De ce qui se passait dans le continent, tandis que Guillaume III
envahissait l’Angleterre, l’Écosse, et l’Irlande, jusqu’en 1697.
Nouvel embrasement du Palatinat. Victoires des maréchaux de Catinat
et de Luxembourg, etc.
N’ayant pas voulu rompre le fil des affaires d’Angleterre, je me ramène
à ce qui se passait dans le continent.
Le roi, en formant ainsi une puissance maritime, telle qu’aucun état
n’en a jamais eu de supérieure, avait à combattre l’empereur et
l’empire, l’Espagne, les deux puissances maritimes, l’Angleterre et
la Hollande, devenues toutes deux plus terribles sous un seul chef;
la Savoie et presque toute l’Italie. Un seul de ces ennemis, tel que
l’Anglais et l’Espagnol, avait suffi autrefois pour désoler la France;
et tous ensemble ne purent alors l’entamer. Louis XIV eut presque
toujours cinq corps d’armée dans le cours de cette guerre, quelquefois
six, jamais moins de quatre. Les armées en Allemagne et en Flandre
se montèrent plus d’une fois à cent mille combattants. Les places
frontières ne furent pas cependant dégarnies. Le roi avait quatre cent
cinquante mille hommes en armes, en comptant les troupes de la marine.
L’empire turc, si puissant en Europe, en Asie, et en Afrique, n’en a
jamais eu autant, et l’empire romain n’en eut jamais davantage, et
n’eut en aucun temps autant de guerres à soutenir à-la-fois. Ceux qui
blâmaient Louis XIV de s’être fait tant d’ennemis, l’admiraient d’avoir
pris tant de mesures pour s’en défendre, et même pour les prévenir.
Ils n’étaient encore ni entièrement déclarés, ni tous réunis: le prince
d’Orange n’était pas encore sorti du Texel pour aller chasser le roi
son beau-père, et déjà la France avait des armées sur les frontières de
la Hollande et sur le Rhin. Le roi avait envoyé en Allemagne, à la tête
d’une armée de cent mille hommes, son fils le dauphin, qu’on nommait
Monseigneur: prince doux dans ses mœurs, modeste dans sa conduite, qui
paraissait tenir en tout de sa mère. Il était âgé de vingt-sept ans.
C’était pour la première fois qu’on lui confiait un commandement, après
s’être bien assuré, par son caractère, qu’il n’en abuserait pas. Le
roi lui dit publiquement à son départ (22 septembre 1688): «Mon fils,
en vous envoyant commander mes armées, je vous donne les occasions de
faire connaître votre mérite: allez le montrer à toute l’Europe, afin
que, quand je viendrai à mourir, on ne s’aperçoive pas que le roi soit
mort.»
Ce prince eut une commission spéciale pour commander, comme s’il eût
été simplement l’un des généraux que le roi eût choisi. Son père lui
écrivait: «A mon fils le dauphin, mon lieutenant-général, commandant
mes armées en Allemagne.»
On avait tout prévu et tout disposé pour que le fils de Louis XIV,
contribuant à cette expédition de son nom et de sa présence, ne
reçût pas un affront. Le maréchal de Duras commandait réellement
l’armée. Boufflers avait un corps de troupes en-deçà du Rhin; le
maréchal d’Humières, un autre vers Cologne, pour observer les ennemis.
Heidelberg, Mayence, étaient pris. Le siége de Philipsbourg, préalable
toujours nécessaire quand la France fait la guerre à l’Allemagne, était
commencé. Vauban conduisait le siége. Tous les détails qui n’étaient
point de son ressort roulaient sur Catinat, alors lieutenant-général,
homme capable de tout, et fait pour tous les emplois. Monseigneur
arriva après six jours de tranchée ouverte. Il imitait la conduite de
son père, s’exposant autant qu’il le fallait, jamais en téméraire,
affable à tout le monde, libéral envers les soldats. Le roi goûtait
une joie pure d’avoir un fils qui l’imitait sans l’effacer, et qui se
fesait aimer de tout le monde sans se faire craindre de son père.
Philipsbourg fut pris en dix-neuf jours[513]: on prit Manheim en trois
jours (11 novembre 1688); Franckendal en deux; Spire, Trèves, Vorms, et
Oppenheim, se rendirent dès que les Français furent à leurs portes (15
novembre 1688).
