Le Roi était profondément affligé du renouvellement de tant d'excès,

et avait de plus la douleur de voir dénoncer les citoyens qui se

conduisaient avec courage et fermeté. Il fut vivement affecté de voir

inculper outrageusement M. d'Albert de Rioms, commandant de la marine

à Toulon, et M. de Bournissac, prévôt général de Provence, dans le

rapport qui fut fait à l'Assemblée sur l'affaire de Toulon et de

Marseille.

M. d'Albert de Rioms, ayant voulu punir la désobéissance de deux

ouvriers du port de Toulon, souleva contre lui un certain nombre de

volontaires de la marine, qui demandèrent justice au peuple de Toulon.

M. d'Albert de Rioms, effrayé du danger que pouvait courir l'arsenal

par l'effervescence excitée parmi les ouvriers du port, préféra se

laisser conduire en prison plutôt que d'opposer une résistance dont

les suites pouvaient être si funestes; il se borna à demander que

justice lui fût rendue. Cette affaire fut portée à l'Assemblée, qui

mit en suspens si la conduite de M. d'Albert de Rioms ne pouvait pas

être taxée d'attentat contre la liberté.

M. de Mirabeau et plusieurs autres députés, entre autres un nommé

Ricard, député de Provence, s'emportèrent violemment contre M.

d'Albert de Rioms, et voulaient renvoyer cette affaire au Châtelet.

Mais tous les membres raisonnables de l'Assemblée se réunirent pour

rendre à cet officier la justice que méritait sa conduite sage et

modérée. Après plusieurs séances, on décréta qu'il n'y avait pas

matière à inculpation contre M. d'Albert de Rioms, non plus que contre

les officiers accusés dans cette affaire; qu'on lui ferait transmettre

par le président le décret qui venait d'être prononcé, et qu'on y

ajouterait les témoignages de l'estime de l'Assemblée pour un guerrier

qui avait soutenu si glorieusement l'honneur de la nation. On remarqua

comme chose bien singulière que les députés les plus acharnés contre

M. d'Albert de Rioms non-seulement applaudirent au décret, mais

demandèrent, de plus, que les mêmes témoignages d'estime fussent

étendus aux officiers de la marine de Toulon qui avaient été impliqués

dans cette affaire.

L'affaire de M. de Bournissac fut la matière d'un plus grand nombre de

séances. Il avait réprimé par une conduite ferme et courageuse les

troubles excités à Marseille par trois individus qu'il avait fait

arrêter et remettre entre les mains de la justice. Ils portèrent

plainte à l'Assemblée, et les protecteurs de la licence défendirent

les auteurs de ces insurrections. Le comte de Mirabeau parla en leur

faveur avec sa véhémence ordinaire; et voulant se venger de M. de

Bournissac, qui l'avait condamné dans une affaire antérieure à la

Révolution, il employa tous les moyens qui étaient en son pouvoir pour

le faire trouver coupable; mais il ne put y parvenir, et l'Assemblée

renvoya cette affaire devant les juges naturels.

Le régiment de _Vivarais_, en garnison à Béthune, se mit aussi en

insurrection. Il refusa de reconnaître pour lieutenant-colonel le

chevalier de Maillier, sans pouvoir articuler aucune plainte contre

lui. Le Roi, après lui avoir laissé le temps de se repentir, voulant

faire cesser un exemple aussi dangereux, ordonna que le régiment

quitterait Béthune, qu'on séparerait les soldats fidèles d'avec les

révoltés, et qu'on ne garderait aux drapeaux que ceux qui

reconnaîtraient l'autorité du chevalier de Maillier. Cet ordre fut

signifié au régiment en arrivant à Lens; mais le plus grand nombre des

soldats, ayant à leur tête plusieurs bas officiers, refusèrent

d'obéir, s'emparèrent des drapeaux, de la caisse et des équipages du

régiment, ramenèrent le tout à Béthune, et les déposèrent chez le

commandant de la garde nationale. Le marquis de Courtarvel, les

officiers, bas officiers et soldats qui étaient restés fidèles, firent

les derniers efforts pour sauver les drapeaux; mais n'ayant pu y

parvenir, M. de Courtarvel partit sur-le-champ pour les redemander au

maire de Béthune, qui refusa de les donner.

