Le roi Jacques détrôné par son gendre Guillaume III, et protégé par
Louis XIV.
Le prince d’Orange, plus ambitieux que Louis XIV, avait conçu des
projets vastes qui pouvaient paraître chimériques dans un stathouder de
Hollande, mais qu’il justifia par son habileté et par son courage. Il
voulait abaisser le roi de France, et détrôner le roi d’Angleterre. Il
n’eut pas de peine à liguer petit à petit l’Europe contre la France.
L’empereur, une partie de l’empire, la Hollande, le duc de Lorraine,
s’étaient d’abord secrètement ligués à Augsbourg (1687); ensuite
l’Espagne et la Savoie s’unirent à ces puissances. Le pape, sans être
expressément un des confédérés, les animait tous par ses intrigues.
Venise les favorisait, sans se déclarer ouvertement. Tous les princes
d’Italie étaient pour eux. Dans le nord, la Suède était alors du parti
des Impériaux, et le Danemark était un allié inutile de la France. Plus
de cinq cent mille protestants, fuyant la persécution de Louis, et
emportant avec eux hors de France leur industrie et leur haine contre
le roi, étaient de nouveaux ennemis qui allaient dans toute l’Europe
exciter les puissances déjà animées à la guerre. (On parlera de cette
fuite dans le chapitre de la religion[496].) Le roi était de tous
côtés entouré d’ennemis, et n’avait d’ami que le roi Jacques.
Jacques, roi d’Angleterre, successeur de Charles II, son frère, était
catholique comme lui; mais Charles n’avait bien voulu souffrir qu’on
le fît catholique, sur la fin de sa vie, que par complaisance pour ses
maîtresses et pour son frère: il n’avait en effet d’autre religion
qu’un pur déisme. Son extrême indifférence sur toutes les disputes
qui partagent les hommes n’avait pas peu contribué à le faire régner
paisiblement en Angleterre. Jacques, au contraire, attaché depuis sa
jeunesse à la communion romaine par persuasion, joignit à sa créance
l’esprit de parti et de zèle. S’il eût été mahométan, ou de la religion
de Confucius, les Anglais n’eussent jamais troublé son règne; mais
il avait formé le dessein de rétablir dans son royaume[497] le
catholicisme, regardé avec horreur par ces royalistes républicains
comme la religion de l’esclavage. C’est une entreprise quelquefois
très aisée de rendre une religion dominante dans un pays. Constantin,
Clovis, Gustave-Vasa, la reine Élisabeth, firent recevoir sans danger,
chacun par des moyens différents, une religion nouvelle; mais pour
de pareils changements, deux choses sont absolument nécessaires, une
profonde politique et des circonstances heureuses: l’une et l’autre
manquaient à Jacques.
Il était indigné de voir que tant de rois dans l’Europe étaient
despotiques; que ceux de Suède et de Danemark le devenaient alors;
qu’enfin il ne restait plus dans le monde que la Pologne et
l’Angleterre où la liberté des peuples subsistât avec la royauté.
Louis XIV l’encourageait à devenir absolu chez lui, et les jésuites
le pressaient de rétablir leur religion avec leur crédit. Il s’y prit
si malheureusement, qu’il ne fit que révolter tous les esprits. Il
agit d’abord comme s’il fût venu à bout de ce qu’il avait envie de
faire; ayant publiquement à sa cour un nonce du pape, des jésuites,
des capucins; mettant en prison sept évêques anglicans, qu’il eût pu
gagner; ôtant les priviléges à la ville de Londres, à laquelle il
devait plutôt en accorder de nouveaux; renversant avec hauteur des
lois qu’il fallait saper en silence; enfin, se conduisant avec si peu
de ménagement, que les cardinaux de Rome disaient en plaisantant,
«qu’il fallait l’excommunier, comme un homme qui allait perdre le
peu de catholicisme qui restait en Angleterre.» Le pape Innocent XI
n’espérait rien des entreprises de Jacques, et refusait constamment
un chapeau de cardinal, que ce roi demandait pour son confesseur le
jésuite Peters. Ce jésuite était un intrigant impétueux qui, dévoré
de l’ambition d’être cardinal et primat d’Angleterre, poussait son
maître au précipice. Les principales têtes de l’état se réunirent
en secret contre les desseins du roi. Ils députèrent vers le prince
d’Orange. Leur conspiration fut tramée avec une prudence et un secret
qui endormirent la confiance de la cour. [498] Le prince d’Orange
équipa une flotte qui devait porter quatorze à quinze mille hommes.
