Plusieurs membres du côté droit, entre autres l'abbé Maury, MM. de

Cazalès, de Montlosier, Malouet, l'abbé de Montesquiou et plusieurs

autres, soutinrent avec force la nécessité d'en laisser le pouvoir au

Roi, et l'utilité qu'en retirerait la nation. M. de Mirabeau même se

joignit à eux dans cette occasion; mais MM. de Lameth, Barnave,

Rewbell, Dupont de Nemours, Bionzac, Chapellier, de Custine,

d'Aiguillon et de Crillon, soutinrent avec chaleur l'opinion

contraire. Après sept jours de discussions très-animées, l'Assemblée

décréta que la paix ou la guerre ne pourrait être décidée que par un

décret de l'Assemblée sur la proposition du Roi, et sanctionné par

lui; qu'au Roi seul appartiendrait le soin de veiller sur la sûreté du

royaume; de maintenir ses droits et ses possessions; d'entretenir les

relations politiques et de nommer les agents; de faire les préparatifs

de guerre de terre et de mer, et d'en régler la destination; que s'il

s'agissait d'hostilités imminentes ou de conserver un allié, le Roi en

donnerait connaissance au Corps législatif, qui se rassemblerait le

plus promptement possible, s'il était en vacances; que s'il était

prouvé que la guerre fût occasionnée par quelque agent du pouvoir

exécutif, il serait regardé comme criminel de lèse-nation, la France

renonçant solennellement à entreprendre aucune conquête et à employer

ses forces contre la liberté d'aucun peuple; que toute déclaration de

guerre se ferait au nom du Roi et de la nation, et que, en cas de

refus du pouvoir législatif, il serait tenu, à l'instant où la guerre

se terminerait, de congédier les troupes au-dessus du pied de paix, à

l'époque fixée par le Corps législatif, et que si elles restaient

rassemblées, le ministre en serait responsable et poursuivi comme

criminel de lèse-nation; qu'il appartiendrait au Roi de signer avec

les puissances étrangères tous les traités de paix, d'alliance et de

commerce, mais qu'ils n'auraient d'exécution qu'après la ratification

du Corps législatif.

Le Roi éprouva une vive douleur de ce décret. Il regardait comme

essentiel au bien de l'État que le droit de paix et de guerre lui fût

réservé. Mais ceux des membres de l'Assemblée qui n'aspiraient qu'à la

destruction de l'autorité royale ne se contentèrent pas de s'opposer à

laisser au Roi cette prérogative attachée à la souveraineté; ils

firent établir, avant le prononcé du décret, des groupes de leurs

affidés autour de l'Assemblée et dans les Tuileries, pour intimider

les faibles et les ranger à leur parti. M. de la Fayette avait promis

de voter pour le Roi dans cette circonstance; mais, craignant de

perdre sa popularité, il se joignit avec ses partisans au parti

contraire, et sortit ensuite de l'Assemblée avec cette populace, à la

tête de laquelle il traversa la terrasse des Tuileries aux cris

répétés de: «Vive la nation!» La Reine, pour éviter ce bruit continuel

au-dessous de ses fenêtres, se réfugia dans les petits entre-sol

qu'occupait Madame, et y passa l'après-midi. Elle avait besoin de tout

son courage pour supporter des insultes qui se renouvelaient si

souvent.

M. Bailly, qui, comme je l'ai déjà dit, n'avait aucune idée des

convenances, crut donner au Roi une marque de respect en lui

présentant une des médailles que la ville avait fait frapper à

l'occasion du séjour du Roi dans la capitale. Elle représentait

l'entrée du Roi aux Tuileries et avait pour légende les mots suivants:

«J'y ferai désormais ma demeure habituelle. 6 octobre 1789.»--«Sire,

dit-il au Roi, ces paroles de Votre Majesté, gravées sur le bronze,

sont dans le coeur de nos concitoyens.»

