composés, quoiqu'il y eût dans le nombre de bien mauvais sujets, tels
que Santerre et plusieurs autres qui ne valaient pas mieux que lui. Un
assez grand nombre de personnes n'avaient accepté ces places que par
attachement pour la personne du Roi, et dans l'espoir d'être utiles,
entre autres M. d'Ogny, directeur général des postes; M. Gauthier,
administrateur général; MM. de Perceval, anciens fermiers généraux, et
plusieurs autres. Il y avait aussi parmi eux de bons bourgeois, de
gros marchands, et ce bon Acloque, brasseur du faubourg Saint-Marceau,
si opposé par sa probité et sa fidélité à ce malheureux Santerre,
brasseur du faubourg Saint-Antoine, dont le nom ne se prononcera
jamais qu'avec horreur et indignation.
Chaque bataillon montait la garde au château pendant vingt-quatre
heures, et était relevé par un autre au bout de ce temps. Chaque
commandant de service auprès du Roi, de la Reine et de Mgr le Dauphin,
venait prendre l'ordre en arrivant, au cas qu'ils voulussent sortir,
et les capitaines en faisaient autant auprès des autres membres de la
famille royale. Le plus grand nombre était respectueux; mais plusieurs
d'entre eux, oubliant le respect qu'ils devaient à leurs souverains,
et enivrés de leur grade, prenaient un ton de familiarité qui faisait
mal à voir. Un nommé Gerdret, entre autres, marchand de dentelles de
la Reine, eut la hardiesse de lui proposer, à son arrivée à Paris, de
rassembler quelques musiciens de la garde nationale pour lui donner un
petit concert: «Je suis étonnée, lui dit cette princesse, que vous,
Gerdret, imaginiez de me faire en ce moment une pareille proposition.»
Il n'en fut plus question depuis.
Le Roi conserva encore quelque temps plusieurs de ses fidèles sujets,
qui occupaient de grandes charges auprès de sa personne, tels que les
quatre premiers gentilshommes de sa chambre, le capitaine des
cent-suisses de sa garde, le grand Prévôt de France, et le grand
Maréchal des logis.
Le duc de Richelieu, père du duc de Richelieu actuel, premier
gentilhomme de la chambre, voulut exercer les fonctions de sa charge à
l'arrivée du Roi à Paris; mais comme il était mourant, il fut forcé de
se laisser remplacer par le duc de Villequier, qui faisait, outre son
service, celui du duc de Fleury, trop jeune encore pour exercer les
fonctions de sa charge. M. le duc de Villequier ne varia jamais dans
sa conduite ni dans son attachement à la personne de Sa Majesté. Il
lui donna d'excellents conseils, pleins de sagesse et de fermeté, et
il ne l'aurait jamais abandonné, si les factieux n'avaient forcé ce
prince à l'éloigner de sa personne.
Le jeune marquis de Duras, depuis duc de Duras, qui venait d'être
nommé premier gentilhomme de la chambre depuis la mort du maréchal de
Duras, son grand-père, pénétré de l'idée de ses devoirs et de
reconnaissance pour les bontés de son Roi, ne le quitta qu'en 1791,
sur l'ordre exprès que lui donna le Roi de quitter les Tuileries et
même la France, qu'il ne pouvait plus habiter sans danger.
Le duc de Brissac, commandant des cent-suisses de la garde du Roi,
était brave, loyal, et un vrai chevalier français. Il témoigna au Roi
un attachement sans bornes; il fut constamment auprès de sa personne,
jusqu'au moment où, après la suppression de la garde constitutionnelle
du Roi, l'Assemblée législative le décréta d'accusation et l'envoya
dans les prisons d'Orléans, d'où il fut conduit à Paris, après les
journées des 2 et 3 septembre. Il fut massacré en arrivant à
Versailles, victime de son zèle et de son dévouement à la personne de
Sa Majesté[14].
[14] Ce ne fut point à Paris, mais en entrant dans les rues de
Versailles, et dans un endroit appelé les Quatre-Bornes, que
furent massacrés le duc de Brissac et les autres prisonniers
d'Orléans. Cette ville, qui était excellente, avait donné plus
d'une fois à M. de Brissac les moyens de se sauver de sa prison;
mais il s'y refusa toujours, dans la crainte de compromettre
notre malheureux souverain. On lui renouvela les instances qui
lui en avaient été faites, lorsque l'emprisonnement du Roi au
Temple ne rendait plus sa sortie susceptible des mêmes
inconvénients. Mais pénétré de la crainte d'augmenter la rage des
ennemis de Sa Majesté, il préféra courir pour sa propre personne
des dangers qu'il ne pouvait se dissimuler, et mourut avec un
courage digne de son nom et une fermeté peu commune.