Ce prince n’était rien autre chose qu’un particulier illustre, qui
jouissait à peine de cinq cent mille florins de rente; mais telle
était sa politique heureuse, que l’argent, la flotte, les cœurs des
États-Généraux, étaient à lui. Il était roi véritablement en Hollande
par sa conduite habile, et Jacques cessait de l’être en Angleterre
par sa précipitation. On publia d’abord que cet armement était destiné
contre la France. Le secret fut gardé par plus de deux cents personnes.
Barillon, ambassadeur de France à Londres, homme de plaisir, plus
instruit des intrigues des maîtresses de Jacques que de celles de
l’Europe, fut trompé le premier. Louis XIV ne le fut pas; il offrit
des secours à son allié, qui les refusa d’abord avec sécurité, et qui
les demanda ensuite, lorsqu’il n’était plus temps, et que la flotte
du prince, son gendre, était à la voile. Tout lui manqua à-la-fois
comme il se manqua à lui-même. (Octobre 1688) Il écrivit en vain à
l’empereur Léopold, qui lui répondit: «Il ne vous est arrivé que ce
que nous vous avions prédit.» Il comptait sur sa flotte; mais ses
vaisseaux laissèrent passer ceux de son ennemi. Il pouvait au moins se
défendre sur terre: il avait une armée de vingt mille hommes; et s’il
les avait menés au combat sans leur donner le temps de la réflexion,
il est à croire qu’ils eussent combattu; mais il leur laissa le loisir
de se déterminer. Plusieurs officiers généraux l’abandonnèrent; entre
autres, ce fameux Churchill, aussi fatal depuis à Louis qu’à Jacques,
et si illustre sous le nom de duc de Marlborough. Il était favori de
Jacques, sa créature, le frère de sa maîtresse, son lieutenant-général
dans l’armée; cependant il le quitta, et passa dans le camp du prince
d’Orange. Le prince de Danemark, gendre de Jacques, enfin sa propre
fille, la princesse Anne, l’abandonnèrent.
Alors, se voyant attaqué et poursuivi par un de ses gendres, quitté
par l’autre; ayant contre lui ses deux filles, ses propres amis; haï
des sujets mêmes qui étaient encore dans son parti, il désespéra de sa
fortune: la fuite, dernière ressource d’un prince vaincu, fut le parti
qu’il prit sans combattre. Enfin, après avoir été arrêté dans sa fuite
par la populace, maltraité par elle, reconduit à Londres; après avoir
reçu paisiblement les ordres du prince d’Orange dans son propre palais;
après avoir vu sa garde relevée, sans coup férir, par celle du prince,
chassé de sa maison, prisonnier à Rochester, il profita de la liberté
qu’on lui donnait d’abandonner son royaume; il alla chercher un asile
en France[499].
Ce fut là l’époque de la vraie liberté de l’Angleterre. La nation,
représentée par son parlement, fixa les bornes, si long-temps
contestées, des droits du roi et de ceux du peuple; et ayant prescrit
au prince d’Orange les conditions auxquelles il devait régner, elle
le choisit pour son roi, conjointement avec sa femme Marie, fille du
roi Jacques. Dès lors ce prince ne fut plus connu, dans la plus grande
partie de l’Europe, que sous le nom de Guillaume III, roi légitime
d’Angleterre et libérateur de la nation. Mais en France il ne fut
regardé que comme le prince d’Orange, usurpateur des états de son
beau-père.
(Janvier 1689) Le roi fugitif vint avec sa femme, fille d’un duc de
Modène, et le prince de Galles encore enfant, implorer la protection
de Louis XIV. La reine d’Angleterre, arrivée avant son mari, fut
étonnée de la splendeur qui environnait le roi de France, de cette
profusion de magnificence qu’on voyait à Versailles, et surtout de
la manière dont elle fut reçue. Le roi alla au-devant d’elle jusqu’à
Chatou. «[500]Je vous rends, madame, lui dit-il, un triste service:
mais j’espère vous en rendre bientôt de plus grands et de plus
heureux.» Ce furent ses propres paroles. Il la conduisit au château de
Saint-Germain, où elle trouva le même service qu’aurait eu la reine de
France: tout ce qui sert à la commodité et au luxe, des présents de
toute espèce, en argent, en or, en vaisselle, en bijoux, en étoffes.
