La Chambre des vacations du Parlement de Bretagne, ayant refusé

d'enregistrer le décret qui suspendait le Parlement et constituait la

Chambre des vacations, fut mandée à la barre de l'Assemblée. Elle

était composée de douze magistrats, à la tête desquels était le

président de la Houssaye. Ce vertueux magistrat représenta, tant en

son nom qu'en celui de ses collègues, avec toute l'énergie possible,

l'incompétence de la Chambre pour l'enregistrement de cette loi, et

l'impossibilité où elle était de s'attribuer le droit de renoncer à un

des priviléges de la Bretagne, qui ne s'était donnée à la France que

sous des conditions qu'elle seule pouvait révoquer; qu'il s'honorait,

lui et ses vertueux collègues, de remplir fidèlement les devoirs que

leur imposait la qualité de magistrats. En déclarant au Roi et à

l'Assemblée qu'ils n'étaient pas compétents pour accéder à un décret

totalement contraire aux priviléges de la province, ils ne pouvaient

qu'expliquer respectueusement les motifs de leur refus.

Mirabeau et les autres députés démagogues répliquèrent avec violence

et emportement. Ils voulaient sévir avec rigueur et traiter en

criminels de lèse-majesté des magistrats qui refusaient d'obéir à

leurs décrets. MM. de Frondeville, de Cazalès, d'Éprémenil et

plusieurs autres en firent sentir l'inconvénient, et l'Assemblée se

borna à décréter que leur résistance à la loi les rendait incapables

de posséder aucune fonction de citoyens actifs, jusqu'à ce que, sur

leur requête présentée au corps législatif, ils eussent été admis à

prêter le serment de fidélité à la Constitution décrétée par

l'Assemblée et sanctionnée par le Roi. Ce prince, malgré l'estime et

la sensibilité qu'il éprouvait de la courageuse fidélité de ces

magistrats, fut réduit à garder le silence, et ne put leur donner

publiquement aucune marque de la satisfaction que lui inspirait une

conduite aussi ferme que courageuse.

M. le baron de Besenval, arrêté depuis la prise de la Bastille, sous

le prétexte d'avoir voulu attaquer Paris et en faire égorger les

habitants, avait été transféré dans les prisons du Châtelet, où son

procès se suivait avec acharnement. MM. Ogier et Garaud de Coulon,

membres du comité des recherches, présentaient chaque jour de

nouvelles dénonciations, plus absurdes les unes que les autres, et ce

dernier, nommément, qui était rapporteur du comité, laissait

apercevoir, de la manière la plus révoltante, le désir de le trouver

coupable. On alla même jusqu'au point d'aposter des gens pour exciter

la multitude et intimider les juges.

M. Boucher d'Argis, président du Châtelet, se conduisit dans tout le

cours de cette procédure avec une fermeté qui lui fit infiniment

d'honneur. Il donna des ordres pour contenir les violateurs du bon

ordre, et s'adressant aux membres du comité: «Messieurs, leur dit-il,

de soixante-quatre témoins entendus contre M. de Besenval, pas un n'a

été fourni par le Châtelet, le comité les a tous fournis; si quelqu'un

a des choses plus graves à déclarer contre lui, qu'il se présente.» Un

profond silence ayant été la réponse à cette interpellation, on crut

que le procès allait finir; mais le comité déclara qu'il prolongeait

encore l'information.

Quelques jours avant la clôture, on excita une émeute à Versailles

pour le prix du pain. On publia en même temps dans Paris

l'élargissement de M. de Besenval, et l'on annonça le soulèvement des

faubourgs. Une foule d'agitateurs se rendit autour du Châtelet,

demandant les têtes de MM. de Besenval et de Favras. Vingt-quatre

soldats de la troupe soldée s'assemblèrent, le même jour, aux

Champs-Élysées, avec des vues séditieuses, et l'on répandit en même

temps des bruits de contre-révolution propres à soulever le peuple. On

espérait, par ces moyens, parvenir à intimider les membres du

Châtelet; mais on ne put y parvenir. Ils conservèrent le plus grand

calme au milieu de toutes ces agitations, et le zèle de la garde

nationale prévint les suites de cette insurrection.

