sensible à son coeur. L'empereur Joseph II mourut à Vienne, le 20
février. Il avait toujours tendrement aimé la Reine, la cadette de
toutes ses soeurs. Il la regardait comme sa fille et était vivement
touché de ses malheurs. Il lui écrivit, les derniers jours de sa vie,
la lettre la plus tendre et la plus touchante. Il lui témoignait qu'un
de ses regrets les plus vifs en mourant, était de la laisser dans une
position aussi cruelle, et de ne pouvoir lui donner des marques
réelles de la tendresse qu'il avait toujours conservée pour elle. La
Reine, après s'être livrée quelques jours à la douleur, la concentra
courageusement en elle-même et reçut les compliments usités en
pareille occasion. L'Assemblée lui envoya une députation ayant à sa
tête l'abbé de Montesquiou, qui en était président. Ce dernier profita
de cette occasion pour rendre au caractère de la Reine l'hommage qui
lui était dû, et termina son discours par cette phrase remarquable:
«L'Assemblée place son espoir, Madame, dans cette force de caractère
qui élève Votre Majesté au-dessus de tous les revers.»
Toujours grande et noble, cette princesse forçait au respect ceux qui
étaient les plus disposés à lui en manquer. La Commune de Paris,
faisant des recherches sur les événements des 5 et 6 octobre, leurs
fauteurs et leurs adhérents, envoya chez cette princesse une
députation pour la supplier de lui donner des lumières sur cette
effroyable journée: «Non, jamais, répondit-elle, je ne serai la
délatrice des sujets du Roi.» Sa réponse à la députation du Châtelet
pour le même objet ne fut pas moins noble: «_J'ai tout vu, tout su, et
tout oublié._» Et elle borna sa réponse à ces belles paroles.
L'activité que mettait le Châtelet à trouver les coupables de
journées dont les crimes déshonoraient la France lui attira de grands
ennemis. Le comité des recherches, effrayé par leurs menaces, et
composé d'ardents révolutionnaires, déclara et demanda acte à la
Commune de n'avoir à dénoncer que la journée du 6 octobre, regardant
la dénonciation de celle du 5 comme antirévolutionnaire. C'était
cependant dans cette journée qu'avait commencé l'attaque du château,
qu'ils auraient violé si la bonne contenance des gardes du corps ne
les eût arrêtés; qu'ils avaient assassiné deux officiers de ce corps,
et fait connaître leurs sinistres projets par les propos affreux
qu'ils se permettaient, et en cherchant des issues par où ils pussent
pénétrer dans les appartements de la famille royale.
CHAPITRE III
ANNÉE 1790.
Première communion de Madame.--Formation de plusieurs
fédérations dans diverses provinces du royaume.--Désordre des
finances.--Vente des biens et Constitution civile du
clergé.--Suppression de tous les tribunaux du
royaume.--Dénonciations continuelles et protection accordée aux
dénonciateurs.--Institution des juges.--Troubles dans le
royaume.--Discussion sur le droit de paix et de guerre, et
décret rendu à ce sujet.
Quoique Madame ne fût âgée que de onze ans, le Roi et la Reine se
décidèrent à lui faire faire, à Pâques, sa première communion. Sa
piété, qui semblait être née avec elle, rendit cette cérémonie bien
touchante. Avant de partir pour l'église de Saint-Germain l'Auxerrois,
paroisse des Tuileries, Madame tomba aux pieds du Roi et de la Reine
pour leur demander leur bénédiction. Le Roi, pénétré des principes
religieux qui seuls ont pu le soutenir dans des malheurs sans exemple,
lui parla de la manière la plus touchante sur la grande action qu'elle
allait faire, et ajouta en la serrant entre ses bras: «Priez, ma
fille, pour la France et pour nous; les prières de l'innocence peuvent
fléchir la colère céleste.» La jeune princesse fondit en larmes, ne
put proférer une parole et monta en voiture avec moi, la duchesse de
Charost, ma fille, et la baronne de Mackau, sous-gouvernante des
Enfants de France, spécialement chargée de Madame. Cette jeune
princesse arriva à l'église avec le maintien le plus recueilli, et
approcha de la sainte table avec les marques de la dévotion la plus
sincère. La Reine assista incognito à cette cérémonie, qui fut de la
plus grande simplicité et qui se passa de la manière la plus décente.
