CHAPITRE XVII.

Traité avec la Savoie. Mariage du duc de Bourgogne. Paix de

Rysvick. État de la France et de l’Europe. Mort et Testament de

Charles II, roi d’Espagne.

La France conservait encore sa supériorité sur tous ses ennemis. Elle

en avait accablé quelques uns, comme la Savoie et le Palatinat. Elle

fesait la guerre sur les frontières des autres. C’était un corps

puissant et robuste, fatigué d’une longue résistance, et épuisé par ses

victoires. Un coup porté à propos l’eût fait chanceler. Quiconque a

plusieurs ennemis à-la-fois, ne peut avoir, à la longue, de salut que

dans leur division ou dans la paix. Louis XIV obtint bientôt l’un et

l’autre.

Victor-Amédée, duc de Savoie, était celui de tous les princes qui

prenait le plus tôt son parti, quand il s’agissait de rompre ses

engagements pour ses intérêts. Ce fut à lui que la cour de France

s’adressa. Le comte de Tessé, depuis maréchal de France, homme habile

et aimable, d’un génie fait pour plaire, qui est le premier talent

des négociateurs, agit d’abord sourdement à Turin. Le maréchal de

Catinat, aussi propre à faire la paix que la guerre, acheva la

négociation. Il n’était pas besoin de deux hommes habiles pour

déterminer le duc de Savoie à recevoir ses avantages. On lui rendait

son pays; on lui donnait de l’argent; on proposait le mariage de sa

fille avec le jeune duc de Bourgogne, fils de Monseigneur, héritier

de la couronne de France. On fut bientôt d’accord (juillet 1696): le

duc et Catinat conclurent le traité à Notre-Dame de Lorette, où ils

allèrent sous prétexte d’un pèlerinage de dévotion qui ne fit prendre

le change à personne. Le pape (c’était alors Innocent XII) entrait

ardemment dans cette négociation. Son but était de délivrer à-la-fois

l’Italie, et des invasions des Français, et des taxes continuelles

que l’empereur exigeait pour payer ses armées. On voulait que les

Impériaux laissassent l’Italie neutre. Le duc de Savoie s’engageait

par le traité à obtenir cette neutralité. L’empereur répondit d’abord

par des refus: car la cour de Vienne ne se déterminait guère qu’à

l’extrémité. Alors le duc de Savoie joignit ses troupes à l’armée

française. Ce prince devint, en moins d’un mois, de généralissime de

l’empereur, généralissime de Louis XIV. On amena sa fille en France,

pour épouser, à onze ans (1697), le duc de Bourgogne qui en avait

treize. Après la défection du duc de Savoie, il arriva, comme à la paix

de Nimègue, que chacun des alliés prit le parti de traiter. L’empereur

accepta d’abord la neutralité d’Italie. Les Hollandais proposèrent le

château de Rysvick, près de La Haye, pour les conférences d’une paix

générale. Quatre armées que le roi avait sur pied servirent à hâter

les conclusions. Quatre-vingt mille hommes étaient en Flandre sous

Villeroi. Le maréchal de Choiseul en avait quarante mille sur les bords

du Rhin. Catinat en avait encore autant en Piémont. Le duc de Vendôme,

parvenu enfin au généralat, après avoir passé par tous les degrés

depuis celui de garde du roi, comme un soldat de fortune, commandait

en Catalogne, où il gagna un combat, et où il prit Barcelone (août

1697). Ces nouveaux efforts et ces nouveaux succès furent la médiation

la plus efficace. La cour de Rome offrit encore son arbitrage, et

fut refusée comme à Nimègue. Le roi de Suède, Charles XI, fut le

médiateur. (Septembre, octobre 1697) Enfin la paix se fit, non plus

avec cette hauteur et ces conditions avantageuses qui avaient signalé

la grandeur de Louis XIV, mais avec une facilité et un relâchement de

ses droits qui étonnèrent également les Français et les alliés. On a

cru long-temps que cette paix avait été préparée par la plus profonde

politique.

On prétendait que le grand projet du roi de France était et devait être

de ne pas laisser tomber toute la succession de la vaste monarchie

espagnole dans l’autre branche de la maison d’Autriche. Il espérait,

disait-on, que la maison de Bourbon en arracherait au moins quelque

démembrement; et que peut-être un jour elle l’aurait tout entière. Les

renonciations authentiques de la femme et de la mère de Louis XIV ne

paraissaient que de vaines signatures, que des conjonctures nouvelles

devaient anéantir. Dans ce dessein, qui agrandissait ou la France ou la

maison de Bourbon, il était nécessaire de montrer quelque modération

à l’Europe, pour ne pas effaroucher tant de puissances toujours

soupçonneuses. La paix donnait le temps de se faire de nouveaux alliés,

de rétablir les finances, de gagner ceux dont on aurait besoin, et

de laisser former dans l’état de nouvelles milices. Il fallait céder

quelque chose dans l’espérance d’obtenir beaucoup plus.

On pensa que c’étaient là les motifs secrets de cette paix de Rysvick,

qui en effet procura par l’événement le trône d’Espagne au petit-fils

de Louis XIV. Cette idée, si vraisemblable, n’est pas vraie; ni Louis

XIV ni son conseil n’eurent ces vues qui semblaient devoir se présenter

à eux. C’est un grand exemple de cet enchaînement des révolutions de ce

monde, qui entraînent les hommes par lesquels elles semblent conduites.

L’intérêt visible de posséder bientôt l’Espagne, ou une partie de cette

monarchie, n’influa en rien dans la paix de Rysvick. Le marquis de

Torci en fait l’aveu dans ses Mémoires[525] manuscrits. On fit la paix

par lassitude de la guerre, et cette guerre avait été presque sans

objet: du moins elle n’avait été, du côté des alliés, que le dessein

vague d’abaisser la grandeur de Louis XIV; et dans ce monarque, que

la suite de cette même grandeur qui n’avait pas voulu plier. Le roi

Guillaume avait entraîné dans sa cause l’empereur, l’empire, l’Espagne,

les Provinces-Unies, la Savoie. Louis XIV s’était vu trop engagé pour

reculer. La plus belle partie de l’Europe avait été ravagée, parceque

le roi de France avait usé avec trop de hauteur de ses avantages après

la paix de Nimègue. C’était contre sa personne qu’on s’était ligué

plutôt que contre la France. Le roi croyait avoir mis en sûreté la

gloire que donnent les armes; il voulut avoir celle de la modération;

et l’épuisement qui se fesait sentir dans les finances ne lui rendit

pas cette modération difficile.