Le Roi, instruit des progrès de cette révolte, cassa tous les soldats

et bas officiers qui avaient refusé d'obéir à ses ordres, déclara ne

les reconnaître que pour des rebelles qui devaient être livrés à la

rigueur des ordonnances militaires, et envoya de nouveaux drapeaux au

régiment, regardant les anciens comme souillés. En outre, ayant appris

que la ville de Lens était venue au secours du régiment et lui avait

fait des avances, il ordonna qu'elle en fût remboursée le plus

promptement possible, et chargea le comte de Sommièvre, qui commandait

dans la province, de lui marquer sa satisfaction du véritable

patriotisme qu'elle avait montré dans cette occasion.

Il y eut aussi une insurrection à Lyon, dirigée contre M. Imbert

Colonia, premier échevin et commandant des volontaires de cette ville.

C'était un homme d'un mérite distingué. Les services qu'il avait

rendus à la tête des volontaires, en maintenant la tranquillité

publique dans Lyon et les environs, ne purent le garantir de la fureur

des factieux. On souleva le peuple contre lui, et malgré la prudence

et la fermeté qu'il montra dans cette occasion, il finit par être

obligé de se sauver à Bourg en Bresse, où la municipalité le prit sous

sa protection; mais avant de quitter Lyon, il envoya sa démission au

consulat.

Il y eut à Béziers, dans le même temps, des rixes sanglantes pour la

défense des contrebandiers. Le Limousin, le Quercy, le Périgord,

éprouvèrent aussi des pillages et des incendies; et l'esprit de

révolte se manifesta de toutes parts.

L'Assemblée, craignant que ces continuelles dissensions n'altérassent

la confiance de la nation, décréta une adresse aux provinces, et

chargea M. de Talleyrand de sa rédaction. Elle contenait l'énumération

des travaux de l'Assemblée, des soi-disant bienfaits sans nombre

qu'elle avait déjà procurés à la nation, et de ceux dont le complément

de la Constitution devait encore les faire jouir; elle les engageait à

ne point se laisser décourager par les insinuations de quelques

malveillants, et de continuer à mettre leur confiance dans une

Assemblée qui mettrait sous la sauvegarde de la nation la Constitution

la plus propre à rendre la France libre et heureuse.

Lorsque le rapport de la division du royaume fut fini, M. de Cazalès

représenta à l'Assemblée qu'il était nécessaire que, dans le moment où

les provinces s'assembleraient, elles pussent juger la conduite de

leurs représentants; que, les dissensions qui existaient entre les

différents partis dont l'Assemblée était composée mettant des

obstacles continuels au succès de ses travaux, il faisait la motion de

faire élire de nouveaux députés à l'Assemblée nationale, dès que les

départements seraient formés; d'exclure les membres de la législature

actuelle de celle qui la remplacerait, et de prier le Roi de la

convoquer dans une ville distante de Paris de trente lieues au moins;

que c'était l'unique moyen de prouver à la nation que l'Assemblée

n'avait pas méconnu son autorité; de prévenir le soupçon des provinces

sur le séjour forcé du Roi dans la capitale, et l'ombrage qu'on

pouvait leur donner sur la tenue de l'Assemblée nationale dans une

ville dont les intérêts étaient si souvent en opposition avec les

leurs. Cette motion occasionna la plus vive indignation parmi les

membres du côté gauche de l'Assemblée, et, sans vouloir permettre

aucune discussion, elle passa à l'ordre du jour.

On ne négligeait aucune occasion d'exciter la fermentation dans les

esprits, et l'on se permettait des calomnies atroces contre les

personnes les plus respectables. Plusieurs journaux se permirent

d'insérer dans leurs feuilles que le régiment de Condé, en garnison

dans la ville de ce nom, venait de mettre en pièces les armes de ce

prince et demandait de changer de nom. Le régiment chargea le comte de

Sesmaisons, son colonel, de démentir cette nouvelle au nom de tout un

corps aussi outrageusement calomnié. Le comte écrivit, en conséquence,

la lettre la plus noble, par laquelle le régiment faisait connaître

qu'il se faisait gloire de porter un nom aussi illustre dans les

fastes de la nation et soutenu avec un nouvel éclat, dans la dernière

guerre, par le prince qui en porte aujourd'hui le nom; et il fit

insérer sa lettre dans tous les journaux.

