La Reine joignit aux tourments qu'elle éprouvait la perte la plus

sensible à son coeur. L'empereur Joseph II mourut à Vienne, le 20

février. Il avait toujours tendrement aimé la Reine, la cadette de

toutes ses soeurs. Il la regardait comme sa fille et était vivement

touché de ses malheurs. Il lui écrivit, les derniers jours de sa vie,

la lettre la plus tendre et la plus touchante. Il lui témoignait qu'un

de ses regrets les plus vifs en mourant, était de la laisser dans une

position aussi cruelle, et de ne pouvoir lui donner des marques

réelles de la tendresse qu'il avait toujours conservée pour elle. La

Reine, après s'être livrée quelques jours à la douleur, la concentra

courageusement en elle-même et reçut les compliments usités en

pareille occasion. L'Assemblée lui envoya une députation ayant à sa

tête l'abbé de Montesquiou, qui en était président. Ce dernier profita

de cette occasion pour rendre au caractère de la Reine l'hommage qui

lui était dû, et termina son discours par cette phrase remarquable:

«L'Assemblée place son espoir, Madame, dans cette force de caractère

qui élève Votre Majesté au-dessus de tous les revers.»

Toujours grande et noble, cette princesse forçait au respect ceux qui

étaient les plus disposés à lui en manquer. La Commune de Paris,

faisant des recherches sur les événements des 5 et 6 octobre, leurs

fauteurs et leurs adhérents, envoya chez cette princesse une

députation pour la supplier de lui donner des lumières sur cette

effroyable journée: «Non, jamais, répondit-elle, je ne serai la

délatrice des sujets du Roi.» Sa réponse à la députation du Châtelet

pour le même objet ne fut pas moins noble: «_J'ai tout vu, tout su, et

tout oublié._» Et elle borna sa réponse à ces belles paroles.

L'activité que mettait le Châtelet à trouver les coupables de

journées dont les crimes déshonoraient la France lui attira de grands

ennemis. Le comité des recherches, effrayé par leurs menaces, et

composé d'ardents révolutionnaires, déclara et demanda acte à la

Commune de n'avoir à dénoncer que la journée du 6 octobre, regardant

la dénonciation de celle du 5 comme antirévolutionnaire. C'était

cependant dans cette journée qu'avait commencé l'attaque du château,

qu'ils auraient violé si la bonne contenance des gardes du corps ne

les eût arrêtés; qu'ils avaient assassiné deux officiers de ce corps,

et fait connaître leurs sinistres projets par les propos affreux

qu'ils se permettaient, et en cherchant des issues par où ils pussent

pénétrer dans les appartements de la famille royale.

CHAPITRE III

ANNÉE 1790.

Première communion de Madame.--Formation de plusieurs

fédérations dans diverses provinces du royaume.--Désordre des

finances.--Vente des biens et Constitution civile du

clergé.--Suppression de tous les tribunaux du

royaume.--Dénonciations continuelles et protection accordée aux

dénonciateurs.--Institution des juges.--Troubles dans le

royaume.--Discussion sur le droit de paix et de guerre, et

décret rendu à ce sujet.

Quoique Madame ne fût âgée que de onze ans, le Roi et la Reine se

décidèrent à lui faire faire, à Pâques, sa première communion. Sa

piété, qui semblait être née avec elle, rendit cette cérémonie bien

touchante. Avant de partir pour l'église de Saint-Germain l'Auxerrois,

paroisse des Tuileries, Madame tomba aux pieds du Roi et de la Reine

pour leur demander leur bénédiction. Le Roi, pénétré des principes

religieux qui seuls ont pu le soutenir dans des malheurs sans exemple,

lui parla de la manière la plus touchante sur la grande action qu'elle

allait faire, et ajouta en la serrant entre ses bras: «Priez, ma

fille, pour la France et pour nous; les prières de l'innocence peuvent

fléchir la colère céleste.» La jeune princesse fondit en larmes, ne

put proférer une parole et monta en voiture avec moi, la duchesse de

Charost, ma fille, et la baronne de Mackau, sous-gouvernante des

Enfants de France, spécialement chargée de Madame. Cette jeune

princesse arriva à l'église avec le maintien le plus recueilli, et

approcha de la sainte table avec les marques de la dévotion la plus

sincère. La Reine assista incognito à cette cérémonie, qui fut de la

plus grande simplicité et qui se passa de la manière la plus décente.

