Depuis la mort de Turenne jusqu’à la paix de Nimègue, en 1678.
Après la mort de Turenne et la retraite du prince de Condé, le roi
n’en continua pas la guerre avec moins d’avantage contre l’empire,
l’Espagne, et la Hollande. Il avait des officiers formés par ces deux
grands hommes. Il avait Louvois, qui lui, valait plus qu’un général,
parceque sa prévoyance mettait les généraux en état d’entreprendre tout
ce qu’ils voulaient. Les troupes, long-temps victorieuses, étaient
animées du même esprit qu’excitait encore la présence d’un roi toujours
heureux.
Il prit en personne, dans le cours de cette guerre, (26 avril 1676)
Condé, (11 mai 1676) Bouchain, (17 mars 1677) Valenciennes, (5 avril
1677) Cambrai. On l’accusa, au siége de Bouchain, d’avoir craint de
combattre le prince d’Orange, qui vint se présenter devant lui avec
cinquante mille hommes pour tenter de jeter du secours dans la place.
On reprocha aussi au prince d’Orange d’avoir pu livrer bataille à Louis
XIV, et de ne l’avoir pas fait. Car tel est le sort des rois et des
généraux, qu’on les blâme toujours de ce qu’ils font et de ce qu’ils
ne font pas; mais ni lui ni le prince d’Orange n’étaient blâmables.
Le prince ne donna point la bataille quoiqu’il le voulût, parceque
Monterey, gouverneur des Pays-Bas, qui était dans son armée, ne voulut
point exposer son gouvernement au hasard d’un événement décisif; la
gloire de la campagne demeura au roi, puisqu’il fit ce qu’il voulut, et
qu’il prit une ville en présence de son ennemi.
A l’égard de Valenciennes, elle fut prise d’assaut, par un de ces
événements singuliers qui caractérisent le courage impétueux de la
nation.
Le roi fesait ce siége, ayant avec lui son frère et cinq maréchaux de
France, d’Humières, Schomberg, La Feuillade, Luxembourg, et de Lorge.
Les maréchaux commandaient chacun leur jour l’un après l’autre. Vauban
dirigeait toutes les opérations.
On n’avait pris encore aucun des dehors de la place. Il fallait d’abord
attaquer deux demi-lunes. Derrière ces demi-lunes était un grand
ouvrage à couronne, palissade et fraisé, entouré d’un fossé coupé de
plusieurs traverses. Dans cet ouvrage à couronne était encore un autre
ouvrage, entouré d’un autre fossé. Il fallait, après s’être rendu
maître de tous ces retranchements, franchir un bras de l’Escaut. Ce
bras franchi, on trouvait encore un autre ouvrage, qu’on nomme pâté.
Derrière ce pâté coulait le grand cours de l’Escaut, profond et rapide,
qui sert de fossé à la muraille. Enfin la muraille était soutenue par
de larges remparts. Tous ces ouvrages étaient couverts de canons. Une
garnison de trois mille hommes préparait une longue résistance.
Le roi tint conseil de guerre pour attaquer les ouvrages du dehors.
C’était l’usage que ces attaques se fissent toujours pendant la nuit,
afin de marcher aux ennemis sans être aperçu, et d’épargner le sang
du soldat. Vauban proposa de faire l’attaque en plein jour. Tous les
maréchaux de France se récrièrent contre cette proposition. Louvois
la condamna. Vauban tint ferme, avec la confiance d’un homme certain
de ce qu’il avance. «Vous voulez, dit-il, ménager le sang du soldat:
vous l’épargnerez bien davantage quand il combattra de jour, sans
confusion et sans tumulte, sans craindre qu’une partie de nos gens
tire sur l’autre, comme il n’arrive que trop souvent. Il s’agit de
surprendre l’ennemi, il s’attend toujours aux attaques de nuit: nous
le surprendrons en effet, lorsqu’il faudra qu’épuisé des fatigues
d’une veille il soutienne les efforts de nos troupes fraîches. Ajoutez
à cette raison que s’il y a dans cette armée des soldats de peu de
courage, la nuit favorise leur timidité; mais que pendant le jour
l’œil du général inspire la valeur, et élève les hommes au-dessus
d’eux-mêmes.»
