CHAPITRE XIV.

Prise de Strasbourg. Bombardement d’Alger. Soumission de Gênes.

Ambassade de Siam. Le pape bravé dans Rome. Électorat de Cologne

disputé.

L’ambition de Louis XIV ne fut point retenue par cette paix générale.

L’empire, l’Espagne, la Hollande, licencièrent leurs troupes

extraordinaires. Il garda toutes les siennes; il fit de la paix un

temps de conquêtes (1680): il était même si sûr alors de son pouvoir,

qu’il établit dans Metz et dans Brisach[483] des juridictions pour

réunir à sa couronne toutes les terres qui pouvaient avoir été

autrefois de la dépendance de l’Alsace ou des Trois-Évêchés, mais

qui depuis un temps immémorial avaient passé sous d’autres maîtres.

Beaucoup de souverains de l’empire, l’électeur palatin, le roi

d’Espagne même, qui avait quelques bailliages dans ces pays, le roi

de Suède, comme duc des Deux-Ponts, furent cités devant ces chambres

pour rendre hommage au roi de France, ou pour subir la confiscation de

leurs biens. Depuis Charlemagne on n’avait vu aucun prince agir ainsi

en maître et en juge des souverains, et conquérir des pays par des

arrêts.

L’électeur palatin et celui de Trèves furent dépouillés des seigneuries

de Falkenbourg, de Germersheim, de Veldentz, etc. Ils portèrent en vain

leurs plaintes à l’empire assemblé à Ratisbonne, qui se contenta de

faire des protestations.

Ce n’était pas assez au roi d’avoir la préfecture des dix villes

libres de l’Alsace au même titre que l’avaient eue les empereurs;

déjà dans aucune de ces villes on n’osait plus parler de liberté.

Restait Strasbourg, ville grande et riche, maîtresse du Rhin par le

pont qu’elle avait sur ce fleuve; elle formait seule une puissante

république, fameuse par son arsenal qui renfermait neuf cents pièces

d’artillerie.

Louvois avait formé dès long-temps le dessein de la donner à son

maître. L’or, l’intrigue, et la terreur, qui lui avaient ouvert

les portes de tant de villes, préparèrent l’entrée de Louvois dans

Strasbourg. (30 septembre 1681) Les magistrats furent gagnés. Le

peuple fut consterné de voir à-la-fois vingt mille Français autour de

ses remparts; les forts qui les défendaient près du Rhin, insultés et

pris dans un moment; Louvois aux portes, et les bourgmestres parlant

de se rendre: les pleurs et le désespoir des citoyens, amoureux de la

liberté, n’empêchèrent point qu’en un même jour le traité de reddition

ne fût proposé par les magistrats, et que Louvois ne prît possession

de la ville. Vauban en a fait depuis, par les fortifications qui

l’entourent, la barrière la plus forte de la France.

Le roi ne ménageait pas plus l’Espagne; il demandait dans les Pays-Bas

la ville d’Alost et tout son bailliage, que les ministres avaient

oublié, disait-il, d’insérer dans les conditions de la paix; et, sur

les délais de l’Espagne, il fit bloquer la ville de Luxembourg (1682).

En même temps il achetait la forte ville de Casal d’un petit prince duc

de Mantoue (1681), qui aurait vendu tout son état pour fournir à ses

plaisirs.

En voyant cette puissance qui s’étendait ainsi de tous côtés, et qui

acquérait pendant la paix plus que dix rois prédécesseurs de Louis

XIV n’avaient acquis par leurs guerres, les alarmes de l’Europe

recommencèrent. L’empire, la Hollande, la Suède même, mécontente du

roi, firent un traité d’association. Les Anglais menacèrent; les

Espagnols voulurent la guerre: le prince d’Orange remua tout pour

la faire commencer; mais aucune puissance n’osait alors porter les

premiers coups[484].

Le roi, craint partout, ne songea qu’à se faire craindre davantage.

(1680) Il portait enfin sa marine au-delà des espérances des Français

et des craintes de l’Europe: il eut soixante mille matelots (1681,

1682). Des lois aussi sévères que celles de la discipline des armées de

terre retenaient tous ces hommes grossiers dans le devoir. L’Angleterre

et la Hollande, ces puissances maritimes, n’avaient ni tant d’hommes

de mer, ni de si bonnes lois. Des compagnies de cadets dans les places

frontières, et des gardes-marines dans les ports, furent instituées et

composées de jeunes gens qui apprenaient tous les arts convenables à

leur profession, sous des maîtres payés du trésor public.