Le roi avait résolu de faire un désert du Palatinat dès que ces villes
seraient prises. Il avait la vue d’empêcher les ennemis d’y subsister,
plus que celle de se venger de l’électeur palatin, qui n’avait
d’autre crime que d’avoir fait son devoir, en s’unissant au reste de
l’Allemagne contre la France. (Février 1689) Il vint à l’armée un ordre
de Louis, signé Louvois, de tout réduire en cendres. Les généraux
français, qui ne pouvaient qu’obéir, firent donc signifier, dans le
cœur de l’hiver, aux citoyens de toutes ces villes si florissantes et
si bien réparées, aux habitants des villages, aux maîtres de plus de
cinquante châteaux, qu’il fallait quitter leurs demeures, et qu’on
allait les détruire par le fer et par les flammes. Hommes, femmes,
vieillards, enfants, sortirent en hâte. Une partie fut errante dans
les campagnes; une autre se réfugia dans les pays voisins, pendant que
le soldat qui passe toujours les ordres de rigueur, et qui n’exécute
jamais ceux de clémence, brûlait et saccageait leur patrie. On commença
par Manheim et par Heidelberg, séjour des électeurs: leurs palais
furent détruits comme les maisons des citoyens; leurs tombeaux furent
ouverts par la rapacité du soldat, qui croyait y trouver des trésors;
leurs cendres furent dispersées. C’était pour la seconde fois que ce
beau pays était désolé sous Louis XIV; mais les flammes dont Turenne
avait brûlé deux villes et vingt villages du Palatinat n’étaient que
des étincelles, en comparaison de ce dernier incendie. L’Europe en eut
horreur. Les officiers qui l’exécutèrent étaient honteux d’être les
instruments de ces duretés. On les rejetait sur le marquis de Louvois,
devenu plus inhumain par cet endurcissement de cœur que produit un
long ministère. Il avait en effet donné ces conseils; mais Louis avait
été le maître de ne les pas suivre. Si le roi avait été témoin de ce
spectacle, il aurait lui-même éteint les flammes. Il signa, du fond de
son palais de Versailles et au milieu des plaisirs, la destruction de
tout un pays, parcequ’il ne voyait dans cet ordre que son pouvoir et le
malheureux droit de la guerre; mais de plus près, il n’en eût vu que
l’horreur. Les nations, qui jusque-là n’avaient blâmé que son ambition
en l’admirant, crièrent alors contre sa dureté, et blâmèrent même sa
politique; car, si les ennemis avaient pénétré dans ses états, comme
lui chez les ennemis, ils eussent mis ses villes en cendres.
Ce danger était à craindre: Louis, en couvrant ses frontières de
cent mille soldats, avait appris à l’Allemagne à faire de pareils
efforts. Cette contrée, plus peuplée que la France, peut aussi fournir
de plus grandes armées. On les lève, on les assemble, on les paie
plus difficilement: elles paraissent plus tard en campagne; mais la
discipline, la patience dans les fatigues, les rendent sur la fin d’une
campagne aussi redoutables que les Français le sont au commencement.
Le duc de Lorraine, Charles V, les commandait. Ce prince, toujours
dépouillé de son état par Louis XIV, ne pouvant y rentrer, avait
conservé l’empire à l’empereur Léopold: il l’avait rendu vainqueur
des Turcs et des Hongrois. Il vint, avec l’électeur de Brandebourg,
balancer la fortune du roi de France. Il reprit Bonn et Mayence, villes
très mal fortifiées, mais défendues d’une manière qui fut regardée
comme un modèle de défense de places. Bonn ne se rendit qu’au bout
de trois mois et demi de siége (12 octobre 1689), après que le baron
d’Asfeld, qui y commandait, eut été blessé dans un assaut général.
Le marquis d’Uxelles, depuis maréchal de France, l’un des hommes les
plus sages et les plus prévoyants, fit, pour défendre Mayence, des
dispositions si bien entendues, que sa garnison n’était presque point
fatiguée en servant beaucoup. Outre les soins qu’il eut au-dedans, il
fit vingt et une sorties sur les ennemis, et leur tua plus de cinq
mille hommes. Il fit même quelquefois deux sorties en plein jour;
enfin il fallut se rendre, faute de poudre, au bout de sept semaines.
Cette défense mérite place dans l’histoire, et par elle-même, et par
la manière dont elle fut reçue dans le public. Paris, cette ville
immense, pleine d’un peuple oisif qui veut juger de tout, et qui a tant
d’oreilles et tant de langues avec si peu d’yeux, regarda d’Uxelles
comme un homme timide et sans jugement. Cet homme, à qui tous les
bons officiers donnaient de justes éloges, étant, au retour de la
campagne, à la comédie sur le théâtre, reçut des huées du public; on
lui cria, _Mayence_. Il fut obligé de se retirer, non sans mépriser,
avec les gens sages, un peuple si mauvais estimateur du mérite, et dont
cependant on ambitionne les louanges.