Les affaires politiques se traitaient dans le conseil: les résolutions

s’y prenaient. Le marquis de Torci, encore jeune, n’était chargé que de

l’exécution. Tout le conseil voulait la paix. Le duc de Beauvilliers,

surtout, y représentait avec force la misère des peuples: madame de

Maintenon en était touchée; le roi n’y était pas insensible. Cette

misère fesait d’autant plus d’impression, qu’on tombait de cet état

florissant où le ministre Colbert avait mis le royaume. Les grands

établissements en tout genre avaient prodigieusement coûté, et

l’économie ne réparait pas le dérangement de ces dépenses forcées. Ce

mal intérieur étonnait, parcequ’on ne l’avait jamais senti depuis

que Louis XIV gouvernait par lui-même. Voilà les causes de la paix

de Rysvick[526]. Des sentiments vertueux y influèrent certainement.

Ceux qui pensent que les rois et leurs ministres sacrifient sans cesse

et sans mesure à l’ambition, ne se trompent pas moins que celui qui

penserait qu’ils sacrifient toujours au bonheur du monde.

Le roi rendit donc à la branche autrichienne d’Espagne tout ce qu’il

lui avait pris vers les Pyrénées, et ce qu’il venait de lui prendre en

Flandre dans cette dernière guerre; Luxembourg, Mons, Ath, Courtrai.

Il reconnut pour roi légitime d’Angleterre le roi Guillaume, traité

jusqu’alors de prince d’Orange, d’usurpateur, et de tyran. Il promit de

ne donner aucun secours à ses ennemis. Le roi Jacques, dont le nom fut

omis dans le traité, resta dans Saint-Germain, avec le nom inutile de

roi, et des pensions de Louis XIV. Il ne fit plus que des manifestes,

sacrifié par son protecteur à la nécessité, et déjà oublié de l’Europe.

Les jugements rendus par les chambres de Brisach[527] et de Metz contre

tant de souverains, et les réunions faites à l’Alsace, monuments d’une

puissance et d’une fierté dangereuse, furent abolis; et les bailliages

juridiquement saisis furent rendus à leurs maîtres légitimes.

Outre ces désistements, on restitua à l’empire Fribourg, Brisach,

Kehl, Philipsbourg. On se soumit à raser les forteresses de Strasbourg

sur le Rhin, le Fort-Louis, Trarbach, le Mont-Royal; ouvrages où Vauban

avait épuisé son art, et le roi ses finances. On fut surpris dans

l’Europe, et mécontent en France, que Louis XIV eût fait la paix comme

s’il eût été vaincu. Harlai, Créci, et Callières, qui avaient signé

cette paix, n’osaient se montrer, ni à la cour, ni à la ville; on les

accablait de reproches et de ridicules, comme s’ils avaient fait un

seul pas qui n’eût été ordonné par le ministère. La cour de Louis XIV

leur reprochait d’avoir trahi l’honneur de la France, et depuis on

les loua d’avoir préparé, par ce traité, la succession à la monarchie

espagnole; mais ils ne méritèrent ni les critiques ni les louanges.

Ce fut enfin par cette paix que la France rendit la Lorraine à la

maison qui la possédait depuis sept cents années. Le duc Charles V,

appui de l’empire et vainqueur des Turcs, était mort. Son fils Léopold

prit, à la paix de Rysvick, possession de sa souveraineté; dépouillé à

la vérité de ses droits réels, car il n’était pas permis au duc d’avoir

des remparts à sa capitale; mais on ne put lui ôter un droit plus beau,

celui de faire du bien à ses sujets; droit dont jamais aucun prince n’a

si bien usé que lui.

Il est à souhaiter que la dernière postérité apprenne qu’un des moins

grands souverains de l’Europe a été celui qui a fait le plus de bien à

son peuple. Il trouva la Lorraine désolée et déserte: il la repeupla,

il l’enrichit. Il l’a conservée toujours en paix, pendant que le

reste de l’Europe a été ravagé par la guerre. Il a eu la prudence

d’être toujours bien avec la France, et d’être aimé dans l’empire;

tenant heureusement ce juste milieu qu’un prince sans pouvoir n’a

presque jamais pu garder entre deux grandes puissances. Il a procuré

à ses peuples l’abondance qu’ils ne connaissaient plus. Sa noblesse,

réduite à la dernière misère, a été mise dans l’opulence par ses seuls

bienfaits. Voyait-il la maison d’un gentilhomme en ruine, il la fesait

rebâtir à ses dépens: il payait leurs dettes; il mariait leurs filles;

il prodiguait des présents, avec cet art de donner, qui est encore

au-dessus des bienfaits: il mettait dans ses dons la magnificence d’un

prince et la politesse d’un ami. Les arts, en honneur dans sa petite

province, produisaient une circulation nouvelle qui fait la richesse

des états. Sa cour était formée sur le modèle de celle de France.

On ne croyait presque pas avoir changé de lieu quand on passait de

Versailles à Lunéville. A l’exemple de Louis XIV, il fesait fleurir

les belles-lettres. Il a établi dans Lunéville une espèce d’université

sans pédantisme, où la jeune noblesse d’Allemagne venait se former.

On y apprenait de véritables sciences dans des écoles où la physique

était démontrée aux yeux par des machines admirables. Il a cherché les

talents jusque dans les boutiques et dans les forêts, pour les mettre

au jour et les encourager. Enfin, pendant tout son règne, il ne s’est

occupé que du soin de procurer à sa nation de la tranquillité, des

richesses, des connaissances, et des plaisirs. «Je quitterais demain ma

souveraineté, disait-il, si je ne pouvais faire du bien.» Aussi a-t-il

goûté le bonheur d’être aimé; et j’ai vu, long-temps après sa mort,

ses sujets verser des larmes en prononçant son nom. Il a laissé, en

mourant, son exemple à suivre aux plus grands rois, et il n’a pas peu

servi à préparer à son fils[528] le chemin du trône de l’empire.

Dans le temps que Louis XIV ménageait la paix de Rysvick, qui devait

lui valoir la succession d’Espagne, la couronne de Pologne vint à

vaquer. C’était la seule couronne royale au monde qui fût alors

élective: citoyens et étrangers y peuvent prétendre. Il faut, pour

y parvenir, ou un mérite assez éclatant et assez soutenu par les

intrigues pour entraîner les suffrages, comme il était arrivé à Jean

Sobieski, dernier roi; ou bien des trésors assez grands pour acheter ce

royaume, qui est presque toujours à l’enchère.