Le port de Toulon, sur la Méditerranée, fut construit à frais immenses

pour contenir cent vaisseaux de guerre, avec un arsenal et des magasins

magnifiques. Sur l’Océan, le port de Brest se formait avec la même

grandeur. Dunkerque, le Havre-de-Grace, se remplissaient de vaisseaux:

la nature était forcée à Rochefort.

Enfin le roi avait plus de cent vaisseaux de ligne, dont plusieurs

portaient cent canons, et quelques uns davantage. Ils ne restaient

pas oisifs dans les ports. Ses escadres, sous le commandement de

Duquesne, nettoyaient les mers infestées par les corsaires de Tripoli

et d’Alger. Il se vengea d’Alger avec le secours d’un art nouveau, dont

la découverte fut due à cette attention qu’il avait d’exciter tous les

génies de son siècle. Cet art funeste, mais admirable, est celui des

galiotes à bombes, avec lesquelles on peut réduire des villes maritimes

en cendres. Il y avait un jeune homme, nommé Bernard Renaud, connu

sous le nom de _petit Renaud_, qui, sans avoir jamais servi sur les

vaisseaux, était un excellent marin à force de génie. Colbert, qui

déterrait le mérite dans l’obscurité, l’avait souvent appelé au conseil

de marine, même en présence du roi. C’était par les soins et sur les

lumières de Renaud, que l’on suivait depuis peu une méthode plus

régulière et plus facile pour la construction des vaisseaux. Il osa

proposer dans le conseil de bombarder Alger avec une flotte. On n’avait

pas d’idée que les mortiers à bombes pussent n’être pas posés sur un

terrain solide. La proposition révolta. Il essuya les contradictions et

les railleries que tout inventeur doit attendre; mais sa fermeté, et

cette éloquence qu’ont d’ordinaire les hommes vivement frappés de leurs

inventions, déterminèrent le roi à permettre l’essai de cette nouveauté.

Renaud fit construire cinq vaisseaux plus petits que les vaisseaux

ordinaires, mais plus forts de bois, sans ponts, avec un faux tillac à

fond de cale, sur lequel on maçonna des creux où l’on mit les mortiers.

Il partit avec cet équipage sous les ordres du vieux Duquesne, qui

était chargé de l’entreprise, et n’en attendait aucun succès. Duquesne

et les Algériens furent étonnés de l’effet des bombes. (28 octobre

1681) Une partie de la ville fut écrasée et consumée: mais cet art,

porté bientôt chez les autres nations, ne servit qu’à multiplier les

calamités humaines, et fut plus d’une fois redoutable à la France, où

il fut inventé[485].

La marine, ainsi perfectionnée en peu d’années, était le fruit des

soins de Colbert. Louvois fesait à l’envi fortifier plus de cent

citadelles. De plus, on bâtissait Huningue, Sar-Louis, les forteresses

de Strasbourg, Mont-Royal, etc.; et pendant que le royaume acquérait

tant de force au dehors, on ne voyait au-dedans que les arts en

honneur, l’abondance, les plaisirs. Les étrangers venaient en foule

admirer la cour de Louis XIV. Son nom pénétrait chez tous les peuples

du monde.

Son bonheur et sa gloire étaient encore relevés par la faiblesse de la

plupart des autres rois, et par le malheur de leurs peuples. L’empereur

Léopold avait alors à craindre les Hongrois révoltés, et surtout les

Turcs qui, appelés par les Hongrois, venaient inonder l’Allemagne. La

politique de Louis persécutait les protestants en France, parcequ’il

croyait devoir les mettre hors d’état de lui nuire; mais protégeait

sous main les protestants et les révoltés de Hongrie, qui pouvaient le

servir. Son ambassadeur à la Porte avait pressé l’armement des Turcs

avant la paix de Nimègue. Le divan, par une singularité bizarre, a

presque toujours attendu que l’empereur fût en paix pour se déclarer

contre lui. Il ne lui fit la guerre en Hongrie qu’en 1682; et, l’année

d’après, l’armée ottomane, forte, dit-on, de plus de deux cent mille

combattants, augmentée encore des troupes hongroises, ne trouvant

sur son passage ni villes fortifiées, telles que la France en avait,

ni corps d’armée capables de l’arrêter, pénétra jusqu’aux portes de

Vienne, après avoir tout renversé sur son passage.