Leurs Majestés firent distribuer à cette occasion d'abondantes aumônes
dans les diverses paroisses de Paris.
Madame avait été instruite par le curé de Saint-Eustache, qui avait de
l'esprit, de l'instruction et des moeurs exemplaires. Mais, étant
malheureusement d'un caractère faible et timide, il n'eut pas le
courage de s'exposer à la persécution qui devait être la suite de
l'acceptation de la Constitution civile du clergé. Le chagrin qu'il
éprouva de sa faiblesse altéra sensiblement sa santé et abrégea ses
jours. Il témoigna le regret le plus sensible de sa faute pendant sa
dernière maladie, et ne différa sa rétractation que dans l'espoir de
la faire lui-même dans son église; mais la mort le surprit avant
d'avoir pu remplir un devoir que la publicité de sa faute avait rendu
si nécessaire.
Il se forma en Dauphiné, ainsi que dans plusieurs autres provinces du
royaume, des fédérations parlementaires. Celle de la ville de Romans,
composée de huit mille personnes, avait à sa tête le baron de
Gilliers, commandant des gardes nationales du Dauphiné et du Vivarais.
Il fut chargé de présenter au Roi, au nom de ces deux provinces, une
adresse qui ne respirait que soumission et désir de voir rendre au Roi
une autorité si nécessaire pour le salut de la France et le bonheur de
ses sujets. Le baron de Gilliers avait de l'esprit et de la fermeté.
Au commencement de la Révolution, il s'était laissé emporter, comme
tous les Dauphinois, à un désir exagéré de la liberté; mais, honnête
homme et attaché à son Roi, il vit avec douleur qu'il s'était mépris,
et il désirait réparer, par des services réels, l'erreur où il s'était
laissé entraîner. Il ne varia pas un instant dans cette résolution, et
donna plusieurs fois des preuves d'un dévouement qui le firent
distinguer de Madame Élisabeth, qui lui donna dans plus d'une occasion
des marques de confiance et d'estime.
L'Assemblée, pressée d'apporter un prompt remède à l'état critique
des finances, ordonna que le ministre lui rendît compte de leur
situation et de ses vues pour leur amélioration. M. Necker se rendit,
en conséquence, à l'Assemblée. Après avoir démontré la nécessité de
prendre des mesures promptes et efficaces pour arrêter un déficit qui
croissait journellement, il indiqua plusieurs moyens d'y remédier,
étant loin de désespérer de rétablir les finances d'un royaume qui
présentait tant de ressources. L'Assemblée décréta qu'on examinerait
son rapport et qu'on destinerait trois séances par semaine pour
s'occuper des finances du royaume.
M. Necker portait déjà la peine de son ingratitude et de sa déloyauté.
Méprisé de l'Assemblée, détesté des fidèles serviteurs du Roi, sans
aucune possibilité de pouvoir satisfaire son ambition, il sentit, mais
trop tard, que l'on finit par être la victime de ceux que l'on élève
aux dépens de son devoir.
Le moment paraissant favorable pour opérer la destruction du clergé
par la vente de ses biens, M. Bailly, pour y parvenir plus
promptement, vint proposer à l'Assemblée d'accorder par un décret à la
municipalité de Paris la faculté d'acheter pour _quatre cents
millions_ de biens du clergé, en échange desquels elle souscrirait
pour autant de billets remboursables en quinze années, et d'étendre la
même faveur, jusqu'à concurrence de pareille somme, aux autres
municipalités du royaume. Cette proposition occasionna les discussions
les plus vives entre les deux partis de l'Assemblée. Un grand nombre
de membres s'élevèrent contre. L'archevêque d'Aix, l'évêque de Nancy
et plusieurs autres, montrèrent, avec autant de sagesse que de
modération, les inconvénients qu'entraîneraient l'établissement des
assignats et la vente des biens du clergé, avant d'avoir pourvu aux
dîmes qui formaient une grande partie de ces biens, à la fixation des
frais du culte et de ses ministres, et au mode de payement des
créances des particuliers sur le clergé. Ils représentèrent qu'en
chargeant les municipalités de la vente desdits biens, on courait le
risque de les voir dilapider, et de laisser l'État grevé des frais du
culte et des créances des particuliers.
