Introduction[375].
Ce n’est pas seulement la vie de Louis XIV qu’on prétend écrire; on se
propose un plus grand objet. On veut essayer de peindre à la postérité,
non les actions d’un seul homme, mais l’esprit des hommes dans le
siècle le plus éclairé qui fut jamais.
Tous les temps ont produit des héros et des politiques: tous les
peuples ont éprouvé des révolutions: toutes les histoires sont presque
égales pour qui ne veut mettre que des faits dans sa mémoire. Mais
quiconque pense, et, ce qui est encore plus rare, quiconque a du goût,
ne compte que quatre siècles dans l’histoire du monde. Ces quatre
âges heureux sont ceux où les arts ont été perfectionnés, et qui,
servant d’époque à la grandeur de l’esprit humain, sont l’exemple de la
postérité.
Le premier de ces siècles, à qui la véritable gloire est attachée,
est celui de Philippe et d’Alexandre, ou celui des Périclès, des
Démosthène, des Aristote, des Platon, des Apelle, des Phidias, des
Praxitèle; et cet honneur a été renfermé dans les limites de la Grèce;
le reste de la terre alors connue était barbare.
Le second âge est celui de César et d’Auguste, désigné encore par
les noms de Lucrèce, de Cicéron, de Tite-Live, de Virgile, d’Horace,
d’Ovide, de Varron, de Vitruve.
Le troisième est celui qui suivit la prise de Constantinople par
Mahomet II. Le lecteur peut se souvenir qu’on vit alors en Italie une
famille de simples citoyens faire ce que devaient entreprendre les
rois de l’Europe. Les Médicis appelèrent à Florence les savants, que
les Turcs chassaient de la Grèce: c’était le temps de la gloire de
l’Italie. Les beaux-arts y avaient déjà repris une vie nouvelle; les
Italiens les honorèrent du nom de vertu, comme les premiers Grecs les
avaient caractérisés du nom de sagesse. Tout tendait à la perfection.
Les arts, toujours transplantés de Grèce en Italie, se trouvaient dans
un terrain favorable, où ils fructifiaient tout-à-coup. La France,
l’Angleterre, l’Allemagne, l’Espagne, voulurent à leur tour avoir de
ces fruits: mais ou ils ne vinrent point dans ces climats, ou bien ils
dégénérèrent trop vite.
François Iᵉʳ encouragea des savants, mais qui ne furent que savants: il
eut des architectes; mais il n’eut ni des Michel-Ange, ni des Palladio:
il voulut en vain établir des écoles de peinture; les peintres italiens
qu’il appela ne firent point d’élèves français. Quelques épigrammes et
quelques contes libres composaient toute notre poésie. Rabelais était
notre seul livre de prose à la mode, du temps de Henri II.
En un mot, les Italiens seuls avaient tout, si vous en exceptez la
musique, qui n’était pas encore perfectionnée, et la philosophie
expérimentale, inconnue partout également, et qu’enfin Galilée fit
connaître.
Le quatrième siècle est celui qu’on nomme le siècle de Louis XIV; et
c’est peut-être celui des quatre qui approche le plus de la perfection.
Enrichi des découvertes des trois autres, il a plus fait en certains
genres que les trois ensemble. Tous les arts, à la vérité, n’ont point
été poussés plus loin que sous les Médicis, sous les Auguste et les
Alexandre; mais la raison humaine en général s’est perfectionnée.
La saine philosophie n’a été connue que dans ce temps; et il est
vrai de dire qu’à commencer depuis les dernières années du cardinal
de Richelieu, jusqu’à celles qui ont suivi la mort de Louis XIV, il
s’est fait dans nos arts, dans nos esprits, dans nos mœurs, comme
dans notre gouvernement, une révolution générale qui doit servir de
marque éternelle à la véritable gloire de notre patrie. Cette heureuse
influence ne s’est pas même arrêtée en France; elle s’est étendue en
Angleterre; elle a excité l’émulation dont avait alors besoin cette
nation spirituelle et hardie; elle a porté le goût en Allemagne, les
sciences en Russie; elle a même ranimé l’Italie qui languissait, et
l’Europe a dû sa politesse et l’esprit de société à la cour de Louis
XIV.
Il ne faut pas croire que ces quatre siècles aient été exempts de
malheurs et de crimes. La perfection des arts cultivés par des citoyens
paisibles n’empêche pas les princes d’être ambitieux; les peuples
d’être séditieux, les prêtres et les moines d’être quelquefois
remuants et fourbes. Tous les siècles se ressemblent par la méchanceté
des hommes; mais je ne connais que ces quatre âges distingués par les
grands talents.
Avant le siècle que j’appelle de Louis XIV, et qui commence à peu
près à l’établissement de l’académie française[376], les Italiens
appelaient tous les ultramontains du nom de barbares; il faut avouer
que les Français méritaient en quelque sorte cette injure. Leurs
pères joignaient la galanterie romanesque des Maures à la grossièreté
gothique. Ils n’avaient presque aucun des arts aimables, ce qui prouve
que les arts utiles étaient négligés; car lorsqu’on a perfectionné
ce qui est nécessaire, on trouve bientôt le beau et l’agréable; et
il n’est pas étonnant que la peinture, la sculpture, la poésie,
l’éloquence, la philosophie, fussent presque inconnues à une nation
qui, ayant des ports sur l’Océan et sur la Méditerranée, n’avait
pourtant point de flotte, et qui, aimant le luxe à l’excès, avait à
peine quelques manufactures grossières.