L’empereur Léopold quitta d’abord Vienne avec précipitation, et se

retira jusqu’à Lintz, à l’approche des Turcs; et quand il sut qu’ils

avaient investi Vienne, il ne prit d’autre parti que d’aller encore

plus loin jusqu’à Passau, laissant le duc de Lorraine à la tête d’une

petite armée, déjà entamée en chemin par les Turcs, soutenir comme il

pourrait la fortune de l’empire[486].

Personne ne doutait que le grand-vizir Kara Mustapha, qui commandait

l’armée ottomane, ne se rendît bientôt maître de Vienne, ville mal

fortifiée, abandonnée de son maître, défendue à la vérité par une

garnison dont le fonds devait être de seize mille hommes, mais dont

l’effectif n’était pas de plus de huit mille. On touchait au moment de

la plus terrible révolution.

Louis XIV espéra, avec beaucoup de vraisemblance, que l’Allemagne,

désolée par les Turcs, et n’ayant contre eux qu’un chef dont la

fuite augmentait la terreur commune, serait obligée de recourir à

la protection de la France. Il avait une armée sur les frontières

de l’empire, prête à le défendre contre ces mêmes Turcs que ses

précédentes négociations y avaient amenés. Il pouvait ainsi devenir le

protecteur de l’empire, et faire son fils roi des Romains.

Il avait joint d’abord les démarches généreuses à ses desseins

politiques, dès que les Turcs avaient menacé l’Autriche; non qu’il eût

envoyé une seconde fois des secours à l’empereur, mais il avait déclaré

qu’il n’attaquerait point les Pays-Bas, et qu’il laisserait ainsi à la

branche d’Autriche espagnole le pouvoir d’aider la branche allemande,

prête à succomber: il voulait pour prix de son inaction qu’on le

satisfît sur plusieurs points équivoques du traité de Nimègue, et

principalement sur ce bailliage d’Alost, qu’on avait oublié d’insérer

dans le traité. Il fit lever le blocus de Luxembourg, en 1682, sans

attendre qu’on le satisfît, et il s’abstint de toute hostilité une

année entière. Cette générosité se démentit enfin pendant le siége

de Vienne. Le conseil d’Espagne, au lieu de l’apaiser, l’aigrit; et

Louis XIV reprit les armes dans les Pays-Bas, précisément lorsque

Vienne était prête de succomber: c’était au commencement de septembre;

mais, contre toute attente, Vienne fut délivrée. La présomption du

grand-vizir, sa mollesse, son mépris brutal pour les chrétiens, son

ignorance, sa lenteur, le perdirent: il fallait l’excès de toutes

ces fautes pour que Vienne ne fût pas prise. Le roi de Pologne,

Jean Sobieski, eut le temps d’arriver; et avec le secours du duc de

Lorraine, il n’eut qu’à se présenter devant la multitude ottomane

pour la mettre en déroute (12 septembre 1683). L’empereur revint dans

sa capitale avec la douleur de l’avoir quittée. Il y rentra lorsque

son libérateur sortait de l’église[487], où l’on avait chanté le _Te

Deum_, et où le prédicateur avait pris pour son texte: «Il fut un homme

envoyé de Dieu, nommé Jean.» Vous avez déjà vu[488] que le pape Pie V

avait appliqué ces paroles à don Juan d’Autriche, après la victoire

de Lépante. Vous savez que ce qui paraît neuf n’est souvent qu’une

redite. L’empereur Léopold fut à-la-fois triomphant et humilié. Le

roi de France, n’ayant plus rien à ménager, fit bombarder Luxembourg.

Il se saisit de Courtrai (novembre 1683), de Dixmude en Flandre. Il

s’empara de Trèves, et en démolit les fortifications; tout cela pour

remplir, disait-on, l’esprit des traités de Nimègue. Les Impériaux et

les Espagnols négociaient avec lui à Ratisbonne, pendant qu’il prenait

leurs villes; et la paix de Nimègue enfreinte fut changée en une

trêve (août 1684) de vingt ans, par laquelle le roi garda la ville de

Luxembourg et sa principauté, qu’il venait de prendre.

