On n'écoutait que les récits des fauteurs de désordres, fussent-ils

même anonymes; et avant d'avoir entendu la défense des accusés, on se

hâtait de prononcer des décrets en faveur des premiers. M. Macage,

chargé du rapport relatif aux troubles de la ville de Nîmes, chercha à

confondre lesdits troubles avec deux pétitions présentées

antérieurement par la ville d'Uzès pour demander la conservation de la

religion catholique, la répression des troubles, et que l'on rendit au

Roi l'autorité nécessaire pour y parvenir.

Cette dernière demande avait irrité l'Assemblée, et avait été

représentée par MM. de Lameth et de Mirabeau comme tendant à amener

une contre-révolution. Ils crurent utile de lier cette démarche aux

troubles de Nîmes, et produisirent en conséquence des lettres anonymes

adressées au comité des recherches, et qui, selon eux, devaient être

admises comme pouvant servir à donner des lumières et mettre sur la

voie des projets des soi-disant catholiques de Nîmes.

MM. Malouet, d'Épréménil et autres relevèrent le mot de _soi-disant

catholiques_ et représentèrent, mais inutilement, que la liberté

serait nulle si l'on ne pouvait adresser à l'Assemblée aucune

représentation; que les troubles étaient apaisés à Nîmes; que les

élections s'y faisaient paisiblement, et qu'il y aurait du danger à

altérer, par des suppositions, la tranquillité rétablie dans cette

ville. Des réflexions aussi sages ne firent aucune impression sur

l'Assemblée, et elle décréta que les signataires des pétitions

seraient mandés à la barre pour rendre compte de leur conduite, et

privés jusque-là du droit de citoyens actifs. Elle suspendit la

municipalité, et supplia le Roi d'ordonner l'information des faits

par-devant le présidial de Nîmes.

Il n'y avait pas de moyens que les révolutionnaires n'employassent

pour opérer la réunion du comtat d'Avignon à la France. Mais

l'assemblée générale des États d'Avignon, organe du voeu unanime des

habitants du Comtat, persista dans la résolution de rester sous la

domination du Saint-Siége, protesta contre toute démarche tendant à

l'en soustraire, et déclara que leurs concitoyens voulaient vivre et

mourir sous une domination qui les rendait tranquilles et heureux,

invoquant le droit éternel des nations pour n'être pas forcés à en

changer.

Cependant, les esprits ardents et turbulents, qui ne désiraient cette

réunion que pour s'emparer du pouvoir, ne cessaient d'exciter des

troubles dans Avignon. Depuis quatre mois, cette malheureuse ville

était livrée aux horreurs de l'anarchie.

Un nommé Tournal, originairement maître d'école, homme sans moeurs et

sans fortune, s'était mis à la tête de ceux qui cherchaient à soulever

la populace, et était parvenu, par son secours, à se faire nommer

lieutenant-colonel de la garde nationale et membre de la nouvelle

municipalité, composée en grande partie de ses créatures. Cette

dernière persécutait tout ce qu'il y avait de gens honnêtes et

vertueux, et les rendait responsables des excès dont ceux de son parti

étaient eux-mêmes les auteurs. Pour s'assurer une protection dans

l'Assemblée, ils correspondaient avec MM. Bouche et Camus, et

combinaient avec eux la demande qu'ils devaient faire de la réunion du

Comtat à la France.

Après avoir provoqué ceux de la ville qu'ils savaient être contraires

à leurs projets et les avoir forcés à se défendre, ils les accusèrent

d'être les auteurs des désordres commis dans les journées des 9 et

10.....; et la municipalité écrivit à M. Bouche en ces termes: «Les

aristocrates s'étaient emparés des canons, avaient fait feu sur le

peuple et tué trente citoyens. Les communes d'Orange et des environs

sont heureusement venues à notre secours. Nous avons tué quatre

scélérats et emmené vingt-deux prisonniers d'Orange. Nous n'avons de

sûreté à espérer que dans notre réunion à la France. La déclaration

des districts est unanime pour la demander, et nous supplions

l'Assemblée d'avoir égard à un voeu aussi prononcé.»

L'Assemblée, sans aucune autre information, décréta qu'elle

instruirait le Roi de la déclaration des districts avignonnais.