(Juin 1689) Environ dans le même temps, le maréchal d’Humières fut
battu à Valcour sur la Sambre, aux Pays-Bas, par le prince de Valdeck;
mais cet échec, qui fit tort à sa réputation, en fit peu aux armes de
la France. Louvois, dont il était la créature et l’ami, fut obligé de
lui ôter le commandement de cette armée. Il fallait le remplacer.
Le roi choisit le maréchal de Luxembourg, malgré son ministre qui le
haïssait, comme il avait haï Turenne. «Je vous promets, lui dit le roi,
que j’aurai soin que Louvois aille droit. Je l’obligerai de sacrifier
au bien de mon service la haine qu’il a pour vous: vous n’écrirez qu’à
moi, vos lettres ne passeront point par lui[514].» Luxembourg commanda
donc en Flandre, et Catinat en Italie. On se défendit bien en Allemagne
sous le maréchal de Lorges. Le duc de Noailles avait quelques succès en
Catalogne; mais en Flandre sous Luxembourg, et en Italie sous Catinat,
ce ne fut qu’une suite continuelle de victoires. Ces deux généraux
étaient alors les plus estimés en Europe.
Le maréchal duc de Luxembourg avait dans le caractère des traits du
grand Condé, dont il était l’élève; un génie ardent, une exécution
prompte, un coup d’œil juste, un esprit avide de connaissances, mais
vaste et peu réglé; plongé dans les intrigues des femmes; toujours
amoureux, et même souvent aimé, quoique contrefait et d’un visage peu
agréable, ayant plus de qualités d’un héros que d’un sage[515]. [516]
Catinat avait dans l’esprit une application et une agilité qui le
rendaient capable de tout, sans qu’il se piquât jamais de rien. Il eût
été bon ministre, bon chancelier, comme bon général. Il avait commencé
par être avocat, et avait quitté cette profession à vingt-trois ans,
pour avoir perdu une cause qui était juste. Il prit le parti des armes,
et fut d’abord enseigne aux gardes-françaises. En 1667 il fit aux
yeux du roi, à l’attaque de la contrescarpe de Lille, une action qui
demandait de la tête et du courage. Le roi la remarqua, et ce fut le
commencement de sa fortune. Il s’éleva par degrés, sans aucune brigue;
philosophe au milieu de la grandeur et de la guerre, les deux plus
grands écueils de la modération; libre de tous préjugés, et n’ayant
point l’affectation de paraître trop les mépriser. La galanterie et le
métier de courtisan furent ignorés de lui; il en cultiva plus l’amitié,
et en fut plus honnête homme. Il vécut aussi ennemi de l’intérêt que
du faste; philosophe en tout, à sa mort comme dans sa vie.
Catinat commandait alors en Italie. Il avait en tête le duc de Savoie,
Victor-Amédée, prince alors sage, politique, et encore plus malheureux;
guerrier plein de courage, conduisant lui-même ses armées, s’exposant
en soldat, entendant aussi bien que personne cette guerre de chicane
qui se fait sur des terrains coupés et montagneux, tels que son pays;
actif, vigilant, aimant l’ordre, mais fesant des fautes et comme prince
et comme général. Il en fit une, à ce qu’on prétend, en disposant mal
son armée devant celle de Catinat. (18 août 1690) Le général français
en profita, et gagna une pleine victoire, à la vue de Saluces, auprès
de l’abbaye de Staffarde, dont cette bataille a eu le nom. Lorsqu’il
y a beaucoup de morts d’un côté et presque point de l’autre, c’est
une preuve incontestable que l’armée battue était dans un terrain où
elle devait être nécessairement accablée. L’armée française n’eut que
trois cents hommes de tués; celle des alliés, commandée par le duc de
Savoie, en eut quatre mille. Après cette bataille, toute la Savoie,
excepté Montmélian, fut soumise au roi. (1691) Catinat passe dans le
Piémont, force les lignes des ennemis retranchés près de Suse, prend
Suse, Villefranche, Montalban, Nice, réputée imprenable, Veillane,
Carmagnole, et revient enfin à Montmélian dont il se rend maître par un
siége opiniâtre.
Après tant de succès, le ministère diminua l’armée qu’il commandait, et
le duc de Savoie augmenta la sienne. Catinat, moins fort que l’ennemi
vaincu, fut long-temps sur la défensive; mais enfin, ayant reçu des
renforts, il descendit des Alpes vers la Marsaille, et là il gagna une
seconde bataille rangée (4 octobre 1693), d’autant plus glorieuse, que
le prince Eugène de Savoie était un des généraux ennemis.