(Avril 1684) Il était encore plus redouté sur les côtes de l’Afrique,

où les Français n’étaient connus, avant lui, que par les esclaves que

fesaient les barbares.

Alger, deux fois bombardée, envoya des députés lui demander pardon,

et recevoir la paix; ils rendirent tous les esclaves chrétiens, et

payèrent encore de l’argent, ce qui est la plus grande punition des

corsaires.

Tunis, Tripoli, firent les mêmes soumissions. Il n’est pas inutile de

dire que lorsque Damfreville, capitaine de vaisseau, vint délivrer

dans Alger tous les esclaves chrétiens au nom du roi de France, il se

trouva parmi eux beaucoup d’Anglais qui, étant déjà à bord, soutinrent

à Damfreville que c’était en considération du roi d’Angleterre qu’ils

étaient mis en liberté. Alors le capitaine français fit appeler les

Algériens, et remettant les Anglais à terre: «Ces gens-ci, dit-il,

prétendent n’être délivrés qu’au nom de leur roi, le mien ne prend pas

la liberté de leur offrir sa protection; je vous les remets; c’est à

vous à montrer ce que vous devez au roi d’Angleterre.» Tous les Anglais

furent remis aux fers. La fierté anglaise, la faiblesse du gouvernement

de Charles II, et le respect des nations pour Louis XIV, se font

connaître par ce trait.

Tel était ce respect universel, qu’on accordait de nouveaux honneurs

à son ambassadeur à la Porte ottomane, tel que celui du sopha; tandis

qu’il humiliait les peuples d’Afrique qui sont sous la protection du

grand-seigneur.

La république de Gênes s’abaissa encore plus devant lui que celle

d’Alger. Gênes avait vendu de la poudre et des bombes aux Algériens.

Elle construisait quatre galères pour le service de l’Espagne. Le roi

lui défendit par son envoyé Saint-Olon, l’un de ses gentilshommes

ordinaires, de lancer à l’eau les galères, et la menaça d’un châtiment

prompt si elle ne se soumettait à ses volontés. Les Génois, irrités

de cette entreprise sur leur liberté, et comptant trop sur le secours

de l’Espagne, ne firent aucune satisfaction. Aussitôt quatorze gros

vaisseaux, vingt galères, dix galiotes à bombes, plusieurs frégates,

sortent du port de Toulon. Seignelai, nouveau secrétaire de la marine,

et à qui le fameux Colbert, son père, avait déjà fait exercer cet

emploi avant sa mort, était lui-même sur la flotte. Ce jeune homme,

plein d’ambition, de courage, d’esprit, d’activité, voulait être

à-la-fois guerrier et ministre, avide de toute espèce de gloire, ardent

à tout ce qu’il entreprenait, et mêlant les plaisirs aux affaires sans

qu’elles en souffrissent. Le vieux Duquesne commandait les vaisseaux,

le duc de Mortemar les galères; mais tous deux étaient les courtisans

du secrétaire d’état. On arrive devant Gênes; les dix galiotes y

jettent quatorze mille bombes (17 mars 1684)[489], et réduisent en

cendres une partie de ces édifices de marbre, qui ont fait donner à

la ville le nom de _Gênes la superbe_. Quatorze[490] mille soldats

débarqués s’avancent jusqu’aux portes, et brûlent le faubourg de

Saint-Pierre d’Arène. Alors, il fallut s’humilier pour prévenir une

ruine totale. (22 février 1685) Le roi exigea que le doge de Gênes et

quatre principaux sénateurs vinssent implorer sa clémence dans son

palais de Versailles; et, de peur que les Génois n’éludassent la

satisfaction, et ne dérobassent quelque chose à sa gloire, il voulut

que le doge qui viendrait lui demander pardon fût continué dans sa

principauté, malgré la loi perpétuelle de Gênes, qui ôte cette dignité

à tout doge absent un moment de la ville.