Le désir ardent de la majorité de l'Assemblée pour l'expropriation du
clergé lui permit à peine d'écouter aucune des raisons alléguées
contre la demande de M. Bailly. Elle fut convertie en décret, en y
ajoutant la nomination de douze commissaires pris dans l'Assemblée,
pour faire, de concert avec la municipalité, l'estimation des biens
qui lui étaient accordés. On l'obligea, en outre, ainsi que les autres
municipalités, de mettre en vente sur-le-champ lesdits biens, et de
les adjuger au plus offrant et dernier enchérisseur, dès qu'il se
présenterait quelque acquéreur qui les portât au prix fixé par la
Commission. L'Assemblée n'eut garde d'accepter les _quatre cents
millions_ offerts par le clergé, à la condition qu'on lui laisserait
la disposition de ses biens. Un membre du côté gauche en donna
naïvement la raison à une personne de ma connaissance, qui lui
opposait que pareille somme pouvait opérer la libération de l'État.
«Cela peut être, répondit-il; mais le clergé ne serait pas détruit.»
Dom Gerle, pour fermer la bouche à ceux qui prétendaient que la
destruction du clergé entraînerait celle de la religion et admettrait
l'admission de toutes les sectes en France, proposa de décréter que la
religion catholique, apostolique et romaine demeurerait toujours la
religion de l'État, et que son culte seul serait autorisé. MM. de
Menou, de Lameth et de Mirabeau s'opposèrent à cette motion, et
firent, avec une pompeuse dérision, leur profession d'attachement à la
religion catholique, en disant que c'était faire injure à l'Assemblée
de douter de ses sentiments pour une religion où le culte était mis à
la tête des dépenses publiques. Après une vive discussion entre les
membres de l'Assemblée, Dom Gerle retira sa motion, et l'Assemblée
passa à l'ordre du jour.
Non contente d'avoir dépouillé le clergé de tous ses biens, elle
voulut encore changer la forme de sa Constitution et régler elle-même
ce qui concernait ses ministres. Elle fit une nouvelle distribution
des évêchés, en supprima un grand nombre, déclara qu'à l'avenir les
curés et même les évêques seraient nommés par le peuple, ôta aux
derniers toute autorité sur les curés et tout pouvoir dans leurs
diocèses. C'était le dernier coup qu'elle pût porter à la religion; et
il était facile de voir qu'en avilissant le clergé et le réduisant à
l'impossibilité de faire aucun bien, on lui ferait perdre toute
considération dans l'esprit du peuple, qui du mépris des ministres
passerait bientôt à celui de la religion.
L'abbé Maury et plusieurs autres membres distingués du clergé
discutèrent avec sagesse et modération tous les articles de cette
Constitution; prouvèrent évidemment qu'elle était inadmissible dans la
religion catholique, et qu'elle serait une occasion de troubles, par
celui qu'elle mettrait dans les consciences. Mais le parti était pris,
et malgré la protestation du clergé et d'un grand nombre de membres de
l'Assemblée de ne prendre aucune part au décret qu'on voulait rendre
sur cet objet, cette Constitution civile du clergé fut décrétée par la
majorité de l'Assemblée. L'événement n'a que trop justifié les
craintes qu'elle inspirait. Le peuple, après avoir passé du mépris des
ministres à celui de la religion, finit par n'en avoir aucune, et nous
recueillons les tristes fruits de cet abus de tout frein et de tout
principe.
L'Assemblée s'occupa ensuite du traitement des membres du clergé et
des autres bénéficiers, et décréta qu'à l'avenir le sort des évêques
et archevêques serait fixé à douze mille francs; celui des curés, à
mille deux cents francs, non compris leur casuel, qu'on laisserait
subsister; celui des vicaires des campagnes fut fixé à sept cents
francs, et il n'y eut rien de changé dans le traitement des vicaires
des villes.
Comme il était impossible de réduire à pareille somme les évêques et
les curés qui avaient joui jusqu'alors d'un revenu si différent, elle
décida que les évêques et archevêques dont les revenus excédaient
douze mille francs conserveraient, avec cette somme, la moitié de leur
revenu actuel, pourvu qu'il ne passât pas trente mille francs, ainsi
que les bâtiments de la maison épiscopale et les jardins attenants.