La médaille qu'il remit au Roi était d'or. Celle qu'il présenta à la

Reine était d'argent, et il ajouta «que la promesse du Roi renfermant

celle du séjour de la Reine et de M. le Dauphin, elle allait embellir

par sa présence une capitale dont le voeu du peuple était d'y

conserver ses souverains».--«Et vous, Monseigneur, dit-il à M. le

Dauphin en lui présentant une médaille de cuivre, aimez toujours le

Roi comme nous l'aimons; marchez sur ses traces et remplissez ses

promesses.» La Reine reçut en rougissant une médaille qui retraçait le

souvenir d'une journée que la ville aurait dû s'attacher à faire

oublier, plutôt que d'en perpétuer le souvenir, et elle ne put

s'empêcher de me dire, quand M. Bailly fut sorti de chez elle, que le

Roi serait à plaindre si les sentiments de son fils étaient ceux du

modèle qu'on lui proposait.

CHAPITRE IV

ANNÉE 1790

Continuation des troubles dans le royaume et décret rendu à ce

sujet.--Liste civile décrétée par l'Assemblée.--Voyage de

Saint-Cloud.--Suppression de la noblesse.--Désorganisation de

l'armée.--Troubles excités à Avignon pour opérer la réunion du

Comtat à la France.--Pétitions incendiaires accueillies à

l'Assemblée.--Protection accordée aux factieux dans les diverses

provinces du royaume.

M. de Saint-Priest écrivit de nouveau à l'Assemblée pour se plaindre

de la municipalité de Marseille, qui laissait démolir la citadelle,

laquelle coûterait des millions à rétablir; il montrait aussi

l'importance de s'opposer à un pareil désordre. L'Assemblée décréta

que la démolition serait arrêtée, et que le Roi serait supplié de

donner des ordres pour l'exécution de ce décret. La municipalité

envoya sur-le-champ des députés pour demander seulement la démolition

des batteries qui dominaient la ville et inquiétaient le peuple, et

elle dénonça M. de Saint-Priest comme l'ennemi déclaré de la ville de

Marseille. L'affaire fut renvoyée au comité des rapports.

L'Assemblée n'avait pas été aussi indulgente pour quelques troubles

qu'il y eut à Nîmes au sujet des cocardes blanches portées par des

citoyens de la garde nationale, et arrachées par des soldats du

régiment de Guyenne. Les sabres se tiraient de part et d'autre,

lorsque M. de Marguerite, maire de Nîmes, qui signait à ce moment un

arrêté pour défendre de porter la cocarde blanche, en ayant été

averti, se rendit sur-le-champ au lieu du combat et le fit cesser par

sa présence. Des hommes armés de piques et éclairés par des torches

parcoururent la nuit toute la ville; le régiment de Guyenne demanda et

obtint que la loi martiale fût proclamée, et le tumulte cessa.

L'Assemblée décréta que M. de Marguerite, quoique député, serait mandé

à la barre pour rendre compte de la conduite de la municipalité, et

que le Roi serait supplié de ne pas éloigner de Nîmes le régiment de

Guyenne. On était toujours assuré de voir accuser les fidèles

serviteurs du Roi et de trouver, au contraire, des motifs d'excuse

dans les actions les plus blâmables et les plus contraires à son

autorité.

Sa Majesté, pour éviter les troubles qui pouvaient résulter des

différentes cocardes qui se portaient dans le royaume, fit une

proclamation pour défendre d'en porter d'autre que la cocarde

nationale, qu'il portait lui-même. Il saisit cette occasion pour

exhorter de nouveau les Français à la paix, à l'union, et à mettre fin

aux violences qui affectaient si vivement son coeur paternel. Jamais

prince n'aima plus sincèrement son peuple et ne désira plus ardemment

de remédier aux calamités auxquelles la France était en proie. Mais

une partie de ses ministres, plus occupés de leur sûreté et de leur

intérêt personnel que de ceux de ce prince, et de la nation qu'ils

mettaient toujours en avant, lui inspirèrent une telle crainte des

moyens qu'il pouvait employer pour conserver son autorité, qu'il crut

que le bien public exigeait qu'il restât dans une inertie complète. Il

refusa, en conséquence, d'écouter les conseils de ceux qui lui

représentaient le danger d'adopter un pareil système.

Les membres de l'Assemblée ennemis de la monarchie, voyant M. de

Saint-Priest sincèrement attaché au Roi et le soupçonnant de lui

donner des conseils qui pouvaient nuire à leurs projets, travaillèrent

sourdement à l'éloigner, ainsi que ceux des ministres qu'ils croyaient

pouvoir mettre obstacle à leur dessein.

