l’_Histoire de l’Église de Paris_. Mort en 1696.
DUBOS (L’abbé). Son _Histoire de la ligue de Cambrai_ est profonde,
politique, intéressante; elle fait connaître les usages et les mœurs
du temps, et est un modèle en ce genre. Tous les artistes lisent avec
fruit ses _Réflexions sur la poésie, la peinture et la musique_. C’est
le livre le plus utile qu’on ait jamais écrit sur ces matières chez
aucune des nations de l’Europe. Ce qui fait la bonté de cet ouvrage,
c’est qu’il n’y a que peu d’erreurs et beaucoup de réflexions vraies,
nouvelles et profondes. Ce n’est pas un livre méthodique; mais l’auteur
pense, et fait penser. Il ne savait pourtant pas la musique; il n’avait
jamais pu faire de vers, et n’avait pas un tableau; mais il avait
beaucoup lu, vu, entendu et réfléchi[152]. Il publia, pendant la guerre
de la succession, un ouvrage intitulé _les Intérêts de l’Angleterre
mal entendus dans la guerre présente_[153]. Il y prédit la séparation
des colonies anglaises, comme la suite nécessaire de la destruction
de la puissance française dans l’Amérique septentrionale, du besoin
qu’aurait l’Angleterre d’imposer des taxes sur ses colonies, et du
refus qu’elles feraient de se soumettre à ces taxes. Mort en 1712.
DUCANGE (Charles Dufresne), né à Amiens, en 1610. On sait combien ses
deux _Glossaires_ sont utiles pour l’intelligence de tous les usages du
Bas-Empire et des siècles suivants. On est effrayé de l’immensité de
ses connaissances et de ses travaux. De pareils hommes méritent notre
éternelle reconnaissance, après ceux qui ont fait servir leur génie à
nos plaisirs. Il fut un de ceux que Louis XIV récompensa. Mort en 1688.
DUCERCEAU (Jean-Antoine), né en 1670, jésuite. On trouve dans ses
poésies françaises, qui sont du genre médiocre, quelques vers naïfs
et heureux. Il a mêlé à la langue épurée de son siècle le langage
marotique, qui énerve la poésie par sa malheureuse facilité, et qui
gâte la langue de nos jours par des mots et des tours surannés. Mort en
1730.
DU CHATELET (madame). Voyez BRETEUIL.
DUCHÉ DE VANCI (Joseph-François), valet de chambre de Louis XIV, fit
pour la cour quelques tragédies tirées de l’_Écriture_, à l’exemple
de Racine, non avec le même succès. L’opéra d’_Iphigénie en Tauride_
est son meilleur ouvrage. Il est dans le grand goût; et, quoique ce ne
soit qu’un opéra, il retrace une grande idée de ce que les tragédies
grecques avaient de meilleur. Ce goût n’a pas subsisté long-temps; même
bientôt après on s’est réduit aux simples ballets, composés d’actes
détachés, faits uniquement pour amener des danses; ainsi l’opéra même
a dégénéré dans le temps que presque tout le reste tombait dans la
décadence.
Madame de Maintenon fit la fortune de cet auteur: elle le recommanda si
fortement à M. de Pontchartrain, secrétaire d’état, que ce ministre,
prenant Duché pour un homme considérable, alla lui rendre visite.
Duché, homme alors très obscur, voyant entrer chez lui un secrétaire
d’état, crut qu’on allait le conduire à la Bastille. Mort en 1704.
DUCHESNE (André), né en Touraine, en 1584; historiographe du roi,
auteur de beaucoup d’histoires et de recherches généalogiques. On
l’appelait _le Père de l’Histoire de France_. Mort en 1640.
DUFRESNOI (Charles-Alfonse), né à Paris en 1611, peintre et poëte.
Son poëme _de la Peinture_ a réussi auprès de ceux qui peuvent lire
d’autres vers latins que ceux du siècle d’Auguste. Mort en 1665.
DUFRESNY (Charles Rivière), né à Paris en 1648. Il passait pour
petit-fils de Henri IV, et lui ressemblait. Son père avait été valet de
garde-robe de Louis XIII, et le fils l’était de Louis XIV, qui lui fit
toujours du bien, malgré son dérangement, mais qui ne put l’empêcher de
mourir pauvre. Avec beaucoup d’esprit et plus d’un talent, il ne put
jamais rien faire de régulier. On a de lui beaucoup de comédies, et il
n’y en a guère où l’on ne trouve des scènes jolies et singulières. Mort
en 1724.