Les têtes étaient tellement renversées, que les membres du bataillon

du district Saint-Honoré, pour rendre hommage au décret récemment

promulgué, en vertu duquel les fautes, étant déclarées personnelles,

ne pouvaient retomber sur les familles des coupables, rendirent avec

solennité les derniers devoirs aux corps de MM. Agasse, neveux du

président de ce district et suppliciés pour crime de faux actes,

accordèrent des grades supérieurs à tous les parents de ces malheureux

et vinrent ensuite faire hommage de cette conduite à l'Assemblée, qui

leur donna de grands éloges et leur accorda les honneurs de la séance.

La mort de M. de Favras affecta sensiblement toutes les personnes

sensées et honnêtes, qui ne purent voir sans indignation l'acharnement

que le comité des recherches mettait à sa condamnation. Il était

partagé par M. de la Fayette et une grande partie de la garde

nationale, et il était poussé à un tel point, que plusieurs de ses

membres, quoique très-attachés à la Constitution, se trouvaient

honteux de porter un habit sous lequel on se permettait de pareils

excès.

Aucun des témoins entendus dans l'affaire de M. de Favras n'avait

déposé contre lui. Il n'y avait aucune preuve réelle de conspiration;

les plus fortes présomptions résultaient des seules dépositions des

nommés Turcatti et Morel, tous deux recruteurs, l'un dénonciateur

avoué, et l'autre accusé par M. de Favras, et qui, pour cette raison,

ne pouvait être reçu comme témoin. Ce fut cependant sur de pareilles

dépositions, après une séance qui dura jusqu'à six heures du soir, que

M. de Favras fut déclaré coupable d'avoir tenté un projet de

contre-révolution pour dissoudre l'Assemblée nationale, conduire le

Roi à Péronne, et faire périr MM. Necker, de la Fayette et Bailly; et,

en conséquence de cette déclaration, il fut condamné à être pendu et à

faire amende honorable à Notre-Dame.

M. Thilorier, son avocat, et le baron de Cormeré, son frère, le

défendirent avec toute la chaleur et l'éloquence du sentiment, mais

ils eurent la douleur de voir, par la manière dont on travaillait à

influencer ses juges, que leurs efforts seraient inutiles. Toutes les

séances de ce procès furent accompagnées d'un tumulte qui ne pouvait

manquer d'effrayer les âmes faibles et pusillanimes; et l'on poussa

l'atrocité jusqu'à se permettre de battre des mains en signe

d'approbation au prononcé de sa condamnation.

M. Quatremer fit à M. de Favras la lecture de son arrêt, qu'il écouta

avec fermeté, l'interrompant cependant à diverses reprises pour

protester de son innocence. M. Quatremer, en l'exhortant à profiter

des consolations de la religion, les seules qu'il pût lui offrir,

ajouta, dit-on, ces paroles: «Votre vie est un sacrifice que vous

devez à la tranquillité publique.»--«Mes consolations, dit M. de

Favras, sont dans mon innocence. Ah! que je plains les Français,

puisque la dénonciation de deux hommes pervers suffit pour les faire

condamner!» Il demanda le curé de Saint-Paul pour l'assister dans ses

derniers moments, et passa une heure et demie seul avec lui. Il monta

ensuite dans le tombereau avec fermeté, regardant avec mépris les

applaudissements d'une populace ivre et excitée. Arrivé à Notre-Dame,

il prit son arrêt, le lut d'une voix ferme et assurée, et prononça ces

paroles: «Écoutez, peuple, ce que je vais vous dire! Je meurs

innocent, comme il est vrai que je vais paraître devant Dieu; j'obéis

à la justice des hommes, qui n'est pas, comme vous savez,

infaillible.» Il remonta ensuite dans le tombereau avec la même

fermeté, et demanda à être conduit à l'Hôtel de ville.