Paris était inondé de mendiants étrangers qui y accouraient de toutes

parts. L'Assemblée décréta qu'ils sortiraient du royaume, et que ceux

des provinces seraient renvoyés dans leurs communes, que les mendiants

valides qui seraient trouvés à Paris huit jours après la publication

du décret seraient renfermés dans des maisons de travail; que l'on

conduirait les infirmes, hors d'état de travailler, dans des hôpitaux

et autres maisons de secours, et qu'il serait fourni, par le trésor

public de quoi subvenir aux dépenses extraordinaires occasionnées par

le présent décret. Il était bien nécessaire, car il y avait tout à

craindre de pareilles gens pour la sûreté de la ville et de ses

habitants.

L'Assemblée rendit encore un décret non moins utile que le précédent,

pour mettre un terme aux désordres qui se multipliaient dans le

royaume. Il enjoignait aux honnêtes gens de dénoncer aux municipalités

et aux autres administrations ceux qui porteraient le peuple à exercer

des violences contre les personnes et les propriétés, et se

prévaudraient de prétendus décrets de l'Assemblée non revêtus des

formes prescrites par la loi, et nommément ceux qui n'auraient pas été

publiés par les autorités compétentes. On devait également dénoncer

les curés qui se refuseraient à publier au prône les décrets de

l'Assemblée sanctionnés par le Roi. On interdisait les ports d'armes

dans les assemblées primaires, dans les églises, dans les marchés et

dans les réunions publiques.

Ce même décret mettait toutes les propriétés quelconques, les artisans

et les cultivateurs sous la protection de la loi; ordonnait que tous

les chefs d'émeute, instigateurs de troubles, et généralement tous

ceux qui se porteraient à des violences contre les personnes et les

propriétés, fussent constitués prisonniers et punis suivant la rigueur

des lois, sans préjudice de la loi martiale, et l'on rendait les

citoyens de chaque commune responsables des désordres qu'ils auraient

pu empêcher.

La connaissance et le jugement des attentats commis dans les

départements du Cher, de l'Allier, de la Nièvre et de la Corrèze,

furent attribués, à compter du 1er mai, aux bailliages de Bourges, de

Moulins, de Saint-Pierre-le-Moustier et de Limoges.

Le Roi, ayant le désir de passer l'été à Saint-Cloud, fut conseillé de

faire auparavant quelques promenades dans les environs de Paris. Il

consentit en conséquence à monter à cheval et à se promener au bois de

Boulogne. Il y allait accompagné de quelques officiers de la garde

nationale et de ceux de sa maison. Les Parisiens en éprouvèrent une

joie très-grande, espérant que la sortie du Roi détruirait les bruits

de sa captivité. Dans la capitale, la famille royale commença aussi de

son côté à faire quelques promenades, qui lui procurèrent quelques

moments de distraction, qui lui étaient bien nécessaires pour pouvoir

soutenir l'amertume de sa position.

Dans une des séances consacrées à la question des finances,

l'Assemblée fixa le traitement des ministres et les dépenses de leur

département; celles du département des affaires étrangères le fut à

six millions trois cent mille livres, non compris cent quatre-vingt

mille francs de traitement pour son ministre. Celui des autres

ministres fut de cent mille francs; le traitement de ceux qui

n'avaient point de département et qui n'étaient que ministres d'État

fut de quatre-vingt mille francs, et l'on accorda, de plus, cent

quarante mille francs pour la personne qu'il plairait au Roi

d'admettre dans son conseil. Barnave demanda que ce traitement ne fût

que provisoire, et Goupil de Préfeln obtint que ce dernier article fût

réduit à quatre-vingt mille francs. On attendit, pour déterminer les

dépenses des départements de la guerre et de la marine, les différents

rapports des comités chargés de ces deux objets.

On supprima les haras comme dépense inutile, et l'on proposa de

réduire la dépense de la maison des princes, qui montait à huit

millions deux cent quarante mille francs, à quatre millions sept cent

mille francs, dont deux millions pour Monsieur, autant pour M. le

comte d'Artois, et sept cent mille francs pour les deux princes ses

enfants; mais cette dernière proposition fut ajournée pour être

examinée de nouveau, et l'Assemblée finit par décréter que le Roi

serait supplié de fixer lui-même sa liste civile.