Le marquis de Tourzel, mon fils, grand Prévôt de France, ne quitta pas
le Roi d'un instant. Toujours auprès de sa personne dans les moments
de crise les plus dangereux, il ne cessa de lui donner les preuves
d'une fidélité sans bornes, et ne le quitta qu'au moment où ce trop
bon et malheureux prince fut conduit au Temple. Il employa tous les
moyens possibles pour obtenir de rester auprès de sa personne; mais,
malgré ses démarches réitérées, appuyées même de la demande
personnelle du Roi, il ne put obtenir de s'enfermer avec lui.
Le marquis de la Suze, grand Maréchal des logis, continua d'exercer
pendant quelque temps les fonctions de sa charge. Son dévouement ne se
démentit pas d'un instant.
Le marquis de Brézé, grand Maître des cérémonies, fut toujours fidèle
à ses devoirs, et profondément attaché au Roi. Quoique privé des
fonctions de sa charge, il resta toujours auprès de sa personne, le
suivit aux Feuillants, où il passa la nuit du 10 août, et ne quitta le
Prince qu'au moment où la violence le sépara de ceux qui l'avaient
accompagné.
Le Roi avait aussi conservé auprès de sa personne de fidèles
serviteurs dont il savait apprécier les services, entre autres MM.
Thierry et de Chamilli, deux de ses premiers valets de chambre, qui,
dans toutes les occasions, lui donnèrent des preuves d'un dévouement
dont ils finirent par être victimes l'un et l'autre.
Le corps des huissiers de la chambre conserva aussi une fidélité sans
bornes. Plusieurs autres les imitèrent; et ce bon prince me disait un
jour, en me parlant de ceux sur lesquels il pouvait encore compter:
«J'ai besoin de regarder ceux qui me sont restés fidèles pour consoler
mon coeur affligé.»
J'espère qu'on ne trouvera pas cette digression déplacée. Après le
récit de tant d'horreurs, j'avais besoin de reposer un moment mon
esprit sur des souvenirs plus consolants, et de montrer à ceux qui
liront ces mémoires qu'il existait encore des coeurs français qui
auraient risqué mille fois leur vie pour la conservation de leur
souverain.
M. de la Fayette aurait bien désiré que le Roi consentît à sortir;
mais comme il ne pouvait être accompagné que par la garde nationale,
il aima mieux se priver d'air et de tout exercice, que de laisser
croire qu'il eût abandonné volontairement ses fidèles gardes du corps,
et il fut longtemps sans vouloir sortir de son appartement. Les
promenades de la Reine et de ses enfants se bornèrent au jardin des
Tuileries, où l'on avait fait accommoder un petit terrain entouré de
treillages, pour la promenade particulière de Mgr le Dauphin, qui y
allait accompagné d'un commandant de bataillon et de quatre soldats de
la garde nationale.
Ce jeune prince, extrêmement avancé pour son âge, me demandait
souvent la raison de son changement de situation, et me disait: «Je
vois bien qu'il y a des méchants qui font de la peine à papa, et je
regrette nos bons gardes du corps, que j'aimais bien mieux que ces
gardes-là, dont je ne me soucie pas du tout.» Je lui répondis que le
Roi et la Reine seraient très-fâchés s'il n'était pas honnête
vis-à-vis de la garde nationale, et s'il parlait devant elle de son
désir de revoir les gardes du corps; qu'il fallait toujours les aimer,
mais n'en parler qu'entre nous et espérer que des temps plus heureux
permettraient au Roi de les rappeler auprès de sa personne.--«Vous
avez raison», dit-il; et de ce moment il cessa d'en parler
publiquement. Sa mémoire était admirable, et il avait une pénétration
d'esprit si singulière, qu'il faisait, dès l'âge de quatre ans, les
réflexions les plus justes sur ce qu'il voyait et ce qu'il entendait.
