dans la ville, s'endormit tellement sur cette apparente tranquillité,
qu'il remonta encore au château, pour assurer le Roi et la Reine
qu'ils n'avaient plus rien à craindre, les différentes personnes
envoyées dans la ville ayant confirmé la tranquillité qui y régnait.
La Reine me fit dire à deux heures du matin qu'elle allait se coucher,
et qu'elle me conseillait d'en faire autant. Les alarmes que l'on
avait éprouvées se dissipèrent. L'illusion fut complète, et chacun se
retira tranquillement chez soi.
Les brigands ne s'endormaient pas, et, assurés de la garde nationale
de Versailles, ils s'occupaient de l'exécution de leurs projets. Un
mélange de superstition qui accompagnait leur barbarie, et qu'on aura
peine à croire, les fit aller à six heures du matin chez le curé de
Saint-Louis, dans la paroisse duquel ils avaient passé la nuit, pour
le prier de leur dire la messe. A peine était-elle finie, qu'une
partie de leur horde se répandit dans la ville, força l'hôtel des
gardes du corps, massacra ceux qu'elle rencontra, et s'empara de
plusieurs autres, qu'elle conduisit à la grille du château pour
délibérer sur le supplice qu'elle leur infligerait. L'autre partie
força les grilles, et se répandit dans les cours et les terrasses du
côté du jardin, pour pénétrer ensuite dans le château. Ces bandits,
qui n'éprouvaient aucun obstacle, massacrèrent deux gardes du corps
qui étaient en sentinelles sous la voûte de l'appartement de Mesdames,
tantes du Roi, et leur firent couper la tête par un monstre qui les
suivait, et qui se faisait appeler le Coupe-tête[10]. Ils montèrent
ensuite le grand escalier et allèrent droit à l'appartement de la
Reine. Les gardes du corps, quoiqu'en petit nombre, en défendirent
l'entrée avec le plus grand courage; plusieurs furent blessés
dangereusement, entre autres MM. de Beaurepaire et de Sainte-Marie;
mais ils eurent heureusement le temps de crier: «Sauvez la Reine[11]!»
Madame Thibaut, sa première femme de chambre, qui ne s'était
heureusement pas couchée, n'eut que le temps de lui donner une robe et
de la faire sauver chez le Roi. A peine Sa Majesté avait-elle quitté
la chambre, que ces scélérats en forcèrent l'entrée, et, furieux de ne
l'y plus trouver, donnèrent des coups de pique dans son lit, pour ne
laisser aucun doute sur le crime qu'ils se proposaient de commettre.
[10] Ce scélérat s'appelait Jourdan, et figura depuis dans les
diverses scènes de carnage de la Révolution, et nommément dans
les massacres d'Avignon, comme nous le dirons en son lieu.
[11] M. Miomendre de Sainte-Marie est mort en émigration, et je
ne l'ai pas vu depuis cette horrible journée. M. de Beaurepaire
venait faire sa cour au Roi et à la Reine aussi souvent qu'il le
put sans danger. M. le Dauphin voulut le voir dans mon
appartement, et le fit prier d'y venir dès qu'il le sut à Paris.
Il se jeta dans ses bras, l'embrassa, et lui dit: «Que je vous ai
d'obligation d'avoir sauvé maman!» Puis se tournant de mon côté:
«Madame, dit cet aimable enfant, je vous prie de lui donner à
dîner; je descends de bonne heure, et je le verrai plus
longtemps.»
Pendant que se passait cette horrible scène, M. de Sainte-Aulaire,
chef de brigade des gardes du corps et de service auprès de Mgr le
Dauphin, entra dans la chambre de ce jeune prince et m'avertit que le
château était investi. Je me levai précipitamment, et je portai
sur-le-champ Mgr le Dauphin chez le Roi, qui était alors avec la
Reine. Le danger qu'elle venait de courir n'avait point altéré son
courage; son visage était triste, mais calme. Ne voyant point avec moi
Madame, que je n'avais eu que le temps de faire avertir, elle
descendit chez elle par un petit escalier intérieur qui y communiquait
par mon appartement, et y trouvant mes filles, qui y avaient passé la
nuit, elle les rassura, leur dit de monter chez le Roi, et y conduisit
Madame avec une fermeté et une dignité remarquables en un pareil
moment.