On n'avait entendu que le voeu de la municipalité, et l'on se

souciait peu d'approfondir la vérité. Le marquis de Rochegude, un des

soi-disant scélérats victimes de la fureur populaire, était malade

depuis huit jours, et n'avait pu paraître à la journée du 10. Les

patriotes vinrent le prendre chez lui, le conduisirent à la potence à

coups de baïonnette, et prolongèrent son supplice l'espace d'une

heure, pour jouir plus longtemps du spectacle de ses souffrances. Lui,

l'abbé d'Auffroi, un ouvrier en soie et le marquis d'Aulan, qui

subirent le même sort, étaient tous quatre vertueux et généralement

estimés dans la ville; ce dernier nommément employait sa fortune à

secourir les malheureux, et en ouvrant son testament, on y trouva un

legs de vingt mille francs pour les pauvres de la ville et de sept

louis pour chacune de ses paroisses. Sans la généreuse assistance du

maire d'Orange, de ses gardes nationales, de celles de Bagnols et des

villes voisines, plus de trois cents citoyens recommandables eussent

subi le même sort. Pour mettre fin à ces horreurs, ils furent obligés

de capituler avec ces scélérats et de leur rendre leurs armes. Avignon

était plongée dans la consternation; quatre cents familles des plus

considérables de la ville s'expatrièrent, pour ne pas être exposées

aux suites des calomnies que le sieur Tournal ne cessait de répandre

sur leur compte.

S'il avait été possible de s'égayer au milieu de tant d'horreurs, la

scène que donna l'Assemblée dans une de ses séances du soir en eût été

bien capable. Anacharsis Clootz, se disant orateur du genre humain,

arriva à l'Assemblée, à la tête d'une troupe de soi-disant

représentants de toutes les nations du monde connu: Européens,

Asiatiques, Africains et Américains. C'était, en un mot, un petit

extrait de tous les peuples de ces diverses contrées, qui venaient

s'unir à la nation française, dont les immortels travaux

retentissaient au bout du monde. «Nous demandons, disaient-ils, à être

placés au Champ de Mars, le jour de la Fédération générale, pour y

planter le bonnet de la liberté, comme le gage de la délivrance

prochaine de nos concitoyens. Nos lettres de créance ne sont pas sur

nos parchemins; elles sont gravées dans le coeur de tous les hommes;

et, grâce aux auteurs de la déclaration des droits de l'homme, nos

chiffres ne sont pas accessibles aux tyrans.»

M. de Menou, qui occupait alors le fauteuil, leur fit un discours

analogue à la circonstance, et les congédia en leur disant: «Allez,

Messieurs; et, après cette fête auguste, retournez dans vos pays, et

dites à vos chefs que si leurs coeurs sont jaloux de suivre un grand

exemple, ils imitent Louis XVI, restaurateur de la liberté française.»

Mais ce qu'il y eut de plaisant, ce fut de voir un des auteurs de

cette scène venir réclamer le lendemain à M. de Biancourt la somme de

douze francs pour le rôle d'Africain qu'il avait joué dans la séance

de la veille. Ce pauvre homme s'était trompé de nom, et sa méprise, en

mécontentant le parti qui l'avait employé, lui fit perdre probablement

la petite somme qu'il réclamait.

Les fidèles serviteurs du Roi ne cessaient d'être en butte aux

persécutions des malveillants, qui, étant assurés de trouver une

indulgence paternelle dans le sein de l'Assemblée, se permettaient des

arrestations continuelles sur les dénonciations les plus

invraisemblables.

Le comte de Lautrec, député, allant aux eaux de Baréges, s'arrêta au

château de Blegnac, et fut bien étonné de se voir arrêté par un décret

de prise de corps de la municipalité de Toulouse, sous le prétexte

d'une dénonciation de leurs soldats, qui prétendaient que M. de

Lautrec, après leur avoir fait part de ses projets de contre-révolution,

leur avait proposé de s'engager dans un corps de huit cents hommes,

qu'il levait secrètement pour dissoudre la fédération générale et

rendre au Roi son autorité. M. d'Amblé démontra en vain l'absurdité

d'une pareille dénonciation, et que les infirmités de M. de Lautrec,

occasionnées par quinze blessures honorables, lui rendaient les eaux

nécessaires. L'Assemblée n'en ordonna pas moins son retour pour rendre

compte de sa conduite, sauf à elle de décider s'il y avait matière à

accusation, et elle décréta des remercîments à la municipalité de

Toulouse pour sa vigilance patriotique.