Les pensionnaires, dignitaires, chanoines et autres bénéfices furent
traités de la même manière; le seul archevêque de Paris conserva un
traitement de soixante-treize mille francs. Les curés dont les cures
excédaient le revenu de mille deux cents francs conservèrent, avec
cette somme, la moitié de l'excédant de leur revenu, pourvu qu'il ne
passât pas six cents francs, avec leur maison et le jardin attenant.
Le chevalier de Boufflers, MM. Malouet, Rewbell, de Clermont-Tonnerre
et beaucoup d'autres, firent des représentations inutiles sur
l'injustice d'ôter aux prélats qui jouissaient de fortunes
considérables la faculté de payer des dettes dont la plupart avaient
été contractées pour des objets de charité ou d'utilité publique, et
de frustrer des créanciers qui avaient traité de bonne foi et sur la
garantie de propriétés regardées comme inattaquables. On répondit par
des injures et des sarcasmes aux raisons alléguées en faveur du
clergé, et les bénéficiers furent dépouillés. On accorda seulement aux
évêques, depuis l'âge de soixante-quinze ans, un traitement de
dix-huit mille francs, et leur maximum fut de plus augmenté d'un
tiers; les évêques destitués n'eurent que le tiers du traitement des
évêques conservés.
Il est à remarquer que le clergé ne prit aucune part à la
délibération qui concernait son traitement; il se contenta de défendre
ce qui intéressait le fond de la religion, et montra dans tout le
cours des séances de l'Assemblée, et nommément dans cette occasion,
une dignité et un désintéressement au-dessus de tout éloge.
L'Assemblée ne se borna pas à la proposition de M. Bailly; elle
décréta de plus la vente de tous les domaines nationaux, autres que
les forêts et ceux que le Roi jugerait à propos de se réserver; et
pour accélérer la vente des biens du clergé, elle décréta que chaque
particulier, sans distinction, aurait la faculté d'acquérir des biens
nationaux. L'abbé Maury, M. de Cazalès et plusieurs autres
représentèrent avec force que les créanciers du clergé et les porteurs
de rentes assignés sur lui devaient avoir la préférence; que cette
mesure entraînerait la dilapidation des biens du clergé, et ne
favoriserait que les agioteurs et les capitalistes. Ils ne furent
point écoutés, et le décret fut prononcé.
L'Assemblée, malgré la réclamation d'un grand nombre de ses membres,
décréta également l'aliénation des domaines royaux. On eut beau lui
prouver que c'était le patrimoine de nos Rois, elle ne voulut rien
écouter, et étendit même cette mesure jusqu'aux successions qui
pouvaient leur arriver par la suite, et qui devaient à leur mort
rentrer dans la classe des domaines royaux.
Il en fut de même pour la liberté du commerce de l'Inde, malgré les
observations d'un grand nombre de commerçants, qui représentèrent,
mais inutilement, qu'un pareil décret ruinerait notre commerce et
donnerait aux Anglais un avantage immense, dont ils profiteraient à
nos dépens.
Mais ce qu'on aura peine à croire, ce fut de voir décréter en deux
heures de temps la suppression de tous les tribunaux existant dans le
royaume. L'Assemblée adopta les conclusions de M. Thouret, rapporteur
du comité de constitution, sans vouloir écouter aucune discussion sur
le danger de livrer la France à l'anarchie par une destruction aussi
subite, et sur la dette immense dont elle allait être grevée par le
remboursement des finances de chaque charge de la magistrature.
Les dénonciations se multipliaient, et les intrigants tiraient un tel
parti du métier de délateur, qu'ils s'y livraient avec complaisance.
Le secrétaire du comte de Maillebois et son valet de chambre, espérant
tirer parti pour leur compte de diverses idées que leur maître avait
jetées sur le papier et qu'il avait données à copier à son secrétaire,
substituèrent la copie à l'original et allèrent le dénoncer au comité
des recherches. «Nous ne demandons rien, dirent-ils, et nous voulons
seulement remplir le plus saint des devoirs en dénonçant M. de
Maillebois, pour le salut de la patrie.» Ils eurent seulement le reste
de pudeur d'avertir le comte de Maillebois qu'ayant trouvé un emploi à
Paris, ils ne reviendraient plus auprès de lui. Ce dernier courut à
son portefeuille, et, ne trouvant que la copie de ses papiers, il fit
mettre des chevaux à sa voiture et partit sur-le-champ pour la
Hollande, ne voulant point risquer l'épreuve d'une longue captivité
avant d'avoir pu prouver son innocence.
