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Note de transcription:
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corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas
été harmonisée.
Sur la page 258, le nom incorrect (Alexandre) D'AUMONE, a été
corrigé en D'AUMONT.
THE FRENCH REVOLUTION
RESEARCH COLLECTION
LES ARCHIVES DE LA
REVOLUTION FRANÇAISE
PERGAMON PRESS
Headington Hill Hall, Oxford OX3 0BW, UK
MÉMOIRES
DE MADAME
LA DUCHESSE DE TOURZEL
L'auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de traduction
et de reproduction à l'étranger.
Ce volume a été déposé au ministère de l'intérieur (section de la
librairie) en mai 1883.
PARIS.--TYPOGRAPHIE DE E. PLON ET Cie, RUE GARANCIÈRE, 8.
[Illustration: PORTRAIT DE LA REINE MARIE-ANTOINETTE
Pastel fait en 1791, par KUCHARSKY.]
MÉMOIRES
DE MADAME
LA DUCHESSE DE TOURZEL
GOUVERNANTE DES ENFANTS DE FRANCE
PENDANT LES ANNÉES
1789, 1790, 1791, 1792, 1793, 1795
PUBLIÉS PAR
LE DUC DES CARS
_Ouvrage enrichi du dernier portrait de la Reine_
TOME PREMIER
[Illustration]
PARIS
E. PLON et Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS
10, RUE GARANCIÈRE
1883
_Tous droits réservés_
INTRODUCTION
Les Mémoires que nous soumettons aujourd'hui au public n'ont,
jusqu'ici, jamais été imprimés. Depuis fort longtemps la nombreuse
descendance de madame la duchesse de Tourzel et le cercle restreint
d'amis qui seuls avaient eu connaissance de ce précieux manuscrit en
sollicitaient avec instance la publication, sans que madame la
duchesse des Cars, petite-fille de madame de Tourzel, entre les mains
de qui il était venu par héritage, ni, après elle, M. le duc des Cars,
son fils, aient cru devoir accéder à ce désir. Les motifs d'une
pareille réserve sont faciles à comprendre, si l'on se reporte par la
pensée aux époques troublées que décrivent ces Mémoires. Toute la
génération qui a traversé la période révolutionnaire a gardé des
scènes terribles auxquelles elle avait assisté une impression dont la
vieillesse même n'a pu éteindre la douloureuse vivacité. Lorsque, plus
tard, la police de Napoléon Ier entoura d'une surveillance odieusement
vexatoire les personnes que leur position et leur attachement connu à
la famille royale désignaient à l'ombrageuse méfiance de l'Empereur,
les habitudes de circonspection qu'elles avaient contractées pendant
leur jeunesse devinrent la règle de conduite de leur vie tout entière,
et ces sentiments s'étaient transmis à leurs enfants, témoins
attristés des inquiétudes, parfois même des dangers auxquels leurs
parents et eux-mêmes étaient exposés.
Aujourd'hui, ces raisons n'existent plus, et le moment semble venu de
restituer à l'histoire un document unique, qui, par son caractère
particulier, ne peut être comparé à aucun de ceux dont se compose la
riche collection des mémoires relatifs à la révolution française. Tous
ceux, en effet, qui ont écrit sur cette funeste époque, ont joué un
rôle personnel plus ou moins direct dans le drame qu'ils racontent;
ils ont donc une tendance naturelle, inévitable, à présenter les faits
sous le point de vue préconçu auquel leurs passions, souvent leurs
intérêts, leur commandent de se placer. Madame Campan elle-même n'a pu
échapper entièrement à ce reproche. Malgré le charme qu'inspire son
touchant et respectueux attachement à l'infortunée reine
Marie-Antoinette, on entend, parfois, dans sa voix comme un écho de
susceptibilités froissées, comme un cri inquiet de sa personnalité,
qui contraste péniblement avec l'émotion du lecteur. Cette impression,
on la chercherait en vain dans les _Mémoires de madame la duchesse de
Tourzel_: tout entière aux devoirs de sa charge, sa vie, ses
affections, ses pensées se concentrent exclusivement sur les augustes
enfants dont les épaisses murailles du Temple pourront seules la
séparer. Aux heures les plus menaçantes des émotions populaires,
lorsque la populace égarée envahit aux 5 et 6 octobre 1789 le château
de Versailles, lorsque l'émeute traverse les salons des Tuileries le
20 juin 1792, lorsqu'au 10 août elle s'y établit triomphante sur les
ruines de la monarchie, la gouvernante des Enfants de France trouve
dans son dévouement à la famille royale la force d'étouffer le cri le
plus sacré de la nature. On sent à peine un frémissement d'inquiétude
aux dangers que court sa fille bien-aimée, cette charmante Pauline de
Tourzel, dont le courage désarma les bourreaux de la Force lors des
hideux massacres de Septembre.
Mais si la personnalité de madame de Tourzel ne perce en aucun endroit
de ces Mémoires, on y voit, presque à chaque page, comme un reflet des
deux plus augustes victimes de la tragédie révolutionnaire: le roi
Louis XVI et la reine Marie-Antoinette: c'est là ce qui fait un des
principaux attraits de ces volumes.
Le public trouvera, nous l'espérons, un vif intérêt à suivre dans ce
récit authentique le développement des terribles événements et des
catastrophes qui ont marqué la fin du siècle dernier; il y verra
l'origine de ces convulsions qui, après avoir désorganisé et
bouleversé toute une société, continuent encore à troubler l'époque où
nous vivons. La famille de madame de Tourzel sera heureuse de voir au
milieu de quelles circonstances se sont révélés le courage, le
sang-froid, le dévouement qui ont acquis à l'auteur de ces Mémoires un
tel renom parmi ses contemporains et rendent ses descendants si
justement fiers de lui appartenir.
Nommée gouvernante des Enfants de France au lendemain de la prise de
la Bastille, madame de Tourzel fut, on peut le dire sans crainte, la
dernière, la seule confidente des malheureux princes auxquels le
danger, en relâchant bien vite les entraves de l'étiquette, permettait
de suivre leur penchant pour les tendres effusions du coeur et de
l'intimité.
