Prise de Strasbourg. Bombardement d’Alger. Soumission de Gênes.
Ambassade de Siam. Le pape bravé dans Rome. Électorat de Cologne
disputé.
L’ambition de Louis XIV ne fut point retenue par cette paix générale.
L’empire, l’Espagne, la Hollande, licencièrent leurs troupes
extraordinaires. Il garda toutes les siennes; il fit de la paix un
temps de conquêtes (1680): il était même si sûr alors de son pouvoir,
qu’il établit dans Metz et dans Brisach[483] des juridictions pour
réunir à sa couronne toutes les terres qui pouvaient avoir été
autrefois de la dépendance de l’Alsace ou des Trois-Évêchés, mais
qui depuis un temps immémorial avaient passé sous d’autres maîtres.
Beaucoup de souverains de l’empire, l’électeur palatin, le roi
d’Espagne même, qui avait quelques bailliages dans ces pays, le roi
de Suède, comme duc des Deux-Ponts, furent cités devant ces chambres
pour rendre hommage au roi de France, ou pour subir la confiscation de
leurs biens. Depuis Charlemagne on n’avait vu aucun prince agir ainsi
en maître et en juge des souverains, et conquérir des pays par des
arrêts.
L’électeur palatin et celui de Trèves furent dépouillés des seigneuries
de Falkenbourg, de Germersheim, de Veldentz, etc. Ils portèrent en vain
leurs plaintes à l’empire assemblé à Ratisbonne, qui se contenta de
faire des protestations.
Ce n’était pas assez au roi d’avoir la préfecture des dix villes
libres de l’Alsace au même titre que l’avaient eue les empereurs;
déjà dans aucune de ces villes on n’osait plus parler de liberté.
Restait Strasbourg, ville grande et riche, maîtresse du Rhin par le
pont qu’elle avait sur ce fleuve; elle formait seule une puissante
république, fameuse par son arsenal qui renfermait neuf cents pièces
d’artillerie.
Louvois avait formé dès long-temps le dessein de la donner à son
maître. L’or, l’intrigue, et la terreur, qui lui avaient ouvert
les portes de tant de villes, préparèrent l’entrée de Louvois dans
Strasbourg. (30 septembre 1681) Les magistrats furent gagnés. Le
peuple fut consterné de voir à-la-fois vingt mille Français autour de
ses remparts; les forts qui les défendaient près du Rhin, insultés et
pris dans un moment; Louvois aux portes, et les bourgmestres parlant
de se rendre: les pleurs et le désespoir des citoyens, amoureux de la
liberté, n’empêchèrent point qu’en un même jour le traité de reddition
ne fût proposé par les magistrats, et que Louvois ne prît possession
de la ville. Vauban en a fait depuis, par les fortifications qui
l’entourent, la barrière la plus forte de la France.
Le roi ne ménageait pas plus l’Espagne; il demandait dans les Pays-Bas
la ville d’Alost et tout son bailliage, que les ministres avaient
oublié, disait-il, d’insérer dans les conditions de la paix; et, sur
les délais de l’Espagne, il fit bloquer la ville de Luxembourg (1682).
En même temps il achetait la forte ville de Casal d’un petit prince duc
de Mantoue (1681), qui aurait vendu tout son état pour fournir à ses
plaisirs.
En voyant cette puissance qui s’étendait ainsi de tous côtés, et qui
acquérait pendant la paix plus que dix rois prédécesseurs de Louis
XIV n’avaient acquis par leurs guerres, les alarmes de l’Europe
recommencèrent. L’empire, la Hollande, la Suède même, mécontente du
roi, firent un traité d’association. Les Anglais menacèrent; les
Espagnols voulurent la guerre: le prince d’Orange remua tout pour
la faire commencer; mais aucune puissance n’osait alors porter les
premiers coups[484].
Le roi, craint partout, ne songea qu’à se faire craindre davantage.
(1680) Il portait enfin sa marine au-delà des espérances des Français
et des craintes de l’Europe: il eut soixante mille matelots (1681,
1682). Des lois aussi sévères que celles de la discipline des armées de
terre retenaient tous ces hommes grossiers dans le devoir. L’Angleterre
et la Hollande, ces puissances maritimes, n’avaient ni tant d’hommes
de mer, ni de si bonnes lois. Des compagnies de cadets dans les places
frontières, et des gardes-marines dans les ports, furent instituées et
composées de jeunes gens qui apprenaient tous les arts convenables à
leur profession, sous des maîtres payés du trésor public.