Il y avait parmi tous ces présents une bourse de dix mille louis d’or
sur sa toilette. Les mêmes attentions furent observées pour son mari,
qui arriva un jour après elle. On lui régla six cent mille francs
par an pour l’entretien de sa maison, outre les présents sans nombre
qu’on lui fit. Il eut les officiers du roi et ses gardes. Toute cette
réception était bien peu de chose, auprès des préparatifs qu’on fesait
pour le rétablir sur son trône. Jamais le roi ne parut si grand; mais
Jacques parut petit. Ceux qui, à la cour et à la ville, décident de la
réputation des hommes, conçurent pour lui peu d’estime. Il ne voyait
guère que des jésuites. Il alla descendre chez eux à Paris, dans la rue
Saint-Antoine. Il leur dit qu’il était jésuite lui-même; et ce qui est
de plus singulier, c’est que la chose était vraie. Il s’était fait
associer à cet ordre, avec de certaines cérémonies, par quatre jésuites
anglais, étant encore duc d’York. Cette pusillanimité dans un prince,
jointe à la manière dont il avait perdu sa couronne, l’avilit au point
que les courtisans s’égayaient tous les jours à faire des chansons sur
lui. Chassé d’Angleterre, on s’en moquait en France. On ne lui savait
nul gré d’être catholique. L’archevêque de Reims, frère de Louvois, dit
tout haut à Saint-Germain dans son antichambre: «Voilà un bon-homme
qui a quitté trois royaumes pour une messe[501].» Il ne recevait de
Rome que des indulgences et des pasquinades. Enfin, dans toute cette
révolution, sa religion lui rendit si peu de services, que, lorsque le
prince d’Orange, le chef du calvinisme, avait mis à la voile pour aller
détrôner le roi son beau-père, le ministre du roi catholique à La Haye
avait fait dire des messes pour l’heureux succès de ce voyage.
Au milieu des humiliations de ce roi fugitif, et des libéralités de
Louis XIV envers lui, c’était un spectacle digne de quelque attention
de voir Jacques toucher les écrouelles[502] au petit couvent des
Anglaises; soit que les rois anglais se soient attribué ce singulier
privilége, comme prétendants à la couronne de la France, soit que cette
cérémonie soit établie chez eux depuis le temps du premier Édouard.
Le roi le fit bientôt conduire en Irlande, où les catholiques formaient
encore un parti qui paraissait considérable. Une escadre de treize
vaisseaux du premier rang était à la rade de Brest pour le transport.
Tous les officiers, les courtisans, les prêtres même, qui étaient
venus trouver Jacques à Saint-Germain, furent défrayés jusqu’à Brest
aux dépens du roi de France. Le jésuite Innès, recteur du collége des
Écossais à Paris, était son secrétaire d’état. Un ambassadeur (c’était
M. d’Avaux) était nommé auprès du roi détrôné, et le suivit avec
pompe. Des armes, des munitions de toute espèce, furent embarquées sur
la flotte; on y porta jusqu’aux meubles les plus vils et jusqu’aux
plus recherchés. Le roi lui alla dire adieu à Saint-Germain. Là, pour
dernier présent, il lui donna sa cuirasse, et lui dit en l’embrassant:
«Tout ce que je peux vous souhaiter de mieux est de ne nous jamais
revoir.» (12 mai 1689) A peine le roi Jacques était-il débarqué en
Irlande avec cet appareil, que vingt-trois autres grands vaisseaux de
guerre, sous les ordres de Château-Renaud, et une infinité de navires
de transport le suivirent. Cette flotte ayant mis en fuite et dispersé
la flotte anglaise qui s’opposait à son passage, débarqua heureusement;
et ayant pris dans son retour sept vaisseaux marchands hollandais,
revint à Brest, victorieuse de l’Angleterre, et chargée des dépouilles
de la Hollande.
(Mars 1690) Bientôt après un troisième secours partit encore de Brest,
de Toulon, de Rochefort. Les ports d’Irlande et la mer de la Manche
étaient couverts de vaisseaux français.
Enfin Tourville, vice-amiral de France, avec soixante et douze grands
vaisseaux, rencontra une flotte anglaise et hollandaise d’environ
soixante voiles. On se battit pendant dix heures (juillet 1690):
Tourville, Château-Renaud, d’Estrées, Nemond, signalèrent leur courage
et une habileté qui donnèrent à la France un honneur auquel elle
n’était pas accoutumée. Les Anglais et les Hollandais, jusqu’alors
maîtres de l’Océan, et de qui les Français avaient appris depuis si peu
de temps à donner des batailles rangées, furent entièrement vaincus.