Pendant cette cruelle agonie de la royauté, alors qu'une surveillance
savamment grossière épie les moindres mouvements et jusqu'aux
impressions du Roi et de la Reine, quand La Fayette semble chercher
dans les humiliations qu'il inflige à la famille royale une sorte
d'orgueilleuse jouissance, c'est dans l'appartement de madame de
Tourzel que les malheureux princes viennent chercher un moment de
calme et l'oubli de leurs souffrances. C'est là qu'ils versent, loin
des regards impies, ces larmes amères que l'histoire a soupçonnées
jusqu'ici plutôt qu'elle n'en a eu la preuve, car, une fois la porte
franchie de nouveau, les devoirs sublimes de la royauté imposaient à
ces nobles et saintes figures le masque d'une résignation surhumaine.
Ces larmes, madame de Tourzel en a été l'unique témoin. Dans les
douloureux épanchements auxquels elle a assisté, elle a saisi le
secret de cette bonté que l'on a, parfois, pu qualifier de faiblesse,
mais qui puisait sa source dans le plus ardent amour de la France.
Aussi, lorsqu'après bien des années, dans une retraite que lui
conseillaient à la fois les circonstances et son impérissable douleur,
la gouvernante des Enfants de France a voulu nous laisser le récit de
ces funestes événements, elle en cherche l'appréciation dans le
souvenir qu'elle a gardé de ces suprêmes et cruelles confidences.
C'est là ce qui distingue, entre tous, les Mémoires de madame la
duchesse de Tourzel, et c'est pour cela que nous n'hésitons pas à les
considérer comme un document historique d'une valeur absolument
incomparable.
Louise-Élisabeth-Félicité-Françoise-Armande-Anne-Marie-Jeanne-Joséphine
de Croy-Havré naquit à Paris le 11 juin 1749. Elle était le cinquième
enfant et la quatrième fille de Louis-Ferdinand-Joseph de Croy[1], duc
d'Havré, prince et maréchal héréditaire du Saint-Empire, marquis de
Vailly, comte de Fontenoy, châtelain héréditaire de Mons, grand
d'Espagne, etc., tué au combat de Filingshausen en 1761, et de
Marie-Louise-Cunégonde de Montmorency-Luxembourg.
[1] Le duc de Croy-Havré, père de madame de Tourzel, avait trois
soeurs: 1º Marie-Louise-Josephe, née le 22 février 1714, qui
avait épousé le comte de Tane, gentilhomme piémontais; 2º
Marie-Anne-Charlotte, née le 12 mai 1717, qui avait été mariée le
1er avril 1737 à Joachim-Antoine Ximenès, marquis d'Arizza, grand
d'Espagne; 3º Pauline-Josephe, qui se fit religieuse.
Les autres enfants, issus du même mariage, furent
Joseph-Anne-Auguste-Maximilien de Croy, duc d'Havré, mort en 1839,
à quatre-vingt-seize ans,
Marie-Anne-Christine-Joséphine, comtesse de Rougé, morte à Paris en 1788;
Emmanuelle-Louise-Gabrielle-Joséphine-Cunégonde, religieuse de la
Visitation; enfin Marie-Charlotte-Joséphine-Sabine, marquise de Vérac.
Louise-Élisabeth-Félicité, la plus jeune de cette nombreuse famille,
épousa, le 8 avril 1764, Louis-François du Bouchet de Sourches,
premier marquis de Tourzel[2], grand prévôt de France. Cinq enfants
naquirent de cette union; quatre filles: la duchesse de Charost[3], la
comtesse François de Sainte-Aldegonde[4], la comtesse Louis de
Sainte-Aldegonde[5], la comtesse de Béarn[6], l'auteur des _Souvenirs
de quarante ans_, où elle trace un tableau si émouvant des massacres
de Septembre. Cette dernière n'était point encore mariée lorsque sa
mère fut nommée gouvernante des Enfants de France; aussi dut-elle
l'accompagner à Versailles d'abord, puis aux Tuileries. Sa discrétion
était telle que la Reine, prévenue par madame de Tourzel que ses
entretiens avec le Roi étaient entendus dans la chambre occupée par sa
fille, se contenta de répondre: «Qu'importe? Je n'ai rien à craindre
quand mes plus secrètes pensées tomberaient dans le coeur de notre
chère Pauline[7].»
[2] Le marquis de Tourzel était fils de Marguerite-Henriette
Desmaretz, fille du maréchal de Maillebois: en premières noces
son père avait épousé Charlotte-Antoinette de Gontaut, fille du
maréchal de Biron; elle mourut en 1740, laissant quatre enfants:
1º Ursule, née en 1754, qui épousa Louis-François-René, comte de
Virieu; 2º Judith, qui épousa, en 1755, Anne-Joachim-Annibal,
comte de Rochemore; 3º Gabrielle-Louise-Geneviève; 4º
Marie-Louise.
Le marquis de Tourzel eut un frère, le comte de Montsoreau, qui
eut deux filles: l'une épousa le duc de Blacas; l'autre, le comte
Auguste de la Ferronnays.
[3] Mourut sans enfants.
[4] Elle eut un fils, Camille, et une fille, Virginie, depuis
duchesse de Mortemart.
[5] Elle eut deux filles: Philippine, comtesse d'Imécourt;
Antoinette, comtesse de Cossé, et un fils, Charles de
Sainte-Aldegonde.
[6] Elle eut une fille, la comtesse de Villefranche, et un fils,
le comte Hector de Béarn.
[7] _Souvenirs de quarante ans_, première édition, 1861, page
32.
Le cinquième enfant de madame de Tourzel fut Charles-Louis-Yves du
Bouchet de Sourches[8], deuxième marquis de Tourzel et dernier grand
prévôt de France.
[8] Charles-Louis-Yves du Bouchet de Sourches eut, de son
mariage avec mademoiselle Augustine de Pons, dernière du nom,
qu'il épousa en 1796 (et qui a laissé, elle aussi, quelques pages
très-intéressantes sur la Terreur), cinq enfants: Auguste,
duchesse des Cars; Léonie, duchesse de Lorges; Hélène, comtesse
d'Hunolstein; Roger, mort en bas âge, et Olivier, duc de Tourzel.
Ce dernier épousa Anastasie de Crussol d'Uzès, dont il eut un
fils qui mourut à l'âge de huit ans. Son père lui survécut fort
peu, et, à sa mort, les papiers de la famille de Tourzel, ainsi
que les précieux souvenirs de la captivité de la famille royale,
passèrent à madame la duchesse des Cars, morte en 1870. Le
manuscrit original de ces Mémoires est devenu de cette façon la
propriété de M. le duc des Cars, petit-fils de madame de Tourzel.