Le roi se rendit aux raisons de Vauban, malgré Louvois et cinq
maréchaux de France.
(17 mars 1677) A neuf heures du matin les deux compagnies de
mousquetaires, une centaine de grenadiers, un bataillon des gardes, un
du régiment de Picardie, montent de tous côtés sur ce grand ouvrage à
couronne. L’ordre était simplement de s’y loger, et c’était beaucoup:
mais quelques mousquetaires noirs, ayant pénétré par un petit-sentier
jusqu’au retranchement intérieur qui était dans cette fortification,
ils s’en rendent d’abord les maîtres. Dans le même temps, les
mousquetaires gris y abordent par un autre endroit. Les bataillons
des gardes les suivent: on tue et on poursuit les assiégés: les
mousquetaires baissent le pont-levis qui joint cet ouvrage aux autres:
ils suivent l’ennemi de retranchement en retranchement, sur le petit
bras de l’Escaut et sur le grand. Les gardes s’avancent en foule. Les
mousquetaires sont déjà dans la ville, avant que le roi sache que le
premier ouvrage attaqué est emporté.
Ce n’était pas encore ce qu’il y eut de plus étrange dans cette
action. Il était vraisemblable que de jeunes mousquetaires, emportés
par l’ardeur du succès, se jetteraient aveuglément sur les troupes
et sur les bourgeois qui venaient à eux dans la rue; qu’ils y
périraient, ou que la ville allait être pillée: mais ces jeunes
gens, conduits par un cornette, nommé Moissac, se mirent en bataille
derrière des charrettes; et, tandis que les troupes qui venaient se
formaient sans précipitation, d’autres mousquetaires s’emparaient des
maisons voisines, pour protéger par le feu ceux qui étaient dans la
rue: on donnait des otages de part et d’autre: le conseil de ville
s’assemblait: on députait vers le roi: tout cela se fesait sans qu’il
y eût rien de pillé, sans confusion, sans faire de fautes d’aucune
espèce. Le roi fit la garnison prisonnière de guerre, et entra dans
Valenciennes, étonné d’en être le maître. La singularité de l’action a
engagé à entrer dans ce détail.
(9 mars 1678) Il eut encore la gloire de prendre Gand[478] en quatre
jours, et Ypres en sept (25 mars). Voilà ce qu’il fit par lui-même. Ses
succès furent encore plus grands par ses généraux.
(Septembre 1676) Du côté de l’Allemagne, le maréchal duc de Luxembourg
laissa d’abord, à la vérité, prendre Philipsbourg à sa vue, essayant
en vain de la secourir avec une armée de cinquante mille hommes. Le
général qui prit Philipsbourg était Charles V, nouveau duc de Lorraine,
héritier de son oncle Charles IV, et dépouillé comme lui de ses états.
Il avait toutes les qualités de son malheureux oncle, sans en avoir les
défauts. Il commanda long-temps les armées de l’empire avec gloire:
mais, malgré la prise de Philipsbourg, et quoiqu’il fût à la tête de
soixante mille combattants, il ne put jamais rentrer dans ses états. En
vain il mit sur ses étendards, _aut nunc, aut nunquam_, ou maintenant,
ou jamais.
Le maréchal de Créqui racheté de sa prison, et devenu plus prudent par
sa défaite de Consarbruck, lui ferma toujours l’entrée de la Lorraine.
(7 octobre 1677) Il le battit dans le petit combat de Kochersberg en
Alsace. Il le harcela et le fatigua sans relâche. (14 novembre 1677)
Il prit Fribourg à sa vue; et quelque temps après il battit encore un
détachement de son armée à Rhinfeld. (Juillet 1678) Il passa la rivière
de Kins[479] en sa présence, le poursuivit vers Offenbourg, le chargea
dans sa retraite; et ayant immédiatement après emporté le fort de Kehl,
l’epée à la main, il alla brûler le pont de Strasbourg, par lequel
cette ville, qui était libre encore, avait donné tant de fois passage
aux armées impériales. Ainsi le maréchal de Créqui répara un jour de
témérité par une suite de succès dus à sa prudence; et il eût peut-être
acquis une réputation égale à celle de Turenne, s’il eût vécu.