Leurs Majestés firent distribuer à cette occasion d'abondantes aumônes

dans les diverses paroisses de Paris.

Madame avait été instruite par le curé de Saint-Eustache, qui avait de

l'esprit, de l'instruction et des moeurs exemplaires. Mais, étant

malheureusement d'un caractère faible et timide, il n'eut pas le

courage de s'exposer à la persécution qui devait être la suite de

l'acceptation de la Constitution civile du clergé. Le chagrin qu'il

éprouva de sa faiblesse altéra sensiblement sa santé et abrégea ses

jours. Il témoigna le regret le plus sensible de sa faute pendant sa

dernière maladie, et ne différa sa rétractation que dans l'espoir de

la faire lui-même dans son église; mais la mort le surprit avant

d'avoir pu remplir un devoir que la publicité de sa faute avait rendu

si nécessaire.

Il se forma en Dauphiné, ainsi que dans plusieurs autres provinces du

royaume, des fédérations parlementaires. Celle de la ville de Romans,

composée de huit mille personnes, avait à sa tête le baron de

Gilliers, commandant des gardes nationales du Dauphiné et du Vivarais.

Il fut chargé de présenter au Roi, au nom de ces deux provinces, une

adresse qui ne respirait que soumission et désir de voir rendre au Roi

une autorité si nécessaire pour le salut de la France et le bonheur de

ses sujets. Le baron de Gilliers avait de l'esprit et de la fermeté.

Au commencement de la Révolution, il s'était laissé emporter, comme

tous les Dauphinois, à un désir exagéré de la liberté; mais, honnête

homme et attaché à son Roi, il vit avec douleur qu'il s'était mépris,

et il désirait réparer, par des services réels, l'erreur où il s'était

laissé entraîner. Il ne varia pas un instant dans cette résolution, et

donna plusieurs fois des preuves d'un dévouement qui le firent

distinguer de Madame Élisabeth, qui lui donna dans plus d'une occasion

des marques de confiance et d'estime.

L'Assemblée, pressée d'apporter un prompt remède à l'état critique

des finances, ordonna que le ministre lui rendît compte de leur

situation et de ses vues pour leur amélioration. M. Necker se rendit,

en conséquence, à l'Assemblée. Après avoir démontré la nécessité de

prendre des mesures promptes et efficaces pour arrêter un déficit qui

croissait journellement, il indiqua plusieurs moyens d'y remédier,

étant loin de désespérer de rétablir les finances d'un royaume qui

présentait tant de ressources. L'Assemblée décréta qu'on examinerait

son rapport et qu'on destinerait trois séances par semaine pour

s'occuper des finances du royaume.

M. Necker portait déjà la peine de son ingratitude et de sa déloyauté.

Méprisé de l'Assemblée, détesté des fidèles serviteurs du Roi, sans

aucune possibilité de pouvoir satisfaire son ambition, il sentit, mais

trop tard, que l'on finit par être la victime de ceux que l'on élève

aux dépens de son devoir.

Le moment paraissant favorable pour opérer la destruction du clergé

par la vente de ses biens, M. Bailly, pour y parvenir plus

promptement, vint proposer à l'Assemblée d'accorder par un décret à la

municipalité de Paris la faculté d'acheter pour _quatre cents

millions_ de biens du clergé, en échange desquels elle souscrirait

pour autant de billets remboursables en quinze années, et d'étendre la

même faveur, jusqu'à concurrence de pareille somme, aux autres

municipalités du royaume. Cette proposition occasionna les discussions

les plus vives entre les deux partis de l'Assemblée. Un grand nombre

de membres s'élevèrent contre. L'archevêque d'Aix, l'évêque de Nancy

et plusieurs autres, montrèrent, avec autant de sagesse que de

modération, les inconvénients qu'entraîneraient l'établissement des

assignats et la vente des biens du clergé, avant d'avoir pourvu aux

dîmes qui formaient une grande partie de ces biens, à la fixation des

frais du culte et de ses ministres, et au mode de payement des

créances des particuliers sur le clergé. Ils représentèrent qu'en

chargeant les municipalités de la vente desdits biens, on courait le

risque de les voir dilapider, et de laisser l'État grevé des frais du

culte et des créances des particuliers.