Le Roi se détermina enfin à la fixer à vingt-cinq millions, en y

ajoutant le revenu des parcs, domaines et forêts des maisons de

plaisance qu'il conserverait. Il se chargeait, sur cette somme, de sa

maison militaire, de celle des princesses ses tantes, et de Madame

Élisabeth. Il pria l'Assemblée d'assurer à la Reine un sort convenable

à son état, et tel que l'Impératrice avait eu droit de l'attendre en

lui donnant sa fille en mariage. Il représenta qu'elle venait de faire

le sacrifice de sa maison particulière, qu'avaient eue de tout temps

les reines de France, montant à quatre millions, et qu'il attachait un

grand prix à remplir les engagements qu'il avait contractés avec la

famille de la Reine. L'Assemblée décréta que la lettre du Roi serait

elle-même le décret; qu'il y serait ajouté qu'il avait été rendu par

acclamation; que le douaire de la Reine serait fixé à quatre millions,

et que l'Assemblée porterait au Roi, avec cette résolution, les

témoignages de son amour et de son respect.

L'évêque d'Autun fit un rapport sur l'utilité d'une fédération

générale de tout le royaume, pour prêter un serment de fidélité

solennelle à la nation, à la loi, au Roi et à la Constitution décrétée

par l'Assemblée nationale et sanctionnée par le Roi; et il proposa

d'en fixer l'époque au 14 juillet; ce qui fut décrété sur-le-champ.

Le 23 mai, jour de la Fête-Dieu, le Roi et la Reine suivirent à pied,

suivant la coutume, la procession du Saint-Sacrement de Saint-Germain

l'Auxerrois, paroisse des Tuileries; l'Assemblée, qui y avait été

invitée, la suivit aussi, le président à la droite du Roi. Madame,

trop jeune et trop délicate pour en supporter la fatigue, resta aux

Tuileries, et elle alla, avec Mgr le Dauphin, la voir passer dans la

galerie du Louvre.

Le lendemain, le Roi, la Reine, Mgr le Dauphin, Madame et Madame

Élisabeth allèrent s'établir à Saint-Cloud pour y passer la belle

saison. M. de la Fayette et même l'Assemblée furent bien aises de voir

le Roi quitter Paris, pour ôter aux provinces l'idée de sa captivité à

l'époque de la Fédération. Ils en sentaient tellement la nécessité,

que ce furent eux-mêmes qui persuadèrent le peuple de l'utilité de cet

établissement; de manière que ce voyage se passa très-tranquillement.

La garde du Roi y fut composée des volontaires de Saint-Cloud et de

Sèvres, de quatre cents hommes de la garde nationale de Paris, et, des

compagnies ordinaires des gardes-suisses.

Le Roi et la Reine venaient tous les quinze jours à Paris, et même

plus souvent, si les circonstances l'exigeaient. Il n'y eut à demeurer

à Saint-Cloud que les personnes du service du Roi et de la Reine, et

les grandes charges dont le service était habituel. Les dames du

palais même n'y étaient que pour le temps de leur semaine. Monsieur et

Madame y venaient souper tous les soirs et s'en retournaient ensuite à

Paris. Le Roi ne voulut recevoir à ce voyage aucune dame étrangère au

service, pour éviter les demandes qui lui eussent été faites et qui

eussent été désagréables; les dames de Madame et les officiers de la

maison de Monsieur, qui les accompagnaient, soupaient alors avec le

Roi.

Ce prince dînait et soupait tous les jours avec les personnes qui

étaient du voyage. Il faisait une partie de billard après dîner et

après souper. Il se plaisait plus à Saint-Cloud qu'à Paris, ainsi que

la Reine, qui y avait plus de liberté et pouvait y avoir plus

facilement les personnes qui lui étaient agréables. Madame la duchesse

de Fitz-James et la princesse de Tarente, qu'elle aimait beaucoup, y

venaient fréquemment, ainsi que plusieurs autres personnes.