DU GUAI-TROUIN (René), né à Saint-Malo en 1673, d’armateur devenu
lieutenant-général des armées navales, l’un des plus grands hommes en
son genre, a donné des _Mémoires_[154] écrits du style d’un soldat, et
propres à exciter l’émulation chez ses compatriotes. Mort en 1736.
DUGUET (Jacques-Joseph), né en Forez en 1649; l’une des meilleures
plumes du parti janséniste. Son livre de l’_Éducation d’un roi_ n’a
point été fait pour le roi de Sardaigne, comme on l’a dit, et il a
été achevé par une autre main[155]. Le style de Duguet est formé sur
celui des bons écrivains de Port-Royal. Il aurait pu comme eux rendre
de grands services aux lettres; trois volumes sur vingt-cinq chapitres
d’_Isaïe_ prouvent qu’il n’était avare ni de son temps ni de sa plume.
Mort en 1733.
DUHALDE (Jean-Baptiste), jésuite, quoiqu’il ne soit point sorti de
Paris, et qu’il n’ait point su le chinois, a donné sur les Mémoires de
ses confrères la plus ample et la meilleure description de l’empire de
la Chine[156] qu’on ait dans le monde. Mort en 1743.
L’insatiable curiosité que nous avons de connaître à fond la religion,
les lois, les mœurs des Chinois, n’est point encore satisfaite: un
bourgmestre de Middelbourg, nommé _Hudde_[157], homme très riche,
guidé par cette seule curiosité, alla à la Chine vers l’an 1700.
Il employa une grande partie de son bien à s’instruire de tout. Il
apprit si parfaitement la langue, qu’on le prenait pour un Chinois.
Heureusement pour lui la forme de son visage ne le trahissait pas.
Enfin il sut parvenir au grade de mandarin; il parcourut toutes les
provinces en cette qualité, et revint ensuite en Europe avec un
recueil de trente années d’observations; elles ont été perdues dans
un naufrage: c’est peut-être la plus grande perte qu’ait faite la
république des lettres.
DUHAMEL (Jean-Baptiste), de Normandie, né en 1624, secrétaire de
l’académie des sciences. Quoique philosophe, il était théologien. La
philosophie, qui s’est perfectionnée depuis lui, a nui à ses ouvrages,
mais son nom a subsisté. Mort en 1706.
DUMARSAIS (César Chesneau), né à Marseille en 1676. Personne n’a
connu mieux que lui la métaphysique de la grammaire; personne n’a
plus approfondi les principes des langues. Son livre des _Tropes_ est
devenu insensiblement nécessaire, et tout ce qu’il a écrit sur la
grammaire mérite d’être étudié. Il y a dans le grand _Dictionnaire
encyclopédique_ beaucoup d’articles de lui, qui sont d’une grande
utilité. Il était du nombre de ces philosophes obscurs dont Paris est
plein, qui jugent sainement de tout, qui vivent entre eux dans la paix
et dans la communication de la raison, ignorés des grands, et très
redoutés de ces charlatans en tout genre qui veulent dominer sur les
esprits. La foule de ces hommes sages est une suite de l’esprit du
siècle. Mort en 1756.
DUPIN (Louis Ellies), né en 1657, docteur de Sorbonne. Sa _Bibliothèque
des auteurs ecclésiastiques_ lui a fait beaucoup de réputation et
quelques ennemis. Mort en 1719.
DUPLEIX (Scipion), de Condom, quoique né en 1569, peut être compté
dans le siècle de Louis XIV, ayant encore vécu sous son règne. Il est
le premier historien qui ait cité en marge ses autorités, précaution
absolument nécessaire quand on n’écrit pas l’histoire de son temps,
à moins qu’on ne s’en tienne aux faits connus. On ne lit plus son
_Histoire de France_, parceque depuis lui on a mieux fait et mieux
écrit. Mort en 1661.