Les Juifs, les Génois, les Vénitiens, les Portugais, les Flamands,
les Hollandais, les Anglais, firent tour-à-tour le commerce de la
France, qui en ignorait les principes. Louis XIII, à son avènement à
la couronne, n’avait pas un vaisseau: Paris ne contenait pas quatre
cent mille hommes, et n’était pas décoré de quatre beaux édifices; les
autres villes du royaume ressemblaient à ces bourgs qu’on voit au-delà
de la Loire. Toute la noblesse, cantonnée à la campagne dans des
donjons entourés de fossés, opprimait ceux qui cultivent la terre. Les
grands chemins étaient presque impraticables; les villes étaient sans
police, l’état sans argent, et le gouvernement presque toujours sans
crédit parmi les nations étrangères.
On ne doit pas se dissimuler que, depuis la décadence de la famille de
Charlemagne, la France avait langui plus ou moins dans cette faiblesse,
parcequ’elle n’avait presque jamais joui d’un bon gouvernement.
Il faut, pour qu’un état soit puissant, ou que le peuple ait une
liberté fondée sur les lois, ou que l’autorité souveraine soit affermie
sans contradiction. En France, les peuples furent esclaves jusque vers
le temps de Philippe-Auguste; les seigneurs furent tyrans jusqu’à Louis
XI; et les rois, toujours occupés à soutenir leur autorité contre leurs
vassaux, n’eurent jamais ni le temps de songer au bonheur de leurs
sujets, ni le pouvoir de les rendre heureux.
Louis XI fit beaucoup pour la puissance royale, mais rien pour la
félicité et la gloire de la nation. François Iᵉʳ fit naître le
commerce, la navigation, les lettres, et tous les arts; mais il
fut trop malheureux pour leur faire prendre racine en France, et
tous périrent avec lui. Henri-le-Grand allait retirer la France des
calamités et de la barbarie où trente ans de discorde l’avaient
replongée, quand il fut assassiné dans sa capitale, au milieu du peuple
dont il commençait à faire le bonheur. Le cardinal de Richelieu, occupé
d’abaisser la maison d’Autriche, le calvinisme, et les grands, ne jouit
point d’une puissance assez paisible pour réformer la nation; mais au
moins il commença cet heureux ouvrage.
Ainsi, pendant neuf cents années, le génie des Français a été presque
toujours rétréci sous un gouvernement gothique, au milieu des divisions
et des guerres civiles, n’ayant ni lois ni coutumes fixes, changeant
de deux siècles en deux siècles un langage toujours grossier; les
nobles sans discipline, ne connaissant que la guerre et l’oisiveté; les
ecclésiastiques vivant dans le désordre et dans l’ignorance; et les
peuples sans industrie, croupissant dans leur misère.
Les Français n’eurent part, ni aux grandes découvertes ni aux
inventions admirables des autres nations: l’imprimerie, la poudre,
les glaces, les télescopes, le compas de proportion, la machine
pneumatique, le vrai système de l’univers, ne leur appartiennent point;
ils fesaient des tournois, pendant que les Portugais et les Espagnols
découvraient et conquéraient de nouveaux mondes à l’orient et à
l’occident du monde connu. Charles-Quint prodiguait déjà en Europe les
trésors du Mexique, avant que quelques sujets de François Iᵉʳ eussent
découvert la contrée inculte du Canada; mais par le peu même que firent
les Français dans le commencement du seizième siècle, on vit de quoi
ils sont capables quand ils sont conduits.
On se propose de montrer ce qu’ils ont été sous Louis XIV.
Il ne faut pas qu’on s’attende à trouver ici, plus que dans le tableau
des siècles précédents, les détails immenses des guerres, des attaques
de villes prises et reprises par les armes, données et rendues par des
traités. Mille circonstances intéressantes pour les contemporains se
perdent aux yeux de la postérité, et disparaissent pour ne laisser voir
que les grands événements qui ont fixé la destinée des empires. Tout
ce qui s’est fait ne mérite pas d’être écrit. On ne s’attachera, dans
cette histoire, qu’à ce qui mérite l’attention de tous les temps, à ce
qui peut peindre le génie et les mœurs des hommes, à ce qui peut servir
d’instruction, et conseiller l’amour de la vertu, des arts, et de la
patrie.
On a déjà vu[377] ce qu’étaient et la France et les autres états de
l’Europe avant la naissance de Louis XIV; on décrira ici les grands
événements politiques et militaires de son règne. Le gouvernement
intérieur du royaume, objet plus important pour les peuples, sera
traité à part. La vie privée de Louis XIV, les particularités de sa
cour et de son règne, tiendront une grande place. D’autres articles
seront pour les arts, pour les sciences, pour les progrès de l’esprit
humain dans ce siècle. Enfin on parlera de l’Église, qui depuis si
long-temps est liée au gouvernement; qui tantôt l’inquiète et tantôt le
fortifie; et qui, instituée pour enseigner la morale, se livre souvent
à la politique et aux passions humaines.