MM. de Sèze et de Bruges, avocats de M. de Besenval, le défendirent

avec autant de zèle que de fermeté, et témoignèrent leur étonnement de

voir le comité des recherches réunir à la fois les fonctions de

dénonciateur, de partie et de ministère public, et d'être eux-mêmes

accusés d'avoir été à la recherche des témoins.

La fermeté et le sang-froid de M. de Besenval ne se démentirent pas

un instant pendant tout le cours de ce procès. Enfin, après l'audition

de cent soixante-dix-huit témoins, le tribunal, conformément aux

conclusions de M. de Brunville, procureur du Roi, déclara, par

l'organe de M. Boucher d'Argis, que M. de Besenval n'était point

coupable des crimes qu'on lui imputait; et, après sept mois de

captivité, il recouvra enfin sa liberté.

M. de Besenval fut le lendemain chez le Roi et la Reine, qui lui

témoignèrent, de la manière la plus touchante, la joie qu'ils

éprouvaient de le revoir, les inquiétudes qu'il leur avait causées, en

y ajoutant mille questions sur sa captivité et la manière dont il

avait été traité. Il avait été mis sous la garde d'un commandant de

bataillon de la garde nationale de Paris, nommé Bourdon de l'Oise. Cet

homme était originairement procureur et avait de l'esprit; mais il

était révolutionnaire, violent, inquiet et ombrageux. L'inégalité de

son caractère rendait la position de M. de Besenval dépendante de la

situation de son esprit. Quand il avait de l'humeur, il le menaçait

des dangers qu'il courait; et dans d'autres moments, il était très-bon

pour lui. En rendant compte à Leurs Majestés de la conduite qu'il

avait tenue au Champ de Mars, lors de la prise de la Bastille, il fit

les plus grands éloges de celle du duc de Choiseul, qu'il avait sous

ses ordres, le donna pour un homme de tête dans les occasions

critiques, et d'un attachement sans bornes à la personne de Leurs

Majestés. Ce témoignage, rendu dans un moment où le Roi et la Reine

étaient si émus de tout ce que M. de Besenval avait souffert, fit sur

eux la plus vive impression; et de ce moment, ils témoignèrent à M. de

Choiseul une confiance toute particulière. M. de Besenval, avec

beaucoup d'esprit, avait trop de légèreté pour bien juger les hommes;

et, dans cette occasion, il en donna une preuve qui eut des suites

bien funestes pour le Roi et pour la France.

Plusieurs députés du côté droit et attachés au Roi, quoique du parti

constitutionnel, entre autres MM. Malouet, Redon, etc., pénétrés de la

nécessité de lui donner les moyens de faire respecter son autorité,

proposèrent une fusion avec ceux du parti royaliste, espérant attirer,

par ce moyen, un grand nombre de membres du côté gauche dans leur

parti, et former alors une majorité capable d'en imposer aux factieux.

MM. de la Chèze, le chevalier de Boufflers et l'évêque de Nancy (M. de

la Fare) se rendirent avec eux chez le duc de la Rochefoucauld. MM. de

la Fayette, de Maubourg, de la Coste, et le duc de Liancourt, s'y

trouvèrent aussi, et l'on proposa pour base de la fusion:

De maintenir la Constitution jusqu'à ce que le temps et l'expérience

eussent manifesté les changements que l'on devait y apporter; de

conserver la réunion des trois ordres en un seul, et de se hâter de

rendre au Roi le pouvoir nécessaire pour gouverner conformément aux

principes monarchiques et au voeu de la nation reconnu par

l'Assemblée;

De défendre de tout leur pouvoir les droits de l'homme et du citoyen

si essentiellement violés; et, si le complément de la Constitution

exigeait encore quelque innovation, d'éviter dans l'exécution les

moyens violents, qui ne pouvaient qu'aigrir les esprits et multiplier

les malheurs; d'employer tous leurs efforts pour établir l'ordre et la

sécurité, seule ressource pour ramener la confiance, le crédit et la

perception des impôts;

De n'inquiéter personne pour les opinions religieuses, et de laisser

jouir la seule religion catholique, à titre de religion nationale, de

la solennité du culte public;