Il y trouva M. Quatremer et deux autres juges, qu'il salua de la

manière la plus imposante. Il expliqua ensuite sa conduite par un

discours aussi solide que touchant, pardonna aux auteurs de sa mort,

et déclara que le refus d'entendre les témoins qu'il voulait produire

était la cause du jugement inique qui avait souillé les lèvres qui

l'avaient prononcé et les mains qui l'avaient signé. «Ma conduite,

ajouta-t-il, est honorable; j'aimais mon Roi, et je voulais le sauver

des dangers qu'il pouvait courir. Je meurs avec le calme que donne la

tranquillité de la conscience, et je recommande ma mémoire à l'estime

de tous les citoyens vertueux, ainsi que ma femme et mes enfants à qui

j'étais si nécessaire. Je demande la grâce des faux témoins s'ils

étaient reconnus pour tels; et que personne n'appréhende les suites

d'un complot imaginaire.» Il descendit de l'Hôtel de ville et monta

sur l'échafaud avec la même fermeté, donnant l'exemple d'une mort

aussi héroïque que chrétienne.

Le Roi et la Reine furent profondément affectés de la condamnation de

M. de Favras. Je fus témoin de leur douleur, et je ne puis encore

penser à l'état où je vis la Reine quand elle apprit que M. de Favras

n'existait plus.

On revint encore le 20 février sur la nécessité de prendre des moyens

pour rétablir la tranquillité publique. L'abbé Maury, MM. Malouet et

de Cazalès regardèrent comme indispensable de commencer par rétablir

l'autorité du Roi; mais Mirabeau et ceux de son parti parlèrent avec

une telle chaleur sur le danger que courait la Constitution, si, avant

qu'elle fût achevée, on donnait au pouvoir exécutif celui qui lui

était réservé, que l'Assemblée se borna à décréter: que l'on ne

pouvait se prévaloir d'aucun acte émané du Roi et de l'Assemblée qui

ne serait pas revêtu des formes prescrites par la loi, sans être

réputé perturbateur du repos public; qu'on enverrait le discours du

Roi, l'adresse de l'Assemblée à toutes les municipalités du royaume,

ainsi que les décrets sanctionnés par le Roi, avec ordre de les

afficher, aux curés de les publier au prône, et aux officiers

municipaux d'employer tous les moyens qui seraient en leur pouvoir

pour maintenir la sûreté des personnes et des propriétés; et dans le

cas où des attroupements séditieux les mettraient en danger, de

publier la loi martiale. Elle obligeait toutes les municipalités à se

prêter main-forte sur leur réquisition réciproque, et les rendait

responsables des suites de leur refus. Les communes devaient être de

leur côté responsables des dommages qui se commettraient par un

attroupement, sauf à avoir recours contre ceux qui en seraient les

auteurs; leur responsabilité devait être jugée par le tribunal du

lieu, sur la réquisition du tribunal du district.

Une députation du commerce de tout le royaume, et nommément une de

celui de Bordeaux, vint représenter que son dépérissement annonçait un

anéantissement total, si l'Assemblée n'apportait un prompt remède à

l'esprit d'insurrection qui se manifestait dans les colonies. «Les

établissements que la France a formés, dirent les membres de ces deux

députations, produisent deux cent quarante millions de revenu, dont

une balance de quatre-vingts millions en notre faveur. L'existence de

six millions de Français est liée à leur sort. Il est reconnu que les

noirs seuls peuvent cultiver les colonies; elles ne peuvent subsister

sans la conservation de la traite et de la servitude des noirs, et

quatre cents millions dus à la métropole par les colonies n'ont

d'autre gage que les propriétés de celles-ci.»

L'insurrection se préparait à Saint-Domingue depuis plus de trois

mois. Les députés de cette île en avertirent l'Assemblée, qui n'en

tint aucun compte, et le gouvernement seul était dans l'inquiétude sur

le sort des colonies. L'intendant avait été forcé de fuir; le

commissaire ordonnateur et le procureur général avaient été fort

maltraités; et, pour combler la mesure, M. Ferrand des Grandières,

sénéchal, accusé sans fondement d'avoir voulu exciter les mulâtres au

Cap et dans les provinces du Nord, fut pendu; les armes furent

enlevées de l'arsenal; on créa de nouvelles milices, et le régiment du

Cap s'y incorpora, sous les ordres de M. de la Chevalerie, qu'on nomma

capitaine général. On intercepta le plan de convocation pour les

assemblées, envoyé par le ministre de la marine, ainsi que deux

lettres adressées à M. de Peinières, commandant à Saint-Domingue, pour

lui indiquer le mode de convocation, et la conduite qu'il devait

tenir.