Le port de Toulon, sur la Méditerranée, fut construit à frais immenses
pour contenir cent vaisseaux de guerre, avec un arsenal et des magasins
magnifiques. Sur l’Océan, le port de Brest se formait avec la même
grandeur. Dunkerque, le Havre-de-Grace, se remplissaient de vaisseaux:
la nature était forcée à Rochefort.
Enfin le roi avait plus de cent vaisseaux de ligne, dont plusieurs
portaient cent canons, et quelques uns davantage. Ils ne restaient
pas oisifs dans les ports. Ses escadres, sous le commandement de
Duquesne, nettoyaient les mers infestées par les corsaires de Tripoli
et d’Alger. Il se vengea d’Alger avec le secours d’un art nouveau, dont
la découverte fut due à cette attention qu’il avait d’exciter tous les
génies de son siècle. Cet art funeste, mais admirable, est celui des
galiotes à bombes, avec lesquelles on peut réduire des villes maritimes
en cendres. Il y avait un jeune homme, nommé Bernard Renaud, connu
sous le nom de _petit Renaud_, qui, sans avoir jamais servi sur les
vaisseaux, était un excellent marin à force de génie. Colbert, qui
déterrait le mérite dans l’obscurité, l’avait souvent appelé au conseil
de marine, même en présence du roi. C’était par les soins et sur les
lumières de Renaud, que l’on suivait depuis peu une méthode plus
régulière et plus facile pour la construction des vaisseaux. Il osa
proposer dans le conseil de bombarder Alger avec une flotte. On n’avait
pas d’idée que les mortiers à bombes pussent n’être pas posés sur un
terrain solide. La proposition révolta. Il essuya les contradictions et
les railleries que tout inventeur doit attendre; mais sa fermeté, et
cette éloquence qu’ont d’ordinaire les hommes vivement frappés de leurs
inventions, déterminèrent le roi à permettre l’essai de cette nouveauté.
Renaud fit construire cinq vaisseaux plus petits que les vaisseaux
ordinaires, mais plus forts de bois, sans ponts, avec un faux tillac à
fond de cale, sur lequel on maçonna des creux où l’on mit les mortiers.
Il partit avec cet équipage sous les ordres du vieux Duquesne, qui
était chargé de l’entreprise, et n’en attendait aucun succès. Duquesne
et les Algériens furent étonnés de l’effet des bombes. (28 octobre
1681) Une partie de la ville fut écrasée et consumée: mais cet art,
porté bientôt chez les autres nations, ne servit qu’à multiplier les
calamités humaines, et fut plus d’une fois redoutable à la France, où
il fut inventé[485].
La marine, ainsi perfectionnée en peu d’années, était le fruit des
soins de Colbert. Louvois fesait à l’envi fortifier plus de cent
citadelles. De plus, on bâtissait Huningue, Sar-Louis, les forteresses
de Strasbourg, Mont-Royal, etc.; et pendant que le royaume acquérait
tant de force au dehors, on ne voyait au-dedans que les arts en
honneur, l’abondance, les plaisirs. Les étrangers venaient en foule
admirer la cour de Louis XIV. Son nom pénétrait chez tous les peuples
du monde.
Son bonheur et sa gloire étaient encore relevés par la faiblesse de la
plupart des autres rois, et par le malheur de leurs peuples. L’empereur
Léopold avait alors à craindre les Hongrois révoltés, et surtout les
Turcs qui, appelés par les Hongrois, venaient inonder l’Allemagne. La
politique de Louis persécutait les protestants en France, parcequ’il
croyait devoir les mettre hors d’état de lui nuire; mais protégeait
sous main les protestants et les révoltés de Hongrie, qui pouvaient le
servir. Son ambassadeur à la Porte avait pressé l’armement des Turcs
avant la paix de Nimègue. Le divan, par une singularité bizarre, a
presque toujours attendu que l’empereur fût en paix pour se déclarer
contre lui. Il ne lui fit la guerre en Hongrie qu’en 1682; et, l’année
d’après, l’armée ottomane, forte, dit-on, de plus de deux cent mille
combattants, augmentée encore des troupes hongroises, ne trouvant
sur son passage ni villes fortifiées, telles que la France en avait,
ni corps d’armée capables de l’arrêter, pénétra jusqu’aux portes de
Vienne, après avoir tout renversé sur son passage.