Il avait pour instituteur l'abbé Davauz, qui l'avait été du premier
Dauphin et de Madame. C'était un homme de mérite, et qui savait
tellement se mettre à la portée des enfants, que le moment de l'étude
était pour eux une récréation. Il était très-aimé de Mgr le Dauphin,
et il l'avait avancé à un point incroyable, trouvant toujours le moyen
de lui apprendre, dans ses jeux, quelque chose d'utile et d'agréable.
Ce jeune prince était extrêmement curieux, faisait des questions sur
tout ce qu'il voyait. Il s'apercevait très-bien si les réponses qu'on
lui faisait étaient justes ou non, et avait même alors des reparties
assez plaisantes. Un jour que je le reprenais sur quelque chose qu'il
avait dit mal à propos, une personne qui était chez moi lui dit en
badinant: «Je parie que madame de Tourzel a tort, et que Monsieur le
Dauphin a toujours raison.» «Monsieur, lui dit-il en riant, vous êtes
un flatteur, car je me suis mis en colère ce matin.»
Il voulut faire l'essai de ce qu'il avait à attendre de moi, et voir
si je saurais lui résister. Il se refusa, en conséquence, à quelque
chose que je lui demandais, et me dit du plus grand sang-froid: «Si
vous ne faites pas ce que je veux, je crierai; on m'entendra de la
terrasse, et qu'est-ce que l'on dira?»--«Que vous êtes un méchant
enfant.»--«Mais si mes cris me font mal?»--«Je vous ferai coucher, et
je vous mettrai au régime d'un malade.» Alors il se mit à crier, à
taper des pieds, et à faire un tapage affreux. Je ne lui dis pas une
parole; je fis faire son lit, et je demandai un bouillon pour son
souper. Alors il me regarda fixement, cessa ses cris, et me dit: «J'ai
voulu voir de quelle manière je pourrais vous prendre; je vois que je
n'ai d'autre moyen que de vous obéir; pardonnez-moi, je vous promets
que cela n'arrivera plus.» Le lendemain, il dit à la Reine:
«Savez-vous qui vous m'avez donné pour gouvernante? C'est madame
Sévère.»
Comme je ne le tourmentais jamais sans raison, et qu'il aimait à venir
chez moi et à voir du monde, il prit bientôt pour moi et pour ma fille
Pauline une véritable affection. Il nous disait souvent de la manière
la plus aimable: «Mon Dieu! que je me trouve heureux avec vous!» Et ma
Pauline, il l'aimait au point d'en être jaloux, et c'était la chose la
plus plaisante que de voir son petit dépit, s'il croyait qu'elle
aimait mieux une autre personne que lui.
Le régiment de Flandre vint me faire une visite de corps en arrivant
à Versailles. On parla de cette visite devant Mgr le Dauphin, qui
témoigna à la Reine le plus grand désir d'en être témoin. «Mais vous
ne saurez que dire à ces messieurs», lui dit cette princesse.--«Ne
soyez pas en peine, maman, je ne serai pas embarrassé.» A peine tous
les officiers furent-ils entrés, que le jeune prince dit à ceux qui
étaient au premier rang: «Je suis, messieurs, ravi de vous voir, mais
bien fâché d'être trop petit pour vous apercevoir tous.» Puis
remarquant un officier qui était très-grand: «Monsieur, lui dit-il,
portez-moi dans vos bras, pour que je voie tous ces messieurs.» Et
alors il dit avec une gaieté charmante: «Je suis bien aise, messieurs,
d'être au milieu de vous tous.» Tous les officiers étaient transportés
et attendris en voyant, dans un âge aussi tendre, un enfant aussi
aimable et aussi intéressant, à la veille peut-être d'éprouver de
grands malheurs.
Quoiqu'il eût la plus grande facilité pour apprendre tout ce qu'il
voulait, il trouvait si ennuyeux d'apprendre à lire, qu'il ne se
donnait aucune peine pour y parvenir; et comme la Reine lui disait
qu'il était honteux de ne pas savoir lire à quatre ans: «Eh bien!
maman, je le saurai pour vos étrennes.» A la fin de novembre, il dit à
l'abbé Davauz: «Il faut cependant que je sache combien j'ai de temps
jusqu'au jour de l'an, puisque j'ai promis à maman de savoir lire pour
ce jour-là.» Apprenant qu'il n'avait plus qu'un mois, il regarda
l'abbé Davauz, et lui dit avec un sang-froid inconcevable:
«Donnez-moi, je vous prie, mon bon abbé, deux leçons par jour, et je
m'appliquerai tout de bon.» Il tint parole, et entra triomphant chez
la Reine, tenant un livre à la main, et se jetant à son cou: «Voilà
vos étrennes, lui dit cet aimable enfant; j'ai tenu ma promesse, et je
sais lire à présent.» Sa gaieté et ses grâces faisaient tout
l'amusement de la Reine, qui n'avait d'autre distraction que celle que
lui procuraient ses enfants.