Robespierre, appuyé de Péthion, crut la circonstance favorable pour

faire décider que les députés ne pourraient être soumis à la justice

d'aucun tribunal avant que l'Assemblée eût décrété qu'ils devaient

être poursuivis. Garac, l'aîné, observa que leur inviolabilité ne

pouvait s'étendre hors de l'Assemblée, et que partout ailleurs leurs

actions devaient être soumises à la loi. On décréta que, jusqu'à

l'établissement des jurés en matière criminelle, les députés pris en

flagrant délit pourraient être arrêtés, qu'on pourrait recevoir des

plaintes et prendre des informations contre eux; mais qu'ils ne

pourraient être condamnés par aucun juge avant que l'Assemblée eût

décidé s'il y avait lieu à accusation.

Le vicomte de Mirabeau avait obtenu un congé pour aller arrêter à

Perpignan l'insubordination qui se manifestait dans son régiment.

N'ayant pu y réussir, il revint à Paris, emportant avec lui les

cravates de ses drapeaux pour les remettre entre les mains du Roi, le

priant de les rendre aux soldats restés fidèles, en les réunissant

dans une ville éloignée où ils pussent former le noyau d'un régiment

fidèle. Les soldats, furieux, de cet enlèvement, en rendirent

responsable le maire de Perpignan, et donnèrent avis aux municipalités

des environs d'arrêter le vicomte de Mirabeau comme coupable du crime

de lèse-nation. Il fut effectivement arrêté comme tel à Castelnaudary,

et plusieurs membres de la municipalité de Perpignan firent un rapport

à l'Assemblée des torts qui lui étaient imputés. Mais l'Assemblée,

ayant reçu le lendemain une lettre de M. de Mirabeau, ordonna qu'il

serait remis en liberté, malgré les efforts de ses ennemis pour le

faire déclarer coupable. Elle lui enjoignit cependant de venir

sur-le-champ rendre compte de sa conduite, et elle ajouta que le Roi

serait prié de faire élargir le maire de Perpignan, qui avait été mis

en prison.

Les libellistes débitèrent à cette occasion leurs mensonges

ordinaires, et firent distribuer un écrit portant en titre: _Grande

Conspiration du vicomte de Mirabeau_. MM. Malouet et de Cazalès

profitèrent de cette circonstance pour demander d'arrêter le cours des

libelles incendiaires, qui ne tendaient à rien moins qu'à faire

assassiner le vicomte de Mirabeau. L'Assemblée décréta que le Roi

serait prié de prendre des mesures pour sa sûreté, et que sa personne

serait mise sous la sauvegarde de la loi, et le surplus renvoyé au

comité des rapports.

Le vicomte de Mirabeau se présenta à l'Assemblée à l'instant de son

arrivée, et y fit le récit écrit de l'affreuse insubordination de son

régiment, des voies de fait qu'il s'était permises contre sa personne,

en enlevant de chez lui les drapeaux et la caisse; qu'il avait cru

devoir alors cacher les cravates pour les remettre au Roi, et qu'il ne

les aurait jamais rendues, s'il n'avait craint que sa résistance ne

coûtât la vie à un homme aussi respectable que le maire de Perpignan.

Il demanda d'être jugé par un conseil de guerre, s'engageant à y

donner les preuves de la manière dont le régiment avait été travaillé

et payé. «Je donnerai, ajouta-t-il, le fil des troubles qui se sont

propagés d'Antibes à Dunkerque et de Perpignan à Strasbourg.»

L'Assemblée, au lieu de faire droit à sa demande, la renvoya aux

comités des rapports réunis au comité militaire.

Une députation de Seine-et-Oise, qui était venue complimenter

l'Assemblée sur ses heureux travaux, osa vouer à l'exécration et à

l'infamie ceux qui osaient faire des représentations sur ses décrets.

Tous les membres du côté droit se levèrent pour demander justice de

cet attentat, qui révolta également plusieurs membres du côté gauche.