De conserver aux églises une dotation territoriale; de s'opposer à

toute autre aliénation que celle qui avait été faite au mois de

décembre 1789, comme secours extraordinaire, jusqu'à ce que la

dotation eût été déterminée; et, sous aucun prétexte, de ne laisser

faire d'aliénation ou de meilleure répartition des biens de l'Église,

que d'après les instructions et sous la surveillance des provinces qui

y étaient intéressées;

De restreindre les tribunaux au seul pouvoir de juger, et en

conciliant la nécessité et la justice, de ne point oublier les égards

dus aux anciens magistrats;

De protéger la liberté de la presse, en réprimant en même temps sa

licence par une loi sage et prudemment motivée;

De contenir la force armée par des lois sévères, et de la subordonner

totalement au Roi, à qui l'armée et la garde nationale devaient être

soumises, comme le monarque l'était lui-même à la loi;

De réunir enfin tous leurs efforts pour accélérer la conclusion des

travaux de l'Assemblée, et maintenir l'union dans tout le royaume,

sous la protection de la loi et du Roi.

Le Roi, qui n'avait en vue que le bonheur de la France, et qui croyait

ce plan propre à ramener les esprits, si chacun voulait consentir à

quelques sacrifices pour ramener la paix et la concorde, se décida,

par l'avis de ses ministres, à tenter vis-à-vis de l'Assemblée une

démarche qu'il croyait propre à remplir ce but. Il s'y rendit en

personne le 4 février, et déclara que la gravité des circonstances le

conduisait au milieu d'elle, pour lui représenter le danger imminent

qu'il y avait à laisser affaiblir chaque jour l'ordre et la

subordination, celui qu'entraînaient la suspension et l'inactivité de

la justice, la situation critique des finances et l'incertitude sur la

fortune publique. Il ajouta que tout se réunissant pour inquiéter les

amis de l'ordre et de la prospérité du royaume, il était temps de

mettre un terme à tant de maux.

Le discours du Roi peignait tellement sa bonté et son amour pour son

peuple, que je ne puis me refuser à en donner un extrait:

«Messieurs, leur dit ce bon prince, un grand but se présente à nos

regards; mais il faut l'atteindre sans accroissement de troubles et de

convulsions. J'ai tout tenté pour vous donner les moyens d'y parvenir,

et malgré les circonstances difficiles et affligeantes où je me suis

trouvé, je n'ai rien négligé pour contribuer au bonheur du peuple. Je

ferai, comme j'ai déjà fait, tous les sacrifices nécessaires pour y

parvenir; mais il faut que nous nous secondions mutuellement. Un

intérêt commun doit réunir aujourd'hui tous les citoyens, pour ne

mettre aucun obstacle à terminer la Constitution; le temps réformera

ce qu'elle peut avoir de défectueux; mais toute entreprise qui

tendrait à la renverser ne pourrait avoir que des suites funestes.

«Mettez fin aux inquiétudes qui éloignent de la France un si grand

nombre de citoyens, et dont l'effet contraste avec la liberté que vous

voulez établir.

«J'aime à croire que les Français reconnaîtront un jour l'avantage de

la suppression d'ordres et d'états, tant qu'il sera question de

travailler en commun au bien public; mais je pense, en même temps, que

rien ne peut détruire tout ce qui tend à rappeler à une nation

l'ancienneté et la continuité des services d'une race honorée, non

plus que le respect dû aux ministres d'une religion que tous les

citoyens ont un égal intérêt à maintenir et à défendre.

«Je ne puis vous dissimuler les pertes qu'ont faites ceux qui ont

abandonné leurs priviléges pécunieux, et qui ne font plus d'ordre

politique dans l'État; mais ils ont assez de générosité pour se

trouver dédommagés, si la nation se trouve heureuse de leurs

sacrifices. J'en aurais aussi beaucoup à compter, si je m'occupais de

mes pertes personnelles; mais j'y trouverai une pleine compensation

quand je serai témoin du bonheur du peuple.

«Je maintiendrai la liberté constitutionnelle dont le voeu général a

consacré les principes, et, de concert avec la Reine, je préparerai de

bonne heure le coeur et l'esprit de mon fils au nouvel ordre de choses

qui s'établit, et je l'accoutumerai, dès ses premiers ans, à être

heureux du bonheur des Français.