Le désir ardent de la majorité de l'Assemblée pour l'expropriation du

clergé lui permit à peine d'écouter aucune des raisons alléguées

contre la demande de M. Bailly. Elle fut convertie en décret, en y

ajoutant la nomination de douze commissaires pris dans l'Assemblée,

pour faire, de concert avec la municipalité, l'estimation des biens

qui lui étaient accordés. On l'obligea, en outre, ainsi que les autres

municipalités, de mettre en vente sur-le-champ lesdits biens, et de

les adjuger au plus offrant et dernier enchérisseur, dès qu'il se

présenterait quelque acquéreur qui les portât au prix fixé par la

Commission. L'Assemblée n'eut garde d'accepter les _quatre cents

millions_ offerts par le clergé, à la condition qu'on lui laisserait

la disposition de ses biens. Un membre du côté gauche en donna

naïvement la raison à une personne de ma connaissance, qui lui

opposait que pareille somme pouvait opérer la libération de l'État.

«Cela peut être, répondit-il; mais le clergé ne serait pas détruit.»

Dom Gerle, pour fermer la bouche à ceux qui prétendaient que la

destruction du clergé entraînerait celle de la religion et admettrait

l'admission de toutes les sectes en France, proposa de décréter que la

religion catholique, apostolique et romaine demeurerait toujours la

religion de l'État, et que son culte seul serait autorisé. MM. de

Menou, de Lameth et de Mirabeau s'opposèrent à cette motion, et

firent, avec une pompeuse dérision, leur profession d'attachement à la

religion catholique, en disant que c'était faire injure à l'Assemblée

de douter de ses sentiments pour une religion où le culte était mis à

la tête des dépenses publiques. Après une vive discussion entre les

membres de l'Assemblée, Dom Gerle retira sa motion, et l'Assemblée

passa à l'ordre du jour.

Non contente d'avoir dépouillé le clergé de tous ses biens, elle

voulut encore changer la forme de sa Constitution et régler elle-même

ce qui concernait ses ministres. Elle fit une nouvelle distribution

des évêchés, en supprima un grand nombre, déclara qu'à l'avenir les

curés et même les évêques seraient nommés par le peuple, ôta aux

derniers toute autorité sur les curés et tout pouvoir dans leurs

diocèses. C'était le dernier coup qu'elle pût porter à la religion; et

il était facile de voir qu'en avilissant le clergé et le réduisant à

l'impossibilité de faire aucun bien, on lui ferait perdre toute

considération dans l'esprit du peuple, qui du mépris des ministres

passerait bientôt à celui de la religion.

L'abbé Maury et plusieurs autres membres distingués du clergé

discutèrent avec sagesse et modération tous les articles de cette

Constitution; prouvèrent évidemment qu'elle était inadmissible dans la

religion catholique, et qu'elle serait une occasion de troubles, par

celui qu'elle mettrait dans les consciences. Mais le parti était pris,

et malgré la protestation du clergé et d'un grand nombre de membres de

l'Assemblée de ne prendre aucune part au décret qu'on voulait rendre

sur cet objet, cette Constitution civile du clergé fut décrétée par la

majorité de l'Assemblée. L'événement n'a que trop justifié les

craintes qu'elle inspirait. Le peuple, après avoir passé du mépris des

ministres à celui de la religion, finit par n'en avoir aucune, et nous

recueillons les tristes fruits de cet abus de tout frein et de tout

principe.

L'Assemblée s'occupa ensuite du traitement des membres du clergé et

des autres bénéficiers, et décréta qu'à l'avenir le sort des évêques

et archevêques serait fixé à douze mille francs; celui des curés, à

mille deux cents francs, non compris leur casuel, qu'on laisserait

subsister; celui des vicaires des campagnes fut fixé à sept cents

francs, et il n'y eut rien de changé dans le traitement des vicaires

des villes.

Comme il était impossible de réduire à pareille somme les évêques et

les curés qui avaient joui jusqu'alors d'un revenu si différent, elle

décida que les évêques et archevêques dont les revenus excédaient

douze mille francs conserveraient, avec cette somme, la moitié de leur

revenu actuel, pourvu qu'il ne passât pas trente mille francs, ainsi

que les bâtiments de la maison épiscopale et les jardins attenants.