Il possède aussi le très-intéressant portrait reproduit en tête
de ce volume. Ce portrait, commandé au peintre Kouarski par la
reine Marie-Antoinette, pour la gouvernante des Enfants de
France, comme témoignage de reconnaissance de son dévouement, fut
interrompu par la journée du 10 août et est resté dans l'état où
la révolution l'a surpris.
Les traditions de la famille ne nous ont conservé aucun détail précis
sur les années qui suivirent le mariage de madame de Tourzel; nous
savons seulement que son temps était partagé entre Paris et le
magnifique château de Sourches, près du Mans, que son beau-père venait
de faire construire. On sait en effet que M. de Sourches, pour mieux
sauvegarder l'indépendance de son caractère, vécut, jusqu'à la fin du
règne de Louis XV, retiré de la cour, autant que le permettaient les
devoirs de sa charge.
A l'avénement du roi Louis XVI, il sembla que de nouveaux jours
allaient luire sur la France: beaucoup de familles qui s'étaient
écartées de Versailles y revinrent, attirées par les vertus et le
charme dont le jeune roi et la reine Marie-Antoinette donnaient le
gracieux exemple. Le marquis de Tourzel remplissait ses fonctions
héréditaires de grand prévôt avec l'austère exactitude qui semblait un
apanage de sa race et dont les _Mémoires du marquis de Sourches_,
actuellement en cours de publication, nous ont transmis le témoignage
pendant le règne de Louis XIV. Le grand prévôt de France accompagnait
la cour dans tous ses déplacements. A ce titre, il se trouvait avec le
Roi à Fontainebleau, au mois de novembre 1786, lorsque son cheval,
s'étant emporté sous les futaies pendant une chasse à courre, lui
fracassa la tête contre une branche d'arbre. L'émotion que causa ce
fatal accident fut extrême. Le Roi fit aussitôt transporter le blessé
dans la maison d'un garde, où, pendant huit jours, il reçut les soins
des médecins de la cour, qui s'opposèrent à toute tentative de
déplacement. Louis XVI, qui avait pleuré, nous rapporte madame de
Staël, en apprenant cette catastrophe, et la Reine elle-même,
veillèrent à ce que rien ne manquât au blessé, avec cette affectueuse
et touchante sollicitude dont ils ne cessèrent jamais d'entourer ceux
qui les approchaient. Malheureusement, les efforts de la science
furent impuissants, et après une semaine de la plus cruelle agonie, M.
de Tourzel expira. Sa veuve, aussitôt en proie à un transport de
douleur, s'écria, en jetant son fils sur le corps inanimé de son père:
«J'ai tout perdu; il ne me reste plus qu'un seul espoir en ce monde,
c'est que vous soyez aussi vertueux que l'homme dont vous embrassez le
cadavre.» De telles paroles, dans un pareil moment, disent, avec plus
d'éloquence que ne pourraient le faire les récits de la tradition,
combien avait été heureuse cette union si cruellement brisée.
Le Roi voulut sur-le-champ donner à son fils la survivance de la
charge de grand prévôt de France. En vain lui fit-on observer que le
jeune marquis de Tourzel n'avait pas encore atteint l'âge de la
majorité, condition indispensable pour remplir ces hautes fonctions:
«Les Sourches ne sont point mineurs, répondit-il; la mort de M. de
Tourzel me touche beaucoup. Bon père de famille, sage, religieux et
fidèle, il laisse, jeune, une réputation intacte et des affaires en
bon ordre: belle leçon pour tant d'autres qui n'en laissent que de
mauvaises!» Une semblable oraison funèbre est, à la fois, un honneur
pour celui qui l'a inspirée et pour le prince capable d'apprécier
ainsi la noblesse du caractère de ses serviteurs.
Le nouveau grand prévôt de France se montra, du reste, digne de la
faveur royale, et nous verrons au cours de ces Mémoires avec quel
courageux dévouement, au milieu des plus grands dangers, il sut
remplir, jusqu'à la fin, les devoirs qui lui avaient été dévolus dans
d'aussi solennelles circonstances.
Après ce terrible dénoûment, madame de Tourzel rentra dans la
retraite. Tout entière à sa douleur et aux tendres soins dont elle
entourait l'enfance de sa fille Pauline, il semblait que sa vie fût
terminée pour le monde, et qu'elle ne dût plus jamais reparaître dans
le milieu brillant où elle avait su faire admirer de tous ses vertus
et ses nobles qualités.
Dieu en avait disposé autrement.
Pendant ces funestes années de 1787 et de 1788, les événements
marchèrent vite. Aux intrigues de cour, que suscitait le duc d'Orléans
pour ternir l'éclat de la majesté royale, avait bientôt succédé
l'agitation des assemblées des notables, puis le mouvement plus
redoutable des États généraux. D'un bout à l'autre du royaume, les
esprits étaient en effervescence; toutes les bases de la monarchie
étaient à la fois ébranlées, et la foule apprenait déjà à répéter,
tantôt avec menace, tantôt avec amour, les noms des nouveaux acteurs
qui allaient faire leurs débuts sur la scène de la politique. La
faction d'Orléans, n'osant pas encore s'en prendre directement au Roi,
et comprenant, du reste, que le caractère énergique de la Reine
opposerait à la révolution le plus sérieux obstacle, attaquait sans
relâche cette princesse, en calomniant de la façon la plus odieuse les
personnes qu'elle honorait de son amitié. Au premier rang, parmi
celles que menaçaient les haines populaires, se trouvait la duchesse
de Polignac; aussi, lorsque la prise de la Bastille eut montré aux
hommes de désordre qu'ils pouvaient impunément se livrer aux derniers
excès, la malheureuse Reine comprit qu'il fallait se séparer de l'amie
dévouée à qui elle avait confié le soin de ses enfants. Madame de
Polignac prit donc une des premières la route de l'émigration, pour
rejoindre à Turin le prince de Condé et le comte d'Artois: la place de
gouvernante des Enfants de France devint ainsi vacante; mais cette
charge, qui, à d'autres époques, eût été un honneur envié, n'était
plus, dans les circonstances présentes, qu'un poste périlleux de
sacrifice et de dévouement.
Pour remplir une telle mission, il fallait une personne d'un grand
caractère, incapable de balancer entre le danger et l'accomplissement
de son devoir, prête à sacrifier, sans hésiter, ses affections les
plus chères pour répondre à la confiance royale, et dont le nom
respecté de tous ne soulevât pas, tout d'abord, les préjugés haineux
de l'esprit public. Une si haute abnégation, de telles qualités sont
toujours rares; cependant le choix de la Reine se fixa immédiatement
sur madame de Tourzel, tant son mérite était éclatant et incontesté.