DUPUY (Pierre), fils de Claude Dupuy, conseiller au parlement, très
savant homme, naquit en 1583. La science de Pierre Dupuy fut utile à
l’état. Il travailla plus que personne à l’inventaire des chartes, et
aux recherches des droits du roi sur plusieurs états. Il débrouilla,
autant qu’on le peut, la _loi Salique_, et défendit les libertés de
l’Église gallicane, en prouvant qu’elles ne sont qu’une partie des
anciens droits des anciennes Églises. Il résulte de son _Histoire des
Templiers_ qu’il y avait quelques coupables dans cet ordre, mais que
la condamnation de l’ordre entier et le supplice de tant de chevaliers
furent une des plus horribles injustices qu’on ait jamais commises.
Mort en 1651.
DURYER (André), gentilhomme ordinaire de la chambre du roi, long-temps
employé à Constantinople et en Égypte. Nous avons de lui la traduction
de _l’Alcoran_ et de l’_Histoire de Perse_[158].
DURYER (Pierre), né à Paris en 1605, secrétaire du roi, historiographe
de France, pauvre malgré ses charges. Il fit dix-neuf pièces de
théâtre, et treize traductions, qui furent toutes bien reçues de son
temps: mort en 1658.
ESPRIT (Jacques), né à Béziers en 1611, auteur du livre _de la Fausseté
des vertus humaines_, qui n’est qu’un commentaire du duc de La
Rochefoucauld. Le chancelier Séguier, qui goûta sa littérature, lui fit
avoir un brevet de conseiller d’état. Mort en 1678.
ESTRADES (Godefroi, maréchal d’). Ses _Lettres_[159] sont aussi
estimées que celles du cardinal d’Ossat; et c’est une chose
particulière aux Français, que de simples dépêches aient été souvent
d’excellents ouvrages. Mort en 1686.
FÉLIBIEN (André), né à Chartres en 1619. Il est le premier qui, dans
les inscriptions de l’hôtel-de-ville, ait donné à Louis XIV le nom de
_Grand_. Ses _Entretiens sur la vie des peintres_ sont l’ouvrage qui
lui a fait le plus d’honneur. Il est élégant, profond, et il respire
le goût: mais il dit trop peu de choses en trop de paroles, et est
absolument sans méthode. Mort en 1695.
FÉNÉLON (François de Salignac de La Mothe), archevêque de Cambrai, né
en Périgord en 1651. On a de lui cinquante-cinq ouvrages différents.
Tous partent d’un cœur plein de vertu, mais son _Télémaque_ l’inspire.
Il a été vainement blâmé par Gueudeville, et par l’abbé Faydit[160].
Mort à Cambrai en 1715.
Après la mort de Fénélon, Louis XIV brûla lui-même tous les manuscrits
que le duc de Bourgogne avait conservés de son précepteur. Ramsay,
élève de ce célèbre archevêque, m’a écrit ces mots: «S’il était né
en Angleterre, il aurait développé son génie, et donné l’essor sans
crainte à ses principes, que personne n’a connus.»
FERRAND (Antoine), conseiller de la cour des aides. On a de lui de très
jolis vers. Il joutait avec Rousseau dans l’épigramme et le madrigal.
Voici dans quel goût Ferrand écrivait:
D’amour et de mélancolie
Célemnus enfin consumé,
En fontaine fut transformé;
Et qui boit de ses eaux oublie
Jusqu’au nom de l’objet aimé.
Pour mieux oublier Égérie,
J’y courus hier vainement;
A force de changer d’amant,
L’infidèle l’avait tarie.
On voit que Ferrand mettait plus de naturel, de grâce, et de
délicatesse, dans ses sujets galants, et Rousseau plus de force et de
recherche dans des sujets de débauche. Mort en 1719.
FEUQUIÈRES (Antoine de Pas, marquis de), né à Paris en 1648. Officier
consommé dans l’art de la guerre, et excellent guide s’il est critique
trop sévère. Mort en 1711.
FLÉCHIER (Esprit), du comtat d’Avignon, né en 1632, évêque de Lavaur et
puis de Nîmes; poëte français et latin, historien, prédicateur, mais
connu surtout par ses belles oraisons funèbres[161]. Son _Histoire
de Théodose_ a été faite pour l’éducation de Monseigneur. Le duc de
Montausier avait engagé les meilleurs esprits de France à travailler,
par de bons ouvrages, à cette éducation. Mort en 1710.