L’abbé de Polignac, depuis cardinal, eut d’abord l’habileté de disposer

les suffrages en faveur de ce prince de Conti connu par les actions

de valeur qu’il avait faites à Steinkerque et à Nervinde. Il n’avait

jamais commandé en chef; il n’entrait point dans les conseils du

roi; Monsieur le Duc avait autant de réputation que lui à la guerre;

monsieur de Vendôme en avait davantage: cependant sa renommée effaçait

alors les autres noms par le grand art de plaire et de se faire valoir,

que jamais on ne posséda mieux que lui. Polignac, qui avait celui de

persuader, détermina d’abord les esprits en sa faveur. Il balança, avec

de l’éloquence et des promesses, l’argent qu’Auguste, électeur de Saxe,

prodiguait. Louis-François, prince de Conti, fut élu (27 juin 1697)

roi par le plus grand parti, et proclamé par le primat du royaume.

Auguste fut élu deux heures après par un parti beaucoup moins nombreux:

mais il était prince souverain et puissant; il avait des troupes prêtes

sur les frontières de Pologne. Le prince de Conti était absent, sans

argent, sans troupes, sans pouvoir; il n’avait pour lui que son nom et

le cardinal de Polignac. Il fallait, ou que Louis XIV l’empêchât de

recevoir l’offre de la couronne, ou qu’il lui donnât de quoi l’emporter

sur son rival. Le ministère français passa pour en avoir fait trop

en envoyant le prince de Conti, et trop peu en ne lui donnant qu’une

faible escadre et quelques lettres-de-change, avec lesquelles il arriva

à la rade de Dantzick. On parut se conduire avec cette politique

mitigée qui commence les affaires pour les abandonner. Le prince de

Conti ne fut pas seulement reçu à Dantzick. Ses lettres-de-change

y furent protestées. Les intrigues du pape, celles de l’empereur,

l’argent et les troupes de Saxe, assuraient déjà la couronne à son

rival. Il revint avec la gloire d’avoir été élu. La France eut la

mortification de faire voir qu’elle n’avait pas assez de force pour

faire un roi de Pologne.

Cette disgrace du prince de Conti ne troubla point la paix du Nord

entre les chrétiens. Le midi de l’Europe fut tranquille bientôt après

par la paix de Rysvick. Il ne restait plus de guerre que celle que les

Turcs fesaient à l’Allemagne, à la Pologne, à Venise, et à la Russie.

Les chrétiens, quoique mal gouvernés et divisés entre eux, avaient

dans cette guerre la supériorité. (1ᵉʳ septembre 1697) La bataille

de Zenta, où le prince Eugène battit le grand-seigneur en personne,

fameuse par la mort d’un grand-vizir, de dix-sept bachas, et de plus

de vingt mille Turcs, abaissa l’orgueil ottoman, et procura la paix de

Carlovitz (1699), où les Turcs reçurent la loi. Les Vénitiens eurent

la Morée; les Moscovites, Azof; les Polonais, Kaminieck; l’empereur,

la Transylvanie. La chrétienté fut alors tranquille et heureuse; on

n’entendait parler de guerre ni en Asie ni en Afrique. Toute la terre

était en paix vers les deux dernières années du dix-septième siècle,

époque d’une trop courte durée.

Les malheurs publics recommencèrent bientôt. Le Nord fut troublé, dès

l’an 1700, par les deux hommes les plus singuliers qui fussent sur la

terre. L’un était le czar Pierre Alexiovitz, empereur de Russie, et

l’autre le jeune Charles XII, roi de Suède. Le czar Pierre, supérieur

à son siècle et à sa nation, a été, par son génie et par ses travaux,

le réformateur ou plutôt le fondateur de son empire. Charles XII, plus

courageux, mais moins utile à ses sujets, fait pour commander à des

soldats et non à des peuples, a été le premier des héros de son temps;

mais il est mort avec la réputation d’un roi imprudent. La désolation

du Nord, dans une guerre de dix-huit années, a dû son origine à la

politique ambitieuse du czar, du roi de Danemark, et du roi de Pologne,

qui voulurent profiter de la jeunesse de Charles XII pour lui ravir une

partie de ses états. (1700) Le roi Charles, à l’âge de seize ans[529],

les vainquit tous trois. Il fut la terreur du Nord, et passa déjà pour

un grand homme dans un âge où les autres hommes n’ont pas reçu encore

toute leur éducation. Il fut neuf ans le roi le plus redoutable qui fût

au monde, et neuf autres années le plus malheureux.

Les troubles du midi de l’Europe ont eu une autre origine. Il

s’agissait de recueillir les dépouilles du roi d’Espagne, dont la

mort s’approchait. Les puissances qui dévoraient déjà en idée cette

succession immense, fesaient ce que nous voyons souvent dans la

maladie d’un riche vieillard sans enfants. Sa femme, ses parents, des

prêtres, des officiers préposés pour recevoir les dernières volontés

des mourants, l’assiégent de tous côtés pour arracher de lui un mot

favorable: quelques héritiers consentent à partager ses dépouilles;

d’autres s’apprêtent à les disputer.

Louis XIV et l’empereur Léopold étaient au même degré: tous deux

descendaient de Philippe III par les femmes; mais Louis était fils de

l’aînée. Le dauphin avait un plus grand avantage encore sur les enfants

de l’empereur, c’est qu’il était petit-fils de Philippe IV, et les

enfants de Léopold n’en descendaient pas. Tous les droits de la nature

étaient donc dans la maison de France. On n’a qu’à jeter un coup d’œil

sur la table suivante.

_Branche française._ | ROIS D’ESPAGNE. | _Branche allemande._

PHILIPPE III.

/--------------------------------/ \---------------------------------------\

|

ANNE-MARIE, l’aînée, PHILIPPE IV. MARIE-ANNE, la cadette,

femme de LOUIS XIII, | épouse de FERDINAND III,

en 1615. | empereur, en 1631.

| | |

| | |

| | |

| | |

LOUIS XIV épouse, en CHARLES II. LÉOPOLD, fils de FERDINAND

1660, MARIE-THÉRÈSE, III et de MARIE-ANNE,

fille aînée de PHILIPPE épouse, en 1666,

IV. MARGUERITE-THÉRÈSE,

| fille cadette de PHILIPPE

| IV, dont il eut,

| |

| |

| |

| |

| |

MONSEIGNEUR. MARIE-ANTOINETTE-JOSÈPHE,

| mariée à l’électeur

| de Bavière MAXIMILIEN-EMMANUEL,

| qui

| eut d’elle,

| |

| |

| |

| |

Le duc de Bourgogne. JOSEPH-FERDINAND-LÉOPOLD

DE BAVIÈRE, nommé

Le duc d’Anjou, roi héritier de toute la

d’Espagne. monarchie-espagnole, à

l’âge de quatre ans.