Il n'est pas douteux qu'elle n'eût refusé cette distinction, si les
circonstances avaient permis de la considérer comme une faveur.
Toutefois, avant de se résoudre à l'accepter, elle hésita beaucoup,
tant elle comprenait l'écrasante gravité des devoirs auxquels elle
devrait désormais s'immoler. Dans les _Souvenirs de quarante ans_,
madame la comtesse de Béarn, sa fille, nous a conservé le récit de ces
hésitations: «Le combat entre ses affections particulières et le
souvenir de la bonté que le Roi et la Reine lui avaient témoignée à
l'époque de la mort de mon père dura plusieurs jours, écrit-elle. Mais
le sentiment des malheurs de cette royale famille, le spectacle de
l'abandon où beaucoup de ceux qui l'entouraient l'avaient déjà
laissée, l'emportèrent. Elle se résigna au sacrifice qu'on lui
demandait; c'en était un alors, et un bien grand: on pouvait déjà
prévoir quelques-uns des malheurs cachés dans l'avenir.»
La marquise de Tourzel fut donc nommée gouvernante des Enfants de
France, et la première fois qu'elle vit la Reine en cette
qualité, elle fut saluée par une de ces paroles où l'infortunée
Marie-Antoinette savait mettre toute la gracieuse délicatesse de son
coeur: «Madame, lui dit-elle, j'avais confié mes enfants à l'amitié,
je les confie maintenant à la vertu.»
C'est à ce moment que s'ouvrent les Mémoires.
Nous ne nous permettrons pas, même par la plus modeste des analyses,
d'empiéter sur ces pages émouvantes, qui embrassent les dernières
années de la vieille monarchie française, de la prise de la Bastille à
la fin de la Terreur.
Après huit années de mariage, la Reine avait donné le jour à une
fille, Marie-Thérèse-Charlotte, qui naquit à Versailles, le 19
décembre 1778, et mourut en exil, en 1854, après avoir épuisé tout ce
qu'une vie humaine peut connaître de douleurs et de déceptions: ce fut
l'héroïque prisonnière du Temple, depuis, madame la Dauphine.
Peu après cet événement, que la France entière salua de ses
acclamations enthousiastes, la Reine fit une fausse couche, et ce fut
seulement le 22 octobre 1781 que le canon des Invalides annonça la
naissance de Louis-Joseph-Xavier-François de France, désigné dans
l'histoire comme le premier Dauphin. En effet, ce jeune prince, dont
la belle santé et la précoce intelligence autorisaient les plus
légitimes espérances, devint tout à coup rachitique et s'éteignit à
Meudon au mois de juin 1789.
En 1783, la Reine fit une nouvelle fausse couche, et deux ans plus
tard, elle donnait le jour, le 27 mars 1785, à Louis-Charles de
France, duc de Normandie, qui, devenu Dauphin à la mort de son frère,
fut l'infortuné Louis XVII.
Enfin, le 9 juillet 1786, naissait à Versailles Sophie-Hélène-Béatrix,
qui mourut le 19 juin suivant.
Ainsi, de cette nombreuse famille, il ne restait plus que deux
enfants, le Dauphin et Madame de France, lorsque madame de Tourzel fut
appelée à prendre auprès d'eux la place que lui imposait la confiance
du Roi et de la Reine.
Après la mort de Robespierre, madame de Tourzel, qui, avec son fils
et ses filles, Pauline et la duchesse de Charost, avait échappé comme
par miracle à l'échafaud, se retira dans sa terre d'Abondant, près de
Dreux. Elle y demeura jusqu'à la Restauration, absorbée dans ses
douloureux souvenirs, partageant tous ses instants entre le culte des
augustes victimes dont elle avait été la dernière confidente et les
soins de la plus active charité. Là, sous les ombrages séculaires de
son beau parc, elle avait érigé un modeste monument expiatoire, sur
lequel le visiteur ému peut encore aujourd'hui lire cette touchante
inscription qu'elle avait elle-même dictée:
«QUID SUNT CINERES? HEU! CINIS IPSA DEEST!»
Hélas! de toutes ces grandeurs qu'elle avait connues, de tous ces
nobles martyrs qu'elle avait aimés, il ne restait, en effet, plus
rien! Leurs cendres, confondues dans la fosse commune de Mousseaux et
de Sainte-Marguerite, ou brûlées dans la chaux vive du cimetière de la
Madeleine, n'étaient même plus là pour recevoir les pieux hommages
d'un dévouement que les circonstances avaient élevé jusqu'à la hauteur
de l'héroïsme!
Ce n'étaient pas seulement le Roi, la Reine et l'infortuné Dauphin
qui reposaient dans ces tombes que la république croyait vouées à un
éternel oubli! La grandeur de la France, développée pendant tant de
siècles à l'abri des institutions tutélaires de la royauté, avait,
elle aussi, succombé dans la tourmente révolutionnaire. L'agonie de
ces malheureux princes était en même temps l'agonie de la France, et
tous les bons Français comprenaient que ces terribles événements
entraînaient, avec la ruine de la royauté, la ruine de leur patrie. En
effet, on n'avait pas encore su établir une distinction subtile entre
la France et le Roi; qui aimait l'un aimait l'autre, qui mourait pour
la patrie mourait pour le Roi, qui mourait pour le Roi mourait pour la
patrie.
Depuis le moment néfaste où la révolution a brisé ce faisceau sacré,
les désastres ont succédé aux désastres, les catastrophes se sont
accumulées sur les catastrophes, le désordre enfin s'est librement
développé avec une audace de plus en plus grande; il en sera ainsi
jusqu'au jour où la France désabusée comprendra qu'il lui faut renouer
la chaîne brisée de ses traditions séculaires si elle ne veut, après
avoir été la première parmi les nations civilisées, devenir un triste
exemple de la décadence où les peuples sont entraînés par l'abandon de
tous les grands principes politiques et religieux.