Impériale Lescaro, doge de Gênes, avec les sénateurs Lomellino,

Garibaldi, Durazzo, et Salvago, vinrent à Versailles[491] faire tout

ce que le roi exigeait d’eux. Le doge, en habit de cérémonie, parla,

couvert d’un bonnet de velours rouge qu’il ôtait souvent: son discours

et ses marques de soumission étaient dictés par Seignelai. Le roi

l’écouta, assis et couvert; mais, comme dans toutes les actions de sa

vie il joignait la politesse à la dignité, il traita Lescaro et les

sénateurs avec autant de bonté que de faste. Les ministres Louvois,

Croissi, et Seignelai, lui firent sentir plus de fierté. Aussi le doge

disait: «Le roi ôte à nos cœurs la liberté, par la manière dont il nous

reçoit; mais ses ministres nous la rendent.» Ce doge était un homme

de beaucoup d’esprit. Tout le monde sait que le marquis de Seignelai

lui ayant demandé ce qu’il trouvait de plus singulier à Versailles, il

répondit: _C’est de m’y voir_.

(1684) L’extrême goût que Louis XIV avait pour les choses d’éclat fut

encore bien plus flatté par l’ambassade qu’il reçut de Siam[492],

pays où l’on avait ignoré jusqu’alors que la France existât. Il était

arrivé, par une de ces singularités qui prouvent la supériorité des

Européans sur les autres nations, qu’un Grec, fils d’un cabaretier

de Céphalonie, nommé Phalk Constance[493], était devenu _Barcalon_,

c’est-à-dire premier ministre ou grand-vizir du royaume de Siam. Cet

homme, dans le dessein de s’affermir et de s’élever encore, et dans

le besoin qu’il avait de secours étrangers, n’avait osé se confier

ni aux Anglais ni aux Hollandais; ce sont des voisins trop dangereux

dans les Indes. Les Français venaient d’établir des comptoirs sur les

côtes de Coromandel, et avaient porté dans ces extrémités de l’Asie la

réputation de leur roi. Constance crut Louis XIV propre à être flatté

par un hommage qui viendrait de si loin sans être attendu. La religion,

dont les ressorts font jouer la politique du monde depuis Siam jusqu’à

Paris, servit encore à ses desseins. Il envoya, au nom du roi de Siam,

son maître, une solennelle ambassade avec de grands présents à Louis

XIV, pour lui faire entendre que ce roi indien, charmé de sa gloire,

ne voulait faire de traité de commerce qu’avec la nation française, et

qu’il n’était pas même éloigné de se faire chrétien. La grandeur du roi

flattée, et sa religion trompée, l’engagèrent à envoyer au roi de Siam

deux ambassadeurs et six jésuites; et depuis il y joignit des officiers

avec huit cents soldats: mais l’éclat de cette ambassade siamoise

fut le seul fruit qu’on en retira. Constance périt quatre ans après,

victime de son ambition: quelque peu des Français qui restèrent auprès

de lui furent massacrés, d’autres obligés de fuir; et sa veuve, après

avoir été sur le point d’être reine, fut condamnée, par le successeur

du roi de Siam, à servir dans la cuisine, emploi pour lequel elle était

née.

Cette soif de gloire, qui portait Louis XIV à se distinguer en tout

des autres rois, paraissait encore dans la hauteur qu’il affectait

avec la cour de Rome. Odescalchi, Innocent XI, fils d’un banquier du

Milanais, était sur le trône de l’Église. C’était un homme vertueux, un

pontife sage, peu théologien, prince courageux, ferme, et magnifique.

Il secourut contre les Turcs l’empire et la Pologne de son argent, et

les Vénitiens de ses galères. Il condamnait avec hauteur la conduite

de Louis XIV, uni contre des chrétiens avec les Turcs. On s’étonnait

qu’un pape prît si vivement le parti des empereurs qui se disent rois

des Romains, et qui, s’ils le pouvaient, règneraient dans Rome; mais

Odescalchi était né sous la domination autrichienne. Il avait fait

deux campagnes dans les troupes du Milanais. L’habitude et l’humeur

gouvernent les hommes. Sa fierté s’irritait contre celle du roi qui,

de son côté, lui donnait toutes les mortifications qu’un roi de France

peut donner à un pape, sans rompre de communion avec lui. Il y avait

depuis long-temps dans Rome un abus difficile à déraciner, parcequ’il

était fondé sur un point d’honneur dont se piquaient tous les rois

catholiques. Leurs ambassadeurs à Rome étendaient le droit de franchise

et d’asile, affecté à leur maison, jusqu’à une très grande distance,

qu’on nomme _quartier_. Ces prétentions, toujours soutenues, rendaient

la moitié de Rome un asile sûr à tous les crimes. Par un autre abus,

ce qui entrait dans Rome sous le nom des ambassadeurs ne payait jamais

d’entrée. Le commerce en souffrait, et le fisc en était appauvri.