L’empereur Léopold quitta d’abord Vienne avec précipitation, et se
retira jusqu’à Lintz, à l’approche des Turcs; et quand il sut qu’ils
avaient investi Vienne, il ne prit d’autre parti que d’aller encore
plus loin jusqu’à Passau, laissant le duc de Lorraine à la tête d’une
petite armée, déjà entamée en chemin par les Turcs, soutenir comme il
pourrait la fortune de l’empire[486].
Personne ne doutait que le grand-vizir Kara Mustapha, qui commandait
l’armée ottomane, ne se rendît bientôt maître de Vienne, ville mal
fortifiée, abandonnée de son maître, défendue à la vérité par une
garnison dont le fonds devait être de seize mille hommes, mais dont
l’effectif n’était pas de plus de huit mille. On touchait au moment de
la plus terrible révolution.
Louis XIV espéra, avec beaucoup de vraisemblance, que l’Allemagne,
désolée par les Turcs, et n’ayant contre eux qu’un chef dont la
fuite augmentait la terreur commune, serait obligée de recourir à
la protection de la France. Il avait une armée sur les frontières
de l’empire, prête à le défendre contre ces mêmes Turcs que ses
précédentes négociations y avaient amenés. Il pouvait ainsi devenir le
protecteur de l’empire, et faire son fils roi des Romains.
Il avait joint d’abord les démarches généreuses à ses desseins
politiques, dès que les Turcs avaient menacé l’Autriche; non qu’il eût
envoyé une seconde fois des secours à l’empereur, mais il avait déclaré
qu’il n’attaquerait point les Pays-Bas, et qu’il laisserait ainsi à la
branche d’Autriche espagnole le pouvoir d’aider la branche allemande,
prête à succomber: il voulait pour prix de son inaction qu’on le
satisfît sur plusieurs points équivoques du traité de Nimègue, et
principalement sur ce bailliage d’Alost, qu’on avait oublié d’insérer
dans le traité. Il fit lever le blocus de Luxembourg, en 1682, sans
attendre qu’on le satisfît, et il s’abstint de toute hostilité une
année entière. Cette générosité se démentit enfin pendant le siége
de Vienne. Le conseil d’Espagne, au lieu de l’apaiser, l’aigrit; et
Louis XIV reprit les armes dans les Pays-Bas, précisément lorsque
Vienne était prête de succomber: c’était au commencement de septembre;
mais, contre toute attente, Vienne fut délivrée. La présomption du
grand-vizir, sa mollesse, son mépris brutal pour les chrétiens, son
ignorance, sa lenteur, le perdirent: il fallait l’excès de toutes
ces fautes pour que Vienne ne fût pas prise. Le roi de Pologne,
Jean Sobieski, eut le temps d’arriver; et avec le secours du duc de
Lorraine, il n’eut qu’à se présenter devant la multitude ottomane
pour la mettre en déroute (12 septembre 1683). L’empereur revint dans
sa capitale avec la douleur de l’avoir quittée. Il y rentra lorsque
son libérateur sortait de l’église[487], où l’on avait chanté le _Te
Deum_, et où le prédicateur avait pris pour son texte: «Il fut un homme
envoyé de Dieu, nommé Jean.» Vous avez déjà vu[488] que le pape Pie V
avait appliqué ces paroles à don Juan d’Autriche, après la victoire
de Lépante. Vous savez que ce qui paraît neuf n’est souvent qu’une
redite. L’empereur Léopold fut à-la-fois triomphant et humilié. Le
roi de France, n’ayant plus rien à ménager, fit bombarder Luxembourg.
Il se saisit de Courtrai (novembre 1683), de Dixmude en Flandre. Il
s’empara de Trèves, et en démolit les fortifications; tout cela pour
remplir, disait-on, l’esprit des traités de Nimègue. Les Impériaux et
les Espagnols négociaient avec lui à Ratisbonne, pendant qu’il prenait
leurs villes; et la paix de Nimègue enfreinte fut changée en une
trêve (août 1684) de vingt ans, par laquelle le roi garda la ville de
Luxembourg et sa principauté, qu’il venait de prendre.