Madame de Tourzel passa donc à Abondant les dernières années du
dix-huitième siècle. Les habitants de cette petite commune avaient
appris à respecter cette profonde douleur; ils en vinrent promptement
à vénérer celle que la bienfaisance seule pouvait arracher à ses
tristes pensées et au pèlerinage quotidien qu'elle faisait, escortée
d'un serviteur fidèle, au monument dont nous avons parlé plus haut. Un
jour,--l'orgie révolutionnaire n'était pas encore terminée,--une de
ces bandes de malfaiteurs qui sillonnaient alors les provinces voulut
abattre les belles futaies du parc d'Abondant, qu'ils jugeaient
incompatibles avec les principes de l'égalité. La population, d'un
mouvement spontané, empêcha ce méfait et dispersa les pillards.
Dès les premiers jours de la Restauration, le roi Louis XVIII, qui
avait déjà attaché à la personne de madame la Dauphine mademoiselle de
Tourzel, devenue la comtesse de Béarn, songea à récompenser le
dévouement dont la gouvernante des Enfants de France avait entouré ses
malheureux parents. Il lui conféra, en 1816, le titre héréditaire de
duchesse, destiné à s'éteindre trop promptement en la personne de son
petit-fils Olivier, duc de Tourzel; son fils était mort en 1815.
Enfin, le 15 mai 1832, la duchesse de Tourzel terminait, à son tour,
cette longue carrière que tant de douleurs avaient traversée; elle
était âgée de quatre-vingt-deux ans. Son corps, rapporté à Abondant, y
fut inhumé dans l'église, et sur la pierre qui recouvre ses restes
mortels fut gravée cette épitaphe, composée par son petit-gendre, le
duc des Cars. Son admirable concision résume aussi complètement que
possible une vie que s'étaient partagée les larmes, le dévouement et
la charité:
HIC JACET
L.E.F.F.A.M.J. DE CROY
DUCISSA DE TOURZEL
REGIAE SOBOLIS GUBERNATRIX
FORTIS IN ADVERSIS
DEO REGIQUE FIDELIS
VERE MATER PAUPERUM
PERTRANSIVIT BENEFACIENDO
OMNIBUS VENERANDA
MAGNO PROLIS AMORE DILECTA
OBIIT ANNO AETATIS 82
REQUIESCAT IN PACE[9].
[9] Le corps est placé sous le mur extérieur de l'église, dans le
cimetière dont elle est entourée, de façon que la bonne duchesse,
comme l'appelaient les habitants, repose au milieu d'eux. C'est
de ce côté que se trouve l'inscription française, que nous
donnons ici; l'inscription latine est dans l'église.
ICI REPOSE
L.E.F.F.A.M.J. DE CROY
DUCHESSE DE TOURZEL
GOUVERNANTE DES ENFANTS DE FRANCE
COURAGEUSE DANS L'ADVERSITÉ
FIDÈLE A DIEU ET AU ROI
VÉRITABLE MÈRE DES PAUVRES
ELLE A PASSÉ EN FAISANT LE BIEN
VÉNÉRÉE DE TOUS
ARDEMMENT AIMÉE DE SES ENFANTS
ELLE MOURUT A L'AGE DE 82 ANS
QU'ELLE REPOSE EN PAIX.
Les Mémoires que nous publions ont été imprimés sur le manuscrit
original, qui appartient à M. le duc des Cars: aucune altération
n'y a été apportée, et un pieux respect a présidé aux moindres
détails de cette publication, dont toutes les notes sont de la
main même de l'auteur.
Il nous reste maintenant à remplir un dernier devoir, pour
satisfaire à la fois à la vérité et à la volonté formelle de
madame la duchesse de Tourzel.
Le marquis de Bouillé dit, dans ses Mémoires, que l'opiniâtreté
de madame de Tourzel à vouloir suivre le Dauphin dans le voyage de
Varennes avait empêché le Roi de prendre dans sa voiture un
militaire distingué, qui eût pu, par son intervention, être d'une
importance capitale. Madame de Tourzel déclare que la Reine fut la
seule qui lui fit part de ce voyage, et qu'il ne lui fut jamais
dit qu'il était question de la remplacer par qui que ce fût. On
lui demanda simplement si sa santé serait un obstacle. «Je
n'aurois pas insisté, dit-elle dans une note qu'elle a laissée sur
ce sujet, si la Reine m'eût témoigné un pareil désir. J'avois
d'ailleurs la ressource de prendre la place de l'une des deux
femmes de chambre qui accompagnoient la famille royale dans la
voiture de suite. En pareil cas, l'attachement ne consulte ni les
convenances, ni les droits, et j'aurois concilié le devoir que
m'imposoit ma place de ne jamais quitter Mgr le Dauphin avec le
désir que Leurs Majestés m'auroient manifesté de se faire
accompagner par une personne dont les services eussent pu leur
être plus utiles que les miens.»
Le caractère de courage et de droiture de madame de Tourzel lui
eussent fait supporter des torts réels, mais ces griefs supposés
lui étaient très-pénibles, et sa famille se demandait comment
d'autres auteurs avaient pu répéter une attaque, si injuste.
«Il semble, disait une de ses filles, madame la comtesse de
Sainte-Aldegonde, que le témoignage d'une personne si véridique,
si consciencieuse, si estimée, est d'un bien autre poids que les
Mémoires de M. de Bouillé; celui-ci, en effet, avait besoin de
trouver des raisons pour atténuer les reproches que l'on était en
droit de lui adresser, soit à lui-même, à cause des dispositions
défectueuses qu'il avait prises, soit à son fils, qui paraît avoir
manqué de présence d'esprit et de décision.»
Sur un autre point encore, une préoccupation constante hanta
l'esprit de madame de Tourzel jusqu'à la fin de sa vie. Il
s'agissait de son élève bien-aimé, le malheureux Dauphin. Les
aventuriers qui ont, à diverses reprises, tenté de se faire passer
pour Louis XVII, ont presque tous prétendu qu'ils avaient demandé
à être confrontés avec la gouvernante des Enfants de France, mais
que le mauvais vouloir intéressé de la famille royale avait
toujours refusé de leur en accorder l'autorisation. Cette
confrontation ne pouvait que dévoiler leur imposture; madame de
Tourzel ne voulait pas se prêter à une manoeuvre d'où l'on aurait
pu induire qu'elle n'était pas convaincue de la mort du jeune
prince car, elle n'avait pas, en effet, attendu l'époque tardive à
laquelle ces revendications se sont produites pour faire,
d'elle-même, une enquête sur la fin tragique du jeune roi. Nos
lecteurs en trouveront le récit à la fin du deuxième volume de ces
Mémoires, et le caractère de madame de Tourzel ne se fût jamais
prêté à une supercherie,--quelles que fussent les considérations
politiques invoquées pour la justifier,--si la moindre hésitation
avait subsisté dans son esprit sur le sort du malheureux prince.