«Où en serions-nous, dit M. Malouet, si des insultes aussi graves

déterminaient le côté droit à quitter l'Assemblée, et que de malheurs

n'en pourrait-il pas résulter!» L'Assemblée n'osa pas accueillir par

les honneurs de la séance une pareille audace; elle se borna à

remercier la députation de son zèle et de son patriotisme.

Mgr l'évêque de Nancy et le marquis de Saint-Simon ayant demandé des

congés, M. Lucas proposa de faire désormais un appel nominal pour voir

ceux qui manqueraient, et d'en envoyer la liste aux provinces. M.

Rewbell se permit même d'ajouter que cette mesure était d'autant plus

utile, que l'on répandait dans le public que c'était par poltronnerie

que beaucoup de députés s'absentaient. Le duc de Caylus, qui avait

aussi demandé un congé, pria M. Rewbell de venir lui dire en

particulier s'il le regardait comme un poltron. M. Rewbell, qui ne se

souciait nullement d'une conversation de ce genre, déclara qu'il

n'avait eu l'intention de désigner personne; que, s'il avait eu ce

malheur, il soutiendrait le propos qu'il aurait tenu; mais que le fait

n'existant pas, il en signait volontiers le désaveu. La proposition de

M. Lucas fut même traitée d'incendiaire par un grand nombre de membres

de l'Assemblée; en sorte que celle-ci passa à l'ordre du jour et ne

lui donna aucune suite.

M. Arthur Dillon annonça l'insurrection la plus alarmante dans l'île

de Tabago. Le deuxième bataillon de la Guadeloupe, après s'être porté

aux plus violents excès, avait mis le feu à la ville de Port-Louis,

qui fut entièrement consumée, et s'était ensuite embarqué sur des

bâtiments étrangers pour revenir en France. Il représenta la cruelle

situation de cette malheureuse colonie, qui suppliait la France de

venir à son secours et d'y envoyer promptement des troupes et de

l'argent, dont elle avait le plus pressant besoin. Robespierre voulut

nier la vérité de cette nouvelle; mais elle était si évidente qu'on ne

put la révoquer en doute. L'Assemblée se borna à supplier le Roi d'y

faire passer les secours que demandait cette malheureuse colonie.

Elle écouta avec plus de complaisance la motion de plusieurs membres

de l'Assemblée, dont les uns demandaient une amnistie pour les

déserteurs, ainsi que la faculté de reprendre leurs rangs dans les

régiments; et les autres, l'élargissement des détenus pour cause

d'insubordination militaire. On peut juger de l'esprit qui régnait

dans l'Assemblée, quand de pareilles pétitions, loin d'être rejetées

avec indignation, étaient envoyées au comité des rapports. Celle des

incendiaires des barrières de Paris, en 1789, eut encore plus de

succès. Décrétés de prise de corps par la cour des aides, ils

implorèrent la clémence de l'Assemblée. Muguet de Nautou, rapporteur,

conclut à considérer ledit délit comme un élan de patriotisme,

semblable à celui qui avait fait détruire la Bastille, et à jeter, en

cette occasion, un voile sur la loi. L'Assemblée, prenant ces motifs

en considération, décréta que la procédure serait regardée comme non

avenue, et ordonna l'élargissement des prisonniers.

Les citoyens d'Avignon, enfermés dans les prisons de la ville

d'Orange, et parfaitement innocents des imputations portées contre eux

par la municipalité d'Avignon, demandaient leur élargissement; mais

Robespierre s'y opposa, en raison de leur opposition aux principes des

Avignonnais qui demandaient la réunion du Comtat à la France; et M.

Bouche s'emporta violemment contre les habitants de cette malheureuse

ville, qu'il dépeignit, ainsi que ceux du comtat Venaissin, comme

composant un repaire d'aristocrates. Il prétendit que les troubles

d'Avignon coïncidaient avec ceux de Montauban et de Nîmes, que les

prisons d'Orange n'étaient que le lazaret de l'aristocratie. Il

demanda que l'on envoyât un régiment à Orange et des troupes à Avignon

pour protéger cette ville, en attendant la décision de la grande

question sur la souveraineté de cette ville. Il termina son discours

en faisant ressortir la nécessité de faire garder les chevaux de

poste, le grenier à sel et les magasins de tabac appartenant à la

France. On put sans malignité conclure de son discours qu'il

craignait, et non sans raison, que ses protégés ne pillassent les

établissements en question.