Le duc de Berri.

Mais la maison de l’empereur comptait pour ses droits, premièrement

les renonciations authentiques et ratifiées de Louis XIII et de Louis

XIV à la couronne d’Espagne, ensuite le nom d’Autriche; le sang de

Maximilien, dont Léopold et Charles II descendaient; l’union presque

toujours constante des deux branches autrichiennes; la haine encore

plus constante de ces deux branches contre les Bourbons; l’aversion

que la nation espagnole avait alors pour la nation française; enfin,

les ressorts d’une politique en possession de gouverner le conseil

d’Espagne.

Rien ne paraissait plus naturel alors que de perpétuer le trône

d’Espagne dans la maison d’Autriche. L’Europe entière s’y attendait

avant la paix de Rysvick; mais la faiblesse de Charles II avait dérangé

dès l’année 1696 cet ordre de succession; et le nom autrichien avait

déjà été sacrifié en secret. Le roi d’Espagne avait un petit-neveu,

fils de l’électeur de Bavière Maximilien-Emmanuel[530]. La mère du

roi, qui vivait encore, était bisaïeule de ce jeune prince de Bavière,

âgé alors de quatre ans; et quoique cette reine-mère fût de la maison

d’Autriche, étant fille de l’empereur Ferdinand III, elle obtint de son

fils que la race impériale fût déshéritée. Elle était piquée contre la

cour de Vienne. Elle jeta les yeux sur ce prince bavarois sortant du

berceau pour le destiner à la monarchie d’Espagne et du Nouveau-Monde.

Charles II, alors gouverné par elle[531], fit un testament secret

en faveur du prince électoral de Bavière, en 1696. Charles, ayant

depuis perdu sa mère, fut gouverné par sa femme, Marie-Anne de

Bavière-Neubourg. Cette princesse bavaroise, belle-sœur de l’empereur

Léopold, était aussi attachée à la maison d’Autriche que la reine-mère

autrichienne avait été affectionnée au sang de Bavière. Ainsi le

cours naturel des choses fut toujours interverti dans cette affaire,

où il s’agissait de la plus vaste monarchie du monde. Marie-Anne de

Bavière fit déchirer le testament qui appelait le jeune Bavarois à la

succession, et le roi promit à sa femme qu’il n’aurait jamais d’autre

héritier qu’un fils de l’empereur Léopold, et qu’il ne ruinerait pas

la maison d’Autriche. Les choses étaient en ces termes à la paix

de Rysvick. Les maisons de France et d’Autriche se craignaient et

s’observaient, et elles avaient l’Europe à craindre. L’Angleterre, et

la Hollande alors puissante, dont l’intérêt était de tenir la balance

entre les souverains, ne voulaient point souffrir que la même tête pût

porter avec la couronne d’Espagne celle de l’empire, ou celle de France.

Ce qu’il y eut de plus étrange, c’est que le roi de Portugal, Pierre

II, se mit au rang des prétendants. Cela était absurde; il ne pouvait

tirer son droit que d’un Jean Iᵉʳ, fils naturel de Pierre-le-Justicier,

au quinzième siècle; mais cette prétention chimérique était soutenue

par le comte d’Oropesa de la maison de Bragance; il était membre du

conseil. Il osa en parler; il fut disgracié et renvoyé.

Louis XIV ne pouvait souffrir qu’un fils de l’empereur recueillît la

succession, et il ne pouvait la demander. On ne sait pas positivement

quel homme imagina le premier de faire un partage prématuré et inouï

de la monarchie espagnole pendant la vie de Charles II. Il est très

vraisemblable que ce fut le ministre Torci; car ce fut lui qui en fit

l’ouverture au comte de Portland Bentinck, ambassadeur de Guillaume III

auprès de Louis XIV[532].

(Octobre 1698) Le roi Guillaume entra vivement dans ce projet nouveau.

Il disposa dans La Haye, avec le comte de Tallard, de la succession

d’Espagne. On donnait au jeune prince de Bavière l’Espagne et les

Indes occidentales, sans savoir que Charles II lui avait déjà légué

auparavant tous ses états. Le dauphin, fils de Louis XIV, devait

posséder Naples, Sicile, et la province de Guipuscoa, avec quelques

villes. On ne laissait à l’archiduc Charles, second fils de l’empereur

Léopold, que le Milanais, et rien à l’archiduc Joseph, fils aîné de

Léopold, héritier de l’empire.

Le sort d’une partie de l’Europe et de la moitié de l’Amérique ainsi

réglé, Louis promit, par ce traité de partage, de renoncer à la

succession entière de l’Espagne. Le dauphin promit et signa la même

chose. La France croyait gagner des états; l’Angleterre et la Hollande

croyaient affermir le repos d’une partie de l’Europe; toute cette

politique fut vaine. Le roi moribond, apprenant qu’on déchirait

sa monarchie de son vivant, fut indigné. On s’attendait qu’à cette

nouvelle il déclarerait pour son successeur ou l’empereur Léopold,

ou un fils de cet empereur; qu’il lui donnerait cette récompense, de

n’avoir point trempé dans ce partage; que la grandeur et l’intérêt de

la maison d’Autriche lui dicteraient un testament. Il en fit un en

effet; mais il déclara pour la seconde fois ce même prince de Bavière

unique héritier de tous ses états (novembre 1698). La nation espagnole,

qui ne craignait rien tant que le démembrement de sa monarchie,

applaudissait à cette disposition. La paix semblait devoir en être le

fruit. Cette espérance fut encore aussi vaine que le traité de partage.

Le prince de Bavière[533], désigné roi, mourut à Bruxelles[534] (6

février 1699).

On accusa injustement de cette mort précipitée la maison d’Autriche,

sur cette seule vraisemblance que ceux-là commettent le crime à qui

le crime est utile. Alors recommencèrent les intrigues à la cour de

Madrid, à Vienne, à Versailles, à Londres, à La Haye, et à Rome.

Louis XIV, le roi Guillaume, et les États-Généraux, disposèrent encore

une fois en idée de la monarchie espagnole. (Mars 1700) Ils assignaient

à l’archiduc Charles, fils puîné de l’empereur, la part qu’ils avaient

auparavant donnée à l’enfant qui venait de mourir. Le fils de Louis XIV

devait posséder Naples et Sicile, et tout ce qu’on lui avait assigné

par la première convention.