L'assemblée provinciale du Cap se forma d'elle-même, et nomma pour

président M. de la Chevalerie. Elle déclara que tout pouvoir résidait

en elle; que toute autre assemblée était illégale et séditieuse;

qu'elle ne reconnaîtrait plus M. de Peinières pour commandant, tant

qu'il n'aurait pas prêté le serment. Elle cassa le conseil supérieur,

rétablit celui du Cap et ouvrit les ports aux étrangers. M. de

Peinières attendait toujours les ordres du Roi pour prêter le serment;

mais n'en recevant point (ses lettres ayant été supprimées et

interceptées), il se détermina enfin à le prêter pour maintenir la

paix dans les parties de la colonie qui n'avaient pas encore participé

à l'insurrection.

Toutes ces nouvelles causaient la plus vive inquiétude. L'Assemblée,

au lieu d'y porter remède, s'occupait, au contraire, de la liberté des

noirs. Les représentations des commerçants devinrent enfin si

pressantes, qu'elle se détermina à nommer une commission de douze

membres pour faire un rapport sur les colonies. Le Roi, qui en sentait

toute l'importance, était fort agité du résultat. On parvint

heureusement à faire sentir à Barnave, chargé de ce rapport,

l'importance de conserver une propriété aussi essentielle à la France;

et il promit d'employer tous ses moyens pour que sa rédaction fît

cesser toute inquiétude et pour la faire adopter à l'Assemblée. Il

tint parole; et le décret, qui fut prononcé d'après le rapport de la

commission, était si sage et si modéré, qu'il sauva pour le moment la

colonie. Il fut rendu à la presque unanimité, malgré les efforts de

Péthion, de Mirabeau et des amis des noirs, qui voulaient sacrifier à

leurs principes une colonie si précieuse à la France et d'où dépendait

l'existence d'un si grand nombre de Français. Le Roi et la Reine

éprouvèrent une joie sensible de ce décret. Ils étaient l'un et

l'autre plus occupés des malheurs de la France que de leur propre

situation; et il est impossible de trouver un souverain plus attaché à

son peuple que ne l'était notre malheureux Roi.

Peu de jours après, Leurs Majestés eurent encore la satisfaction de

voir mettre en liberté M. Augeard, secrétaire des commandements de la

Reine. Il était en prison depuis quatre mois et avait été traduit

devant le tribunal du Châtelet, établi, comme on sait, par l'Assemblée

pour juger les crimes de lèse-nation. MM. Ogier et Garaud de Coulon,

membres du comité des recherches, firent l'impossible pour le faire

déclarer coupable d'un prétendu projet d'enlever le Roi; mais

l'information l'ayant déchargé de toute accusation, il recouvra sa

liberté.

Plusieurs districts, assurés d'être soutenus par l'Assemblée,

s'arrogeaient un pouvoir arbitraire et se permettaient les motions les

plus incendiaires. Celui des Cordeliers était un des plus remarquables

en ce genre. Il était composé de tout ce qu'il y avait de plus

turbulent et de plus séditieux dans la capitale. Danton, un de ses

membres, ci-devant avocat au Conseil, et qui a depuis figuré d'une

manière si cruelle dans la Révolution, ayant été accusé de motions

incendiaires, fut assigné au Châtelet pour être ouï, et n'en ayant

tenu compte, il fut décrété de prise de corps. Le district prit parti

pour lui et envoya une députation à l'Assemblée pour obtenir sa

liberté. Il alléguait en sa faveur un décret qui avait absous un

procureur du Roi, accusé d'avoir tenu les mêmes propos. L'abbé Fauchet

parla en faveur de Danton et d'un arrêté du même district qui

demandait l'établissement d'un grand jury pour juger les crimes de

lèse-nation. M. Godard fit tellement sentir à l'Assemblée

l'inconvenance de cette mesure, qu'elle passa à l'ordre du jour.