L'appartement du Roi n'était pas encore forcé. Les gardes du corps
convinrent entre eux de défendre l'une après l'autre chaque pièce de
l'appartement, où un seul se trouverait, tous les autres se relevant
successivement, jusqu'à celle où se tenait la famille royale; et ils
attendirent, avec le plus grand courage, la mort, qu'ils ne croyaient
pas pouvoir éviter. M. de la Fayette, que sa négligence avait mis dans
la plus affreuse position, fit dans cette occasion les plus grands
efforts pour engager la garde nationale à défendre le Roi et à sauver
les gardes du corps. Les grenadiers le promirent, et frappèrent en
conséquence à la porte de la salle de ces derniers, en criant qu'ils
venaient comme amis pour les défendre et sauver le Roi.
M. de Chavannes, brigadier des gardes du corps, dit alors à ses
camarades: «Mes amis, il faut que l'un de nous se présente à eux pour
voir s'ils disent la vérité; ce sera moi. Retirez-vous tous pour
défendre les autres pièces, si nous n'avons rien de bon à en
attendre.» C'était un homme de la plus haute stature et de la plus
belle figure. Il leur ouvre la porte, enfonçant fièrement son chapeau
dans sa tête et leur disant: «Venez-vous nous assassiner, ou défendre
avec nous votre Roi?» Ils se mirent à crier: «Vive le Roi! nous venons
le défendre et vous aussi.»
Le Roi, profondément affligé de voir ses gardes égorgés par cette
multitude de brigands qui remplissait les cours du château, ouvrit ses
fenêtres et se présenta sur son balcon pour demander au peuple de leur
sauver la vie. Les gardes du corps, qui étaient en ce moment auprès du
Roi, jetèrent leurs bandoulières pour apaiser leur fureur, et
crièrent: «Vive la nation!» Cette démarche du Roi amollit le coeur de
ces tigres; ils embrassèrent ceux qu'ils allaient égorger, et
invitèrent à descendre ceux qui étaient auprès de Sa Majesté, pour
partager leurs caresses.
La famille royale se rendit chez le Roi, ainsi que les personnes qui
habitaient le château; chacun était consterné de ce qui se passait, et
dans la plus grande inquiétude des suites de cette catastrophe. La
Reine, toujours grande dans le malheur, cherchait à rassurer ceux
qu'elle voyait effrayés.
Pendant ce temps, l'Assemblée, au lieu de s'occuper des dangers que
couraient le Roi et sa famille, se bornait à décréter qu'il en serait
inséparable pendant toute la session actuelle.
Le peuple cependant ne perdait pas de vue le but de son entreprise.
Il demandait à grands cris que le Roi vint fixer son séjour à Paris,
et M. de la Fayette envoyait avis sur avis pour l'y déterminer. Le
Roi, effrayé de tout ce qui se passait, pressé et sollicité de toutes
parts, se rendit enfin; et, malgré sa répugnance de s'établir dans
cette ville, il donna sa parole de partir à midi. Cette promesse lui
attira les acclamations du peuple, et bientôt les coups de canon et
les feux roulants de la mousqueterie y répondirent. Le Roi parut une
seconde fois sur son balcon pour confirmer sa promesse, et l'ivresse
de cette multitude fut à son comble. On s'empara des gardes du corps
que l'on avait arrachés à la mort, et on leur fit prendre des bonnets
de grenadiers. Ces braves gens consentirent à se mêler avec eux pour
servir d'escorte à la malheureuse famille royale, et j'en remarquai
plusieurs suivant à pied la voiture du Roi, plus touchés du malheur de
ce prince que de leur situation.
Les poissardes étaient toujours en grand nombre dans les cours du
château, chantant, dansant et faisant éclater les transports de la
joie la plus bruyante et la plus indécente. La cour de marbre, sur
laquelle donnaient les fenêtres de l'appartement du Roi, était remplie
de ces femmes, qui, enivrées de leur succès, demandèrent à voir la
Reine. Cette princesse parut sur le balcon, tenant par la main Mgr le
Dauphin et Madame. Toute cette multitude, la regardant avec fureur,
s'écria: «Faites retirer les enfants.» La Reine les fit rentrer et se
montra seule. Cet air de grandeur et de courage héroïque à la vue d'un
danger qui fit tressaillir tout le monde, en imposa tellement à cette
multitude, qu'elle abandonna à l'instant ses sinistres projets, et
pénétrée d'admiration, elle s'écria: «Vive la Reine!» On remarqua,
comme chose singulière, que toutes les poissardes avaient le teint
blanc, de belles dents, et portaient un linge plus fin qu'elles n'ont
coutume d'en porter: ce qui prouve évidemment qu'il y avait parmi
elles beaucoup de personnes payées pour jouer un rôle dans cette
horrible journée.