On donnait Milan au duc de Lorraine; et la Lorraine, si souvent

envahie, et si souvent rendue par la France, devait y être annexée

pour jamais. Ce traité, qui mit en mouvement la politique de tous les

princes pour le traverser ou pour le soutenir, fut tout aussi inutile

que le premier. L’Europe fut encore trompée dans son attente, comme il

arrive presque toujours.

L’empereur, à qui on proposait ce traité de partage à signer, n’en

voulait point, parcequ’il espérait avoir toute la succession. Le roi de

France, qui en avait pressé la signature, attendait les événements avec

incertitude. Quand ce nouvel affront fut connu à la cour de Madrid, le

roi fut sur le point de succomber à sa douleur; et la reine, sa femme,

fut transportée d’une si vive colère qu’elle brisa les meubles de son

appartement, et surtout les glaces et les autres ornements qui venaient

de France; tant les passions sont les mêmes dans tous les rangs! Ces

partages imaginaires, ces intrigues, ces querelles, tout cela n’était

qu’un intérêt personnel. La nation espagnole était comptée pour rien.

On ne la consultait pas, on ne lui demandait pas quel roi elle voulait.

On proposa d’assembler _las cortes_, les états-généraux; mais Charles

frémissait à ce seul nom.

Alors ce malheureux prince, qui se voyait mourir à la fleur de son

âge, voulut donner tous ses états à l’archiduc Charles, neveu de sa

femme, second fils de l’empereur Léopold. Il n’osait les laisser au

fils aîné, tant le système de l’équilibre prévalait dans les esprits,

et tant il était sûr que la crainte de voir l’Espagne, le Mexique, le

Pérou, de grands établissements dans l’Inde, l’Empire, la Hongrie,

la Bohème, la Lombardie, dans les mêmes mains, armerait le reste de

l’Europe! Il demandait que l’empereur Léopold envoyât son second fils

Charles à Madrid, à la tête de dix mille hommes; mais ni la France,

ni l’Angleterre, ni la Hollande, ni l’Italie, ne l’auraient alors

souffert: toutes voulaient le partage. L’empereur ne voulait point

envoyer son fils seul à la merci du conseil d’Espagne, et ne pouvait

y faire passer dix mille hommes. Il voulait seulement faire marcher

des troupes en Italie, pour s’assurer cette partie des états de la

monarchie autrichienne-espagnole. Il arriva, pour le plus important

intérêt entre deux grands rois, ce qui arrive tous les jours entre

des particuliers pour des affaires légères. On disputa, on s’aigrit:

la fierté allemande révoltait la hauteur castillane. La comtesse de

Perlipz[535], qui gouvernait la femme du roi mourant, aliénait les

esprits qu’elle eût dû gagner à Madrid; et le conseil de Vienne les

éloignait encore davantage par ses hauteurs.

Le jeune archiduc, qui fut depuis l’empereur Charles VI, appelait

toujours les Espagnols d’un nom injurieux. Il apprit alors combien les

princes doivent peser leurs paroles. Un évêque de Lérida, ambassadeur

de Madrid à Vienne, mécontent des Allemands, releva ces discours,

les envenima dans ses dépêches, et écrivit lui-même des choses plus

injurieuses pour le conseil d’Autriche que l’archiduc n’en avait

prononcé contre les Espagnols. «Les ministres de Léopold, écrivait-il,

ont l’esprit fait comme les cornes des chèvres de mon pays, petit,

dur, et tortu.» Cette lettre devint publique. L’évêque de Lérida fut

rappelé; et à son retour à Madrid, il ne fit qu’accroître l’aversion

des Espagnols contre les Allemands.

Autant le parti autrichien révoltait la cour de Madrid, autant le

marquis depuis duc d’Harcourt, ambassadeur de France, se conciliait

tous les cœurs par la profusion de sa magnificence, par sa dextérité,

et par le grand art de plaire. Reçu d’abord fort mal à la cour de

Madrid, il souffrit tous les dégoûts sans se plaindre; trois mois

entiers s’écoulèrent sans qu’il pût avoir audience du roi[536]. Il

employa ce temps à gagner les esprits. Ce fut lui qui le premier fit

changer en bienveillance cette antipathie que la nation espagnole

nourrissait contre la française depuis Ferdinand-le-Catholique; et sa

prudence prépara les temps où la France et l’Espagne ont renoué les

anciens nœuds qui les avaient unies avant ce Ferdinand, _de couronne

à couronne, de peuple à peuple, et d’homme à homme_. Il accoutuma la

cour espagnole à aimer la maison de France; ses ministres, à ne plus

s’effrayer des renonciations de Marie-Thérèse et d’Anne d’Autriche;

et Charles II lui-même, à balancer entre sa propre maison et celle de

Bourbon. Il fut ainsi le premier mobile de la plus grande révolution

dans le gouvernement et dans les esprits. Cependant ce changement était

encore éloigné[537].

L’empereur priait, menaçait. Le roi de France représentait ses

droits, mais sans oser jamais demander pour un de ses petits-fils la

succession entière. Il ne s’occupait qu’à flatter le malade. Les Maures

assiégeaient Ceuta. Aussitôt le marquis d’Harcourt offre des vaisseaux

et des troupes à Charles, qui en fut sensiblement touché; mais la

reine, sa femme, en fut effrayée; elle craignit que son mari n’eût trop

de reconnaissance, et refusa sèchement ce secours.

On ne savait encore quel parti prendre dans le conseil de Madrid, et

Charles II approchait du tombeau, plus incertain que jamais. L’empereur

Léopold piqué rappela son ambassadeur, le comte de Harrach; mais

bientôt après il le renvoya à Madrid, et les espérances en faveur

de la maison d’Autriche se rétablirent. Le roi d’Espagne écrivit à

l’empereur qu’il choisirait l’archiduc pour son successeur. Alors

le roi de France, menaçant à son tour, assembla une armée vers les

frontières d’Espagne; et ce même marquis d’Harcourt fut rappelé de

son ambassade pour commander cette armée. Il ne resta à Madrid qu’un

officier d’infanterie qui avait servi de secrétaire d’ambassade, et qui

fut chargé des affaires, comme le dit le marquis de Torci. Ainsi le roi

moribond, menacé tour-à-tour par ceux qui prétendaient à sa succession,

voyant que le jour de sa mort serait celui de la guerre, que ses

états allaient être déchirés, tendait à sa fin sans consolation, sans

résolution, et au milieu des inquiétudes.