La vie du Roi et la sienne étaient fort tristes: la Reine déjeunait
seule tous les jours, voyait ensuite ses enfants, et, pendant ce
temps, le Roi venait lui faire une visite. Elle allait à la messe, et
s'enfermait ensuite dans ses cabinets. Elle dînait à une heure avec le
Roi, Madame sa fille et Madame Élisabeth. Après dîner, elle faisait
une partie de billard avec le Roi pour lui faire faire un peu
d'exercice, travaillait à la tapisserie et rentrait ensuite dans ses
cabinets jusqu'à huit heures et demie, heure à laquelle Monsieur et
Madame arrivaient pour souper, et à onze heures chacun se retirait.
Il y avait Cour le dimanche, et jeu le soir, et Cour encore le jeudi
matin seulement. La Reine était trop affectée pour penser à aller au
spectacle, et son coeur trop affligé pour se livrer à aucune
dissipation extérieure.
On continuait à entretenir la fermentation dans Paris; et la garde
nationale, M. de la Fayette à la tête, craignait tellement de se
compromettre avec le peuple, qu'on n'employait de mesures répressives
qu'à la dernière extrémité. Un malheureux boulanger fut pendu dans une
émotion populaire, et la garde nationale arriva trop tard pour sauver
la vie à ce pauvre malheureux. Cette faiblesse enhardit ceux à qui le
crime ne coûtait rien, et causa bien des malheurs, que plus de fermeté
aurait pu faire éviter. Le Roi, qui ne pouvait apporter aucun remède à
la continuation de l'anarchie, fut réduit à gémir sur ce nouveau
crime, et ne put qu'envoyer des secours à la famille de ce pauvre
homme, dont la femme mourut de chagrin quelque temps après la mort de
son mari.
Sur ces entrefaites, les présidents des Parlements de Metz et de Rouen
déclarèrent, chacun par un arrêté plein de force et de fermeté, qu'ils
ne consentaient à cesser leurs fonctions et à se laisser remplacer par
la Chambre des vacations que pour ne pas augmenter les malheurs du
Roi, et lui donner par là une nouvelle preuve de leur respect et de
leur soumission. Le Roi, à qui les arrêtés furent présentés, craignant
que cet acte de courage n'attirât de grands malheurs sur ceux qui les
avaient rédigés et qui y avaient adhéré, se détermina, par le conseil
de ses ministres, à les dénoncer à l'Assemblée, pour se laisser la
faculté de lui demander de ne pas sévir contre ceux qui en étaient les
auteurs. Ce bon prince craignait tellement d'exposer ceux qui lui
donnaient des marques d'attachement, que ce motif fut souvent la cause
des actes de faiblesse qu'on lui reproche.
L'Assemblée s'emporta violemment contre les deux Parlements, et
voulait les traiter avec rigueur; mais flattée de voir le Roi
s'abaisser jusqu'à demander leur grâce, elle se contenta de les mander
à sa barre et de les déclarer incapables d'exercer aucune fonction
publique.
Quand elle fut installée dans le manége des Tuileries, elle se crut
obligée de donner au Roi une marque de respect, et vint en corps lui
présenter ses hommages, ainsi qu'à la Reine. Cette princesse la reçut
avec une grâce et une majesté qui l'étonnèrent, et lui imprimèrent un
sentiment qu'elle ne s'attendait pas à éprouver. Il ne fut pas de
longue durée. On continua à saper les fondements de l'autorité royale.
Plusieurs membres de l'Assemblée, et entre autres le duc de Lévis,
proposèrent à la Reine de chercher à gagner Mirabeau, et chacun
voulait être l'intermédiaire des propositions qu'on lui ferait. M. de
Lévis fit l'impossible pour obtenir une audience de la Reine, et vint
plusieurs fois chez moi me prier de la lui procurer. La Reine, qui
n'avait en cette idée aucune confiance, et qui ne se souciait pas de
le voir, éludait toujours, sans vouloir le refuser totalement, de peur
de s'en faire un ennemi, lorsque d'autres affaires firent renoncer M.
de Lévis au projet qu'il avait formé.