L'abbé Maury représenta fortement l'opposition qui existait entre

cette demande et le décret qui proclamait que la France, renonçant à

toute idée de conquête, assurait ses voisins qu'elle les protégerait

plutôt qu'elle n'attenterait à leur liberté; que cette apparente

protection présageait la décision de la question sur la souveraineté

d'Avignon. Il prouva qu'il ne pouvait y avoir aucun rapport entre les

troubles d'Avignon et ceux de Nîmes et de Montauban, puisqu'il n'y

avait pas un seul protestant à Avignon; et tout en sollicitant

vivement l'envoi d'un secours à Orange, il s'opposait de tout son

pouvoir à celui qu'on demandait pour Avignon. L'Assemblée décréta que

le Roi serait prié d'envoyer à Orange le nombre de troupes convenable,

et qu'il serait nommé un comité pour examiner l'affaire d'Avignon et

lui en faire un rapport.

Après deux mois d'attente, M. Troncher fit enfin le rapport du comité

sur les événements d'Avignon, sur la demande de sa réunion à la France

par les districts de cette ville, et sur celle des détenus d'Orange.

Il démontra que la réunion ne pouvait se faire sans blesser les lois

divines et humaines, et rappela les raisons de l'abbé Maury pour s'y

opposer. MM. Malouet et de Clermont-Tonnerre parlèrent aussi contre la

réunion, de manière à ne laisser aucun moyen de réplique à leurs

adversaires. Ils firent également sentir l'injustice de retenir

captifs des citoyens contre lesquels on n'alléguait aucune charge. Ces

raisons déterminèrent l'Assemblée à ajourner la demande de la réunion

à la France et à décréter l'élargissement des détenus d'Orange, à la

charge de tenir la ville pour prison, sous la sauvegarde de la nation

française, qui se chargeait de pourvoir à la subsistance des ouvriers

qui pourraient se trouver parmi eux.

Cependant, les auteurs des troubles d'Avignon ne s'endormaient pas.

Ils tentèrent de nouveaux moyens pour entraîner dans leur parti le

comtat Venaissin. Furieux de ne pouvoir y exciter de soulèvement, ils

parvinrent à opérer un mouvement dans la petite ville de Thor, et sans

les milices du pays, il y aurait eu beaucoup de sang répandu. Les

chefs de ces milices profitèrent de cette réunion pour délivrer

Cavaillon du joug affreux sous lequel cette ville gémissait. Une

troupe de bandits s'y étaient emparés de l'autorité, et avaient mis à

sa tête un nommé Tournal, ancien soldat, qui correspondait avec les

municipaux d'Avignon. Ce scélérat, pour imprimer la terreur dans la

ville, y avait fait élever une énorme potence, en face de la Commune,

et y avait fait enfoncer huit crochets de fer, en distribuant en même

temps dans la ville des listes de proscription. Toutes les milices des

cantons voisins, réunies au nombre de trois mille hommes, entrèrent à

Cavaillon, firent abattre la potence, rétablirent l'ordre dans la

ville, et livrèrent à la justice l'auteur de tous ces maux. Ils

voulaient ensuite aller délivrer Avignon de ses oppresseurs, mais M.

d'Aimar, maire de cette ville, craignant qu'il n'en résultât de plus

grands malheurs, parvint à les en détourner. Les municipaux

continuaient à y entretenir une fermentation habituelle, et, sous le

prétexte de veiller à la sûreté publique, ils imposaient des taxes

énormes sur les citoyens présents et absents.