«Je ne mets pas en doute que vous ne vous occupiez d'affermir le

pouvoir exécutif, sans lequel il ne peut y avoir aucune sûreté au

dedans et au dehors, et que vous ne perdrez pas de vue que la

confusion des pouvoirs dégénère bientôt dans la plus dangereuse des

tyrannies.

«Vous considérerez tout ce qu'exige un royaume tel que la France, par

son étendue, sa population, ses relations extérieures, et vous ne

négligerez pas de fixer votre attention sur le caractère et les

habitudes du peuple français, pour ne point altérer, mais entretenir,

au contraire, les sentiments de douceur, de confiance et de bonté qui

lui ont valu tant de renommée et de considération; donnez-lui

l'exemple de la justice qui sert de sauvegarde à la propriété, et qui

est si nécessaire à l'ordre social.

«Joignez-vous à moi pour empêcher les violences criminelles et les

excès qui se commettent dans les provinces; et vous, Messieurs, qui

pouvez par tant de moyens influer sur la confiance publique, éclairez

ce bon peuple qui m'est si cher, et dont on me dit que je suis aimé,

quand on veut me consoler de mes peines. Ah! s'il savait combien je

suis malheureux quand j'apprends qu'il s'est commis quelque attentat

contre les personnes et les propriétés, il m'épargnerait cette

douloureuse amertume; il est temps de faire cesser toute inquiétude,

et de rendre au royaume toute la force et le crédit auquel il peut

attendre.

«Puisse cette journée, où votre Monarque vient s'unir à vous de la

manière la plus franche et la plus intime, être un signal de paix et

de rapprochement; que ceux qui s'éloignent de cet esprit de paix et de

concorde me fassent le sacrifice de tout ce qui les afflige, et je les

payerai de la plus profonde reconnaissance. Ne professons tous, à

compter de ce jour, qu'un seul sentiment: l'attachement à la

Constitution, et le désir ardent de la paix et de la prospérité de la

France.»

M. Bureau de Puzi, président, qui partageait les sentiments que le Roi

venait d'exprimer, témoigna, au nom de l'Assemblée, le respect, la

gratitude et l'amour que la France devait au patriotisme d'un Roi qui,

sans faste, seulement orné de ses vertus, venait contracter

l'engagement d'aimer, de maintenir la Constitution et d'obéir à la

loi.

Les applaudissements, qui avaient interrompu plus d'une fois le

discours du Roi, se renouvelèrent à sa sortie; le président

l'accompagna jusqu'à la porte, et une députation le reconduisit au

château. Elle trouva la Reine qui se promenait sur la terrasse des

Feuillants avec Mgr le Dauphin. «Messieurs, leur dit cette princesse,

je partage tous les sentiments du Roi; voici mon fils; je

l'entretiendrai souvent des vertus du meilleur des pères et de l'amour

de la liberté publique, dont, je l'espère, il sera le plus ferme

appui.»

M. Goupil de Préfel demanda, aussitôt après la sortie du Roi, que tous

les députés prêtassent le serment civique ainsi conçu: «Je jure d'être

fidèle à la nation, à la loi et au Roi, et de maintenir de tout mon

pouvoir la Constitution décrétée par l'Assemblée et sanctionnée par le

Roi.» Presque tous les députés, le président à la tête, prêtèrent ce

serment; le garde des sceaux (M. de Cicé, archevêque de Bordeaux),

comme député, en fit autant, et tout ce qui composait les galeries s'y

joignit en levant les mains.

Le premier voeu de l'Assemblée, exprimé par M. le comte de

Clermont-Tonnerre, fut de témoigner à Sa Majesté la reconnaissance du

corps législatif par une adresse de remercîments, et d'en présenter

également une à la Reine. Elles furent décrétées, et, le soir même,

une députation de soixante membres, le président à la tête, se rendit

au château.

Après les témoignages de reconnaissance, le président promit au Roi

l'oubli de toutes les discussions, le concert de toutes les volontés,

et la réunion des intérêts particuliers dans le seul intérêt public,

comme devant être le fruit du patriotisme et des vertus de son Roi; et

il termina son discours par demander à Sa Majesté de jouir de la

confiance et de l'amour de son peuple, l'assurant que la postérité

même ne cesserait de bénir sa mémoire. Le Roi le remercia des

sentiments qu'il lui exprimait, lui témoigna l'espérance qu'il

concevait de voir les vrais amis du peuple se rallier autour de lui,

pour assurer son bonheur et la liberté publique.