Rien n'était aussi effrayant que la facilité avec laquelle on

attentait à la liberté des citoyens. Le chevalier de Laizer avait été

arrêté quelques jours auparavant par un commissaire du Châtelet,

assisté de dix membres de la garde nationale, sur la simple

dénonciation d'un inconnu, et avait été conduit en prison; mais la

réclamation du district des Minimes, qui était le sien, lui fit rendre

la liberté. Ce district envoya une députation à la Commune pour se

plaindre des arrestations arbitraires et demander la suppression du

comité de recherches. L'abbé Fauchet, président de la Commune, déclara

que ce n'était point le comité qui avait fait arrêter M. de Laizer;

qu'il était indispensable de le conserver, ayant plus fait pour la

Révolution que toute autre institution.

Il y eut à l'Assemblée de grandes discussions sur la constitution

militaire. L'abbé Maury proposa que l'armée fût aux ordres du Roi,

sauf la responsabilité des agents. Une pareille autorité dans les

mains du Roi effraya l'Assemblée. Barnave, Alexandre de Lameth et

Dubois de Crancé protestèrent et soutinrent que, la souveraineté

résidant dans le peuple, on ne devait confier au Roi que le pouvoir de

faire exécuter la loi. On décréta que le Roi serait le chef suprême de

l'armée, mais qu'il n'y pourrait introduire de troupes étrangères

qu'en vertu d'un acte du Corps législatif sanctionné par lui; que

chaque citoyen serait admissible aux emplois militaires; qu'aucun

militaire ne pourrait être destitué sans un jugement légal; que la

vénalité de tout emploi militaire serait supprimée; que tout militaire

prêterait le serment civique; que chaque législature réglerait les

sommes à donner pour l'entretien de l'armée, le nombre dont elle

devait être composée, la solde de chaque grade, et le mode d'admission

ou d'avancement; que le comité de constitution serait chargé de

proposer, le plus promptement possible, un projet sur l'emploi des

forces dans l'intérieur du royaume et leur rapport avec le pouvoir

civil et les gardes nationales; sur l'organisation des tribunaux

militaires et des formes de jugement; sur le mode de recrutement en

temps de guerre, d'après la suppression du tirage de la milice; et que

le Roi serait supplié de présenter un plan d'organisation pour mettre

l'Assemblée en état de délibérer sur les objets du ressort du pouvoir

exécutif.

La Chambre des vacations du Parlement de Bordeaux ayant décrété une

information contre les brigands qui désolaient les provinces de son

ressort, sur la réquisition de M. Dudon, procureur général de cette

cour, fut dénoncée à l'Assemblée par l'armée patriotique bordelaise,

ainsi que le réquisitoire de M. Dudon. Ce dernier s'était permis de

blâmer les suites de la Révolution, faisant le parallèle des malheurs

qu'elle occasionnait avec celui du bonheur qu'elle aurait produit si

elle eût été mieux conduite. L'Assemblée ordonna un rapport sur cette

affaire, et, d'après l'avis du comité, manda à sa barre le président

de la Chambre des vacations, ainsi que M. Dudon, à qui elle permit

cependant, vu son âge de quatre-vingt-trois ans, de donner par écrit

les motifs de sa conduite; et elle ajouta des remercîments à l'armée

patriotique bordelaise pour le zèle qu'elle ne cessait de témoigner

depuis la Révolution.

M. Augeard, président de la Chambre des vacations, se rendit

sur-le-champ à Paris, parut à la barre, et justifia sa compagnie par

un discours plein de force et de sagesse. L'Assemblée en fut irritée à

un tel point, que M. de Menou, qui la présidait, s'emporta contre lui

de la manière la plus indécente. Il y eut à ce sujet les débats les

plus violents. On finit cependant par permettre à M. Augeard de se

retirer, en lui disant que l'Assemblée se réservait d'examiner les

motifs de la conduite de la Chambre.

Mémoires de Madame la Duchesse de Tourzel, tome premier Gouvernante des enfants de France pendant les années 1789 à 1795 · 第 5 / 24 段