Dix-sept de leurs vaisseaux brisés et démâtés allèrent échouer et se
brûler sur leurs côtes. Le reste alla se cacher vers la Tamise, ou
entre les bancs de la Hollande. Il n’en coûta pas une seule chaloupe
aux Français. Alors ce que Louis XIV souhaitait depuis vingt années,
et ce qui avait paru si peu vraisemblable, arriva; il eut l’empire
de la mer, empire qui fut à la vérité de peu de durée. Les vaisseaux
de guerre ennemis se cachaient devant ses flottes. Seignelai, qui
osait tout, fit venir les galères de Marseille sur l’Océan. Les côtes
d’Angleterre virent des galères pour la première fois. On fit, par leur
moyen, une descente aisée à Tingmouth.
On brûla dans cette baie plus de trente vaisseaux marchands.
Les armateurs de Saint-Malo et du nouveau port de Dunkerque
s’enrichissaient, eux et l’état, de prises continuelles. Enfin, pendant
près de deux années, on ne connaissait plus sur les mers que les
vaisseaux français.
Le roi Jacques ne seconda pas en Irlande ces secours de Louis XIV. Il
avait avec lui près de six mille Français et quinze mille Irlandais.
Les trois quarts de ce royaume se déclaraient en sa faveur. Son
concurrent Guillaume était absent; cependant il ne profita d’aucun de
ses avantages. Sa fortune échoua d’abord devant la petite ville de
Londonderry; il la pressa par un siége opiniâtre, mais mal dirigé,
pendant quatre mois. Cette ville ne fut défendue que par un prêtre
presbytérien, nommé Walker. Ce prédicant s’était mis à la tête de la
milice bourgeoise. Il la menait au prêche et au combat. Il fesait
braver aux habitants la famine et la mort. Enfin le prêtre contraignit
le roi de lever le siége.
Cette première disgrace en Irlande fut bientôt suivie d’un plus grand
malheur: Guillaume arriva, et marcha à lui. La rivière de Boyne était
entre eux. (11 juillet 1690) Guillaume entreprend de la franchir à
la vue de l’ennemi. Elle était à peine guéable en trois endroits. La
cavalerie passa à la nage, l’infanterie était dans l’eau jusqu’aux
épaules; mais à l’autre bord il fallait encore traverser un marais;
ensuite on trouvait un terrain escarpé qui formait un retranchement
naturel. Le roi Guillaume fit passer son armée en trois endroits, et
engagea la bataille. Les Irlandais, que nous avons vus de si bons
soldats en France et en Espagne, ont toujours mal combattu chez
eux[503]. Il y a des nations, dont l’une semble faite pour être
soumise à l’autre. Les Anglais ont toujours eu sur les Irlandais
la supériorité du génie, des richesses, et des armes[504]. Jamais
l’Irlande n’a pu secouer le joug de l’Angleterre, depuis qu’un simple
seigneur anglais la subjugua. Les Français combattirent à la journée
de la Boyne, les Irlandais s’enfuirent. Leur roi Jacques n’ayant
paru, dans l’engagement, ni à la tête des Français ni à la tête des
Irlandais, se retira le premier[505]. Il avait toujours cependant
montré beaucoup de valeur; mais il y a des occasions où l’abattement
d’esprit l’emporte sur le courage. Le roi Guillaume, qui avait eu
l’épaule effleurée d’un coup de canon avant la bataille, passa pour
mort en France. Cette fausse nouvelle fut reçue à Paris avec une joie
indécente et honteuse. Quelques magistrats subalternes encouragèrent
les bourgeois et le peuple à faire des illuminations. On sonna les
cloches. On brûla dans plusieurs quartiers des figures d’osier qui
représentaient le prince d’Orange, comme on brûle le pape dans
Londres. On tira le canon de la Bastille, non point par ordre du roi,
mais par le zèle inconsidéré d’un commandant. On croirait, sur ces
marques d’allégresse et sur la foi de tant d’écrivains, que cette joie
effrénée, à la mort prétendue d’un ennemi, était l’effet de la crainte
extrême qu’il inspirait. Tous ceux qui ont écrit, et Français et
étrangers, ont dit que ces réjouissances étaient le plus grand éloge du
roi Guillaume. Cependant, si on veut faire attention aux circonstances
du temps et à l’esprit qui régnait alors, on verra bien que la crainte
ne produisit pas ces transports de joie. Les bourgeois et le peuple
ne savent guère craindre un ennemi que quand il menace leur ville.