(Avril 1684) Il était encore plus redouté sur les côtes de l’Afrique,
où les Français n’étaient connus, avant lui, que par les esclaves que
fesaient les barbares.
Alger, deux fois bombardée, envoya des députés lui demander pardon,
et recevoir la paix; ils rendirent tous les esclaves chrétiens, et
payèrent encore de l’argent, ce qui est la plus grande punition des
corsaires.
Tunis, Tripoli, firent les mêmes soumissions. Il n’est pas inutile de
dire que lorsque Damfreville, capitaine de vaisseau, vint délivrer
dans Alger tous les esclaves chrétiens au nom du roi de France, il se
trouva parmi eux beaucoup d’Anglais qui, étant déjà à bord, soutinrent
à Damfreville que c’était en considération du roi d’Angleterre qu’ils
étaient mis en liberté. Alors le capitaine français fit appeler les
Algériens, et remettant les Anglais à terre: «Ces gens-ci, dit-il,
prétendent n’être délivrés qu’au nom de leur roi, le mien ne prend pas
la liberté de leur offrir sa protection; je vous les remets; c’est à
vous à montrer ce que vous devez au roi d’Angleterre.» Tous les Anglais
furent remis aux fers. La fierté anglaise, la faiblesse du gouvernement
de Charles II, et le respect des nations pour Louis XIV, se font
connaître par ce trait.
Tel était ce respect universel, qu’on accordait de nouveaux honneurs
à son ambassadeur à la Porte ottomane, tel que celui du sopha; tandis
qu’il humiliait les peuples d’Afrique qui sont sous la protection du
grand-seigneur.
La république de Gênes s’abaissa encore plus devant lui que celle
d’Alger. Gênes avait vendu de la poudre et des bombes aux Algériens.
Elle construisait quatre galères pour le service de l’Espagne. Le roi
lui défendit par son envoyé Saint-Olon, l’un de ses gentilshommes
ordinaires, de lancer à l’eau les galères, et la menaça d’un châtiment
prompt si elle ne se soumettait à ses volontés. Les Génois, irrités
de cette entreprise sur leur liberté, et comptant trop sur le secours
de l’Espagne, ne firent aucune satisfaction. Aussitôt quatorze gros
vaisseaux, vingt galères, dix galiotes à bombes, plusieurs frégates,
sortent du port de Toulon. Seignelai, nouveau secrétaire de la marine,
et à qui le fameux Colbert, son père, avait déjà fait exercer cet
emploi avant sa mort, était lui-même sur la flotte. Ce jeune homme,
plein d’ambition, de courage, d’esprit, d’activité, voulait être
à-la-fois guerrier et ministre, avide de toute espèce de gloire, ardent
à tout ce qu’il entreprenait, et mêlant les plaisirs aux affaires sans
qu’elles en souffrissent. Le vieux Duquesne commandait les vaisseaux,
le duc de Mortemar les galères; mais tous deux étaient les courtisans
du secrétaire d’état. On arrive devant Gênes; les dix galiotes y
jettent quatorze mille bombes (17 mars 1684)[489], et réduisent en
cendres une partie de ces édifices de marbre, qui ont fait donner à
la ville le nom de _Gênes la superbe_. Quatorze[490] mille soldats
débarqués s’avancent jusqu’aux portes, et brûlent le faubourg de
Saint-Pierre d’Arène. Alors, il fallut s’humilier pour prévenir une
ruine totale. (22 février 1685) Le roi exigea que le doge de Gênes et
quatre principaux sénateurs vinssent implorer sa clémence dans son
palais de Versailles; et, de peur que les Génois n’éludassent la
satisfaction, et ne dérobassent quelque chose à sa gloire, il voulut
que le doge qui viendrait lui demander pardon fût continué dans sa
principauté, malgré la loi perpétuelle de Gênes, qui ôte cette dignité
à tout doge absent un moment de la ville.
