camp, précédés de l'oriflamme. La marine, commandée par

le comte d'Estaing, marchait ensuite; puis les quarante et un derniers

départements, suivis de chasseurs et d'une compagnie de cavalerie qui

fermait la marche.

Le ciel ne fut pas favorable à la fête. Les averses se succédaient

continuellement; des torrents d'eau inondaient les rues, et la pluie

ne cessa d'accompagner les bataillons tout le temps de leur marche.

Quoique trempés jusqu'aux os, ils ne laissèrent échapper aucune

plainte, et l'ordre de la marche n'en fut pas dérangé un instant. Les

spectateurs bordaient leur passage; les croisées étaient garnies d'un

monde prodigieux, et le reste de la ville déserte présentait le

spectacle le plus extraordinaire.

La colonne n'arriva qu'à midi à la place Louis XV. L'Assemblée s'y

rendit, le président à la tête, marchant entre deux haies de drapeaux

qui les escortèrent jusqu'au Champ de Mars, où leur arrivée et celle

du Roi furent annoncées par des salves d'artillerie.

Le Roi arriva le dernier, avec la famille royale, en grande

cérémonie, et accompagné d'un nombreux cortége. Quand chacun fut

placé, l'évêque d'Autun, qui officiait, fit la bénédiction des

drapeaux et célébra la messe immédiatement après; elle ne commença

qu'à quatre heures. A l'élévation, M. de la Fayette, nommé par le Roi

major général de la fédération, donna le signal du serment, monta à

l'autel et le prononça; à l'instant, tous les sabres furent tirés et

les mains levées. M. de la Fayette vint alors avertir le Roi que

c'était le moment de prononcer le serment. La pluie tombait à grands

flots, et un grand nombre de spectateurs qui étaient inondés

cherchaient à en diminuer l'effet, en étendant leurs parapluies. Comme

ils empêchaient de voir le Roi, la multitude se mit à crier: «A bas, à

bas les parapluies!» M. de la Fayette, qui n'entendit d'abord que les

mots: _A bas_, crut probablement que ce cri le regardait; il hésita un

moment, et sa pâleur ordinaire redoubla sensiblement; mais, rassuré

promptement, il continua sa marche et arriva au Roi, qui prononça la

formule du serment. M. de Bonnai, président de l'Assemblée, la répéta,

et avec lui trois cent mille voix. La Reine éleva plusieurs fois entre

ses bras Mgr le Dauphin pour le faire voir au peuple et à l'armée, qui

fit éclater des démonstrations de joie et d'amour pour le Roi et la

famille royale.

Les personnes sincèrement attachées à la religion virent avec peine

que, dans une cérémonie qui n'était rien moins que religieuse, et où

l'attention se portait uniquement sur un spectacle aussi

extraordinaire que celui dont on était témoin, on ne se fût pas borné

à faire prêter le serment sur les saints Évangiles, plutôt que

d'exposer à une sorte de profanation les mystères les plus augustes de

notre religion.

Après la cérémonie, une partie des fédérés alla dîner au château de

la Muette, où l'on avait préparé des tables pour les recevoir.

D'autres revinrent à Paris, et quelques-uns repartirent le soir même

pour leurs provinces. M. de la Fayette se rendit à la Muette, où on

lui prodigua, comme au Champ de Mars, les témoignages d'idolâtrie

populaire dont M. Necker avait été l'objet l'année précédente. Il

était alors à l'apogée de sa gloire; elle eut la durée de la faveur

populaire, et ne lui laissa que le regret de n'avoir pas su profiter

de sa position pour sauver son Roi et sa patrie des dangers qui les

menaçaient. Sous le nom de liberté, qu'il prononçait avec tant de

complaisance, la France était livrée à l'anarchie la plus complète, et

tout ce qui y existait de gens honnêtes et vertueux gémissait sous le

joug le plus tyrannique.

Le Roi retourna aux Tuileries aux cris répétés de: «Vivent le Roi et

la famille royale!» Le duc de Villequier et plusieurs autres personnes

sensées, qui épiaient avec soin la disposition des esprits, pensaient

que le Roi pouvait tirer parti de cette journée, et auraient voulu

qu'il montât à cheval, et qu'au lieu de prêter le serment exigé, il

déclarât au milieu du Champ de Mars qu'étant pour cette fois à la tête

de l'élite de la nation, il lui représentait qu'il trouvait un

inconvénient réel à jurer fidélité à une Constitution qui n'était pas

encore terminée, et dont l'ensemble pouvait seul démontrer les

avantages et les inconvénients; qu'il était prêt, après cette

observation, à faire le serment d'observer les articles décrétés, si

la nation réunie lui en témoignait le désir. Le Roi consulta

probablement son conseil. Les hommes qui le composaient n'avaient pas

assez d'énergie pour oser risquer une pareille démarche, et ils l'en

auront sûrement détourné, sous le prétexte des dangers qu'elle pouvait

entraîner. La suite des événements donna malheureusement lieu de se

repentir de n'avoir pas saisi cette occasion.