L'Assemblée, ne voulant plus être présidée par des membres du côté
droit, et mécontente de voir succéder le comte de Virieu au marquis de
Bounai, imagina, pour l'écarter, de proposer qu'il ajoutât au serment
ordinaire celui de ne jamais protester contre aucun des décrets de
l'Assemblée. Il y consentit, en ajoutant seulement: «lorsqu'ils auront
été sanctionnés par le Roi.» Cette restriction occasionna un grand
tumulte. Le côté gauche prétendait que les décrets rendus par
l'Assemblée étaient obligatoires pour tous ses membres, même avant la
sanction du Roi; le côté droit soutenait le contraire avec chaleur. M.
de Virieu, ne pouvant se faire entendre, pria M. de Bounai de le
remplacer jusqu'à ce que le calme fût rétabli. Il reprit alors la
présidence pour faire reconnaître son droit; et élevant la voix, il
déclara que pour le bien de la paix il se démettait de la présidence.
L'Assemblée nomma l'abbé Goutte à sa place. Celui-ci, d'un ton
hypocrite, proclama solennellement que le but de l'Assemblée dans un
pareil choix était d'honorer la religion dans la personne d'un de ses
ministres; et pour jouer son rôle jusqu'à la fin, il fit porter son
compliment de remercîment, en quittant la présidence, sur
l'incompatibilité des richesses avec la religion.
L'institution des juges occasionna de violents débats. On voulait
qu'ils fussent nommés par le Roi, sur la présentation de trois sujets.
Le côté gauche s'y opposa, ainsi qu'à leur inamovibilité. Craignant
toujours de voir donner au Roi trop d'autorité, l'Assemblée décréta:
que les juges seraient nommés par le peuple pendant six ans, avec la
faculté d'être réélus au bout de ce terme; que le Roi serait tenu de
les accepter, et qu'ils en recevraient seulement leur provision. La
cour d'appel, qu'il avait été question de rendre ambulante, fut enfin
déclarée sédentaire, et la nomination du ministère public fut
seulement réservée au Roi.
Les troubles continuaient dans le royaume; les soldats se révoltaient
contre leurs officiers, dont plusieurs perdirent la vie en voulant
maintenir l'autorité du Roi. Le massacre de M. de Voisins, commandant
à Valence, trouva des approbateurs dans l'Assemblée, sous le prétexte
de l'inquiétude que causaient au peuple les sentiments de cet
officier.
M. de Saint-Priest écrivit à l'Assemblée le récit des excès qui
s'étaient commis à Marseille. Le peuple s'était rendu maître du fort
de la Garde et de la citadelle de Saint-Nicolas par la faiblesse de M.
Calvit, commandant. M. de Beausset, major du fort Saint-Jean, avait,
au contraire, constamment refusé de le livrer, et s'était dévoué
courageusement à la mort plutôt que de manquer à son devoir. Mandé à
la municipalité pour y rendre compte de sa conduite, il vit clairement
que le peuple n'attendait que sa sortie du fort pour attenter à sa
vie; mais, ne voulant donner aucune prise sur lui, il consentit à s'y
rendre, après avoir mis ordre à ses affaires et fait par écrit ses
adieux à sa famille. A peine fut-il sorti du fort, que le peuple se
jeta sur lui et le massacra, au milieu des municipaux chargés de le
conduire à la municipalité. M. de Saint-Priest finit ce triste récit
par demander que M. de Crillon fût nommé commandant à Marseille, à la
place de M. le marquis de Miran, qui avait donné sa démission.
L'Assemblée s'y opposa, à cause de sa qualité de député, quoique M. le
duc de Biron l'eût été en Corse lors du meurtre du comte de Reuilly,
sur la démission du vicomte de Barrin.
La partie saine de l'Assemblée demanda justice d'un si cruel
attentat, qui blessait toutes les lois et portait une atteinte si
visible à l'autorité du Roi. M. le duc de la Rochefoucauld, M. d'André
et plusieurs autres, firent vivement sentir la nécessité de punir de
pareils forfaits, et le danger de laisser les municipalités s'écarter
de leurs devoirs, sous prétexte de conserver leur popularité; et ils
opinèrent pour que la municipalité de Marseille fût mandée à la barre
pour y rendre compte de sa conduite.