FLEURY (Claude), né en 1640, sous-précepteur du duc de Bourgogne, et
confesseur de Louis XV son fils, vécut à la cour dans la solitude et
dans le travail. Son _Histoire de l’Église_ est la meilleure qu’on ait
jamais faite, et les discours préliminaires sont fort au-dessus de
l’histoire. Ils sont presque d’un philosophe, mais l’histoire n’en est
pas. Mort en 1723.
FONTAINE (Jean de La). _Voyez_ LA FONTAINE.
FONTENELLE (Bernard Le Bovier[162] de), né à Rouen le 11 février 1657.
On peut le regarder comme l’esprit le plus universel que le siècle
de Louis XIV ait produit. Il a ressemblé à ces terres heureusement
situées qui portent toutes les espèces de fruits. Il n’avait pas
vingt ans lorsqu’il fit une grande partie de la tragédie-opéra de
_Bellérophon_, et depuis il donna l’opéra de _Thétis et Pélée_, dans
lequel il imita beaucoup Quinault, et qui eut un grand succès. Celui
d’_Énée et Lavinie_ en eut moins. Il essaya ses forces au théâtre
tragique; il aida mademoiselle Bernard dans quelques pièces. Il en
composa deux, dont une fut jouée en 1680, et jamais imprimée[163].
Elle lui attira trop long-temps de très injustes reproches: car il
avait eu le mérite de reconnaître que, bien que son esprit s’étendît à
tout, il n’avait pas le talent de Pierre Corneille, son oncle, pour la
tragédie[164].
En 1686, il fit l’allégorie de _Méro_ et d’_Énégu_[165]; c’est Rome
et Genève. Cette plaisanterie si connue, jointe à l’_Histoire des
oracles_, excita depuis contre lui une persécution. Il en essuya une
moins dangereuse, et qui n’était que littéraire, pour avoir soutenu
qu’à plusieurs égards les modernes valaient bien les anciens. Racine
et Boileau, qui avaient pourtant intérêt que Fontenelle eût raison,
affectèrent de le mépriser, et lui fermèrent long-temps les portes de
l’académie. Ils firent contre lui des épigrammes; il en fit contre eux,
et ils furent toujours ses ennemis. Il fit beaucoup d’ouvrages légers,
dans lesquels on remarquait déjà cette finesse et cette profondeur qui
décèlent un homme supérieur à ses ouvrages mêmes. On remarqua dans ses
vers et dans ses _Dialogues des morts_ l’esprit de Voiture, mais plus
étendu et plus philosophique. Sa _Pluralité des mondes_ fut un ouvrage
unique en son genre[166]. Il sut faire, des _Oracles_ de Van-Dale,
un livre agréable. Les matières délicates auxquelles on touche dans
ce livre lui attirèrent des ennemis violents, auxquels il eut le
bonheur d’échapper. Il vit combien il est dangereux d’avoir raison
dans des choses où des hommes accrédités ont tort. Il se tourna vers
la géométrie et vers la physique avec autant de facilité qu’il avait
cultivé les arts d’agrément. Nommé secrétaire perpétuel de l’académie
des sciences, il exerça cet emploi pendant plus de quarante ans avec
un applaudissement universel. Son _Histoire de l’académie_ jette très
souvent une clarté lumineuse sur les mémoires les plus obscurs. Il fut
le premier qui porta cette élégance dans les sciences. Si quelquefois
il y répandit trop d’ornement, c’était de ces moissons abondantes dans
lesquelles les fleurs croissent naturellement avec les épis.
Cette _Histoire de l’académie des sciences_ serait aussi utile
qu’elle est bien faite, s’il n’avait eu à rendre compte que de vérités
découvertes: mais il fallait souvent qu’il expliquât des opinions
combattues les unes par les autres, et dont la plupart sont détruites.
Les éloges[167] qu’il prononça des académiciens morts ont le mérite
singulier de rendre les sciences respectables, et ont rendu tel leur
auteur. En vain l’abbé Desfontaines et d’autres gens de cette espèce
ont voulu obscurcir sa réputation; c’est le propre des grands hommes
d’avoir de méprisables ennemis. S’il fit imprimer depuis des comédies
froides, peu théâtrales, et une apologie des tourbillons de Descartes,
on a pardonné ces comédies en faveur de sa vieillesse, et son
cartésianisme, en faveur des anciennes opinions qui, dans sa jeunesse,
avaient été celles de l’Europe.