Mgr le Dauphin, qui n'était pas d'âge à sentir ses malheurs, s'y

amusait infiniment. Il était continuellement dans le jardin, et allait

tous les soirs se promener dans le parc de Meudon. La Reine le menait

quelquefois elle-même à la promenade, surtout quand madame de Tarente

était de service. Elle connaissait sa discrétion, la noblesse de ses

sentiments, et son extrême attachement pour elle. Il était tel,

qu'elle eût fait le sacrifice de sa vie, si elle eût pu, à ce prix,

tirer la Reine de la cruelle situation où elle se trouvait. Cette

princesse épanchait souvent son coeur dans celui d'une personne si

sûre. Étant un jour avec nous à la promenade, et se voyant entourée de

gardes nationaux, dont une partie était composée de gardes-françaises

qui avaient déserté leurs drapeaux, elle nous dit, les larmes aux

yeux: «Que ma mère serait étonnée, si elle voyait sa fille, fille,

femme et mère de rois, ou du moins d'un enfant destiné à le devenir,

entourée d'une pareille garde! Il semblait que mon père eût un esprit

prophétique le jour où je le vis pour la dernière fois.» Et elle nous

raconta que l'empereur François 1er, partant pour l'Italie, d'où il ne

devait jamais revenir, rassembla ses enfants pour leur dire adieu.

«J'étais la plus jeune de mes soeurs, ajouta-t-elle. Mon père me prit

sur ses genoux, m'embrassa à plusieurs reprises et toujours les larmes

aux yeux, paraissant avoir une peine extrême à me quitter. Cela parut

singulier à tous ceux qui étaient présents, et moi-même ne m'en serais

peut-être plus souvenue, si ma position actuelle, en me rappelant

cette circonstance, ne me faisait voir, pour le reste de ma vie, une

suite de malheurs qui n'est que trop facile à prévoir.»

L'impression que nous firent éprouver ces dernières paroles fut si

vive, que nous fondîmes en larmes. Alors la Reine nous dit avec sa

grâce et sa bonté ordinaires: «Je me reproche de vous avoir

attristées; remettez-vous avant d'arriver au château; unissons nos

courages, la Providence nous rendra peut-être moins malheureux que

nous ne le croyons.»

Il était impossible à cette princesse de ne pas comparer les jours

heureux qu'elle avait passés à Saint-Cloud avec ceux du séjour actuel.

Elle en faisait souvent la réflexion; et, un jour que nous étions

ensemble au bout de la galerie, dont Paris fait un des principaux

points de vue, elle me dit en soupirant: «Cette vie de Paris faisait

jadis mon bonheur, j'aspirais à l'habiter souvent. Qui m'aurait dit

alors que ce désir ne serait accompli que pour y être abreuvée

d'amertume, et voir le Roi et sa famille captifs d'un peuple révolté!»

DESTRUCTION DE LA NOBLESSE.

Le Roi, informé du projet qu'avait l'Assemblée de détruire la

noblesse, imagina qu'il pourrait prévenir cette mesure, sans blesser

les susceptibilités du Corps législatif, en faisant écrire de sa part

à Chérin de ne plus recevoir à l'avenir des titres généalogiques,

qu'on était dans l'usage de lui remettre pour les présentations à la

Cour. On lui en avait donné le conseil; mais cet expédient n'eut pas

le succès qu'on en attendait.

Le 23 juin, l'Assemblée, profitant d'une séance du soir peu

nombreuse, décréta la suppression de la noblesse, sans permettre

aucune discussion sur un sujet si important. M. de Lameth débuta par

demander qu'on ôtât, avant le 14 juillet, les statues enchaînées

autour de la statue de Louis XIV, monument de servitude qui

flétrissait la place des Victoires. La famille d'Aubusson les réclama

inutilement comme propriété de famille, et les artistes, comme des

chefs-d'oeuvre de l'art. Ces derniers, désolés d'une pareille

destruction, offrirent d'ôter les chaînes de ces statues: «Vous n'en

ôterez pas l'attitude humiliée», dit M. Bouche. Et M. de Saint-Fargeau

ajouta: «Nous égalerons les monuments du siècle de Louis XIV, et ce

grand siècle sera effacé par celui d'une grande nation.»