(30 juin 1690) A l’autre bout de la France, vers les Pays-Bas, le
maréchal de Luxembourg gagnait la bataille de Fleurus[517]; et, de
l’aveu de tous les officiers, cette victoire était due à la supériorité
de génie que le général français avait sur le prince de Valdeck, alors
général de l’armée des alliés. Huit mille prisonniers, six mille morts,
deux cents drapeaux ou étendards, le canon, les bagages, la fuite des
ennemis, furent les marques de la victoire.
Le roi Guillaume, victorieux de son beau-père, venait de repasser
la mer. Ce génie fécond en ressources tirait plus d’avantage d’une
défaite de son parti, que souvent les Français n’en tiraient de leurs
victoires. Il lui fallait employer les intrigues, les négociations,
pour avoir des troupes et de l’argent, contre un roi qui n’avait qu’à
dire, _je veux_. (19 septembre 1691) Cependant, après la défaite de
Fleurus, il vint opposer au maréchal de Luxembourg une armée aussi
forte que la française.
Elles étaient composées chacune d’environ quatre-vingt mille hommes; (9
avril 1691) mais Mons était déjà investi par le maréchal de Luxembourg;
et le roi Guillaume ne croyait pas les troupes françaises sorties de
leurs quartiers. Louis XIV vint au siége. Il entra dans la ville au
bout de neuf jours de tranchée ouverte, en présence de l’armée ennemie.
Aussitôt il reprit le chemin de Versailles, et il laissa Luxembourg
disputer le terrain pendant toute la campagne, qui finit par le combat
de Leuse (19 septembre 1691); action très singulière, où vingt-huit
escadrons de la maison du roi et de la gendarmerie défirent soixante et
quinze escadrons de l’armée ennemie.
Le roi reparut encore au siége de Namur, la plus forte place des
Pays-Bas, par sa situation au confluent de la Sambre et de la Meuse,
et par une citadelle bâtie sur des rochers. Il prit la ville en huit
jours (juin 1692), et les châteaux en vingt-deux, pendant que le duc de
Luxembourg empêchait le roi Guillaume de passer la Méhaigne à la tête
de quatre-vingt mille hommes, et de venir faire lever le siége. Louis
retourna encore à Versailles après cette conquête, et Luxembourg tint
encore tête à toutes les forces des ennemis. Ce fut alors que se donna
la bataille de Steinkerque, célèbre par l’artifice et par la valeur.
Un espion que le général français avait auprès du roi Guillaume est
découvert. On le force, avant de le faire mourir, d’écrire un faux
avis au maréchal de Luxembourg. Sur ce faux avis, Luxembourg prend,
avec raison, des mesures qui le devaient faire battre. Son armée
endormie est attaquée à la pointe du jour: une brigade est déjà mise en
fuite, et le général le sait à peine. Sans un excès de diligence et de
bravoure, tout était perdu.
Ce n’était pas assez d’être grand général, pour n’être pas mis en
déroute, il fallait avoir des troupes aguerries, capables de se
rallier; des officiers généraux assez habiles pour rétablir le
désordre, et qui eussent la bonne volonté de le faire; car un seul
officier supérieur qui eût voulu profiter de la confusion pour faire
battre son général, le pouvait aisément sans se commettre.
Luxembourg était malade: circonstance funeste dans un moment qui
demande une activité nouvelle: (3 août 1692) le danger lui rendit ses
forces: il fallait des prodiges pour n’être pas vaincu, et il en fit.
Changer de terrain, donner un champ de bataille à son armée qui n’en
avait point; rétablir la droite tout en désordre, rallier trois fois
ses troupes, charger trois fois à la tête de la maison du roi, fut
l’ouvrage de moins de deux heures. Il avait dans son armée Philippe duc
d’Orléans, alors duc de Chartres, depuis régent du royaume, petit-fils
de France, qui n’avait pas alors quinze ans[518]. Il ne pouvait être
utile pour un coup décisif; mais c’était beaucoup pour animer les
soldats, qu’un petit-fils de France encore enfant, chargeant avec la
maison du roi, blessé dans le combat, et revenant encore à la charge
malgré sa blessure.
Un petit-fils et un petit-neveu du grand Condé servaient tous deux
de lieutenants-généraux: l’un était Louis de Bourbon, nommé Monsieur
le Duc; l’autre, François-Louis prince de Conti, rivaux de courage,
d’esprit, d’ambition, de réputation; Monsieur le Duc, d’un naturel plus
austère, ayant peut-être des qualités plus solides, et le prince de
Conti de plus brillantes. Appelés tous deux par la voix publique au
commandement des armées, ils desiraient passionnément cette gloire:
mais ils n’y parvinrent jamais, parceque Louis, qui connaissait leur
ambition comme leur mérite, se souvenait toujours que le prince de
Condé lui avait fait la guerre.