Enfin, on l’a regardé comme le premier des hommes dans l’art nouveau
de répandre de la lumière et des graces sur les sciences abstraites,
et il a eu du mérite dans tous les autres genres qu’il a traités. Tant
de talents ont été soutenus par la connaissance des langues et de
l’histoire; et il a été, sans contredit, au-dessus de tous les savants
qui n’ont pas eu le don de l’invention.
Son _Histoire des Oracles_, qui n’est qu’un abrégé très sage et
très modéré de la grande histoire de Van-Dale, lui fit une querelle
assez violente avec quelques jésuites compilateurs de la _Vie des
saints_[168], qui avaient précisément l’esprit des compilateurs. Ils
écrivirent à leur manière contre le sentiment raisonnable de Van-Dale
et de Fontenelle. Le philosophe de Paris ne répondit point[169]; mais
son ami, le savant Basnage, philosophe de Hollande, répondit, et le
livre des compilateurs ne fut pas lu. Plusieurs années après, le
jésuite Le Tellier, confesseur de Louis XIV, ce malheureux auteur de
toutes les querelles qui ont produit tant de mal et tant de ridicule
en France, déféra Fontenelle à Louis XIV, comme un athée, et rappela
l’allégorie de _Méro_ et d’_Énégu_. _Marc-René_ de Paulmi, marquis
d’Argenson, alors lieutenant de police, et depuis garde des sceaux,
écarta la persécution qui allait éclater contre Fontenelle, et ce
philosophe le fait assez entendre dans l’éloge du garde des sceaux
d’Argenson, prononcé dans l’académie des sciences. Cette anecdote est
plus curieuse que tout ce qu’a dit l’abbé Trublet de Fontenelle. Mort
le 9 janvier 1757, âgé de cent ans moins un mois et deux jours[170].
FORBIN (Claude, chevalier de), chef d’escadre en France, grand-amiral
du roi de Siam. Il a laissé des Mémoires curieux qu’on a rédigés, et
l’on peut juger entre lui et du Guai-Trouin. Mort en 1733.
FRAGUIER (Claude), né à Paris, en 1666, bon littérateur et plein de
goût. Il a mis la philosophie de Platon en bons vers latins. Il eût
mieux valu faire de bons vers français. On a de lui d’excellentes
dissertations dans le recueil utile de l’académie des belles-lettres.
Mort en 1728.
FURETIÈRE (Antoine), né en 1620, fameux par son Dictionnaire et par sa
querelle: mort en 1688.
GACON (François), né à Lyon, en 1667, mis par le P. Nicéron dans le
catalogue des hommes illustres, et qui n’a été fameux que par de
grossières plaisanteries, qu’on appelle _brevets de la calotte_. Ces
turpitudes ont pris leur source dans je ne sais quelle association
qu’on appelait _le régiment des fous et de la calotte_. Ce n’est pas
là assurément du bon goût. Les honnêtes gens ne voient qu’avec mépris
de tels ouvrages et leurs auteurs, qui ne peuvent être cités que pour
faire abhorrer leur exemple. Gacon n’écrivit presque que de mauvaises
satires en mauvais vers contre les auteurs les plus estimés de son
temps. Ceux qui n’en écrivent aujourd’hui qu’en mauvaise prose sont
encore plus méprisés que lui. On n’en parle ici que pour inspirer le
même mépris envers ceux qui pourraient l’imiter. Mort en 1725.
GALLAND (Antoine), né en Picardie, en 1646. Il apprit à Constantinople
les langues orientales, et traduisit une partie des _Contes arabes_,
qu’on connaît sous le titre de _Mille et une nuits_; il y mit beaucoup
du sien: c’est un des livres les plus connus en Europe; il est amusant
pour toutes les nations. Mort en 1715.