Le pape Innocent XI obtint enfin de l’empereur, du roi d’Espagne,

de celui de Pologne, et du nouveau roi d’Angleterre, Jacques II,

prince catholique, qu’ils renonçassent à ces droits odieux. Le nonce

Ranucci proposa à Louis XIV de concourir, comme les autres rois, à la

tranquillité et au bon ordre de Rome. Louis, très mécontent du pape,

répondit «Qu’il ne s’était jamais réglé sur l’exemple d’autrui, et que

c’était à lui de servir d’exemple[494].» Il envoya à Rome le marquis de

Lavardin en ambassade pour braver le pape. (16 novembre 1687) Lavardin

entra dans Rome, malgré les défenses du pontife, escorté de quatre

cents gardes de la marine, de quatre cents officiers volontaires, et

de deux cents hommes de livrée, tous armés. Il prit possession de

son palais, de ses quartiers, et de l’église de Saint-Louis, autour

desquels il fit poster des sentinelles, et faire la ronde comme dans

une place de guerre. Le pape est le seul souverain à qui on pût envoyer

une telle ambassade: car la supériorité qu’il affecte sur les têtes

couronnées leur donne toujours envie de l’humilier; et la faiblesse de

son état fait qu’on l’outrage toujours impunément. Tout ce qu’Innocent

XI put faire, fut de se servir, contre le marquis de Lavardin, des

armes usées de l’excommunication; armes dont on ne fait pas même

plus de cas à Rome qu’ailleurs, mais qu’on ne laisse pas d’employer

comme une ancienne formule, ainsi que les soldats du pape sont armés

seulement pour la forme.

Le cardinal d’Estrées, homme d’esprit, mais négociateur souvent

malheureux, était alors chargé des affaires de France à Rome.

D’Estrées, ayant été obligé de voir souvent le marquis de Lavardin, ne

put être ensuite admis à l’audience du pape sans recevoir l’absolution:

en vain il s’en défendit, Innocent XI s’obstina à la lui donner,

pour conserver toujours cette autorité imaginaire par les usages sur

lesquels elle est fondée.

Louis, avec la même hauteur, mais toujours soutenu par les souterrains

de la politique, voulut donner un électeur à Cologne. Occupé du soin de

diviser ou de combattre l’empire, il prétendait élever à cet électorat

le cardinal de Furstenberg, évêque de Strasbourg, sa créature et la

victime de ses intérêts, ennemi irréconciliable de l’empereur, qui

l’avait fait emprisonner dans la dernière guerre, comme un Allemand

vendu à la France.

Le chapitre de Cologne, comme tous les autres chapitres d’Allemagne, a

le droit de nommer son évêque, qui par là devient électeur. Celui qui

remplissait ce siége était Ferdinand de Bavière, autrefois l’allié,

et depuis l’ennemi du roi, comme tant d’autres princes. Il était

malade à l’extrémité. L’argent du roi, répandu à propos parmi les

chanoines, les intrigues et les promesses, firent élire le cardinal

de Furstenberg comme coadjuteur; et après la mort du prince, il fut

élu une seconde fois par la pluralité des suffrages. Le pape, par le

concordat germanique, a le droit de conférer l’évêché à l’élu, et

l’empereur a celui de confirmer à l’électorat. L’empereur et le pape

Innocent XI, persuadés que c’était presque la même chose, de laisser

Furstenberg sur ce trône électoral et d’y mettre Louis XIV, s’unirent,

pour donner cette principauté au jeune Bavière[495], frère du dernier

mort. (Octobre 1688) Le roi se vengea du pape en lui ôtant Avignon, et

prépara la guerre à l’empereur. Il inquiétait en même temps l’électeur

palatin, au sujet des droits de la princesse palatine, Madame, seconde

femme de Monsieur; droits auxquels elle avait renoncé par son contrat

de mariage. La guerre faite à l’Espagne, en 1667, pour les droits de

Marie-Thérèse, malgré une pareille renonciation, prouve bien que les

contrats sont faits pour les particuliers. Voilà comme le roi, au

comble de sa grandeur, indisposa, ou dépouilla, ou humilia, presque

tous les princes; aussi presque tous se réunissaient contre lui.

Œuvres de Voltaire Tome XIX: Siècle de Louis XIV.—Tome I · 第 77 / 89 题