Le Roi vint s'établir à Paris quelques jours avant la Fédération, et y

resta jusqu'au départ des fédérés. Leurs Majestés, pour répondre au

désir que ceux-ci témoignaient de voir toute la famille royale,

dînaient tous les jours avec eux en public, à l'exception de Mgr le

Dauphin, qui, trop jeune encore, mangeait à ses heures particulières

dans sa chambre. La joie était peinte sur les visages des fédérés, qui

ne perdaient aucune occasion de témoigner au Roi leur respect et leur

attachement. La sensibilité que leur en témoignait la famille royale,

et la bonté avec laquelle elle leur parlait, les y attachaient encore

davantage. Elle les questionnait sur leurs provinces, leur disait des

choses aimables sur chacune, et augmentait de jour en jour le désir

que l'on avait de les y posséder.

Ils avaient un extrême plaisir à voir Mgr le Dauphin. Il descendait à

trois heures dans mon appartement. On ouvrait les fenêtres du salon

qui donnaient sur la galerie, et il se présentait fréquemment au petit

balcon qui était sur le perron de l'escalier par lequel on y

descendait. Il disait en passant un petit mot à l'un et à l'autre, et

retournait ensuite jouer dans le salon, où l'on pouvait facilement

l'apercevoir.

S'amusant un jour à arracher quelques feuilles d'un lilas qui était

sur le balcon, un fédéré lui demanda de les lui donner pour garder

toute sa vie quelque chose qu'il tiendrait de sa main. Sa demande eut

l'effet de l'électricité. Chaque fédéré voulut en avoir une, et en un

instant l'arbuste fut dépouillé aux cris de: «Vivent le Roi, la Reine

et Mgr le Dauphin!» Sa gaieté, sa beauté, sa grâce, ses manières

enjouées et engageantes lui gagnaient tous les coeurs. Il allait tous

les jours à cinq heures à son petit jardin des Tuileries. Les fédérés

demandèrent avec instance qu'il leur fût permis d'y entrer. On le leur

accorda, sous la condition qu'ils n'entreraient qu'un certain nombre à

la fois, pour ne pas fatiguer le jeune prince par trop de monde dans

un aussi petit espace, et qu'ils se renouvelleraient successivement

tout le temps que durerait la promenade. Il leur parlait souvent et

toujours avec une naïveté si aimable, qu'ils en sortaient tous

enchantés. On ne se fait pas d'idée du dévouement qu'ils témoignaient

pour la personne du Roi, et des voeux qu'ils formaient pour la

conservation de cet aimable enfant. Chaque députation témoignait le

désir le plus vif de voir le Roi parcourir ses provinces: «Venez,

disait à ce jeune prince la députation du Dauphiné, venez dans votre

province du Dauphiné. Votre nom vous rend notre possession, et nous

saurons bien vous y défendre contre vos ennemis.»--«N'oubliez jamais,

Monseigneur, lui dirent les Normands à leur tour, que vous avez porté

le nom de notre province, et que les Normands ont été et seront

toujours fidèles à leur Roi.» Chaque fédération s'empressait de

témoigner son attachement; et il était impossible de ne pas être

touché de l'expression de leurs sentiments, et de l'attendrissement

qu'ils éprouvaient en considérant ce jeune prince, qu'ils ne pouvaient

se lasser de regarder.

Chacun s'empressa de fêter les fédérés. Il y eut plusieurs

réjouissances en leur honneur: des danses, des spectacles et des

joutes sur la rivière. Ils se conduisirent avec une mesure parfaite,

ne perdant aucune occasion de montrer leur respect et leur attachement

pour la famille royale. Aucun des moyens qu'on employa pour les

séduire ne put faire varier leurs sentiments. Plusieurs d'entre eux

présentèrent même les adresses les plus touchantes à la famille

royale, entre autres ceux du Poitou et de l'Anjou, provinces dont la

conduite a si bien justifié les sentiments qu'ils témoignaient.

Le Roi passa en revue, à l'Étoile, chaque députation de l'armée.

Elles témoignèrent au Roi le plus vif attachement pour sa personne; et

les fédérés, qui étaient en grand nombre à cette revue, le supplièrent

de venir visiter chacune de ses provinces, l'assurant qu'il y

trouverait des coeurs qui sentiraient vivement le bienfait de sa

présence. La Reine était en calèche découverte avec Mgr le Dauphin,

Madame et Madame Élisabeth. Elle parlait à ceux qui en approchaient

avec une bonté et une affabilité qui lui gagna tous les coeurs. Ce

jour-là fut véritablement un jour de bonheur pour le Roi, la Reine et

ceux qui leur étaient dévoués. C'était une ivresse de sentiments; ce

fut le dernier beau jour de la Reine, qui, depuis cette époque, vit

chaque jour lui annoncer de nouveaux malheurs, et mettre à de

terribles épreuves son courage et sa fermeté.

Mémoires de Madame la Duchesse de Tourzel, tome premier Gouvernante des enfants de France pendant les années 1789 à 1795 · 第 9 / 24 段