Le prince d’Orange ne fut pas plus heureux en Flandre que le duc de
Lorraine en Allemagne: non seulement il fut obligé de lever le siége
de Mastricht et de Charleroi; mais, après avoir laissé tomber Condé,
Bouchain, et Valenciennes, sous la puissance de Louis XIV, il perdit
la bataille de Mont-Cassel contre Monsieur (11 avril 1677), en
voulant secourir Saint-Omer. Les maréchaux de Luxembourg et d’Humières
commandaient l’armée sous Monsieur. On prétend qu’une faute du prince
d’Orange et un mouvement habile de Luxembourg décidèrent du gain de la
bataille. Monsieur chargea avec une valeur et une présence d’esprit
qu’on n’attendait pas d’un prince efféminé. Jamais on ne vit un
plus grand exemple que le courage n’est point incompatible avec la
mollesse. Ce prince, qui s’habillait souvent en femme, qui en avait les
inclinations, agit en capitaine et en soldat. Le roi, son frère, parut
jaloux de sa gloire. Il parla peu à Monsieur de sa victoire. Il n’alla
pas même voir le champ de bataille, quoiqu’il se trouvât tout auprès.
Quelques serviteurs de Monsieur, plus pénétrants que les autres, lui
prédirent alors qu’il ne commanderait plus d’armée; et ils ne se
trompèrent pas.
Tant de villes prises, tant de combats gagnés en Flandre et en
Allemagne, n’étaient pas les seuls succès de Louis XIV dans cette
guerre. Le comte de Schomberg et le maréchal de Navailles battaient les
Espagnols dans le Lampourdan, au pied des Pyrénées. On les attaquait
jusque dans la Sicile.
La Sicile, depuis le temps des tyrans de Syracuse, sous lesquels au
moins elle avait été comptée pour quelque chose dans le monde, a
toujours été subjuguée par des étrangers; asservie successivement aux
Romains, aux Vandales, aux Arabes, aux Normands, sous le vasselage
des papes, aux Français, aux Allemands, aux Espagnols; haïssant
presque toujours ses maîtres, se révoltant contre eux, sans faire de
véritables efforts dignes de la liberté, et excitant continuellement
des séditions pour changer de chaînes.
Les magistrats de Messine venaient d’allumer une guerre civile contre
leurs gouverneurs, et d’appeler la France à leur secours. Une flotte
espagnole bloquait leur port. Ils étaient réduits aux extrémités de la
famine.
D’abord le chevalier de Valbelle vint avec quelques frégates à travers
la flotte espagnole. Il apporte à Messine des vivres, des armes, et
des soldats. Ensuite le duc de Vivonne arrive avec sept vaisseaux de
guerre de soixante pièces de canon, deux de quatre-vingts, et plusieurs
brûlots; il bat la flotte ennemie (9 février 1675), et entre victorieux
dans Messine.
L’Espagne est obligée d’implorer, pour la défense de la Sicile, les
Hollandais ses anciens ennemis, qu’on regardait toujours comme les
maîtres de la mer. Ruyter vient à son secours du fond du Zuiderzée,
passe le détroit, et joint à vingt vaisseaux espagnols vingt-trois
grands vaisseaux de guerre.
Alors les Français qui, joints avec les Anglais, n’avaient pu battre
les flottes de Hollande, l’emportèrent seuls sur les Hollandais et
les Espagnols réunis. (8 janvier 1676) Le duc de Vivonne, obligé de
rester dans Messine pour contenir le peuple déjà mécontent de ses
défenseurs, laissa donner cette bataille par Duquesne, lieutenant
général des armées navales, homme aussi singulier que Ruyter, parvenu
comme lui au commandement par son seul mérite, mais n’ayant encore
jamais commandé d’armée navale, et plus signalé jusqu’à ce moment dans
l’art d’un armateur que dans celui d’un général. Mais quiconque a le
génie de son art et du commandement, passe bien vite et sans effort du
petit au grand. Duquesne se montra grand général de mer contre Ruyter.
C’était l’être que de remporter sur ce Hollandais un faible avantage.