Le prince de Conti fut le premier qui rétablit le désordre, ralliant
des brigades, en fesant avancer d’autres; Monsieur le Duc fesant la
même manœuvre, sans avoir besoin d’émulation. Le duc de Vendôme,
petit-fils de Henri IV, était aussi lieutenant-général dans cette
armée. Il servait depuis l’âge de douze ans; et quoiqu’il en eût
alors quarante, il n’avait pas encore commandé en chef. Son frère le
grand-prieur était auprès de lui.
Il fallut que tous ces princes se missent à la tête de la maison du
roi, avec le duc de Choiseul, pour chasser un corps d’Anglais qui
gardait un poste avantageux, dont le succès de la bataille dépendait.
La maison du roi et les Anglais étaient les meilleures troupes qui
fussent dans le monde. Le carnage fut grand. Les Français, encouragés
par cette foule de princes et de jeunes seigneurs qui combattaient
autour du général, l’emportèrent enfin. Le régiment de Champagne défit
les gardes anglaises du roi Guillaume; et quand les Anglais furent
vaincus, il fallut que le reste cédât.
Boufflers, depuis maréchal de France, accourait dans ce moment même de
quelques lieues du champ de bataille avec des dragons, et acheva la
victoire.
Le roi Guillaume, ayant perdu environ sept mille hommes, se retira avec
autant d’ordre qu’il avait attaqué; et toujours vaincu, mais toujours à
craindre, il tint encore la campagne. La victoire, due à la valeur de
tous ces jeunes princes et de la plus florissante noblesse du royaume,
fit à la cour, à Paris, et dans les provinces, un effet qu’aucune
bataille gagnée n’avait fait encore.
Monsieur le Duc, le prince de Conti, MM. de Vendôme et leurs amis
trouvaient, en s’en retournant, les chemins bordés de peuple. Les
acclamations et la joie allaient jusqu’à la démence. Toutes les femmes
s’empressaient d’attirer leurs regards. Les hommes portaient alors des
cravates de dentelle, qu’on arrangeait avec assez de peine et de temps.
Les princes s’étant habillés avec précipitation pour le combat, avaient
passé négligemment ces cravates autour du cou: les femmes portèrent des
ornements faits sur ce modèle; on les appela des Steinkerques. Toutes
les bijouteries nouvelles étaient à la Steinkerque. Un jeune homme
qui s’était trouvé à cette bataille était regardé avec empressement.
Le peuple s’attroupait partout autour des princes; et on les aimait
d’autant plus que leur faveur à la cour n’était pas égale à leur gloire.
Ce fut à cette bataille qu’on perdit le jeune prince de Turenne, neveu
du héros tué en Allemagne: il donnait déjà des espérances d’égaler son
oncle. Ses graces et son esprit l’avaient rendu cher à la ville, à la
cour, et à l’armée.
Le général, en rendant compte au roi de cette bataille mémorable,
ne daigna pas seulement l’instruire qu’il était malade quand il fut
attaqué.
Le même général, avec ces mêmes princes et ces mêmes troupes surprises
et victorieuses à Steinkerque, alla surprendre, la campagne suivante,
le roi Guillaume par une marche de sept lieues, et l’atteignit à
Nervinde. Nervinde est un village près de la Guette, à quelques lieues
de Bruxelles. Guillaume eut le temps de se retrancher pendant la nuit,
et de se mettre en bataille. On l’attaque à la pointe du jour (29
juillet 1693); on le trouve à la tête du régiment de Ruvigni, tout
composé de gentilshommes français que la fatale révocation de l’édit
de Nantes et les dragonnades avaient forcés de quitter et de haïr leur
patrie. Ils se vengeaient sur elle des intrigues du jésuite La Chaise
et des cruautés de Louvois. Guillaume, suivi d’une troupe si animée,
renversa d’abord les escadrons qui se présentèrent contre lui: mais
enfin il fut renversé lui-même sous son cheval tué. Il se releva, et
continua le combat avec les efforts les plus obstinés.
Luxembourg entra deux fois l’épée à la main dans le village de
Nervinde. Le duc de Villeroi fut le premier qui sauta dans les
retranchements des ennemis. Deux fois le village fut emporté et repris.
