L’empire d’Allemagne est le plus puissant voisin qu’ait la France:
il est d’une plus grande étendue; moins riche peut-être en argent,
mais plus fécond en hommes robustes et patients dans le travail.
La nation allemande est gouvernée, peu s’en faut, comme l’était la
France sous les premiers rois _Capétiens_, qui étaient des chefs,
souvent mal obéis, de plusieurs grands vassaux et d’un grand nombre
de petits. Aujourd’hui soixante villes libres, et qu’on nomme
impériales, environ autant de souverains séculiers, près de quarante
princes ecclésiastiques, soit abbés, soit évêques, neuf électeurs,
parmi lesquels on peut compter aujourd’hui quatre rois[378], enfin
l’empereur, chef de tous ces potentats, composent ce grand corps
germanique, que le flegme allemand a fait subsister jusqu’à nos jours,
avec presque autant d’ordre qu’il y avait autrefois de confusion dans
le gouvernement français.
Chaque membre de l’empire a ses droits, ses priviléges, ses
obligations; et la connaissance difficile de tant de lois, souvent
contestées, fait ce que l’on appelle en Allemagne l’_étude du droit
public_, pour laquelle la nation germanique est si renommée.
L’empereur, par lui-même, ne serait guère à la vérité plus puissant ni
plus riche qu’un doge de Venise. Vous savez que l’Allemagne, partagée
en villes et en principautés, ne laisse au chef de tant d’états que la
prééminence avec d’extrêmes honneurs, sans domaines, sans argent, et
par conséquent sans pouvoir.
Il ne possède pas, à titre d’empereur, un seul village. Cependant cette
dignité, souvent aussi vaine que suprême, était devenue si puissante
entre les mains des Autrichiens, qu’on a craint souvent qu’ils ne
convertissent en monarchie absolue cette république de princes.
Deux partis divisaient alors, et partagent encore aujourd’hui l’Europe
chrétienne, et surtout l’Allemagne.
Le premier est celui des catholiques, plus ou moins soumis au pape; le
second est celui des ennemis de la domination spirituelle et temporelle
du pape et des prélats catholiques. Nous appelons ceux de ce parti du
nom général de protestants, quoiqu’ils soient divisés en luthériens,
calvinistes, et autres, qui se haïssent entre eux presque autant qu’ils
haïssent Rome.
En Allemagne, la Saxe, une partie du Brandebourg, le Palatinat,
une partie de la Bohême, de la Hongrie, les états de la maison de
Brunsvick, le Virtemberg, la Hesse, suivent la religion luthérienne,
qu’on nomme _évangélique_. Toutes les villes libres impériales ont
embrassé cette secte, qui a semblé plus convenable que la religion
catholique à des peuples jaloux de leur liberté.
Les calvinistes, répandus parmi les luthériens qui sont les plus forts,
ne font qu’un parti médiocre; les catholiques composent le reste de
l’empire, et ayant à leur tête la maison d’Autriche, ils étaient sans
doute les plus puissants.
Non seulement l’Allemagne, mais tous les états chrétiens, saignaient
encore des plaies qu’ils avaient reçues de tant de guerres de religion,
fureur particulière aux chrétiens, ignorée des idolâtres, et suite
malheureuse de l’esprit dogmatique introduit depuis si long-temps dans
toutes les conditions. Il y a peu de points de controverse qui n’aient
causé une guerre civile; et les nations étrangères (peut-être notre
postérité) ne pourront un jour comprendre que nos pères se soient
égorgés mutuellement, pendant tant d’années, en prêchant la patience.
Je vous ai déjà fait voir comment Ferdinand II[379] fut près de changer
l’aristocratie allemande en une monarchie absolue, et comment il fut
sur le point d’être détrôné par Gustave-Adolphe. Son fils, Ferdinand
III, qui hérita de sa politique, et fit comme lui la guerre de son
cabinet, régna pendant la minorité de Louis XIV.
L’Allemagne n’était point alors aussi florissante qu’elle l’est
devenue depuis; le luxe y était inconnu, et les commodités de la vie
étaient encore très rares chez les plus grands seigneurs. Elles n’y
ont été portées que vers l’an 1686 par les réfugiés français qui
allèrent y établir leurs manufactures. Ce pays fertile et peuplé
manquait de commerce et d’argent; la gravité des mœurs et la lenteur
particulière aux Allemands les privaient de ces plaisirs et de ces arts
agréables que la sagacité italienne cultivait depuis tant d’années,
et que l’industrie française commençait dès-lors à perfectionner.
Les Allemands, riches chez eux, étaient pauvres ailleurs; et cette
pauvreté, jointe à la difficulté de réunir en peu de temps sous les
mêmes étendards tant de peuples différents, les mettait à peu près,
comme aujourd’hui, dans l’impossibilité de porter et de soutenir
long-temps la guerre chez leurs voisins. Aussi c’est presque toujours
dans l’empire que les Français ont fait la guerre contre les empereurs.
La différence du gouvernement et du génie paraît rendre les Français
plus propres pour l’attaque, et les Allemands pour la défense.