Impériale Lescaro, doge de Gênes, avec les sénateurs Lomellino,
Garibaldi, Durazzo, et Salvago, vinrent à Versailles[491] faire tout
ce que le roi exigeait d’eux. Le doge, en habit de cérémonie, parla,
couvert d’un bonnet de velours rouge qu’il ôtait souvent: son discours
et ses marques de soumission étaient dictés par Seignelai. Le roi
l’écouta, assis et couvert; mais, comme dans toutes les actions de sa
vie il joignait la politesse à la dignité, il traita Lescaro et les
sénateurs avec autant de bonté que de faste. Les ministres Louvois,
Croissi, et Seignelai, lui firent sentir plus de fierté. Aussi le doge
disait: «Le roi ôte à nos cœurs la liberté, par la manière dont il nous
reçoit; mais ses ministres nous la rendent.» Ce doge était un homme
de beaucoup d’esprit. Tout le monde sait que le marquis de Seignelai
lui ayant demandé ce qu’il trouvait de plus singulier à Versailles, il
répondit: _C’est de m’y voir_.
(1684) L’extrême goût que Louis XIV avait pour les choses d’éclat fut
encore bien plus flatté par l’ambassade qu’il reçut de Siam[492],
pays où l’on avait ignoré jusqu’alors que la France existât. Il était
arrivé, par une de ces singularités qui prouvent la supériorité des
Européans sur les autres nations, qu’un Grec, fils d’un cabaretier
de Céphalonie, nommé Phalk Constance[493], était devenu _Barcalon_,
c’est-à-dire premier ministre ou grand-vizir du royaume de Siam. Cet
homme, dans le dessein de s’affermir et de s’élever encore, et dans
le besoin qu’il avait de secours étrangers, n’avait osé se confier
ni aux Anglais ni aux Hollandais; ce sont des voisins trop dangereux
dans les Indes. Les Français venaient d’établir des comptoirs sur les
côtes de Coromandel, et avaient porté dans ces extrémités de l’Asie la
réputation de leur roi. Constance crut Louis XIV propre à être flatté
par un hommage qui viendrait de si loin sans être attendu. La religion,
dont les ressorts font jouer la politique du monde depuis Siam jusqu’à
Paris, servit encore à ses desseins. Il envoya, au nom du roi de Siam,
son maître, une solennelle ambassade avec de grands présents à Louis
XIV, pour lui faire entendre que ce roi indien, charmé de sa gloire,
ne voulait faire de traité de commerce qu’avec la nation française, et
qu’il n’était pas même éloigné de se faire chrétien. La grandeur du roi
flattée, et sa religion trompée, l’engagèrent à envoyer au roi de Siam
deux ambassadeurs et six jésuites; et depuis il y joignit des officiers
avec huit cents soldats: mais l’éclat de cette ambassade siamoise
fut le seul fruit qu’on en retira. Constance périt quatre ans après,
victime de son ambition: quelque peu des Français qui restèrent auprès
de lui furent massacrés, d’autres obligés de fuir; et sa veuve, après
avoir été sur le point d’être reine, fut condamnée, par le successeur
du roi de Siam, à servir dans la cuisine, emploi pour lequel elle était
née.
Cette soif de gloire, qui portait Louis XIV à se distinguer en tout
des autres rois, paraissait encore dans la hauteur qu’il affectait
avec la cour de Rome. Odescalchi, Innocent XI, fils d’un banquier du
Milanais, était sur le trône de l’Église. C’était un homme vertueux, un
pontife sage, peu théologien, prince courageux, ferme, et magnifique.
Il secourut contre les Turcs l’empire et la Pologne de son argent, et
les Vénitiens de ses galères. Il condamnait avec hauteur la conduite
de Louis XIV, uni contre des chrétiens avec les Turcs. On s’étonnait
qu’un pape prît si vivement le parti des empereurs qui se disent rois
des Romains, et qui, s’ils le pouvaient, règneraient dans Rome; mais
Odescalchi était né sous la domination autrichienne. Il avait fait
deux campagnes dans les troupes du Milanais. L’habitude et l’humeur
gouvernent les hommes. Sa fierté s’irritait contre celle du roi qui,
de son côté, lui donnait toutes les mortifications qu’un roi de France
peut donner à un pape, sans rompre de communion avec lui. Il y avait
depuis long-temps dans Rome un abus difficile à déraciner, parcequ’il
était fondé sur un point d’honneur dont se piquaient tous les rois
catholiques. Leurs ambassadeurs à Rome étendaient le droit de franchise
et d’asile, affecté à leur maison, jusqu’à une très grande distance,
qu’on nomme _quartier_. Ces prétentions, toujours soutenues, rendaient
la moitié de Rome un asile sûr à tous les crimes. Par un autre abus,
ce qui entrait dans Rome sous le nom des ambassadeurs ne payait jamais
d’entrée. Le commerce en souffrait, et le fisc en était appauvri.