GALLOIS (L’abbé Jean), né à Paris, en 1632, savant universel, fut le
premier qui travailla au _Journal des savants_ avec le conseiller-clerc
Sallo, qui avait conçu l’idée de ce travail. Il enseigna depuis un peu
de latin au ministre d’état Colbert, qui, malgré ses occupations, crut
avoir assez de temps pour apprendre cette langue; il prenait surtout
ses leçons en carrosse dans ses voyages de Versailles à Paris. On
disait, avec vraisemblance, que c’était en vue d’être chancelier. On
peut observer que les deux hommes qui ont le plus protégé les lettres
ne savaient pas le latin, Louis XIV et M. Colbert. On prétend que
l’abbé Gallois disait: «M. Colbert veut quelquefois se familiariser
avec moi, mais je le repousse par le respect.» On attribue ce même mot
à Fontenelle à l’égard du régent: il est plus dans le caractère de
Fontenelle, et le régent avait dans le sien plus de familiarité que
Colbert. Mort en 1707.
GASSENDI (Pierre Gassend, plus connu sous le nom de), né en Provence,
en 1592, restaurateur d’une partie de la physique d’Épicure. Il sentit
la nécessité des atomes et du vide. Newton et d’autres ont démontré
depuis ce que Gassendi avait affirmé. Il eut moins de réputation que
Descartes, parcequ’il était plus raisonnable, et qu’il n’était pas
inventeur; mais on l’accusa, comme Descartes, d’athéisme. Quelques uns
crurent que celui qui admettait le vide, comme Épicure, niait un Dieu,
comme lui. C’est ainsi que raisonnent les calomniateurs. Gassendi en
Provence, où l’on n’était point jaloux de lui, était appelé le _saint
Prêtre_; à Paris, quelques envieux l’appelaient l’_athée_. Il est vrai
qu’il était sceptique, et que la philosophie lui avait appris à douter
de tout, mais non pas de l’existence d’un Être suprême[171]. Il avait
avancé long-temps avant Locke, dans une grande lettre à Descartes,
qu’on ne connaît point du tout l’ame, que Dieu peut accorder la pensée
à l’autre être inconnu qu’on nomme matière, et la lui conserver
éternellement. Mort en octobre 1655.
GÉDOIN (Nicolas), chanoine de la Sainte-Chapelle à Paris, auteur d’une
excellente traduction de Quintilien[172] et de Pausanias. Il était
entré chez les jésuites à l’âge de quinze ans, et en sortit dans un âge
mûr. Il était si passionné pour les bons auteurs de l’antiquité qu’il
aurait voulu qu’on eût pardonné à leur religion en faveur des beautés
de leurs ouvrages et de leur mythologie: il trouvait dans la fable une
philosophie naturelle, admirable, et des emblèmes frappants de toutes
les opérations de la Divinité. Il croyait que l’esprit de toutes les
nations s’était rétréci, et que la grande poésie et la grande éloquence
avaient disparu du monde avec la mythologie des Grecs. Le poëme de
Milton lui paraissait un poëme barbare et d’un fanatisme sombre et
dégoûtant, dans lequel le diable hurle sans cesse contre le Messie.
Il écrivit sur ce sujet quatre dissertations très curieuses: on croit
qu’elles seront bientôt imprimées[173]. Mort en 1744.
_N. B._ On a imprimé dans quelques dictionnaires que Ninon lui accorda
ses faveurs à quatre-vingts ans. En ce cas on aurait dû dire plutôt que
l’abbé Gédoin lui accorda les siennes; mais c’est un conte ridicule. Ce
fut à l’abbé de Châteauneuf que Ninon donna un rendez-vous pour le jour
auquel elle aurait soixante ans accomplis[174].
GENEST (Charles-Claude), né en 1635[175], aumônier de la duchesse
d’Orléans, philosophe et poëte. Sa tragédie de _Pénélope_ a encore du
succès sur le théâtre, et c’est la seule de ses pièces qui s’y soit
conservée. Elle est au rang de ces pièces écrites d’un style lâche et
prosaïque, que les situations font tolérer dans la représentation. Son
laborieux ouvrage _de la Philosophie de Descartes_, en rimes plutôt
qu’en vers, signala plus sa patience que son génie; et il n’eut guère
rien de commun avec Lucrèce que de versifier une philosophie erronée
presque en tout: il eut part aux bienfaits de Louis XIV. Mort en 1719.
GIRARD (l’abbé Gabriel), de l’académie. Son livre des _Synonymes_ est
très utile; il subsistera autant que la langue, et servira même à la
faire subsister. Mort fort vieux, en 1748.