Il livra encore une seconde bataille navale aux deux flottes ennemies
près d’Agouste[480] (12 mars 1676). Ruyter blessé dans cette bataille
y termina sa glorieuse vie. C’est un des hommes dont la mémoire est
encore dans la plus grande vénération en Hollande. Il avait commencé
par être valet et mousse de vaisseau; il n’en fut que plus respectable.
Le nom des princes de Nassau n’est pas au-dessus du sien. Le conseil
d’Espagne lui donna le titre et les patentes de duc, dignité étrangère
et frivole pour un républicain. Ces patentes ne vinrent qu’après sa
mort. Les enfants de Ruyter, dignes de leur père, refusèrent ce titre
si brigué dans nos monarchies, mais qui n’est pas préférable au nom de
bon citoyen.
Louis XIV eut assez de grandeur d’ame pour être affligé de sa mort. On
lui représenta qu’il était défait d’un ennemi dangereux. Il répondit
«qu’on ne pouvait s’empêcher d’être sensible à la mort d’un grand
homme.»
Duquesne, le Ruyter de la France, attaqua une troisième fois les deux
flottes après la mort du général hollandais. Il leur coula à fond,
brûla, et prit plusieurs vaisseaux. Le maréchal duc de Vivonne avait
le commandement en chef dans cette bataille; mais ce n’en fut pas
moins Duquesne qui remporta la victoire[481]. L’Europe était étonnée
que la France fût devenue en si peu de temps aussi redoutable sur mer
que sur terre. Il est vrai que ces armements et ces batailles gagnées
ne servirent qu’à répandre l’alarme dans tous les états. Le roi
d’Angleterre, ayant commencé la guerre pour l’intérêt de la France,
était prêt enfin de se liguer avec le prince d’Orange, qui venait
d’épouser sa nièce. De plus, la gloire acquise en Sicile coûtait trop
de trésors. Enfin les Français évacuèrent Messine (8 avril 1678), dans
le temps qu’on croyait qu’ils se rendraient maîtres de toute l’île. On
blâma beaucoup Louis XIV d’avoir fait dans cette guerre des entreprises
qu’il ne soutint pas, et d’avoir abandonné Messine, ainsi que la
Hollande, après des victoires inutiles.
Cependant c’était être bien redoutable de n’avoir d’autre malheur que
de ne pas conserver toutes ses conquêtes. Il pressait ses ennemis
d’un bout de l’Europe à l’autre. La guerre de Sicile lui avait coûté
beaucoup moins qu’à l’Espagne épuisée et battue en tous lieux. Il
suscitait encore de nouveaux ennemis à la maison d’Autriche. Il
fomentait les troubles de Hongrie; et ses ambassadeurs à la Porte
ottomane la pressaient de porter la guerre dans l’Allemagne, dût-il
envoyer encore, par bienséance, quelque secours contre les Turcs,
appelés par sa politique. Il accablait seul tous ses ennemis. Car
alors la Suède, son unique alliée, ne fesait qu’une guerre malheureuse
contre l’électeur de Brandebourg. Cet électeur, père du premier roi de
Prusse, commençait à donner à son pays une considération qui s’est bien
augmentée depuis: il enlevait alors la Poméranie aux Suédois.
Il est remarquable que dans le cours de cette guerre il y eut presque
toujours des conférences ouvertes pour la paix; d’abord à Cologne,
par la médiation inutile de la Suède; ensuite à Nimègue, par celle de
l’Angleterre. La médiation anglaise fut une cérémonie presque aussi
vaine que l’avait été l’arbitrage du pape au traité d’Aix-la-Chapelle.
Louis XIV fut en effet le seul arbitre. Il fit ses propositions, le
9 d’avril 1678, au milieu de ses conquêtes, et donna à ses ennemis
jusqu’au 10 de mai pour les accepter. Il accorda ensuite un délai de
six semaines aux états-généraux, qui le demandèrent avec soumission.
Son ambition ne se tournait plus alors du côté de la Hollande. Cette
république avait été assez heureuse ou assez adroite pour ne paraître
plus qu’auxiliaire dans une guerre entreprise pour sa ruine. L’empire
et l’Espagne, d’abord auxiliaires, étaient devenus les principales
parties.