Loin d’avoir de la terreur au nom de Guillaume, le commun des Français
avait alors l’injustice de le mépriser. Il avait presque toujours été
battu par les généraux français. Le vulgaire ignorait combien ce prince
avait acquis de véritable gloire, même dans ses défaites. Guillaume,
vainqueur de Jacques en Irlande, ne paraissait pas encore aux yeux des
Français un ennemi digne de Louis XIV. Paris, idolâtre de son roi, le
croyait réellement invincible. Les réjouissances ne furent donc point
le fruit de la crainte, mais de la haine. La plupart des Parisiens,
nés sous le règne de Louis, et façonnés au joug despotique, regardaient
alors un roi comme une divinité, et un usurpateur comme un sacrilége.
Le petit peuple, qui avait vu Jacques aller tous les jours à la messe,
détestait Guillaume hérétique. L’image d’un gendre et d’une fille ayant
chassé leur père, d’un protestant régnant à la place d’un catholique,
enfin d’un ennemi de Louis XIV, transportait les Parisiens d’une espèce
de fureur; mais les gens sages pensaient modérément.
Jacques revint en France, laissant son rival gagner en Irlande de
nouvelles batailles, et s’affermir sur le trône. Les flottes françaises
furent occupées alors à ramener les Français qui avaient inutilement
combattu, et les familles irlandaises catholiques qui, étant très
pauvres dans leur patrie, voulurent aller subsister en France des
libéralités du roi.
Il est à croire que la fortune eut peu de part à toute cette révolution
depuis son commencement jusqu’à sa fin. Les caractères de Guillaume et
de Jacques firent tout. Ceux qui aiment à voir dans la conduite des
hommes les causes des événements remarqueront que le roi Guillaume,
après sa victoire, fit publier un pardon général; et que le roi Jacques
vaincu, en passant par une petite ville, nommée Galloway, fit pendre
quelques citoyens qui avaient été d’avis de lui fermer les portes[506].
De deux hommes qui se conduisaient ainsi, il était bien aisé de voir
qui devait l’emporter.
Il restait à Jacques quelques villes en Irlande; entre autres Limerick,
où il y avait plus de douze mille soldats. Le roi de France, soutenant
toujours la fortune de Jacques, fit passer encore trois mille hommes
de troupes réglées dans Limerick. Pour surcroît de libéralité, il
envoya tout ce qui peut servir aux besoins d’un grand peuple et à
ceux des soldats. Quarante vaisseaux de transport, escortés de douze
vaisseaux de guerre, apportèrent tous les secours possibles en hommes,
en ustensiles, en équipages; des ingénieurs, des canonniers, des
bombardiers, deux cents maçons; des selles, des brides, des housses,
pour plus de vingt mille chevaux; des canons avec leurs affûts, des
fusils, des pistolets, des épées, pour armer vingt-six mille hommes;
des vivres, des habits, et jusqu’à vingt-six mille paires de souliers.
Limerick assiégée, mais munie de tant de secours, espérait de voir
son roi combattre pour sa défense. Jacques ne vint point. Limerick
se rendit: les vaisseaux français retournèrent encore vers les côtes
d’Irlande, et ramenèrent en France environ vingt mille Irlandais, tant
soldats que citoyens fugitifs.
Ce qu’il y a peut-être de plus étonnant, c’est que Louis XIV ne se
rebuta pas. Il soutenait alors une guerre difficile contre presque
toute l’Europe. Cependant il tenta encore de changer la fortune
de Jacques par une entreprise décisive, et de faire une descente
en Angleterre avec vingt mille hommes. Il comptait sur le parti
que Jacques avait conservé en Angleterre. Les troupes étaient
assemblées entre Cherbourg et La Hogue. Plus de trois cents navires
de transport étaient prêts à Brest. Tourville, avec quarante-quatre
grands vaisseaux de guerre, les attendait aux côtes de Normandie.
D’Estrées arrivait du port de Toulon avec trente autres vaisseaux.