Elle était, au contraire, absolument convaincue de sa mort; le
témoignage des médecins qui avaient pratiqué l'autopsie, et
qu'elle avait eu soin d'interroger aussitôt après, les détails
circonstanciés qu'elle avait trouvés dans un registre où chaque
jour étaient consignés les actes du prince, et qu'un hasard
presque providentiel lui permit de lire lors d'une visite à Madame
Royale, encore détenue au Temple, enfin les renseignements précis
qui lui furent fournis par le vénérable curé de Sainte-Marguerite,
dont le suisse avait été témoin de l'inhumation, toutes ces
preuves réunies ne lui laissèrent aucun doute à ce sujet. Tous les
arguments tirés d'un prétendu silence de la duchesse de Tourzel
sont sans valeur, puisque nous publions aujourd'hui sur ce point
la déclaration la plus formelle, écrite de sa propre main. Elle
commence en effet l'exposé de ses démarches en disant:
«J'interromps un moment le récit de ce qui regarde Madame pour
parler de ce que j'appris au Temple, concernant le jeune roi, dont
je parlais souvent à Gomin et à Lasne, et je joindrai à ce détail
le récit de sa mort et des précautions que je pris pour m'assurer
de sa réalité, _dont je ne puis conserver le plus léger doute_. Il
me paraît utile d'en donner la preuve à ceux qui liront ces
Mémoires.»
Après avoir lu les pages émues dans lesquelles la duchesse de
Tourzel rend compte de ses recherches, il semble qu'elle ait prévu
les objections de la critique historique la plus rigoureuse: la
mort du vrai Louis XVII était devenue une certitude absolue pour
la noble femme qui l'avait élevé, et cette certitude, on le sait
déjà, était partagée au même degré par Madame la Dauphine, qui,
pendant bien des années, avait gardé l'espérance de retrouver son
frère. Si donc il survenait de nouveaux imposteurs qui
cherchassent à se couvrir du témoignage de la duchesse de Tourzel,
ils trouveraient dans ces pages le démenti le plus catégorique.
Madame la duchesse de Tourzel prenait soin de faire connaître sa
pensée sur ce sujet à tous les membres de sa famille. «Ce jeune
prince était charmant, disait-elle, et doué de facultés qui le
rendaient attachant au possible. Madame la duchesse d'Angoulême,
sa soeur, l'aimait passionnément et a tout fait, ainsi que moi,
pour savoir s'il aurait pu échapper au long et infernal martyre
auquel des monstres l'avaient soumis. Il n'est que trop certain
qu'il n'a pas survécu aux mauvais traitements auxquels il a été
soumis à dessein. Du reste, s'il eût survécu, son corps serait
resté atrophié et son esprit eût été infirme.»
LA FERRONNAYS.
MÉMOIRES
DE
MADAME LA DUCHESSE DE TOURZEL
CHAPITRE PREMIER
ANNÉE 1789.
Séjour à Versailles.--Journées des 5 et 6
octobre.--Établissement du Roi à Paris.--Continuation de la
fermentation existant dans cette ville.--Conduite du Roi à
l'égard des Parlements de Rouen et de Metz.--Arrestation de
diverses personnes.
Appelée par mon souverain à la place honorable de gouvernante des
Enfants de France, à l'époque où la Révolution commençait à prendre le
caractère le plus effrayant, je reçus le précieux dépôt qui m'était
confié, avec la ferme résolution de consacrer ma vie à répondre à la
confiance de Leurs Majestés, et à leur prouver le respectueux
attachement dont j'étais pénétrée pour leurs augustes personnes.
Mgr le Dauphin, âgé de quatre ans, était d'une figure charmante et
d'une intelligence surprenante, qui se développait chaque année de
manière à donner les plus hautes espérances, si la méchanceté des
hommes n'avait enseveli dans le tombeau tant de grâces, d'espérances
et de qualités propres à soutenir dignement le rang où le ciel l'avait
placé.
Comme tous les yeux étaient ouverts sur Mgr le Dauphin, la Reine me
demanda de ne pas le perdre de vue un instant, et de me borner à une
surveillance générale sur Madame, qui, étant âgée de dix ans, devait
recevoir une éducation qui ne pouvait se rapprocher de celle de son
frère.
La tendresse de la Reine pour ses enfants lui faisait désirer d'être
fréquemment avec eux; j'eus l'honneur d'approcher de très-près cette
noble et courageuse princesse, et d'apprécier ses grandes qualités.
C'est pour moi un besoin de rappeler le récit des vertus de mes
augustes et infortunés souverains, ainsi que d'offrir à leur mémoire
l'hommage de l'attachement que je leur conserverai jusqu'à mon dernier
soupir.
Trop d'événements douloureux ont déchiré mon coeur et contristé mon
esprit pour n'avoir pas affaibli ma mémoire; les fréquentes
arrestations que j'ai éprouvées et les dangers, que j'ai courus ne
m'ayant pas permis de conserver les notes que j'avais faites, je ne
puis plus écrire que les faits qui se rappellent le plus à mon
souvenir, dans les événements si frappants dont j'ai eu le malheur
d'être témoin.
Je m'établis à Versailles, les premiers jours d'août 1789. Le Roi et
la Reine ne pouvaient voir sans effroi les décrets désorganisateurs de
l'Assemblée se succéder avec une rapidité effrayante. La plupart des
domestiques de la famille royale étaient gagnés par les factieux, en
étaient les espions et leur rendaient le compte le plus exact de tout
ce qu'on y faisait, de ceux qui y étaient admis et des diverses
impressions qu'elle éprouvait. D'autres personnes, qui désiraient
conserver à la fois leur influence politique et leur attachement pour
Leurs Majestés, jetaient dans l'esprit de celles-ci des inquiétudes
continuelles, sous prétexte de leur rendre compte de ce qui se
passait, les empêchant ainsi de prendre un parti décisif, en leur
mettant perpétuellement sous les yeux les inconvénients qui en
pourraient résulter.
Au mois de septembre de cette année, le Roi, fatigué de sa position
et ne pouvant se dissimuler l'avantage que tiraient les factieux de la
proximité de Paris, pensa sérieusement à quitter Versailles. Il
voulait, en s'éloignant de cette ville, ôter la possibilité de
réaliser des projets que les propos incendiaires des Jacobins ne
donnaient que trop de raison de redouter. Leurs Majestés, toujours
pleines de bonté, eurent celle de me prévenir de me mettre en mesure
de partir sans aucune préparation, si les circonstances l'exigeaient.