On se plaignait, de toutes les parties du royaume, du refus que

faisaient les paysans de payer les droits de dîme et de champart,

qu'ils ne devaient cesser d'acquitter qu'à l'établissement du mode de

remboursement. L'Assemblée décréta que les particuliers seraient

autorisés à se faire payer en employant les voies légales. Mais ce

décret était véritablement illusoire; pas une municipalité n'eût osé

les employer, de peur de se compromettre et d'en être elle-même

victime. Les impôts ne se payaient plus; les désordres se

multipliaient, et il y eut dans plusieurs endroits du royaume, et

nommément à Lyon, des mouvements séditieux qu'on eut bien de la peine

à réprimer. Le pouvoir, qui avait été remis entre les mains des

municipalités, étant exercé par des hommes effrayés et peu jaloux de

remplir leurs devoirs, il devenait impossible de remédier à tous ces

désordres. Plusieurs municipalités s'arrogeaient le droit d'ouvrir les

lettres, même celles des puissances étrangères, et arrêtaient les

voyageurs qui avaient le malheur de leur être suspects. Celles du

Dauphiné, voisines de la Savoie, encore plus ardentes et plus

inquiètes que les autres, signalaient leur patriotisme par des

arrestations continuelles. La conduite de l'Assemblée vis-à-vis de la

municipalité de Montauban n'était pas propre à les engager à se bien

conduire.

Les agitateurs de cette ville ne pouvaient pardonner à la municipalité

d'y maintenir l'ordre et la tranquillité. D'autre part, la garde

nationale, furieuse d'avoir vu retirer les clefs de l'arsenal à M.

Dupuis-Montbrun, son commandant et ardent patriote, avait excité un

mouvement dans la ville, qui fut, il est vrai, promptement réprimé,

mais où il y eut du sang répandu. La garde nationale envoya à

l'Assemblée une dénonciation contre la municipalité. Cette

dénonciation, quoique anonyme, à l'exception de la lettre de M.

Dupuis-Montbrun, n'en fut pas moins accueillie avec empressement par

l'Assemblée.

Le comité des rapports, chargé de l'examen de cette affaire, commença

par écarter l'information du juge de Montauban. Il avait cependant

pris la précaution, pour éviter tout soupçon, d'appeler des adjoints

protestants, et de les faire déposer alternativement avec les

catholiques; mais l'Assemblée ne pouvait pardonner à cette

municipalité l'attachement qu'elle conservait pour la personne du Roi,

et sa demande pour la conservation de la religion catholique, de son

évêché et de son séminaire. On obtint à grand'peine que l'Assemblée

entendit le maire et le procureur-syndic de la Commune, qui étaient

venus à Paris pour se justifier. On ne leur avait pas même communiqué

les charges portées contre eux, au nombre de _trente_, et on voulait

les juger sans les entendre.

L'abbé Maury et M. de Cazalès ne purent parvenir à faire écouter les

preuves qu'ils opposèrent aux griefs qu'on imputait à la municipalité.

Ce fut avec bien de la peine qu'ils obtinrent un délai de deux jours,

quoiqu'il fût évidemment impossible de répondre en si peu de temps à

un aussi grand nombre d'imputations. «Point de délais, s'écria Charles

de Lameth; il y a longtemps qu'ils auraient dû être jugés dans le sens

de la Révolution.» Ce mot fit une telle horreur à l'Assemblée, qu'il

fut obligé d'interpréter le sens de l'imprécation qu'il n'avait pas eu

honte de proférer.

Le jugement était prononcé d'avance. Les preuves fournies par la

municipalité ne furent point écoutées; on donna gain de cause à la

garde nationale; et ce fut au milieu du vacarme le plus violent que

fut prononcé le décret qui suspendait la municipalité et renvoyait

l'information devant le tribunal criminel de Toulouse. Les galeries,

qui avaient participé au désordre qui régnait dans l'Assemblée,

applaudirent par des acclamations et des battements de mains au décret

qui venait d'être prononcé.

CHAPITRE V

ANNÉE 1790

LA FÉDÉRATION

Après l'acceptation du décret sur la fédération générale du royaume,

au 14 juillet, l'Assemblée s'occupa de régler tout ce qui concernait

cette cérémonie.

Elle décréta que personne ne pourrait avoir à la fois le commandement

de la garde nationale de plusieurs départements, se réservant même de

délibérer s'il ne serait pas plus utile de le restreindre à chaque

district. Cet article était un effet de la frayeur que lui causait

l'influence d'officiers considérés dans leurs départements, et dont la

réunion à Paris ne la laissait pas sans inquiétude.

Mémoires de Madame la Duchesse de Tourzel, tome premier Gouvernante des enfants de France pendant les années 1789 à 1795 · 第 8 / 24 段