S’il y a des malheurs causés par la mauvaise conduite, il en est
qu’on ne peut imputer qu’à la fortune. Le vent, d’abord favorable à
l’escadre de d’Estrées, changea; il ne put joindre Tourville, dont les
quarante-quatre vaisseaux furent attaqués par les flottes d’Angleterre
et de Hollande, fortes de près de cent voiles. La supériorité du nombre
l’emporta. Les Français cédèrent après un combat de dix heures (29
juillet 1692[507]). Russel, amiral anglais, les poursuivit deux jours.
Quatorze grands vaisseaux, dont deux portaient cent quatre pièces de
canon, échouèrent sur la côte; et les capitaines y firent mettre le
feu, pour ne les pas laisser brûler par les ennemis. Le roi Jacques,
qui du rivage avait vu ce désastre, perdit toutes ses espérances[508].
Ce fut le premier échec que reçut sur la mer la puissance de Louis
XIV. Seignelai, qui après Colbert, son père, avait perfectionné la
marine, était mort à la fin de 1690. Ponchartrain, élevé de la première
présidence de Bretagne à l’emploi de secrétaire d’état de la marine,
ne la laissa point périr. Le même esprit régnait toujours dans le
gouvernement. La France eut, dès l’année qui suivit la disgrace de
La Hogue, des flottes aussi nombreuses qu’elle en avait eu déjà; car
Tourville se trouva à la tête de soixante vaisseaux de ligne, et
d’Estrées en avait trente, sans compter ceux qui étaient dans les
ports (1696); et même, quatre ans après, le roi fit encore un armement
plus considérable que tous les précédents, pour conduire Jacques en
Angleterre à la tête de vingt mille Français; mais cette flotte ne fit
que se montrer, les mesures du parti de Jacques ayant été aussi mal
concertées à Londres que celles de son protecteur avaient été bien
prises en France.
Il ne resta de ressource au parti du roi détrôné que dans quelques
conspirations contre la vie de son rival. Ceux qui les tramèrent
périrent presque tous du dernier supplice; et il est à croire que,
quand même elles eussent réussi, il n’eût jamais recouvré son royaume.
Il passa le reste de ses jours à Saint-Germain, où il vécut des
bienfaits de Louis et d’une pension de soixante et dix mille francs,
qu’il eut la faiblesse de recevoir en secret de sa fille Marie,
par laquelle il avait été détrôné[509]. Il mourut en 1700[510] à
Saint-Germain. Quelques jésuites irlandais prétendirent qu’il se fesait
des miracles à son tombeau[511]. On parla même de faire canoniser à
Rome, après sa mort, ce roi que Rome avait abandonné pendant sa vie.
Peu de princes furent plus malheureux que lui; et il n’y a aucun
exemple dans l’histoire d’une maison si long-temps infortunée. Le
premier des rois d’Écosse ses aïeux, qui eut le nom de Jacques, après
avoir été dix-huit ans prisonnier en Angleterre, mourut assassiné avec
sa femme par la main de ses sujets. Jacques II, son fils, fut tué à
vingt-neuf ans, en combattant contre les Anglais. Jacques III, mis
en prison par son peuple, fut tué ensuite par les révoltés dans une
bataille. Jacques IV périt dans un combat qu’il perdit. Marie-Stuart,
sa petite-fille, chassée de son trône, fugitive en Angleterre, ayant
langui dix-huit ans en prison, se vit condamnée à mort par des juges
anglais, et eut la tête tranchée. Charles Iᵉʳ, petit-fils de Marie, roi
d’Écosse et d’Angleterre, vendu par les Écossais, et jugé à mort par
les Anglais, mourut sur un échafaud dans la place publique. Jacques
son fils, septième du nom et deuxième en Angleterre, dont il est ici
question, fut chassé de ses trois royaumes; et, pour comble de malheur,
on contesta à son fils jusqu’à sa naissance. Ce fils ne tenta de
remonter sur le trône de ses pères que pour faire périr ses amis par
des bourreaux; et nous avons vu le prince Charles Édouard, réunissant
en vain les vertus de ses pères et le courage du roi Jean Sobieski,
son aïeul maternel, exécuter les exploits et essuyer les malheurs les
plus incroyables[512]. Si quelque chose justifie ceux qui croient une
fatalité à laquelle rien ne peut se soustraire, c’est cette suite
continuelle de malheurs qui a persécuté la maison de Stuart pendant
plus de trois cents années.