Le roi, dans les conditions qu’il imposa, favorisait le commerce des
Hollandais; il leur rendait Mastricht, et remettait aux Espagnols
quelques villes qui devaient servir de barrières aux Provinces-Unies,
comme Charleroi, Courtrai, Oudenarde, Ath, Gand, Limbourg; mais il se
réservait Bouchain, Condé, Ypres, Valenciennes, Cambrai, Maubeuge,
Aire, Saint-Omer, Cassel, Charlemont, Popering, Bailleul, etc.; ce qui
fesait une bonne partie de la Flandre. Il y ajoutait la Franche-Comté,
qu’il avait deux fois conquise; et ces deux provinces étaient un assez
digne fruit de la guerre.
Il ne voulait dans l’Allemagne que Fribourg ou Philipsbourg, et
laissait le choix à l’empereur. Il rétablissait dans l’évêché de
Strasbourg et dans leurs terres les deux frères Furstenberg, que
l’empereur avait dépouillés, et dont l’un était en prison.
Il fut hautement le protecteur de la Suède, son alliée, et alliée
malheureuse, contre le roi de Danemark et l’électeur de Brandebourg. Il
exigea que le Danemark rendît tout ce qu’il avait pris sur la Suède;
qu’il modérât les droits de passage dans la mer Baltique; que le duc
de Holstein fût rétabli dans ses états; que le Brandebourg cédât la
Poméranie qu’il avait conquise; que les traités de Vestphalie fussent
rétablis de point en point. Sa volonté était une loi d’un bout de
l’Europe à l’autre. En vain l’électeur de Brandebourg lui écrivit la
lettre la plus soumise, l’appelant monseigneur, selon l’usage, le
conjurant de lui laisser ce qu’il avait acquis, l’assurant de son
zèle et de son service: ses soumissions furent aussi inutiles que sa
résistance, et il fallut que le vainqueur des Suédois rendît toutes ses
conquêtes.
Alors les ambassadeurs de France prétendaient la main sur les
électeurs. Celui de Brandebourg offrit tous les tempéraments pour
traiter à Clèves avec le comte depuis maréchal d’Estrades, ambassadeur
auprès des États-Généraux. Le roi ne voulut jamais permettre qu’un
homme qui le représentait cédât à un électeur, et le comte d’Estrades
ne put traiter.
Charles-Quint avait mis l’égalité entre les grands d’Espagne et les
électeurs. Les pairs de France par conséquent la prétendaient. On voit
aujourd’hui à quel point les choses sont changées, puisque aux diètes
de l’empire les ambassadeurs des électeurs sont traités comme ceux des
rois.
Quant à la Lorraine, il offrait de rétablir le nouveau duc Charles V;
mais il voulait rester maître de Nanci et de tous les grands chemins.
Ces conditions furent fixées avec la hauteur d’un conquérant; cependant
elles n’étaient pas si outrées qu’elles dussent désespérer ses ennemis,
et les obliger à se réunir contre lui par un dernier effort: il parlait
à l’Europe en maître, et agissait en même temps en politique.
Il sut aux conférences de Nimègue semer la jalousie parmi les alliés.
Les Hollandais s’empressèrent de signer, malgré le prince d’Orange,
qui, à quelque prix que ce fut, voulait faire la guerre; ils disaient
que les Espagnols étaient trop faibles pour les secourir s’ils ne
signaient pas.
Les Espagnols, voyant que les Hollandais avaient accepté la paix, la
reçurent aussi, disant que l’empire ne fesait pas assez d’efforts pour
la cause commune.
Enfin les Allemands, abandonnés de la Hollande et de l’Espagne,
signèrent les derniers, en laissant Fribourg au roi, et confirmant les
traités de Vestphalie.
Rien ne fut changé aux conditions prescrites par Louis XIV. Ses
ennemis eurent beau faire des propositions outrées pour colorer leur
faiblesse, l’Europe reçut de lui des lois et la paix. Il n’y eut que
le duc de Lorraine qui osa refuser l’acceptation d’un traité qui lui
semblait trop odieux. Il aima mieux être un prince errant dans l’empire
qu’un souverain sans pouvoir et sans considération dans ses états: il
attendit sa fortune du temps et de son courage.