Dans cette crise violente, le cardinal Portocarrero, archevêque de

Tolède, le comte de Monterey, et d’autres grands d’Espagne, voulurent

sauver la patrie. Ils se réunirent pour prévenir le démembrement de

la monarchie. Leur haine contre le gouvernement allemand fortifia

dans leurs esprits la raison d’état, et servit la cour de France sans

qu’elle le sût. Ils persuadèrent à Charles II de préférer un petit-fils

de Louis XIV à un prince éloigné d’eux, hors d’état de les défendre. Ce

n’était point anéantir les renonciations solennelles de la mère et de

la femme de Louis XIV à la couronne d’Espagne, puisqu’elles n’avaient

été faites que pour empêcher les aînés de leurs descendants de réunir

sous leur domination les deux royaumes, et qu’on ne choisissait

point un aîné. C’était en même temps rendre justice aux droits du

sang; c’était conserver la monarchie espagnole sans partage. Le roi

scrupuleux fit consulter des théologiens, qui furent de l’avis de

son conseil; ensuite, tout malade qu’il était, il écrivit de sa main

au pape Innocent XII, et lui fit la même consultation. Le pape, qui

croyait voir dans l’affaiblissement de la maison d’Autriche la liberté

de l’Italie, écrivit au roi «que les lois d’Espagne et le bien de la

chrétienté exigeaient de lui qu’il donnât la préférence à la maison

de France.» La lettre du pape était du 16 juillet 1700. Il traita ce

cas de conscience d’un souverain comme une affaire d’état, tandis

que le roi d’Espagne fesait de cette grande affaire d’état un cas de

conscience.

Louis XIV en fut informé par le cardinal de Janson, qui résidait

alors à Rome: c’est toute la part que le cabinet de Versailles eut

à cet événement. Six mois s’étaient écoulés depuis qu’on n’avait

plus d’ambassadeur à Madrid. C’était peut-être une faute, et ce fut

peut-être encore cette faute qui valut la monarchie espagnole à la

maison de France. (2 octobre 1700) Le roi d’Espagne fit son troisième

testament, qu’on crut long-temps être le seul, et donna tous ses

états au duc d’Anjou[538]. On saisit un moment où sa femme n’était

pas auprès de lui pour le faire signer. C’est ainsi que toute cette

intrigue fut terminée.

L’Europe a pensé que ce testament de Charles II avait été dicté à

Versailles. Le roi mourant n’avait consulté que l’intérêt de son

royaume, les vœux de ses sujets, et même leurs craintes; car le roi de

France fesait avancer des troupes sur la frontière pour s’assurer une

partie de l’héritage, tandis que le roi moribond se résolvait à lui

tout donner. Rien n’est plus vrai que la réputation de Louis XIV, et

l’idée de sa puissance, furent les seuls négociateurs qui consommèrent

cette révolution.

Charles d’Autriche, après avoir signé la ruine de sa maison et la

grandeur de celle de France, languit encore un mois, et acheva enfin,

à l’âge de trente-neuf ans (1ᵉʳ novembre 1700), la vie obscure qu’il

avait menée sur le trône. Peut-être n’est-il pas inutile, pour faire

connaître l’esprit humain, de dire que, quelques mois avant sa mort,

ce monarque fit ouvrir à l’Escurial les tombeaux de son père, de

sa mère, et de sa première femme, Marie-Louise d’Orléans, dont il

était soupçonné d’avoir souffert l’empoisonnement[539]. Il baisa ce

qui restait de ces cadavres, soit qu’en cela il suivît l’exemple de

quelques anciens rois d’Espagne, soit qu’il voulût s’accoutumer aux

horreurs de la mort, soit qu’une secrète superstition lui fît croire

que l’ouverture de ces tombes retarderait l’heure où il devait être

porté dans la sienne.

Ce prince était né aussi faible d’esprit que de corps; et cette

faiblesse s’était répandue sur ses états. C’est le sort des monarchies

que leur prospérité dépende du caractère d’un seul homme. Telle était

la profonde ignorance dans laquelle Charles II avait été élevé,

que, quand les Français assiégèrent Mons, il crut que cette place

appartenait au roi d’Angleterre. Il ne savait ni où était la Flandre,

ni ce qui lui appartenait en Flandre[540]. Ce roi laissa au duc

d’Anjou, petit-fils de Louis XIV, tous ses états, sans connaître ce

qu’il lui laissait.

Son testament fut si secret que le comte de Harrach, ambassadeur de

l’empereur, se flattait encore que l’archiduc était reconnu successeur.

Il attendit long-temps l’issue du grand conseil, qui se tint

immédiatement après la mort du roi. Le duc d’Abrantès vint à lui les

bras ouverts: l’ambassadeur ne douta plus dans ce moment que l’archiduc

ne fût roi, quand le duc d’Abrantès lui dit en l’embrassant: _Vengo a

despedirme de la casa de Austria_. «Je viens prendre congé de la maison

d’Autriche.»

Ainsi, après deux cents ans de guerres et de négociations pour quelques

frontières des états espagnols, la maison de France eut, d’un trait

de plume, la monarchie entière, sans traités, sans intrigues, et sans

même avoir eu l’espérance de cette succession. On s’est cru obligé de

faire connaître la simple vérité d’un fait jusqu’à présent obscurci

par tant de ministres et d’historiens séduits par leurs préjugés et par

les apparences qui séduisent presque toujours. Tout ce qu’on a débité

dans tant de volumes, d’argent répandu par le maréchal d’Harcourt, et

des ministres espagnols gagnés pour faire signer ce testament, est au

rang des mensonges politiques et des erreurs populaires. Mais le roi

d’Espagne, en choisissant pour son héritier le petit-fils d’un roi si

long-temps son ennemi, pensait toujours, aux suites que l’idée d’un

équilibre général devait entraîner. Le duc d’Anjou, petit-fils de

Louis XIV, n’était appelé à la succession d’Espagne que parcequ’il ne

devait pas espérer celle de France; et le même testament qui, au défaut

des puînés du sang de Louis XIV, rappelait l’archiduc Charles, depuis

l’empereur Charles VI, portait expressément que l’empire et l’Espagne

ne seraient jamais réunis sous un même souverain.

Louis XIV pouvait s’en tenir encore au traité de partage, qui était

un gain pour la France. Il pouvait accepter le testament, qui était

un avantage pour sa maison. Il est certain que la matière fut mise

en délibération dans un conseil extraordinaire. Le chancelier de

Ponchartrain et le duc de Beauvilliers furent d’avis de s’en tenir au

traité; ils voyaient les dangers d’une nouvelle guerre à soutenir[541].

Louis les voyait aussi; mais il était accoutumé à ne les pas craindre.

Il accepta le testament (11 novembre 1700); et rencontrant, au sortir

du conseil, les princesses de Conti avec Madame la duchesse: «Eh bien,

leur dit-il en souriant, quel parti prendriez-vous?» Puis sans attendre

leur réponse: «Quelque parti que je prenne, ajouta-t-il, je sais bien

que je serai blâmé[542].»