Ce fut encore à Nervinde que ce même Philippe, duc de Chartres, se
montra digne petit-fils de Henri IV. Il chargeait pour la troisième
fois à la tête d’un escadron. Cette troupe étant repoussée, il se
trouva dans un terrain creux, environné de tous côtés d’hommes et de
chevaux tués ou blessés. Un escadron ennemi s’avance à lui, lui crie
de se rendre; on le saisit, il se défend seul, il blesse l’officier qui
le retenait prisonnier, il s’en débarrasse. On revole à lui dans le
moment, et on le dégage. Le prince de Condé, qu’on nommait _Monsieur
le Duc_, le prince de Conti, son émule, qui s’étaient tant signalés à
Steinkerque, combattaient de même à Nervinde pour leur vie comme pour
leur gloire, et furent obligés de tuer des ennemis de leur main, ce qui
n’arrive aujourd’hui presque jamais aux officiers généraux, depuis que
le feu décide de tout dans les batailles.
Le maréchal de Luxembourg se signala et s’exposa plus que jamais: son
fils, le duc de Montmorenci, se mit au-devant de lui lorsqu’on le
tirait, et reçut le coup porté à son père. Enfin le général et les
princes reprirent le village une troisième fois, et la bataille fut
gagnée.
Peu de journées furent plus meurtrières. Il y eut environ vingt mille
morts, douze mille du côté des alliés, et huit de celui des Français.
C’est à cette occasion qu’on disait qu’il fallait chanter plus de _De
profundis_ que de _Te Deum_.
Si quelque chose pouvait consoler des horreurs attachées à la guerre,
ce serait ce que dit le comte de Salm, blessé et prisonnier dans
Tirlemont. Le maréchal de Luxembourg lui rendait des soins assidus:
«Quelle nation êtes-vous! lui dit ce prince; il n’y a point d’ennemis
plus à craindre dans une bataille, ni de plus généreux amis après la
victoire[519].»
Toutes ces batailles produisaient beaucoup de gloire, mais peu de
grands avantages. Les alliés, battus à Fleurus, à Steinkerque, à
Nervinde, ne l’avaient jamais été d’une manière complète. Le roi
Guillaume fit toujours de belles retraites, et quinze jours après une
bataille, il eût fallu lui en livrer une autre pour être le maître de
la campagne. La cathédrale de Paris était remplie des drapeaux ennemis.
Le prince de Conti appelait le maréchal de Luxembourg _le Tapissier de
Notre-Dame_. On ne parlait que de victoires. Cependant Louis XIV avait
autrefois conquis la moitié de la Hollande et de la Flandre, toute la
Franche-Comté, sans donner un seul combat; et maintenant, après les
plus grands efforts et les victoires les plus sanglantes, on ne pouvait
entamer les Provinces-Unies: on ne pouvait même faire le siége de
Bruxelles.
(1 et 2 septembre 1692) Le maréchal de Lorges avait aussi, de son
côté, gagné un grand combat près de Spire-bach: il avait même pris le
vieux duc de Virtemberg: il avait pénétré dans son pays; mais après
l’avoir envahi par une victoire, il avait été contraint d’en sortir.
Monseigneur vint prendre une seconde fois et saccager Heidelberg que
les ennemis avaient repris; et ensuite il fallut se tenir sur la
défensive contre les Impériaux.
Le maréchal de Catinat ne put, après sa victoire de Staffarde et la
conquête de la Savoie, garantir le Dauphiné d’une irruption de ce
même duc de Savoie, ni, après sa victoire de la Marsaille, sauver
l’importante ville de Casal.
En Espagne, le maréchal de Noailles gagna aussi une bataille (27 mai
1694) sur le bord du Ter. Il prit Gironne et quelques petites places;
mais il n’avait qu’une armée faible; et il fut obligé, après sa
victoire, de se retirer devant Barcelone. Les Français, vainqueurs de
tous côtés, et affaiblis par leurs succès, combattaient dans les alliés
une hydre toujours renaissante. Il commençait à devenir difficile en
France de faire des recrues, et encore plus de trouver de l’argent. La
rigueur de la saison, qui détruisit les biens de la terre en ce temps,
apporta la famine. On périssait de misère au bruit des _Te Deum_ et
parmi les réjouissances. Cet esprit de confiance et de supériorité,
l’ame des troupes françaises, diminuait déjà un peu. Louis XIV cessa
de paraître à leur tête. Louvois[520] était mort (16 juillet 1691); on
était très mécontent de Barbesieux[521], son fils. (Janvier 1695) Enfin
la mort du maréchal de Luxembourg, sous qui les soldats se croyaient
invincibles, sembla mettre un terme à la suite rapide des victoires de
la France.