Les pensionnaires, dignitaires, chanoines et autres bénéfices furent

traités de la même manière; le seul archevêque de Paris conserva un

traitement de soixante-treize mille francs. Les curés dont les cures

excédaient le revenu de mille deux cents francs conservèrent, avec

cette somme, la moitié de l'excédant de leur revenu, pourvu qu'il ne

passât pas six cents francs, avec leur maison et le jardin attenant.

Le chevalier de Boufflers, MM. Malouet, Rewbell, de Clermont-Tonnerre

et beaucoup d'autres, firent des représentations inutiles sur

l'injustice d'ôter aux prélats qui jouissaient de fortunes

considérables la faculté de payer des dettes dont la plupart avaient

été contractées pour des objets de charité ou d'utilité publique, et

de frustrer des créanciers qui avaient traité de bonne foi et sur la

garantie de propriétés regardées comme inattaquables. On répondit par

des injures et des sarcasmes aux raisons alléguées en faveur du

clergé, et les bénéficiers furent dépouillés. On accorda seulement aux

évêques, depuis l'âge de soixante-quinze ans, un traitement de

dix-huit mille francs, et leur maximum fut de plus augmenté d'un

tiers; les évêques destitués n'eurent que le tiers du traitement des

évêques conservés.

Il est à remarquer que le clergé ne prit aucune part à la

délibération qui concernait son traitement; il se contenta de défendre

ce qui intéressait le fond de la religion, et montra dans tout le

cours des séances de l'Assemblée, et nommément dans cette occasion,

une dignité et un désintéressement au-dessus de tout éloge.

L'Assemblée ne se borna pas à la proposition de M. Bailly; elle

décréta de plus la vente de tous les domaines nationaux, autres que

les forêts et ceux que le Roi jugerait à propos de se réserver; et

pour accélérer la vente des biens du clergé, elle décréta que chaque

particulier, sans distinction, aurait la faculté d'acquérir des biens

nationaux. L'abbé Maury, M. de Cazalès et plusieurs autres

représentèrent avec force que les créanciers du clergé et les porteurs

de rentes assignés sur lui devaient avoir la préférence; que cette

mesure entraînerait la dilapidation des biens du clergé, et ne

favoriserait que les agioteurs et les capitalistes. Ils ne furent

point écoutés, et le décret fut prononcé.

L'Assemblée, malgré la réclamation d'un grand nombre de ses membres,

décréta également l'aliénation des domaines royaux. On eut beau lui

prouver que c'était le patrimoine de nos Rois, elle ne voulut rien

écouter, et étendit même cette mesure jusqu'aux successions qui

pouvaient leur arriver par la suite, et qui devaient à leur mort

rentrer dans la classe des domaines royaux.

Il en fut de même pour la liberté du commerce de l'Inde, malgré les

observations d'un grand nombre de commerçants, qui représentèrent,

mais inutilement, qu'un pareil décret ruinerait notre commerce et

donnerait aux Anglais un avantage immense, dont ils profiteraient à

nos dépens.

Mais ce qu'on aura peine à croire, ce fut de voir décréter en deux

heures de temps la suppression de tous les tribunaux existant dans le

royaume. L'Assemblée adopta les conclusions de M. Thouret, rapporteur

du comité de constitution, sans vouloir écouter aucune discussion sur

le danger de livrer la France à l'anarchie par une destruction aussi

subite, et sur la dette immense dont elle allait être grevée par le

remboursement des finances de chaque charge de la magistrature.

Les dénonciations se multipliaient, et les intrigants tiraient un tel

parti du métier de délateur, qu'ils s'y livraient avec complaisance.

Le secrétaire du comte de Maillebois et son valet de chambre, espérant

tirer parti pour leur compte de diverses idées que leur maître avait

jetées sur le papier et qu'il avait données à copier à son secrétaire,

substituèrent la copie à l'original et allèrent le dénoncer au comité

des recherches. «Nous ne demandons rien, dirent-ils, et nous voulons

seulement remplir le plus saint des devoirs en dénonçant M. de

Maillebois, pour le salut de la patrie.» Ils eurent seulement le reste

de pudeur d'avertir le comte de Maillebois qu'ayant trouvé un emploi à

Paris, ils ne reviendraient plus auprès de lui. Ce dernier courut à

son portefeuille, et, ne trouvant que la copie de ses papiers, il fit

mettre des chevaux à sa voiture et partit sur-le-champ pour la

Hollande, ne voulant point risquer l'épreuve d'une longue captivité

avant d'avoir pu prouver son innocence.

