Des états de l’Europe avant Louis XIV.
Il y avait déjà long-temps qu’on pouvait regarder l’Europe chrétienne
(à la Russie près) comme une espèce de grande république partagée,
en plusieurs états, les uns monarchiques, les autres mixtes; ceux-ci
aristocratiques, ceux-là populaires, mais tous correspondants les uns
avec les autres; tous ayant un même fond de religion, quoique divisés
en plusieurs sectes; tous ayant les mêmes principes de droit public
et de politique, inconnus dans les autres parties du monde. C’est par
ces principes que les nations européanes ne font point esclaves leurs
prisonniers, qu’elles respectent les ambassadeurs de leurs ennemis,
qu’elles conviennent ensemble de la prééminence et de quelques droits
de certains princes, comme de l’empereur, des rois, et des autres
moindres potentats, et qu’elles s’accordent surtout dans la sage
politique de tenir entre elles, autant qu’elles peuvent, une balance
égale de pouvoir, employant sans cesse les négociations, même au milieu
de la guerre, et entretenant les unes chez les autres des ambassadeurs
ou des espions moins honorables, qui peuvent avertir toutes les cours
des desseins d’une seule, donner à-la-fois l’alarme à l’Europe, et
garantir les plus faibles des invasions que le plus fort est toujours
prêt d’entreprendre.
Depuis Charles-Quint la balance penchait du côté de la maison
d’Autriche. Cette maison puissante était, vers l’an 1630, maîtresse de
l’Espagne, du Portugal, et des trésors de l’Amérique; les Pays-Bas,
le Milanais, le royaume de Naples, la Bohême, la Hongrie, l’Allemagne
même (si on peut le dire), étaient devenus son patrimoine; et si tant
d’états avaient été réunis sous un seul chef de cette maison, il est à
croire que l’Europe lui aurait enfin été asservie.