La députation fut ensuite chez la Reine, et après lui avoir témoigné

la sensibilité de l'Assemblée pour les paroles nobles et touchantes

qui lui avaient été transmises de sa part, elle ajouta en regardant

Mgr le Dauphin: «Veillez, Madame, sur ce précieux rejeton; qu'il ait

la sensibilité, l'affabilité et le courage qui vous caractérisent; vos

soins assureront sa gloire, et la France, dont vous aurez procuré le

bonheur, en sentira le prix, en pensant qu'elle le doit aux vertus de

Votre Majesté.»

Le garde des sceaux avait apporté à la Reine le modèle d'un petit

discours à prononcer, d'après celui que lui avait montré le président;

mais celui-ci l'ayant changé depuis, la Reine, qui s'exprimait

parfaitement sans le secours de personne, répondit d'elle-même à la

députation: «Je suis bien sensible, Messieurs, aux témoignages de

votre affection; vous avez reçu ce matin l'expression de mes

sentiments; ils n'ont jamais varié pour une nation que je me fais

gloire d'avoir adoptée, en m'unissant au Roi; mon titre de mère en

assure pour toujours les liens.»

La démarche et le discours du Roi à l'Assemblée produisirent un

enthousiasme général. M. Bailly proposa d'envoyer au Roi soixante

membres de la Commune, pour lui présenter les témoignages de son

respect et de son attachement, et de rendre le même hommage à la

Reine. Cet avis fut adopté à l'unanimité, et la députation se rendit

le lendemain au château; la ville fut illuminée le soir, et il fut

décidé qu'on chanterait le _Te Deum_, le dimanche suivant, dans

l'église de Notre-Dame.

Le 4 au soir, M. Bailly proposa à l'assemblée générale de la Commune

la prestation du serment civique. Chaque membre le prêta

individuellement; les spectateurs en firent autant, et l'on proposa

d'y admettre la multitude rassemblée sur la place de l'Hôtel-de-Ville.

M. Bailly descendit sur le perron et jura, ainsi que l'avaient fait

les députés, d'être fidèle à la nation, à la loi et au Roi, et de

maintenir de tout son pouvoir la Constitution décrétée par l'Assemblée

et sanctionnée par le Roi. Le peuple l'écouta avec le plus profond

silence, et adhéra ensuite à son serment par des acclamations

réitérées et aux cris de: Vive le Roi!

L'abbé Faucher employa toute son éloquence pour faire décerner à M.

Bailly, dans cette séance, le titre de municipe général de toutes les

municipalités du royaume, et à M. de la Fayette, celui de frère

d'armes de toutes les gardes nationales du royaume; mais cette motion

fut très-mal accueillie et rejetée de la manière la plus énergique.

Plusieurs personnes et plusieurs membres de l'Assemblée trouvèrent

trop vague la clause de maintenir de tout son pouvoir une Constitution

qui n'était pas encore terminée, et refusèrent de prêter le serment;

mais, sur l'explication du président, qui déclara que le serment ne

pouvait prévaloir sur le droit national de réformer la Constitution,

le plus grand nombre consentit à le prêter.

Cette démarche du Roi fut loin de produire l'effet qu'il en

attendait. M. Malouet, voulant profiter de la sensation qu'avait

produite le discours du Roi, proposa le lendemain à l'Assemblée de

délibérer sur les demandes du Roi, et fit la motion de consacrer une

séance à en examiner les principaux points et les observations

auxquelles ils devaient donner lieu. Mais cette motion rencontra tant

d'opposition, qu'on passa à l'ordre du jour. M. Malouet déclara qu'il

la rendrait publique, et proposa qu'au moins on fit un décret pour

demander au Roi de prendre les mesures les plus efficaces et de donner

des ordres pour la protection des propriétés et la sûreté des

citoyens; qu'on y ordonnât à tous les corps administratifs et

militaires d'exécuter ponctuellement les ordres du Roi, signés par un

secrétaire d'État; qu'on déclarât que toute résistance, qui ne serait

point motivée sur la violation constatée des décrets constitutionnels,

serait punie comme forfaiture; que toute insubordination dans l'armée

de terre et de mer le fût conformément aux lois militaires; que ce

même décret supprimât le comité des recherches de Paris et ceux qui

pourraient être établis dans diverses villes du royaume, et ordonnât

au comité des finances de rendre compte incessamment à l'Assemblée du

déficit des six derniers mois de l'année 1789.