Elles n'étaient point encore décidées sur le lieu où elles devaient
s'établir, et je l'ai toujours ignoré; mais elles changèrent bientôt
d'avis et se résolurent à rester à Versailles.
Cependant les victimes se multipliaient, et les crimes restaient
impunis. La populace de Versailles pensa mettre à la lanterne un
malheureux boulanger, dont tout le crime était à ses yeux de faire
deux sortes de pain; elle pilla sa boutique, et l'on eut bien de la
peine à le tirer de ses mains. On profita de cette circonstance pour
faire sentir à la municipalité la nécessité d'augmenter la force
répressive; elle autorisa en conséquence le comte d'Estaing,
commandant de la garde nationale de Versailles, à solliciter l'arrivée
d'un secours de mille hommes de troupes réglées, et le régiment de
Flandre reçut l'ordre de se rendre à Versailles.
L'esprit de ce régiment était alors excellent, ainsi que celui des
chasseurs de Lorraine, qui était alors en garnison à Meudon. Ces deux
corps, réunis aux gardes du corps, étaient plus que suffisants pour
donner au Roi la possibilité de quitter Versailles sans éprouver la
plus légère difficulté, et il eût peut-être évité par cette mesure
tous les malheurs qui l'ont conduit à sa perte.
Les gardes du corps, attachés du fond du coeur à la famille royale,
pénétrés de regret de s'être laissé entraîner à présenter au Roi des
réclamations déplacées, désiraient ardemment trouver l'occasion de
réparer leur faute et donner des preuves de l'attachement que leur
conduite héroïque a si évidemment prouvé. Ils résolurent d'employer
tous les moyens possibles pour empêcher la corruption du régiment de
Flandre, le conserver fidèle au Roi, et ils se flattaient d'y réussir
en lui inspirant estime et confiance. Ils commencèrent par leur
proposer un repas de corps, où ils invitèrent tout ce qu'il y avait de
troupes à Versailles; et quoique la composition de la garde nationale
de cette ville pût leur donner quelque inquiétude, elle n'en fut pas
moins invitée à ce repas, qui se donna dans la salle de la Comédie.
Il était superbe, et chacun des convives témoignait un tel
attachement au Roi et à la famille royale, qu'on engagea Sa Majesté à
combler leurs voeux en les honorant de sa présence. L'arrivée du Roi,
accompagné de la Reine et de M. le Dauphin, fit le plus grand effet:
les cris de: Vive le Roi, la Reine, M. le Dauphin et toute la famille
royale! n'eurent pas besoin d'être commandés; c'était l'élan du coeur,
et l'on reconnut encore en ce moment celui des Français. L'émotion
qu'éprouvaient toutes les personnes fidèles au Roi rendit cette soirée
aussi touchante qu'intéressante. Les coeurs et les têtes étaient
tellement électrisés, que Sa Majesté aurait été accompagnée de tous
ces braves gens, partout où elle aurait voulu se retirer. On ne
profita malheureusement pas de cette bonne disposition, et les
factieux, furieux et inquiets du sentiment qu'inspirait encore la
personne du Roi, ne perdirent pas un moment pour gagner le régiment de
Flandre et soulever les esprits.
Ils feignirent d'abord les plus vives inquiétudes sur les suites
d'un repas qui n'était, disaient-ils, que le prélude de la
contre-révolution; ils parvinrent ensuite à organiser un mouvement
assez violent pour forcer le Roi à venir à Paris et consommer plus
facilement l'exécution de leurs desseins. Quoiqu'ils cachassent encore
le projet de renverser le Roi de son trône pour y placer le Duc
d'Orléans, la violence de leurs déclamations contre leur souverain et
la conduite du côté gauche de l'Assemblée ne laissaient que trop
apercevoir le voeu réel de leur coeur.
JOURNÉES DES 5 ET 6 OCTOBRE, ET ARRIVÉE A PARIS.
Quand les factieux eurent disposé la populace au rôle qu'ils
voulaient lui faire jouer, ils rassemblèrent leurs troupes
auxiliaires, composées de tous les bandits de la capitale, et s'en
allèrent tumultueusement en armes à l'Hôtel de ville se plaindre de la
rareté du pain. Elle était, disaient-ils, occasionnée par des
accaparements faits par ordre de la Cour, qui voulait, par la famine,
les remettre sous le joug du despotisme. Ils forcèrent les membres de
la Commune à donner l'ordre à M. de la Fayette de conduire la garde
nationale à Versailles, pour obliger le Roi à venir à Paris, et à
ramener par sa présence l'abondance dans la capitale. Une troupe de
brigands, parmi lesquels étaient beaucoup d'hommes habillés en femmes
et de poissardes ivres, qui avaient l'air de véritables furies,
précéda la garde nationale, forçant à la suivre toutes les personnes
qu'elle rencontrait sur son chemin.
Le Roi était à la chasse et n'avait pas la moindre connaissance de ce
qui se passait à Paris, lorsque M. de la Devèze, gentilhomme
dauphinois, vint l'avertir de la marche de ces bandits. Les chevaux de
Mgr le Dauphin étaient mis pour aller à la promenade; il eût été bien
facile à la Reine de monter dans sa voiture avec Madame et d'aller
rejoindre le Roi. On n'en eut malheureusement pas l'idée, et le Roi
inquiet revint sur-le-champ à Versailles.
M. de Narbonne-Fritzlard, qui se trouvait en ce moment auprès du Roi,
supplia Sa Majesté de lui donner quelques troupes, avec quelques
pièces de canon, l'assurant qu'elle serait bientôt débarrassée de
cette troupe de bandits. «Il faut, dit-il, garder les ponts de Sèvres
et de Saint-Cloud. Ou elle renoncera à son projet, ou elle passera par
Meudon. Placé alors sur les hauteurs, je la canonnerai, et avec de la
cavalerie, je la poursuivrai dans sa fuite, de manière qu'il n'en
rentrera pas un seul dans Paris.» Le Roi, qui espérait toujours
ramener, par sa bonté, les esprits égarés, ne put se déterminer à
adopter un projet qui devait faire couler le sang de ses sujets, et
laissa arriver sans obstacle cette armée de brigands, incapable
d'éprouver d'autre sentiment que celui de la rage et de l'espoir du
pillage.