Le pape Innocent XI obtint enfin de l’empereur, du roi d’Espagne,
de celui de Pologne, et du nouveau roi d’Angleterre, Jacques II,
prince catholique, qu’ils renonçassent à ces droits odieux. Le nonce
Ranucci proposa à Louis XIV de concourir, comme les autres rois, à la
tranquillité et au bon ordre de Rome. Louis, très mécontent du pape,
répondit «Qu’il ne s’était jamais réglé sur l’exemple d’autrui, et que
c’était à lui de servir d’exemple[494].» Il envoya à Rome le marquis de
Lavardin en ambassade pour braver le pape. (16 novembre 1687) Lavardin
entra dans Rome, malgré les défenses du pontife, escorté de quatre
cents gardes de la marine, de quatre cents officiers volontaires, et
de deux cents hommes de livrée, tous armés. Il prit possession de
son palais, de ses quartiers, et de l’église de Saint-Louis, autour
desquels il fit poster des sentinelles, et faire la ronde comme dans
une place de guerre. Le pape est le seul souverain à qui on pût envoyer
une telle ambassade: car la supériorité qu’il affecte sur les têtes
couronnées leur donne toujours envie de l’humilier; et la faiblesse de
son état fait qu’on l’outrage toujours impunément. Tout ce qu’Innocent
XI put faire, fut de se servir, contre le marquis de Lavardin, des
armes usées de l’excommunication; armes dont on ne fait pas même
plus de cas à Rome qu’ailleurs, mais qu’on ne laisse pas d’employer
comme une ancienne formule, ainsi que les soldats du pape sont armés
seulement pour la forme.
Le cardinal d’Estrées, homme d’esprit, mais négociateur souvent
malheureux, était alors chargé des affaires de France à Rome.
D’Estrées, ayant été obligé de voir souvent le marquis de Lavardin, ne
put être ensuite admis à l’audience du pape sans recevoir l’absolution:
en vain il s’en défendit, Innocent XI s’obstina à la lui donner,
pour conserver toujours cette autorité imaginaire par les usages sur
lesquels elle est fondée.
Louis, avec la même hauteur, mais toujours soutenu par les souterrains
de la politique, voulut donner un électeur à Cologne. Occupé du soin de
diviser ou de combattre l’empire, il prétendait élever à cet électorat
le cardinal de Furstenberg, évêque de Strasbourg, sa créature et la
victime de ses intérêts, ennemi irréconciliable de l’empereur, qui
l’avait fait emprisonner dans la dernière guerre, comme un Allemand
vendu à la France.
Le chapitre de Cologne, comme tous les autres chapitres d’Allemagne, a
le droit de nommer son évêque, qui par là devient électeur. Celui qui
remplissait ce siége était Ferdinand de Bavière, autrefois l’allié,
et depuis l’ennemi du roi, comme tant d’autres princes. Il était
malade à l’extrémité. L’argent du roi, répandu à propos parmi les
chanoines, les intrigues et les promesses, firent élire le cardinal
de Furstenberg comme coadjuteur; et après la mort du prince, il fut
élu une seconde fois par la pluralité des suffrages. Le pape, par le
concordat germanique, a le droit de conférer l’évêché à l’élu, et
l’empereur a celui de confirmer à l’électorat. L’empereur et le pape
Innocent XI, persuadés que c’était presque la même chose, de laisser
Furstenberg sur ce trône électoral et d’y mettre Louis XIV, s’unirent,
pour donner cette principauté au jeune Bavière[495], frère du dernier
mort. (Octobre 1688) Le roi se vengea du pape en lui ôtant Avignon, et
prépara la guerre à l’empereur. Il inquiétait en même temps l’électeur
palatin, au sujet des droits de la princesse palatine, Madame, seconde
femme de Monsieur; droits auxquels elle avait renoncé par son contrat
de mariage. La guerre faite à l’Espagne, en 1667, pour les droits de
Marie-Thérèse, malgré une pareille renonciation, prouve bien que les
contrats sont faits pour les particuliers. Voilà comme le roi, au
comble de sa grandeur, indisposa, ou dépouilla, ou humilia, presque
tous les princes; aussi presque tous se réunissaient contre lui.