Le Roi monta en voiture à une heure et demie, quittant à regret le
palais qu'il ne devait plus revoir. Il était dans le fond de la
voiture, avec la Reine et Madame, sa fille. J'étais sur le devant,
tenant sur mes genoux Mgr le Dauphin, et Madame était à côté de ce
prince. Monsieur et Madame Élisabeth étaient aux portières; M. de la
Fayette, commandant de la garde nationale de Paris, et M. d'Estaing,
de celle de Versailles (qui, au lieu de défendre son Roi, l'avait
livré si lâchement aux brigands qui étaient venus l'attaquer), étaient
tous deux à cheval aux portières de Leurs Majestés. Quel contraste
entre leur conduite et celle de leurs ancêtres! Quelles eussent été la
douleur et l'indignation de ces derniers, s'ils eussent pu prévoir que
leurs descendants, au lieu de les imiter, s'aviliraient un jour au
point de livrer leur Roi à une multitude révoltée, qui les obligerait
de suivre servilement sa volonté et ses caprices!
Un grand nombre d'habitants de la ville de Versailles, travaillés par
les meneurs de la Révolution, en avaient adopté les principes; et
quoiqu'ils eussent tout à perdre à l'établissement du Roi à Paris, ils
éprouvèrent la plus grande joie de son départ. La populace s'assembla
dans l'avenue; une partie suivit les voitures du Roi, une autre grimpa
sur les toits des maisons; tous battaient des mains, criaient: Vive la
nation! et ne cessaient d'applaudir à ce qui aurait dû les couvrir de
honte et de confusion.
Mirabeau, qui s'était refusé à la motion d'envoyer des députés auprès
du Roi dans le moment du danger, fit décréter que cent députés
accompagneraient le Prince à Paris, et eut l'audace de sortir du
milieu d'eux pour le regarder fixement, quand il passa devant
l'Assemblée nationale.
Le cortége de ce malheureux prince était digne de cette effroyable
journée. On vit défiler d'abord le gros des troupes parisiennes, dont
chaque soldat portait un pain au bout de sa baïonnette. Elles étaient
accompagnées d'une populace effrénée, portant sur des piques les têtes
des malheureux gardes du corps[12] massacrés par elle. Suivaient des
charrettes remplies de sacs de farine, et de poissardes décorées de
guirlandes de feuillage, tenant chacune un pain à la main. Toute cette
multitude ne cessait de répéter le cri lugubre de: «Vive la nation!»
prélude de toutes les horreurs qui se sont commises pendant la
Révolution. Les gardes nationales, parmi lesquelles s'étaient mêlés
les fidèles gardes du corps, entouraient la voiture du Roi, qui allait
au pas.
[12] Les deux gardes du corps tués à Versailles, le matin du 6
octobre, et dont les têtes furent portées sur des piques, se
nommaient MM. des Huttes et de Varicourt. Ce dernier était frère
d'un curé de Gex, député à l'Assemblée nationale, qui se
conduisit très-bien, et de madame de Villette, appelée par
Voltaire belle et bonne.
Le Roi et la Reine parlaient avec leur bonté ordinaire à ceux qui
entouraient leur voiture; ils leur représentaient combien on les
égarait sur leurs véritables sentiments. «Le Roi, leur disait cette
princesse, n'a jamais voulu que le bonheur de son peuple. On vous a
dit bien du mal de nous; ce sont ceux qui veulent vous nuire. Nous
aimons tous les Français, et nous nous faisons une gloire de partager
les sentiments de notre bon Roi.» Plusieurs d'entre eux paraissaient
touchés de tant de bonté, et disaient naïvement: «Nous ne vous
connaissions pas, on nous a bien trompés.»
On jeta, à Sèvres, dans la voiture du Roi, un petit paquet qui tomba
sur mes genoux: «Mettez-le dans votre poche, me dit le Roi, et vous
l'ouvrirez en arrivant.» Il tomba dans la voiture; je n'ai jamais su
ce qu'il contenait; mais j'ai supposé, et non sans raison, que c'était
quelque horreur propre à affliger le coeur de la malheureuse famille
royale.