On conseilla au Roi d'avoir des conférences avec les membres de la
Commune chargés de l'approvisionnement de Paris, tels que MM. de
Vauvilliers, Moreau de Saint-Merry et plusieurs autres. Ce prince les
étonna par l'étendue de ses connaissances dans la partie
administrative, par son extrême bonté et son amour pour son peuple. Il
en ramena le plus grand nombre sur les idées qu'on leur avait données
de sa personne, et nommément M. de Vauvilliers, qui voua à ce prince
un attachement qui ne s'est jamais démenti.
L'arrestation de M. Augeard, secrétaire des commandements de la Reine,
causa à cette princesse, ainsi qu'au Roi, un nouveau chagrin; elle
n'eut heureusement d'autre suite qu'une captivité momentanée. Il fut
remis en liberté quelque temps après. Il n'en fut pas de même de M. de
Favras. Ce dernier avait formé quelques projets pour tirer le Roi de
sa cruelle situation. Ils furent découverts, et les factieux, pour
intimider ceux qui pourraient en avoir de ce genre, résolurent de
forcer le Châtelet à le condamner comme criminel de lèse-nation.
M. de la Fayette, qui redoutait M. le duc d'Orléans, et qui avait
travaillé avec succès à lui faire avoir une soi-disant mission pour
l'Angleterre, effrayé des intrigues qu'on pouvait encore former, et
nommément de celle dont on accusait M. de Favras, qu'on prétendait
être dirigée contre lui, irrita la garde nationale à un tel degré,
qu'elle mit le plus grand acharnement à la condamnation de ce
gentilhomme. Un grand nombre de personnes honnêtes qui étaient dans
cette garde en étaient confuses et affligées; mais elles n'y pouvaient
malheureusement rien. Le Roi et la Reine firent l'impossible pour
sauver M. de Favras, sans pouvoir y réussir. Pénétrées de douleur,
Leurs Majestés se virent obligées de renfermer en elles-mêmes les
sentiments qu'elles éprouvaient, dans la crainte de compromettre les
personnes qui leur étaient attachées et qui avaient pu avoir des
relations avec lui.
Le Roi n'avait aucune part aux intrigues qui se formaient en sa
faveur. Ce bon et excellent prince était si effrayé des malheurs
qu'entraîne une guerre civile, qu'il préférait souffrir plus longtemps
que de voir employer un moyen qui pouvait occasionner tant de maux. Il
jugeait malheureusement le coeur des hommes par le sien, et croyait
impossible que tant de patience et tant de bonté ne finissent pas par
ramener des sujets égarés. Cet espoir lui fit refuser la proposition
de M. de Virieu et de plusieurs autres députés, qui offraient de
partir pour leurs provinces, et de les exciter sur l'atrocité des
journées des 5 et 6 octobre, et sur sa captivité dans Paris. Les
désordres qui se commettaient dans les provinces affligeaient
sensiblement le Roi, et chaque nouvelle de ce genre qu'il apprenait
lui faisait vivement sentir le malheur de ne pouvoir y remédier.
On cherchait continuellement à inquiéter le Roi et la Reine, et l'on
avait répandu les bruits les plus sinistres sur un complot qui devait
avoir lieu pendant la messe de minuit. Plusieurs personnes tentèrent
d'empêcher Leurs Majestés d'y aller, quoiqu'elle dût se dire à la
chapelle; mais elles s'y sèrent, trouvant que cet air d'inquiétude ne
pouvait que produire un mauvais effet. Ne pouvant me défendre de celle
qui m'avait été donnée, je refusai d'y aller, et je passai tout ce
temps-là auprès de M. le Dauphin, résolue de ne me coucher que lorsque
je saurais Leurs Majestés retirées tranquillement dans leur
appartement. La Reine, qui le sut, eut la bonté de monter chez M. le
Dauphin en sortant de la messe, de me plaisanter sur ma pusillanimité,
en y ajoutant les choses les plus aimables sur mon attachement. Il
était impossible de ne pas éprouver le dévouement le plus vif pour une
princesse qui joignait tant de grâces et de bonté à des qualités si
dignes de son rang et de son nom.