Le refus de délibérer sur une motion aussi raisonnable démontra

visiblement l'esprit de l'Assemblée, et la réunion proposée, sous le

titre d'Impartiaux, n'eut pas le succès dont on s'était vainement

flatté. Le duc de la Rochefoucauld et ceux de son parti déclarèrent

qu'ils ne prétendaient pas faire scission avec l'Assemblée. Les

royalistes, qui se méfiaient toujours des constitutionnels, ne

montrèrent que plus d'éloignement à s'en rapprocher, et la société des

Impartiaux tomba alors dans une sorte de mépris: le nom de

_Monarchiens_ qu'on donna à ses membres la tourna tellement en

ridicule, qu'elle ne put opérer aucun bien.

Le Roi avait bien prévu l'effet que ferait sur les royalistes sa

démarche à l'Assemblée. Il n'espérait pas non plus faire impression

sur les factieux; mais il voulut tenter ce dernier moyen de ramener

ceux qui n'étaient qu'égarés. Son peu de succès augmenta encore le

regret de voir ce prince s'engager à soutenir une Constitution non

encore terminée, et dont les auteurs, loin de réprimer les excès qui

se commettaient journellement dans les provinces, ne tendaient qu'au

bouleversement du royaume et au renversement du monarque et de la

monarchie.

Les insurrections se multipliaient dans l'intérieur du royaume, et

les brigands profitaient de l'impunité pour piller les châteaux, les

brûler, et commettre toutes sortes de désordres. L'Assemblée, qui ne

perdait pas de vue ses projets de destruction, était beaucoup plus

occupée de celle des ordres monastiques et de la vente des biens du

clergé, que de la répression de tous ces excès. Une séance fut

cependant consacrée à s'en occuper; mais elle se borna à supplier le

Roi de donner des ordres pour l'exécution du décret du 6 août

concernant la liberté publique, et à charger le président de

l'Assemblée d'écrire aux municipalités où les troubles avaient eu

lieu, combien elle était affectée des désordres qui se commettaient,

lesquels forceraient le pouvoir exécutif d'employer les forces qui

seraient mises à sa disposition pour y mettre ordre. Il est à

remarquer que depuis quelque temps l'Assemblée évitait de prononcer le

nom de Roi, et se servait de celui de pouvoir exécutif, pour

désaccoutumer le peuple du respect qu'il portait à ce nom vénéré

depuis si longtemps. L'abbé Maury et M. de Cazalès firent sentir que

le recours au pouvoir exécutif, à qui l'on avait ôté toute force et

toute autorité, était évidemment illusoire, et qu'il fallait employer

des moyens forts et vigoureux, le défaut de la force publique étant la

seule cause de toutes les atrocités.

MM. Voidel et Lanjuinais répondirent à l'abbé Maury; et le dernier

rejeta la cause de tous les crimes qui se commettaient sur la rigueur

avec laquelle les seigneurs maintenaient leur autorité. M. de Cazalès

démentit victorieusement cette assertion; mais on n'eut aucun égard

aux preuves qu'il produisit à l'appui de son discours, et l'on n'en

convint pas moins d'employer les voies de douceur contre ce bon peuple

qui brûlait les châteaux. «Ne prostituez pas le nom de peuple, et

appelez-les _brigands_,» dit M. d'Épréménil.--«Je dirai, si vous

voulez, reprit Robespierre, les citoyens qui brûlent les châteaux; car

l'amour de la tranquillité pouvait mettre la liberté en péril.» La

conséquence de cette consolante explication fut l'adoption du décret

proposé.

Mémoires de Madame la Duchesse de Tourzel, tome premier Gouvernante des enfants de France pendant les années 1789 à 1795 · 第 4 / 24 段