(10 août 1678) Dans le temps des conférences de Nimègue, et quatre
jours après que les plénipotentiaires de France et de Hollande avaient
signé la paix, le prince d’Orange fit voir combien Louis XIV avait
en lui un ennemi dangereux. Le maréchal de Luxembourg, qui bloquait
Mons, venait de recevoir la nouvelle de la paix. Il était tranquille
dans le village de Saint-Denys, et dînait chez l’intendant de l’armée.
(14 août) Le prince d’Orange, avec toutes ses troupes, fond sur le
quartier du maréchal, le force, et engage un combat sanglant, long,
et opiniâtre, dont il espérait avec raison une victoire signalée, car
non seulement il attaquait, ce qui est un avantage, mais il attaquait
des troupes qui se reposaient sur la foi du traité. Le maréchal de
Luxembourg eut beaucoup de peine à résister; et s’il y eut quelque
avantage dans ce combat, il fut du côté du prince d’Orange, puisque son
infanterie demeura maîtresse du terrain où elle avait combattu.
Si les hommes ambitieux comptaient pour quelque chose le sang des
autres hommes, le prince d’Orange n’eût point donné ce combat. Il
savait certainement que la paix était signée; il savait que cette paix
était avantageuse à son pays; cependant il prodiguait sa vie et celle
de plusieurs milliers d’hommes pour prémices d’une paix générale qu’il
n’aurait pu empêcher, même en battant les Français. Cette action,
pleine d’inhumanité non moins que de grandeur, et plus admirée alors
que blâmée, ne produisit pas un nouvel article de paix, et coûta, sans
aucun fruit, la vie à deux mille Français et à autant d’ennemis. On
vit dans cette paix combien les événements contredisent les projets.
La Hollande, contre qui seule la guerre avait été entreprise, et qui
aurait dû être détruite, n’y perdit rien; au contraire, elle y gagna
une barrière: et toutes les autres puissances qui l’avaient garantie de
la destruction y perdirent.
Le roi fut en ce temps au comble de la grandeur. Victorieux depuis
qu’il régnait, n’ayant assiégé aucune place qu’il n’eût prise,
supérieur en tout genre à ses ennemis réunis, la terreur de l’Europe
pendant six années de suite, enfin son arbitre et son pacificateur,
ajoutant à ses états la Franche-Comté, Dunkerque, et la moitié de
la Flandre; et, ce qu’il devait compter pour le plus grand de ses
avantages, roi d’une nation alors heureuse, et alors le modèle
des autres nations. L’hôtel-de-ville de Paris lui déféra quelque
temps après le nom de _grand_ avec solennité (1680), et ordonna que
dorénavant ce titre seul serait employé dans tous les monuments
publics. On avait, dès 1673, frappé quelques médailles chargées de ce
surnom. L’Europe, quoique jalouse, ne réclama pas contre ces honneurs.
Cependant le nom de Louis XIV a prévalu dans le public sur celui de
_grand_. L’usage est le maître de tout. Henri, qui fut surnommé _le
grand_ à si juste titre après sa mort, est appelé communément Henri
IV; et ce nom seul en dit assez. M. le Prince est toujours appelé _le
grand_ Condé, non seulement à cause de ses actions héroïques, mais par
la facilité qui se trouve à le distinguer, par ce surnom, des autres
princes de Condé. Si on l’avait nommé Condé _le grand_, ce titre ne lui
fût pas demeuré. On dit _le grand_ Corneille, pour le distinguer de son
frère[482]. On ne dit pas _le grand_ Virgile, ni _le grand_ Homère, ni
_le grand_ Tasse. Alexandre-le-Grand n’est plus connu que sous le nom
d’Alexandre. On ne dit point César _le grand_. Charles-Quint, dont la
fortune fut plus éclatante que celle de Louis XIV, n’a jamais eu le nom
de _grand_: il n’est resté à Charlemagne que comme un nom propre. Les
titres ne servent de rien pour la postérité, le nom d’un homme qui a
fait de grandes choses impose plus de respect que toutes les épithètes.