CHAPITRE II
ANNÉE 1790
Jour de l'an.--Démarche de la Chambre des vacations du Parlement
de Bretagne.--Procès de M. de Besenval.--Essai pour réunir le
côté droit et le parti modéré de l'Assemblée.--Démarche du Roi à
l'Assemblée, le 4 février, et discours de ce prince.--Troubles
dans les provinces.--Commencement d'insurrection parmi les
troupes.--Mort de M. de Favras.--Décret pour assurer la
tranquillité des provinces.--Députation des commerçants du
royaume.--Commencement d'insurrection à
Saint-Domingue.--Autorité que s'attribuent les
districts.--L'Assemblée usurpe tous les pouvoirs et ne laisse au
Roi aucune autorité.--Mort de l'empereur Joseph II.--Enquêtes du
Châtelet et de la Commune sur les journées des 5 et 6
octobre.--Belles réponses de la Reine à ce sujet.
Une députation de l'Assemblée, ayant à sa tête M. Desmeunier,
président, vint présenter ses hommages au Roi et à la Reine au sujet
de la nouvelle année. Ayant fait espérer au Roi des jours plus
heureux, dans le discours qu'il fit à ce sujet: «Je le serai, répondit
vivement ce bon prince, du bonheur de mon peuple, qui sera toujours
l'objet de mes voeux.» Le président vint ensuite chez la Reine, qui le
reçut au milieu de ses deux enfants, et qui lui rappela avec tant de
noblesse et de sentiment l'espoir du bonheur qu'il donnait au Roi, que
M. Desmeunier, attendri, ne put cacher le sentiment qu'il éprouvait.
Rien n'était, en effet, plus touchant que de voir cette princesse
entourée de deux enfants charmants. L'un, trop jeune encore pour
sentir les malheurs qui le menaçaient, portait sur son visage
l'empreinte du bonheur et de la gaieté; la jeune princesse, dans un
âge où l'on n'aurait dû connaître que ces deux sentiments, commençait
déjà la carrière de douleur qu'elle a parcourue avec tant de courage,
de douceur et de sensibilité. Le Roi avait pour celle-ci une
prédilection toute particulière; et quoiqu'il ne fût pas démonstratif,
il ne laissait échapper aucune occasion de faire apercevoir la
tendresse qu'il lui portait. La Reine, qui n'en avait pas moins pour
elle, se croyait obligée d'user de sévérité à son égard. On lui avait
donné de fausses impressions sur le caractère de Madame, qu'elle
croyait fière et d'un esprit si dissipé, qu'on ne pouvait sans
inconvénient lui laisser voir de jeunes personnes de son âge.
Je n'ai jamais pu concevoir ce qui avait pu donner lieu à cette
opinion. Cette jeune princesse était, au contraire, bonne, affable,
timide, et avait même besoin qu'on lui inspirât de la confiance. Il
lui eût été plus utile de voir un peu plus de monde, que d'être
toujours seule dans son appartement, avec ses femmes et la jeune
personne à qui la Reine avait permis de partager ses études et ses
jeux. Privée si jeune de tout appui, livrée à elle-même dans une
cruelle captivité, elle seule a fini son éducation; le malheur a été
son instituteur, et n'a heureusement pas altéré les grandes qualités
que les circonstances l'ont mise à portée de développer dans tout le
cours de sa vie.
Peu de temps après, l'Assemblée envoya au Roi une nouvelle députation,
le président à la tête, pour demander à Sa Majesté de fixer elle-même
le montant de sa liste civile, de considérer l'éclat qui devait
environner le trône d'un grand Roi, et de ne point écouter cette
économie sévère qui prenait sa source dans son amour pour son peuple,
et dans ses moeurs patriarcales, qui faisaient de lui le meilleur et
le plus vertueux des Rois. «Je suis sensiblement touché, dit le Roi,
de la démarche de l'Assemblée; mais j'attendrai, pour m'expliquer,
qu'il y ait des fonds assurés pour le payement des créanciers de
l'État et pour les dépenses nécessaires à maintenir l'ordre public; ce
qui me regarde personnellement est le moindre sujet de mes
inquiétudes.» Comment une assemblée qui rendait un pareil témoignage
aux vertus de son Roi, pouvait-elle continuer à porter des décrets qui
ne tendaient à rien moins qu'à le précipiter du trône, et à accumuler
par là tant de maux sur notre malheureuse patrie?