L’art de bombarder les villes maritimes avec des vaisseaux retomba
alors sur ses inventeurs. Ce n’est pas que la machine infernale avec
laquelle les Anglais voulurent brûler Saint-Malo, et qui échoua sans
faire d’effet, dût son origine à l’industrie des Français. Il y
avait déjà long-temps qu’on avait hasardé de pareilles machines en
Europe. C’était l’art de faire partir les bombes aussi juste d’une
assiette mouvante que d’un terrain solide, que les Français avaient
inventé[522]; et ce fut par cet art que Dieppe, le Havre-de-Grace,
Saint-Malo, Dunkerque, et Calais, furent bombardés par les flottes
anglaises. (Juillet 1694 et 1695) Dieppe, dont on peut approcher plus
facilement, fut la seule qui souffrit un véritable dommage. Cette
ville, agréable aujourd’hui par ses maisons régulières, et qui doit ses
embellissements à son malheur, fut presque toute réduite en cendres.
Vingt maisons seulement au Havre-de-Grace furent écrasées et brûlées
par les bombes; mais les fortifications du port furent renversées.
C’est en ce sens que la médaille frappée en Hollande est vraie, quoique
tant d’auteurs français se soient récriés sur sa fausseté. On lit dans
l’exergue en latin: _Le port du Havre brûlé et renversé, etc._ Cette
inscription ne dit pas que la ville fut consumée, ce qui eût été faux;
mais qu’on avait brûlé le port, ce qui était vrai.
Quelque temps après, la conquête de Namur fut perdue. On avait, en
France, prodigué[523] des éloges à Louis XIV pour l’avoir prise, et
des railleries et des satires indécentes contre le roi Guillaume,
pour ne l’avoir pu secourir avec une armée de quatre-vingt mille
hommes. Guillaume s’en rendit maître de la même manière qu’il l’avait
vu prendre. Il l’attaqua aux yeux d’une armée encore plus forte que
n’avait été la sienne, quand Louis XIV l’assiégea. Il y trouva
de nouvelles fortifications que Vauban avait faites. La garnison
française, qui la défendit, était une armée; car dans le temps qu’il en
forma l’investissement, le maréchal de Boufflers se jeta dans la place
avec sept régiments de dragons. Ainsi Namur était défendue par seize
mille hommes, et prête à tout moment d’être secourue par près de cent
mille.
Le maréchal de Boufflers était un homme de beaucoup de mérite, un
général actif et appliqué, un bon citoyen, ne songeant qu’au bien du
service, ne ménageant pas plus ses soins que sa vie. Les Mémoires du
marquis de Feuquières lui reprochent plusieurs fautes dans la défense
de la place et de la citadelle; ils lui en reprochent encore dans la
défense de Lille, qui lui a fait tant d’honneur. Ceux qui ont écrit
l’histoire de Louis XIV ont copié servilement le marquis de Feuquières
pour la guerre, ainsi que l’abbé de Choisi pour les anecdotes. Ils ne
pouvaient pas savoir que Feuquières, d’ailleurs excellent officier, et
connaissant la guerre par principes et par expérience, était un esprit
non moins chagrin qu’éclairé, l’Aristarque et quelquefois le Zoïle des
généraux; il altère des faits pour avoir le plaisir de censurer des
fautes. Il se plaignait de tout le monde, et tout le monde se plaignait
de lui. On disait qu’il était le plus brave homme de l’Europe,
parcequ’il dormait au milieu de cent mille de ses ennemis. Sa capacité
n’ayant pas été récompensée par le bâton de maréchal de France, il
employa trop contre ceux qui servaient l’état des lumières qui eussent
été très utiles, s’il eût eu l’esprit aussi conciliant que pénétrant,
appliqué, et hardi.
Il reprocha au maréchal de Villeroi plus de fautes, et de plus
essentielles qu’à Boufflers. Villeroi, à la tête d’environ quatre-vingt
mille hommes, devait secourir Namur; mais, quand même les maréchaux
de Villeroi et de Boufflers eussent fait généralement tout ce qui se
pouvait faire (ce qui est bien rare), il fallait, par la situation du
terrain, que Namur ne fût point secourue, et se rendît tôt ou tard.
Les bords de la Méhaigne, couverts d’une armée d’observation qui avait
arrêté les secours du roi Guillaume, arrêtèrent alors nécessairement
ceux du maréchal de Villeroi.
Le maréchal de Boufflers, le comte de Guiscard, gouverneur de la ville,
le comte du Châtelet de Lomont, commandant de l’infanterie, tous les
officiers et les soldats défendirent la ville avec une opiniâtreté et
une bravoure admirable, mais qui ne recula pas la prise de deux jours.