M. Lambel, avocat, M. le vicomte de Noailles et Mathieu de

Montmorency, demandèrent la suppression de la noblesse, de tout titre

héréditaire, des livrées, des amoiries; et Charles de Lameth ajouta

que l'on regarderait comme ennemis de la Constitution ceux qui

continueraient à les porter: «Plus d'Altesse, d'Excellence et

d'Éminence!» s'écria Lanjuinais.--«Qu'on supprime les noms de terre,

dit M. de Saint-Fargeau, et qu'on oblige chacun à reprendre celui de

sa famille.»

M. de la Fayette s'opposa à toute espèce d'exception, même en faveur

des Princes du sang. Selon lui, dans le système d'égalité qui allait

régir la France, il ne devait plus y avoir que des citoyens actifs.

Son esprit révolutionnaire l'aveuglait au point de ne pas voir que

dans une monarchie héréditaire, dont les femmes étaient exclues, la

dignité de la couronne exigeait que ceux qui étaient appelés à la

porter jouissent d'un rang qui les fît respecter. On demanda

l'ajournement, vu la gravité de la matière, et il fut opiniâtrement

refusé.

M. Landsberg, député d'Alsace, parla avec sagesse et modération, et

déclara qu'assuré d'être désavoué par ses commettants, il se retirait

la tristesse dans l'âme. «Soumis, dit-il, aux décrets de l'Assemblée,

ils sauront qu'ils vivent avec le sang dans lequel ils sont nés, et

que rien ne peut les empêcher de vivre et mourir gentilshommes.»--«Si

vous détruisez la noblesse, dit M. de Faucigny, vous aurez à la place

la distinction de banquiers, usuriers, agioteurs et propriétaires de

trois cent mille francs de rente, et l'amour des richesses remplacera

l'honneur français, âme de la noblesse.»

Malgré l'opposition de MM. d'Egmont, d'Ambli, de Grosbois, de Digoine

et de beaucoup d'autres, toutes ces motions furent décrétées sans

discussion. On se borna seulement à défendre d'attenter aux monuments

placés dans les temples, aux chartes, titres et renseignements

concernant les familles et les propriétés, et aux décorations d'aucun

lieu public ou particulier; et l'on ajouta que les dispositions

relatives aux livrées et aux voitures ne pourraient être exigées pour

Paris avant le 14 juillet, et avant trois mois pour les provinces.

L'armée se désorganisait de jour en jour. Le régiment de Royal-marine,

en quittant Marseille pour arriver à Lambesc, cassa tous ses

officiers, les recommandant à l'intérêt de la nation. La municipalité

tenta inutilement de rappeler les mutins à leur devoir. L'Assemblée se

contenta de témoigner sa satisfaction à la municipalité de Lambesc, et

de menacer le régiment, s'il ne rentrait pas dans le devoir, d'être

exclu de la fédération.

Le ministre de la guerre se plaignait en vain des inconvénients que

pouvaient entraîner des fautes d'un genre aussi grave. Profondément

affligé de l'insouciance de l'Assemblée, il lui remit un mémoire qui

représentait avec force que le corps militaire menaçait de tomber dans

la plus violente anarchie. Des régiments entiers étaient en

insurrection et violaient les serments les plus solennels. «Les

ordonnances, disait-il, étaient sans force, les chefs sans autorité;

la caisse militaire et les drapeaux enlevés; les officiers avilis,

méprisés, et souvent captifs; les commandants égorgés sous les yeux de

leurs propres soldats, et les ordres du Roi bravés hautement. De

pareils excès, ajoutait-il, peuvent tôt ou tard menacer la nation

elle-même. La force armée doit être nécessairement obéissante et mue

par un seul; du moment où elle se fera corps délibératif, elle agira

suivant ses propres résolutions, et le gouvernement deviendra une

démocratie militaire, espèce de monstre politique qui finit toujours

par dévorer ceux qui l'ont produit.»

L'Assemblée se souciait peu de remédier à ces désordres; elle

craignait de voir dans les mains du Roi une armée fidèle et obéissante

qui pût mettre obstacle à ses projets, et elle préférait voir tomber

sur sa patrie les maux dont on la menaçait, plutôt que de voir

restreindre une autorité dont elle abusait si cruellement.

Mémoires de Madame la Duchesse de Tourzel, tome premier Gouvernante des enfants de France pendant les années 1789 à 1795 · 第 7 / 24 段