M. de Mirabeau se porta pour son défenseur. Il soutint qu'une
illégalité n'était pas un crime, et que la mander à la barre était la
préjuger coupable. Il assimila les deux journées de troubles à
Marseille à celles des 5 et 6 octobre, et ajouta qu'il fallait faire
tomber la hache sur la tête des Parisiens, si l'on voulait punir la
ville de Marseille. M. le baron de Menou, confirmant les assertions de
Mirabeau, ajouta qu'il était urgent de changer tous les commandants
militaires, pour les remplacer par des officiers dévoués à la
Révolution, et il dénonça M. de Saint-Priest comme un de ses ennemis.
Le vicomte de Mirabeau demanda sur-le-champ que les troubles de
Marseille fussent jugés par les juges chargés de connaître les
forfaits des 5 et 6 octobre. M. le comte de Mirabeau s'écria avec
emportement qu'on voulait le représenter comme instigateur de ces
troubles: «J'ai mis, dit-il, je mets et je mettrai la paix à
Marseille; on veut m'illuminer de crimes; qu'ils viennent, ces
accusateurs, les dénoncer au comité des recherches, et y dérouler mes
crimes.» Il fallait que M. de Mirabeau fût bien assuré des
dispositions de l'Assemblée pour oser tenir un pareil langage; mais il
connaissait trop bien son indulgence envers le crime, pour en avoir
rien à redouter. Elle se borna à témoigner au Roi sa profonde douleur
des troubles de Marseille, à le remercier des mesures qu'il avait
prises pour remédier à ces excès, et à renvoyer cette affaire au
comité des rapports.
Il y eut également une émeute à Toulon, pour faire délivrer des armes
au peuple et faire mettre en liberté les matelots qui étaient en
prison. Ces demandes d'armes s'étendaient dans tous les ports du
royaume, ainsi que les soulèvements du peuple pour les obtenir. M. de
Glandevès, obligé de quitter l'Hôtel de la marine, fut d'abord détenu
à la municipalité, et l'arsenal courait le plus grand risque d'être
spolié. Le Roi, en faisant part à l'Assemblée de la révolte de Toulon,
demanda la punition des coupables, et que l'on prît des mesures
efficaces pour prévenir les demandes d'armes qui, existant dans tous
les ports, pouvaient avoir les suites les plus funestes pour la
conservation de la marine française. Mais l'Assemblée, ayant reçu en
même temps une lettre de la municipalité de Toulon qui annonçait que
le calme y était rétabli et M. de Glandevès remis en liberté, se borna
à renvoyer l'affaire au comité des rapports.
M. de Montmorin écrivit, au nom du Roi, au président de l'Assemblée
pour lui annoncer que les différends qui existaient entre l'Espagne et
l'Angleterre obligeaient Sa Majesté, qui veillait à la sûreté de
l'État, d'armer quatorze vaisseaux de ligne dans les ports de l'Océan
et de la Méditerranée, et de se préparer même à augmenter les
armements militaires, si les circonstances l'exigeaient; que malgré
l'espoir qu'avait Sa Majesté de voir terminer à l'amiable les
différends de ces deux puissances, la France ne pouvait rester
désarmée tant que l'Angleterre serait armée; que les secours que nous
avions reçus de l'Espagne dans toutes les occasions, et nommément dans
la dernière guerre, ne permettaient pas au Roi de mettre en doute
l'empressement de l'Assemblée à soutenir l'honneur de la nation et à
décréter les secours nécessaires, lorsque le tableau lui en aurait été
mis sous les yeux.
«Vous ne pouvez, dirent les membres du côté gauche, accorder de
secours qu'après avoir décidé à qui appartiendra le droit de faire la
paix ou la guerre, et surtout lorsque les négociations sont entre les
mains d'un homme aussi suspect à la nation que l'est M. le duc de
Vauguyon.» On décréta que le Roi serait remercié des mesures qu'il
avait prises pour le maintien de la paix, et que, dès le lendemain, on
délibérerait si c'était au Roi ou à la nation de faire la paix ou la
guerre.