Quand une ville est assiégée par une armée supérieure, que les travaux
sont bien conduits, et que la saison est favorable, on sait à peu près
en combien de temps elle sera prise, quelque vigoureuse que la défense
puisse être. Le roi Guillaume se rendit maître de la ville et de la
citadelle, qui lui coûtèrent plus de temps qu’à Louis XIV (septembre
1695).
Le roi, pendant qu’il perdait Namur, fit bombarder Bruxelles: vengeance
inutile, qu’il prenait sur le roi d’Espagne, de ses villes bombardées
par les Anglais. Tout cela fesait une guerre ruineuse et funeste aux
deux partis.
C’est, depuis deux siècles, un des effets de l’industrie et de la
fureur des hommes, que les désolations de nos guerres ne se bornent
pas à notre Europe. Nous nous épuisons d’hommes et d’argent pour
aller nous détruire aux extrémités de l’Asie et de l’Amérique. Les
Indiens, que nous avons obligés par force et par adresse à recevoir nos
établissements, et les Américains dont nous avons ensanglanté et ravi
le continent, nous regardent comme des ennemis de la nature humaine,
qui accourent du bout du monde pour les égorger, et pour se détruire
ensuite eux-mêmes.
Les Français n’avaient de colonies dans les grandes Indes que celle de
Pondichéri, formée par les soins de Colbert avec des dépenses immenses,
dont le fruit ne pouvait être recueilli qu’au bout de plusieurs années.
Les Hollandais s’en saisirent aisément, et ruinèrent aux Indes le
commerce de la France à peine établi.
(1695) Les Anglais détruisirent les plantations de la France à
Saint-Domingue. (1696) Un armateur de Brest ravagea celles qu’ils
avaient à Gambie dans l’Afrique. Les armateurs de Saint-Malo
portèrent le fer et le feu à Terre-Neuve sur la côte orientale qu’ils
possédaient. Leur île de la Jamaïque fut insultée par les escadres
françaises, leurs vaisseaux pris et brûlés, leurs côtes saccagées.
Pointis, chef d’escadre, à la tête de plusieurs vaisseaux du roi et de
quelques corsaires de l’Amérique, alla surprendre (mai 1697) auprès de
la ligne la ville de Carthagène, magasin et entrepôt des trésors que
l’Espagne tire du Mexique. Le dommage qu’il y causa fut estimé vingt
millions de nos livres, et le gain, dix millions. Il y a toujours
quelque chose à rabattre de ces calculs, mais rien des calamités
extrêmes que causent ces expéditions glorieuses.
Les vaisseaux marchands de Hollande et d’Angleterre étaient tous les
jours la proie des armateurs de France, et surtout de Du Guay-Trouin,
homme unique en son genre, auquel il ne manquait que de grandes
flottes, pour avoir la réputation de Dragut ou de Barberousse.
Jean Bart se fit aussi une grande réputation parmi les corsaires.
De simple matelot il devint enfin chef d’escadre, ainsi que Du
Guay-Trouin. Leurs noms sont encore illustres.
Les ennemis prenaient moins de vaisseaux marchands français, parcequ’il
y en avait moins. La mort de Colbert et la guerre avaient beaucoup
diminué le commerce.
Le résultat des expéditions de terre et de mer était donc le malheur
universel. Ceux qui ont plus d’humanité que de politique remarqueront
que, dans cette guerre, Louis XIV était armé contre son beau-frère, le
roi d’Espagne; contre l’électeur de Bavière, dont il avait donné la
sœur à son fils le dauphin; contre l’électeur palatin, dont il brûla
les états après avoir marié Monsieur à la princesse palatine. Le roi
Jacques fut chassé du trône par son gendre et par sa fille. Depuis même
on a vu[524] le duc de Savoie ligué encore contre la France, où l’une
de ses filles était dauphine, et contre l’Espagne, où l’autre était
reine. La plupart des guerres entre les princes chrétiens sont des
espèces de guerres civiles.
L’entreprise la plus criminelle de toute cette guerre fut la seule
véritablement heureuse. Guillaume réussit toujours pleinement en
Angleterre et en Irlande. Ailleurs les succès furent balancés. Quand
j’appelle cette entreprise criminelle, je n’examine pas si la nation,
après avoir répandu le sang du père, avait tort ou raison de proscrire
le fils, et de défendre sa religion et ses droits; je dis seulement
que, s’il y a quelque justice sur la terre, il n’appartenait pas à la
fille et au gendre du roi Jacques de le chasser de sa maison. Cette
action serait horrible entre des particuliers; l’intérêt des peuples
semble établir une autre morale pour les princes.