Les actions des rois, tout flattés qu’ils sont, éprouvent toujours tant

de critiques, que le roi d’Angleterre lui-même essuya des reproches

dans son parlement; et ses ministres furent poursuivis pour avoir

fait le traité de partage. Les Anglais, qui raisonnent mieux qu’aucun

peuple, mais en qui la fureur de l’esprit de parti éteint quelquefois

la raison, criaient à-la-fois, et contre Guillaume qui avait fait le

traité, et contre Louis XIV qui le rompait.

L’Europe parut d’abord dans l’engourdissement de la surprise et de

l’impuissance, quand elle vit la monarchie d’Espagne soumise à la

France, dont elle avait été trois cents ans la rivale. Louis XIV

semblait le monarque le plus heureux et le plus puissant de la terre.

Il se voyait à soixante et deux ans entouré d’une nombreuse postérité;

un de ses petit-fils allait gouverner, sous ses ordres, l’Espagne,

l’Amérique, la moitié de l’Italie, et les Pays-Bas. L’empereur n’osait

encore que se plaindre.

Le roi Guillaume, à l’âge de cinquante-deux ans[543], devenu infirme

et faible, ne paraissait plus un ennemi dangereux. Il lui fallait le

consentement de son parlement pour faire la guerre; et Louis avait fait

passer de l’argent en Angleterre, avec lequel il espérait disposer de

plusieurs voix de ce parlement. Guillaume et la Hollande, n’étant pas

assez forts pour se déclarer, écrivirent à Philippe V, comme au roi

légitime d’Espagne (février 1701). Louis XIV était assuré de l’électeur

de Bavière, père du jeune prince qui était mort désigné roi. Cet

électeur, gouverneur des Pays-Bas au nom du dernier roi Charles II,

assurait tout d’un coup à Philippe V la possession de la Flandre, et

ouvrait dans son électorat le chemin de Vienne aux armées françaises,

en cas que l’empereur osât faire la guerre. L’électeur de Cologne,

frère de l’électeur de Bavière, était aussi intimement lié à la France

que son frère; et ces deux princes semblaient avoir raison, le parti

de la maison de Bourbon étant alors incomparablement le plus fort. Le

duc de Savoie, déjà beau-père du duc de Bourgogne, allait l’être encore

du roi d’Espagne; il devait commander les armées françaises en Italie.

On ne s’attendait pas que le père de la duchesse de Bourgogne et de la

reine d’Espagne dût jamais faire la guerre à ses deux gendres.

Le duc de Mantoue, vendu à la France par son ministre, se vendit

aussi lui-même, et reçut garnison française dans Mantoue. Le Milanais

reconnut le petit-fils de Louis XIV sans balancer. Le Portugal même,

ennemi naturel de l’Espagne, s’unit d’abord avec elle. Enfin, de

Gibraltar à Anvers, et du Danube à Naples, tout paraissait être aux

Bourbons. Le roi était si fier de sa prospérité, qu’en parlant au duc

de La Rochefoucauld au sujet des propositions que l’empereur lui fesait

alors, il se servit de ces termes: «Vous les trouverez encore plus

insolentes qu’on ne vous l’a dit[544].»

(Septembre 1701) Le roi Guillaume, ennemi jusqu’au tombeau de

la grandeur de Louis XIV, promit à l’empereur d’armer pour lui

l’Angleterre et la Hollande: il mit encore le Danemark dans ses

intérêts; enfin il signa à La Haye la ligue déjà tramée contre la

maison de France. Mais le roi s’en étonna peu; et comptant sur les

divisions que son argent devait jeter dans le parlement anglais, et

plus encore sur les forces réunies de la France et de l’Espagne, il

sembla mépriser ses ennemis.

Jacques mourut alors à Saint-Germain. (16 septembre 1701) Louis pouvait

accorder ce qui paraissait être de la bienséance et de la politique,

en ne se hâtant pas de reconnaître le prince de Galles pour roi

d’Angleterre, d’Écosse, et d’Irlande, après avoir reconnu Guillaume par

le traité de Rysvick. Un pur sentiment de générosité le porta d’abord

à donner au fils du roi Jacques la consolation d’un honneur et d’un

titre que son malheureux père avait eus jusqu’à sa mort, et que ce

traité de Rysvick ne lui ôtait pas. Toutes les têtes du conseil furent

d’une opinion contraire. Le duc de Beauvilliers surtout fit voir, avec

une éloquence forte, tous les fléaux de la guerre qui devaient être

le fruit de cette magnanimité dangereuse. Il était gouverneur du duc

de Bourgogne, et pensait en tout comme le précepteur de ce prince,

le célèbre archevêque de Cambrai, si connu par ses maximes humaines

de gouvernement, et par la préférence qu’il donnait aux intérêts des

peuples sur la grandeur des rois. Le marquis de Torci appuya, par des

principes de politique, ce que le duc de Beauvilliers avait dit comme

citoyen. Il représenta qu’il ne convenait pas d’irriter la nation

anglaise par une démarche précipitée. Louis se rendit à l’avis unanime

de son conseil; et il fut résolu de ne point reconnaître le fils de

Jacques II pour roi. [545] Le jour même, Marie de Modène[546], veuve

de Jacques, vient parler à Louis XIV dans l’appartement de madame de

Maintenon. Elle le conjure en larmes de ne point faire à son fils,

à elle, à la mémoire d’un roi qu’il a protégé, l’outrage de refuser

un simple titre, seul reste de tant de grandeurs: on a toujours

rendu à son fils les honneurs d’un prince de Galles; on le doit donc

traiter en roi après la mort de son père: le roi Guillaume ne peut

s’en plaindre, pourvu qu’on le laisse jouir de son usurpation. Elle

fortifie ces raisons par l’intérêt de la gloire de Louis XIV. Qu’il

reconnaisse ou non le fils de Jacques II, les Anglais ne prendront pas

moins parti contre la France, et il aura seulement la douleur d’avoir

sacrifié la grandeur de ses sentiments à des ménagements inutiles. Ces

représentations et ces larmes furent appuyées par madame de Maintenon.

Le roi revint à son premier sentiment, et à la gloire de soutenir

autant qu’il pouvait des rois opprimés. Enfin Jacques III fut reconnu

le même jour qu’il avait été arrêté dans le conseil qu’on ne le

reconnaîtrait pas.

Le marquis de Torci a fait souvent l’aveu de cette anecdote singulière.