L'Assemblée, ne voulant plus être présidée par des membres du côté

droit, et mécontente de voir succéder le comte de Virieu au marquis de

Bounai, imagina, pour l'écarter, de proposer qu'il ajoutât au serment

ordinaire celui de ne jamais protester contre aucun des décrets de

l'Assemblée. Il y consentit, en ajoutant seulement: «lorsqu'ils auront

été sanctionnés par le Roi.» Cette restriction occasionna un grand

tumulte. Le côté gauche prétendait que les décrets rendus par

l'Assemblée étaient obligatoires pour tous ses membres, même avant la

sanction du Roi; le côté droit soutenait le contraire avec chaleur. M.

de Virieu, ne pouvant se faire entendre, pria M. de Bounai de le

remplacer jusqu'à ce que le calme fût rétabli. Il reprit alors la

présidence pour faire reconnaître son droit; et élevant la voix, il

déclara que pour le bien de la paix il se démettait de la présidence.

L'Assemblée nomma l'abbé Goutte à sa place. Celui-ci, d'un ton

hypocrite, proclama solennellement que le but de l'Assemblée dans un

pareil choix était d'honorer la religion dans la personne d'un de ses

ministres; et pour jouer son rôle jusqu'à la fin, il fit porter son

compliment de remercîment, en quittant la présidence, sur

l'incompatibilité des richesses avec la religion.

L'institution des juges occasionna de violents débats. On voulait

qu'ils fussent nommés par le Roi, sur la présentation de trois sujets.

Le côté gauche s'y opposa, ainsi qu'à leur inamovibilité. Craignant

toujours de voir donner au Roi trop d'autorité, l'Assemblée décréta:

que les juges seraient nommés par le peuple pendant six ans, avec la

faculté d'être réélus au bout de ce terme; que le Roi serait tenu de

les accepter, et qu'ils en recevraient seulement leur provision. La

cour d'appel, qu'il avait été question de rendre ambulante, fut enfin

déclarée sédentaire, et la nomination du ministère public fut

seulement réservée au Roi.

Les troubles continuaient dans le royaume; les soldats se révoltaient

contre leurs officiers, dont plusieurs perdirent la vie en voulant

maintenir l'autorité du Roi. Le massacre de M. de Voisins, commandant

à Valence, trouva des approbateurs dans l'Assemblée, sous le prétexte

de l'inquiétude que causaient au peuple les sentiments de cet

officier.

M. de Saint-Priest écrivit à l'Assemblée le récit des excès qui

s'étaient commis à Marseille. Le peuple s'était rendu maître du fort

de la Garde et de la citadelle de Saint-Nicolas par la faiblesse de M.

Calvit, commandant. M. de Beausset, major du fort Saint-Jean, avait,

au contraire, constamment refusé de le livrer, et s'était dévoué

courageusement à la mort plutôt que de manquer à son devoir. Mandé à

la municipalité pour y rendre compte de sa conduite, il vit clairement

que le peuple n'attendait que sa sortie du fort pour attenter à sa

vie; mais, ne voulant donner aucune prise sur lui, il consentit à s'y

rendre, après avoir mis ordre à ses affaires et fait par écrit ses

adieux à sa famille. A peine fut-il sorti du fort, que le peuple se

jeta sur lui et le massacra, au milieu des municipaux chargés de le

conduire à la municipalité. M. de Saint-Priest finit ce triste récit

par demander que M. de Crillon fût nommé commandant à Marseille, à la

place de M. le marquis de Miran, qui avait donné sa démission.

L'Assemblée s'y opposa, à cause de sa qualité de député, quoique M. le

duc de Biron l'eût été en Corse lors du meurtre du comte de Reuilly,

sur la démission du vicomte de Barrin.

La partie saine de l'Assemblée demanda justice d'un si cruel

attentat, qui blessait toutes les lois et portait une atteinte si

visible à l'autorité du Roi. M. le duc de la Rochefoucauld, M. d'André

et plusieurs autres, firent vivement sentir la nécessité de punir de

pareils forfaits, et le danger de laisser les municipalités s'écarter

de leurs devoirs, sous prétexte de conserver leur popularité; et ils

opinèrent pour que la municipalité de Marseille fût mandée à la barre

pour y rendre compte de sa conduite.