M. de Saint-Priest, ministre de la maison du Roi, conseilla alors à ce
prince de partir de Versailles, et il y paraissait disposé, lorsque
l'ayant quitté un instant pour conduire à l'abbaye de Saint-Cyr madame
de Saint-Priest, près d'accoucher, M. Necker profita de son absence
pour jeter dans l'esprit du Roi tant d'inquiétudes sur les suites de
ce parti, et sur l'impossibilité de pouvoir trouver l'argent
nécessaire pour la subsistance des troupes et de sa maison, qu'il le
fit changer de résolution.
Pendant toutes ces incertitudes, les brigands entouraient les grilles
du château, et ayant appris la défense de tirer sur eux, ils
attaquèrent les gardes du corps, en blessèrent beaucoup, en
massacrèrent plusieurs, et se répandirent dans Versailles. La garde
nationale de cette ville, qui s'était jointe à eux, commença à faire
feu sur les gardes du corps, et ce fut de ses rangs que partit le coup
qui cassa le bras à M. de Savonnières, officier des gardes du corps.
Ceux-ci, frémissant de douleur et de rage de ne pouvoir se défendre,
restèrent cependant impassibles; la crainte d'exposer les jours du Roi
et de la famille royale retenait leurs bras, et il est impossible de
rencontrer un dévouement plus héroïque que le leur.
Le Roi, profondément affligé de ce qui se passait, parut penser encore
à quitter Versailles, et donna l'ordre de faire monter les voitures au
château; mais elles furent arrêtées par les propres gens de l'écurie
de Sa Majesté et par la garde nationale de Versailles, et il ne fut
plus question de départ. Le Roi avait fait venir une partie des gardes
du corps dans les cours du château, et ensuite sur la terrasse de
l'Orangerie, d'où il les fit partir pour Rambouillet, sous la conduite
du duc de Guiche, ne gardant que ceux qui faisaient le service de
l'intérieur du château.
Pendant que ce dernier était investi, et que les brigands
parcouraient la ville, l'Assemblée ne s'occupait que de faire
sanctionner son décret du 30 septembre, pour l'acceptation des
premiers articles de la Constitution, et nommément de la déclaration
des Droits de l'homme. Elle décréta d'abord que le président irait à
la tête d'une députation demander au Roi l'acceptation pure et simple
du décret. Elle ne voulut point écouter les représentations du Roi sur
l'inconvénient de donner sa sanction à des décrets isolés, sans avoir
vu l'ensemble de la Constitution; et quoique, pour ôter toute défiance
sur ses intentions, il consentit à donner cette sanction, la réserve
qu'il y avait mise de conserver en entier entre ses mains le pouvoir
exécutif et de ne s'expliquer sur la déclaration des Droits de l'homme
que lorsque la Constitution serait achevée, avait extrêmement déplu à
l'Assemblée. Celle-ci, plus occupée d'en venir à ses fins que des
dangers que couraient le Roi et la famille royale, insista de nouveau
sur l'acceptation pure et simple du décret, et fit demander l'heure de
Sa Majesté, pour recevoir la députation qu'elle lui enverrait à ce
sujet. Le Roi consentit à la recevoir à neuf heures du soir. M.
Mounier, président de l'Assemblée, était à sa tête; et croyant le
salut du Roi attaché à cette sanction, il le pressa tellement de la
donner, que le prince ne put la refuser. Plein d'espoir du succès de
cette démarche, le président retourna à l'Assemblée, et ne vit que
trop clairement, en y arrivant, quel était l'esprit qui la dirigeait,
et qu'on ne pouvait compter sur son appui dans la circonstance
critique où l'on se trouvait.
Le Roi, dont la position devenait à chaque moment plus inquiétante,
ayant témoigné le désir de consulter l'Assemblée sur le parti qu'il y
avait à prendre au milieu de tant de dangers, M. Mounier, accompagné
de plusieurs députés, se rendit de nouveau chez le prince, au moment
où l'on avertissait celui-ci de l'arrivée de M. de la Fayette, à la
tête de la garde nationale parisienne. Le général monta sur-le-champ
chez le Roi, et lui dit que n'ayant pu empêcher l'arrivée des
Parisiens à Versailles, il venait le défendre avec sa garde nationale,
et qu'il suppliait Sa Majesté de vouloir bien lui confier la garde des
postes extérieurs du château. Le prince y consentit, et fit relever
par la garde nationale les gardes du corps, qui se retirèrent dans
leurs salles, dans l'intérieur du château.
Les poissardes demandaient à grands cris à parler au Roi, pour lui
porter le voeu des habitants de Paris, et on ne put les calmer qu'en
en admettant douze chez le malheureux prince. Sa bonté les désarma, et
leurs opinions étaient si changées en retournant vers leurs compagnes,
qu'elles faillirent être victimes de leur fureur.
Le Roi dit alors à M. Mounier que, vu l'état actuel des choses, il
n'avait plus de conseil à demander, mais qu'il l'assurait qu'il ne se
séparerait pas de l'Assemblée nationale. M. Mounier y retourna
sur-le-champ, et trouva la salle occupée par une multitude de femmes
ivres et de bandits. Il y avait un tel tumulte, qu'il se vit forcé de
lever la séance.
La Reine montra dans cette journée cette grandeur d'âme et ce courage
qui l'ont toujours caractérisée. Sa contenance était noble et digne,
son visage calme; et quoiqu'elle ne pût se faire d'illusion sur tout
ce qu'elle avait à redouter, personne n'y put apercevoir la plus
légère trace d'inquiétude; elle rassurait chacun, pensait à tout, et
s'occupait beaucoup plus de ce qui lui était cher que de sa propre
personne.
Cette princesse était convenue avec moi qu'au moindre bruit je
conduirais ses enfants chez elle; mais elle fit dire à onze heures du
soir que si l'on avait de l'inquiétude, je les menasse, au contraire,
sur-le-champ chez le Roi. Elle venait d'être avertie des dangers
personnels qu'elle pouvait courir dans son appartement, et on l'avait
engagée à passer la nuit dans celui du Roi; mais elle s'y refusa
positivement: «J'aime mieux, dit-elle, m'exposer à quelque danger,
s'il y en a à courir, et les éloigner de la personne du Roi et de mes
enfants.» Ce fut le motif du changement de l'ordre qu'elle m'avait
donné d'abord.