Le régiment de Flandre formait une haie sur le chemin d'Auteuil à
Paris; il partageait alors les sentiments de la populace, et tous les
soldats criaient avec elle: «Vive la nation! A bas les calotins!»
refrain continuel de toute cette multitude qui remplissait les
chemins. Tous ces gens-là, à moitié ivres, tiraient continuellement
des coups de fusil. C'est un grand bonheur qu'il n'en soit résulté
aucun accident.
M. le duc d'Orléans était sur le chemin de Passy, et ses enfants, avec
madame de Genlis, sur le balcon de la maison qu'il y avait louée. Il
les y avait placés pour jouir à son aise du spectacle de l'abaissement
de la famille royale, qui ne put s'empêcher d'en faire la remarque. La
Reine en parla historiquement à madame la duchesse d'Orléans, qui
soupira sans pouvoir rien répondre. Cette excellente princesse était
bien loin de partager les sentiments du duc, son époux. Elle
s'aveuglait encore sur son compte, et elle fut complétement
malheureuse quand, l'illusion cessant, elle ne put s'empêcher
d'apercevoir la part active qu'il prenait à cette affreuse révolution.
En arrivant à la grille de Chaillot, on aperçut M. Bailly, maire de
Paris, qui venait présenter au Roi les clefs de cette ville, et
haranguer Sa Majesté. Il débuta, suivant son usage, par les paroles
suivantes: «_Quel beau jour_, Sire, que celui où les Parisiens vont
posséder dans leur ville Votre Majesté et sa famille!» A ce mot de
_beau jour_, le Roi soupira et répondit à M. Bailly: «Je souhaite et
désire bien vivement, monsieur, que mon séjour y puisse ramener la
paix, la concorde et la soumission aux lois.» Comment M. Bailly
pouvait-il se permettre de donner le nom de _beau jour_ à celui qui
avait pensé être éclairé par le massacre de la Reine; où le Roi avait
vu couler le sang de ses fidèles serviteurs et avait été lui-même
accablé d'outrages? Avec beaucoup d'esprit et d'instruction, M. Bailly
n'avait aucune idée des convenances; il le prouva dans toutes les
circonstances qui le mirent en rapports directs avec le Roi et la
famille royale. Le Roi comptait arriver le soir aux Tuileries, lorsque
M. Bailly le supplia de vouloir bien descendre à l'Hôtel de ville, où
toute la Commune était rassemblée, et de l'honorer de sa présence. Le
Roi s'y refusa, disant «que sa famille et lui avaient trop grand
besoin de repos pour prolonger les fatigues d'une telle journée». Le
maire insista, et M. de la Fayette l'en pressa tellement, et à
plusieurs reprises, que le Roi, malgré sa répugnance, fut obligé de
s'y laisser conduire.
Pendant le chemin, M. de la Fayette s'approcha plusieurs fois de la
voiture de Sa Majesté, l'assurant qu'il serait content de la manière
dont il serait reçu dans sa capitale. Les rues étaient illuminées, et
les cris continuels de: «Vive le Roi!» accompagnèrent ce prince depuis
son entrée dans la rue Saint-Honoré jusqu'à l'Hôtel de ville. Ils
étaient plus bruyants que touchants, et avaient quelque chose de
violent et de pénible à entendre.
Arrivé à la place de Grève, la foule était si considérable que le Roi,
pour éviter quelque malheur, descendit de la voiture ainsi que la
famille royale; et l'on eut beaucoup de peine à écarter la foule pour
lui faire un passage jusqu'à l'Hôtel de ville. M. Bailly fit au Roi un
nouveau discours, auquel il répondit avec sa bonté ordinaire. J'étais
si occupée de Mgr le Dauphin, excédé de fatigues et endormi entre mes
bras, que je n'entendis ni l'un ni l'autre. M. le duc de Liancourt,
qui accompagnait le Roi, le pria de renouveler sa promesse de se
déclarer inséparable de l'Assemblée nationale. Ce malheureux prince,
qui était dans la triste position de ne pouvoir rien refuser,
acquiesça à cette demande, et les cris répétés de: «Vive le Roi!»
terminèrent enfin cette séance.