Il ne l’a pas insérée dans ses mémoires manuscrits, parcequ’il pensait,

disait-il, qu’il n’était pas honorable à son maître que deux femmes lui

eussent fait changer une résolution prise dans son conseil. Quelques

Anglais[547] m’ont dit que, peut-être, sans cette démarche, leur

parlement n’eût point pris de parti entre les maisons de Bourbon et

d’Autriche; mais que reconnaître ainsi pour leur roi un prince proscrit

par eux, leur parut une injure à la nation, et un despotisme qu’on

voulait exercer dans l’Europe. Les instructions données par la ville de

Londres à ses représentants furent violentes.

«Le roi de France se donne un vice-roi en conférant le titre de notre

souverain à un prétendu prince de Galles. Notre condition serait bien

malheureuse, si nous devions être gouvernés au gré d’un prince qui a

employé le fer, le feu, et les galères, pour détruire les protestants

de ses états: aurait-il plus d’humanité pour nous que pour ses propres

sujets?»

Guillaume s’expliqua dans le parlement avec la même force. On

déclara le nouveau roi Jacques coupable de haute trahison: un bill

d’_attainder_ fut porté contre lui, c’est-à-dire qu’il fut condamné

à mort comme son grand-père; et c’est en vertu de ce bill qu’on mit

depuis sa tête à prix. Tel était le sort de cette famille infortunée,

dont les malheurs n’étaient pas encore épuisés[548]. Il faut avouer que

c’était opposer de la barbarie à la générosité du roi de France.

Il paraît très vraisemblable que l’Angleterre se serait toujours

déclarée contre Louis XIV, quand même il eût refusé le vain titre de

roi au fils de Jacques II. La monarchie d’Espagne, entre les mains de

son petit-fils, semblait devoir armer nécessairement contre lui les

puissances maritimes. Quelques membres du parlement gagnés n’auraient

pas arrêté le torrent de la nation. C’est un problème à résoudre, si

madame de Maintenon ne pensa pas mieux que tout le conseil, et si Louis

XIV n’eut pas raison de laisser agir la hauteur et la sensibilité de

son ame.

L’empereur Léopold commença d’abord cette guerre en Italie, dès le

printemps de l’année 1701. L’Italie a toujours été le pays le plus

cher aux intérêts des empereurs. C’était celui où ses armes pouvaient

le plus aisément pénétrer par le Tyrol et par l’état de Venise; car

Venise, quoique neutre en apparence, penchait plus, cependant, pour la

maison d’Autriche que pour celle de France. Obligée d’ailleurs, par des

traités, de donner passage aux troupes allemandes, elle accomplissait

ces traités sans peine.

L’empereur, pour attaquer Louis XIV du côté de l’Allemagne, attendait

que le corps germanique se fût ébranlé en sa faveur. Il avait

des intelligences et un parti en Espagne; mais les fruits de ces

intelligences ne pouvaient éclore, si l’un des fils de Léopold ne se

présentait pour les recueillir; et ce fils de l’empereur ne pouvait

s’y rendre qu’à l’aide des flottes d’Angleterre et de Hollande. Le roi

Guillaume hâtait les préparatifs. Son esprit, plus agissant que jamais

dans un corps sans force et presque sans vie, remuait tout, moins pour

servir la maison d’Autriche que pour abaisser Louis XIV.

Il devait, au commencement de 1702, se mettre à la tête des armées. La

mort le prévint dans ce dessein. Une chute de cheval acheva de déranger

ses organes affaiblis; une petite fièvre l’emporta. Il mourut (16 mars

1702), ne répondant rien à ce que des prêtres anglais, qui étaient

auprès de son lit, lui dirent sur leur religion, et ne marquant d’autre

inquiétude que celle dont le tourmentaient les affaires de l’Europe.

Il laissa la réputation d’un grand politique, quoiqu’il n’eût point

été populaire; et d’un général à craindre, quoiqu’il eût perdu

beaucoup de batailles. Toujours mesuré dans sa conduite, et jamais vif

que dans un jour de combat, il ne régna paisiblement en Angleterre

que parcequ’il ne voulut pas y être absolu. On l’appelait, comme on

sait, le stathouder des Anglais et le roi des Hollandais. Il savait

toutes les langues de l’Europe, et n’en parlait aucune avec agrément,

ayant beaucoup plus de réflexion dans l’esprit que d’imagination.

Son caractère était en tout l’opposé de Louis XIV; sombre, retiré,

sévère, sec, silencieux autant que Louis était affable. Il haïssait

les femmes[549] autant que Louis les aimait. Louis fesait la guerre

en roi, et Guillaume en soldat. Il avait combattu contre le grand

Condé et contre Luxembourg, laissant la victoire indécise entre Condé

et lui à Senef, et réparant en peu de temps ses défaites à Fleurus,

à Steinkerque, à Nervinde; aussi fier que Louis XIV, mais de cette

fierté triste et mélancolique, qui rebute plus qu’elle n’impose. Si

les beaux-arts fleurirent en France par le soin de son roi, ils furent

négligés en Angleterre, où l’on ne connut plus qu’une politique dure et

inquiète, conforme au génie du prince.

Ceux qui estiment plus le mérite d’avoir défendu sa patrie, et

l’avantage d’avoir acquis un royaume sans aucun droit de la nature, de

s’y être maintenu sans être aimé, d’avoir gouverné souverainement la

Hollande sans la subjuguer, d’avoir été l’ame et le chef de la moitié

de l’Europe, d’avoir eu les ressources d’un général et la valeur d’un

soldat, de n’avoir jamais persécuté personne pour la religion, d’avoir

méprisé toutes les superstitions des hommes, d’avoir été simple et

modeste dans ses mœurs; ceux-là, sans doute, donneront le nom de

grand à Guillaume plutôt qu’à Louis. Ceux qui sont plus touchés des

plaisirs et de l’éclat d’une cour brillante, de la magnificence, de

la protection donnée aux arts, du zèle pour le bien public, de la

passion pour la gloire, du talent de régner; qui sont plus frappés de

cette hauteur avec laquelle des ministres et des généraux ont ajouté

des provinces à la France, sur un ordre de leur roi; qui s’étonnent

davantage d’avoir vu un seul état résister à tant de puissances; ceux

qui estiment plus un roi de France qui sait donner l’Espagne à son

petit-fils, qu’un gendre qui détrône son beau-père; enfin, ceux qui

admirent davantage le protecteur que le persécuteur du roi Jacques,

ceux-là donneront à Louis XIV la préférence.

Œuvres de Voltaire Tome XIX: Siècle de Louis XIV.—Tome I · 第 80 / 89 题