M. de Mirabeau se porta pour son défenseur. Il soutint qu'une

illégalité n'était pas un crime, et que la mander à la barre était la

préjuger coupable. Il assimila les deux journées de troubles à

Marseille à celles des 5 et 6 octobre, et ajouta qu'il fallait faire

tomber la hache sur la tête des Parisiens, si l'on voulait punir la

ville de Marseille. M. le baron de Menou, confirmant les assertions de

Mirabeau, ajouta qu'il était urgent de changer tous les commandants

militaires, pour les remplacer par des officiers dévoués à la

Révolution, et il dénonça M. de Saint-Priest comme un de ses ennemis.

Le vicomte de Mirabeau demanda sur-le-champ que les troubles de

Marseille fussent jugés par les juges chargés de connaître les

forfaits des 5 et 6 octobre. M. le comte de Mirabeau s'écria avec

emportement qu'on voulait le représenter comme instigateur de ces

troubles: «J'ai mis, dit-il, je mets et je mettrai la paix à

Marseille; on veut m'illuminer de crimes; qu'ils viennent, ces

accusateurs, les dénoncer au comité des recherches, et y dérouler mes

crimes.» Il fallait que M. de Mirabeau fût bien assuré des

dispositions de l'Assemblée pour oser tenir un pareil langage; mais il

connaissait trop bien son indulgence envers le crime, pour en avoir

rien à redouter. Elle se borna à témoigner au Roi sa profonde douleur

des troubles de Marseille, à le remercier des mesures qu'il avait

prises pour remédier à ces excès, et à renvoyer cette affaire au

comité des rapports.

Il y eut également une émeute à Toulon, pour faire délivrer des armes

au peuple et faire mettre en liberté les matelots qui étaient en

prison. Ces demandes d'armes s'étendaient dans tous les ports du

royaume, ainsi que les soulèvements du peuple pour les obtenir. M. de

Glandevès, obligé de quitter l'Hôtel de la marine, fut d'abord détenu

à la municipalité, et l'arsenal courait le plus grand risque d'être

spolié. Le Roi, en faisant part à l'Assemblée de la révolte de Toulon,

demanda la punition des coupables, et que l'on prît des mesures

efficaces pour prévenir les demandes d'armes qui, existant dans tous

les ports, pouvaient avoir les suites les plus funestes pour la

conservation de la marine française. Mais l'Assemblée, ayant reçu en

même temps une lettre de la municipalité de Toulon qui annonçait que

le calme y était rétabli et M. de Glandevès remis en liberté, se borna

à renvoyer l'affaire au comité des rapports.

M. de Montmorin écrivit, au nom du Roi, au président de l'Assemblée

pour lui annoncer que les différends qui existaient entre l'Espagne et

l'Angleterre obligeaient Sa Majesté, qui veillait à la sûreté de

l'État, d'armer quatorze vaisseaux de ligne dans les ports de l'Océan

et de la Méditerranée, et de se préparer même à augmenter les

armements militaires, si les circonstances l'exigeaient; que malgré

l'espoir qu'avait Sa Majesté de voir terminer à l'amiable les

différends de ces deux puissances, la France ne pouvait rester

désarmée tant que l'Angleterre serait armée; que les secours que nous

avions reçus de l'Espagne dans toutes les occasions, et nommément dans

la dernière guerre, ne permettaient pas au Roi de mettre en doute

l'empressement de l'Assemblée à soutenir l'honneur de la nation et à

décréter les secours nécessaires, lorsque le tableau lui en aurait été

mis sous les yeux.

«Vous ne pouvez, dirent les membres du côté gauche, accorder de

secours qu'après avoir décidé à qui appartiendra le droit de faire la

paix ou la guerre, et surtout lorsque les négociations sont entre les

mains d'un homme aussi suspect à la nation que l'est M. le duc de

Vauguyon.» On décréta que le Roi serait remercié des mesures qu'il

avait prises pour le maintien de la paix, et que, dès le lendemain, on

délibérerait si c'était au Roi ou à la nation de faire la paix ou la

guerre.

Mémoires de Madame la Duchesse de Tourzel, tome premier Gouvernante des enfants de France pendant les années 1789 à 1795 · 第 6 / 24 段