Le Roi et la famille royale retournèrent tristement aux Tuileries
retrouver leurs fidèles serviteurs, qui étaient en proie à la plus
violente inquiétude, dans l'attente de son retour. Rien n'était
préparé pour les recevoir: Mgr le Dauphin passa la nuit sans gardes,
dans un appartement ouvert de tous côtés, et dont les portes pouvaient
à peine se fermer. Je les barricadai avec le peu de meubles que je
trouvai, et je passai la nuit assise près de son lit, plongée dans la
douleur et les plus tristes réflexions, en considérant, d'après ce qui
s'était passé, ce que l'on pouvait attendre d'un peuple capable de se
porter à de si terribles excès.
Le réveil de la famille royale fut affreux: les cours et les terrasses
des Tuileries étaient remplies d'une foule innombrable de peuple, qui
demandait à grands cris à voir le Roi et la famille royale, les uns
pour le plaisir de jouir du fruit de leur victoire, le plus grand
nombre par curiosité, et quelques-uns par un sentiment d'intérêt et
d'attachement à leurs personnes. La famille royale, même les
Princesses, furent obligées de prendre la cocarde nationale et de se
montrer au peuple à plusieurs reprises, dans un appartement au
rez-de-chaussée, qui donnait sur la cour, et qui était occupé par
Madame Élisabeth. Chaque fois qu'elle paraissait, on criait: Vive le
Roi et la famille royale!
La journée se passa ainsi. La foule, qui se renouvelait sans cesse, ne
quitta le château qu'à la nuit et revint encore le lendemain. On
illumina dans Paris les premiers jours de l'arrivée du Roi, pour
surveiller plus facilement les mauvais desseins que l'on redoutait.
Les factieux, dans l'espoir d'émouvoir la populace, envoyèrent sur le
pont Royal, vis-à-vis des fenêtres de Mgr le Dauphin, des charrettes
remplies de farine, soi-disant avariées, que les forts de la halle et
des poissardes jetaient dans la rivière. Ce spectacle ne produisant
pas la moindre impression, les charrettes s'en retournèrent et ne
revinrent pas.
Ils imaginèrent encore un autre moyen pour indisposer le peuple
contre la Reine. Deux jours après l'arrivée de cette princesse, ils
insinuèrent dans la classe malheureuse l'idée d'aller lui demander de
retirer du Mont-de-piété tous les effets que la pauvreté avait forcé
de mettre en gage. La terrasse des Tuileries était couverte de femmes
qui s'étouffaient à force d'être pressées, et qui demandaient à parler
à la Reine. Les personnes qui entouraient cette princesse en ce moment
l'engageaient à acquiescer à leur désir. Je l'en dissuadai, lui
représentant le danger de compromettre sa dignité en se prêtant aux
caprices de cette multitude, et je lui conseillai seulement de lui
faire dire qu'elle s'occuperait des moyens de lui être utile. Tout le
monde était si effrayé, que personne n'osait se charger de la
commission. J'offris à la Reine de parler moi-même à ces femmes, avec
madame la princesse de Chimay, sa dame d'honneur[13]. Elle y
consentit; et de l'appartement de cette dernière, qui donnait sur la
terrasse des Tuileries, nous haranguâmes cette multitude. Nous lui
dîmes que quoique les malheureux eussent de grands droits sur le coeur
de la Reine, elle ne pouvait prendre d'engagements sans en connaître
l'étendue, mais qu'on pouvait se reposer sur sa bienfaisance et sur sa
bonté. Cette démarche la satisfit; le rassemblement se dissipa, et
chacun s'en retourna tranquillement. Peu de jours après, le Roi
autorisa la Reine à retirer du Mont-de-piété les effets qui
n'excédaient pas la valeur d'un louis.
[13] Madame la princesse de Chimay, fille du maréchal de
Fitz-James, était une personne d'un vrai mérite. Sa conduite
distinguée, sa douceur et sa vertu la firent aimer et estimer
généralement; et, quand elle quitta la cour, elle fut
non-seulement regrettée des personnes de sa société, mais encore
de toutes celles qui avaient des rapports avec elle dans la place
qu'elle occupait.
La même foule et le même empressement pour voir la famille royale
continuèrent plusieurs jours. Cette indiscrétion fut poussée à un tel
point, que plusieurs poissardes sautèrent dans l'appartement de Madame
Élisabeth. Celle-ci supplia le Roi de la loger ailleurs, et elle a
toujours conservée depuis pour ce logement une répugnance invincible.
On finit enfin par renvoyer le peuple; et le Roi et la Reine purent
rester tranquilles dans leurs appartements.
Prisonniers dans Paris, entourés d'une garde nationale soupçonneuse,
défiante et entretenue dans ces sentiments par ceux qui s'en servaient
si utilement pour l'exécution de leurs desseins, le Roi et la Reine
virent avec la plus vive douleur la nécessité d'éloigner d'eux les
gardes du corps, qui n'eussent pas été en sûreté en continuant leurs
services auprès de leurs personnes. Errants dans le château des
Tuileries, surveillés par la garde nationale, qui regardait avec
inquiétude ceux qui leur parlaient, leur position était affreuse. Le
Roi les fit remercier de leurs services, leur fit dire qu'il espérait
que des temps plus heureux lui permettraient de rapprocher de sa
personne des serviteurs si fidèles, et dont il n'oublierait jamais le
courage et le dévouement.
La garde nationale, qui les remplaçait auprès du Roi et de la famille
royale, ne savait ce qu'elle devait faire. Les honnêtes gens qui
s'étaient mis dans ses rangs, par attachement pour le Roi, gémissaient
de ne pouvoir rien dire; et les factieux, et ceux qu'ils avaient
égarés, triomphaient de l'abaissement de la famille royale et de la
douleur de ceux qui avaient conservé pour elle la fidélité que l'on
doit à ses souverains.
Le Roi, qui voulait rapprocher de lui ses enfants, partagea son
appartement avec Mgr le Dauphin et prit pour lui les cabinets qui
étaient à la suite de l'appartement de la Reine. Cette princesse
occupa le rez-de-chaussée donnant sur la terrasse des Tuileries; et
ayant donné à Madame, sa fille, les petits entre-sol au-dessus de la
chambre du Roi, qui faisaient ses petits appartements, elle en fit
accommoder d'autres au-dessus de ses cabinets et de l'appartement du
premier gentilhomme de la chambre. On pratiqua, en outre, de petits
escaliers particuliers pour que le Roi et la Reine pussent communiquer
librement dans l'intérieur de leurs appartements, et dans celui de Mgr
le Dauphin et de Madame.
Madame Élisabeth occupa le pavillon de Flore, et Monsieur et Madame
allèrent occuper le Luxembourg. Ils venaient tous les jours souper
avec le Roi, qui ne dînait plus en public, mais en particulier avec la
famille royale, excepté Mgr le Dauphin, qui, trop jeune encore, dînait
chez lui à midi.
Le service de la garde nationale finit enfin par s'organiser. Elle
avait, outre son commandant, un major, deux aides-majors, six chefs de
division, et soixante bataillons, un par chaque district, lesquels
avaient un chef appelé commandant de bataillon, et sous ce chef, des
capitaines, lieutenants, etc. Il y avait deux canons à chaque
bataillon, et des canonniers pour les servir.
M. de Gouvion, major de cette garde, et qui avait la confiance de M.
de la Fayette, était un bon officier, et, quoique imbu des nouvelles
opinions, il conservait encore un fond d'attachement pour la personne
du Roi. Il avait du courage et de la fermeté, et j'ai toujours été
convaincue qu'on en aurait pu tirer parti, si on lui eût montré plus
de confiance, et qu'on eût travaillé à le ramener à son devoir.
Les six chefs de division, qui furent pris dans une autre classe que
celle du peuple, étaient: MM. d'Ormesson, Pinon, de Courtomer, de
Saint-Christot, Maudac et Charton.
M. d'Ormesson, ancien contrôleur général des finances, a été assez
connu pour n'avoir pas besoin d'en parler. J'en dirai autant de M.
Pinon, président à mortier, et de M. le marquis de Courtomer.
M. de Saint-Christot, ancien fermier général, était un excellent
homme, et parfaitement attaché au Roi. M. Maudac, riche financier,
l'était aussi; mais il était d'un caractère faible, et avait peu de
capacité.
M. Charton, ancien négociant, constitutionnel par principes, jouissait
d'une bonne réputation et avait d'excellentes manières. Voyant le Roi
d'aussi près, il prit pour sa personne un véritable attachement, et ne
cessa de lui en donner des preuves. Ces trois derniers périrent
pendant la Révolution, victimes de leur dévouement à Sa Majesté.
Le Roi était toujours suivi, lorsqu'il sortait, même pour aller à la
messe à la chapelle, d'un chef de division; la Reine et Mgr le Dauphin
ne l'étaient que par des commandants de bataillon, et le reste de la
famille par des capitaines.