GODEAU (Antoine), l’un de ceux qui servirent à l’établissement de
l’académie française, poëte, orateur, et historien. On sait que pour
faire un jeu de mots, le cardinal de Richelieu lui donna l’évêché de
Grasse pour le _Benedicite_ mis en vers. Son _Histoire ecclésiastique_
en prose fut plus estimée que son poëme sur les _Fastes de l’Église_.
Il se trompa en croyant égaler les Fastes d’Ovide: ni son sujet ni son
génie n’y pouvaient suffire. C’est une grande erreur de penser que les
sujets chrétiens puissent convenir à la poésie comme ceux du paganisme,
dont la mythologie aussi agréable que fausse animait toute la nature.
Mort en 1672.
GODEFROI (Théodore), fils de Denys Godefroi, Parisien; homme savant, né
à Genève, en 1580, historiographe de France sous Louis XIII et Louis
XIV. Il s’appliqua surtout aux titres et au cérémonial. Mort en 1648.
_N. B._ Son père, Denys, a rendu un service important à l’Europe par
son travail immense sur le _Corpus juris civilis_.
GODEFROI (Denys), son fils, né à Paris, en 1615, historiographe de
France, comme son père: mort en 1681. Toute cette famille a été
illustre dans la littérature.
GOMBAULD (Jean Ogier de), quoique né sous Charles IX[176], vécut
long-temps sous Louis XIV. Il y a de lui quelques bonnes épigrammes,
dont même on a retenu des vers. Mort en 1666.
GOMBERVILLE (Marin Le Roi de), né à Paris, en 1600, l’un des premiers
académiciens. Il écrivit de grands romans avant le temps du bon goût,
et sa réputation mourut avec lui. Mort en 1674.
GONDI (Jean-François-Paul de), cardinal de Retz[177], né en 1613, qui
vécut en Catilina dans sa jeunesse, et en Atticus dans sa vieillesse.
Plusieurs endroits de ses Mémoires sont dignes de Salluste; mais tout
n’est pas égal. Mort en 1679.
GOURVILLE, valet de chambre du duc de La Rochefoucauld, devenu son
ami et même celui du grand Condé; dans le même temps pendu à Paris en
effigie, et envoyé du roi en Allemagne; ensuite proposé pour succéder
au grand Colbert dans le ministère. Nous avons de lui des Mémoires de
sa vie, écrits avec naïveté, dans lesquels il parle de sa naissance
et de sa fortune avec indifférence. Il y a des anecdotes vraies et
curieuses. Né en 1625, mort en 1703.
GRÉCOURT, chanoine de Tours. Son poëme de _Philotanus_ eut un succès
prodigieux. Le mérite de ces sortes d’ouvrages n’est d’ordinaire que
dans le choix du sujet, et dans la malignité humaine. Ce n’est pas
qu’il n’y ait quelques vers bien faits dans ce poëme. Le commencement
en est très heureux; mais la suite n’y répond pas. Le diable n’y parle
pas aussi plaisamment qu’il est amené. Le style est bas, uniforme,
sans dialogue, sans graces, sans finesse, sans pureté de style, sans
imagination dans l’expression; et ce n’est enfin qu’une histoire
satirique de la bulle _Unigenitus_ en vers burlesques, parmi lesquels
il s’en trouve de très plaisants. Mort en 1743.
GUERET (Gabriel), né à Paris en 1641, connu dans son temps par son
_Parnasse réformé_, et par la _Guerre des auteurs_. Il avait du goût;
mais son discours, _Si l’empire de l’éloquence est plus grand que celui
de l’amour_, ne prouverait pas qu’il en eût. Il a fait le _Journal
du palais_, conjointement avec Blondeau: ce journal du palais est
un recueil des arrêts des parlements de France, jugements souvent
différents dans des causes semblables. Rien ne fait mieux voir combien
la jurisprudence a besoin d’être réformée, que cette nécessité où l’on
est de recueillir des arrêts. Mort en 1688.
HAMILTON (Antoine, comte d’), né à Caen[178]. On a de lui quelques
jolies poésies, et il est le premier qui ait fait des romans dans un
goût plaisant, qui n’est pas le burlesque de Scarron. Ses _Mémoires
du comte de Grammont_, son beau-frère, sont de tous les livres celui
où le fond le plus mince est paré du style le plus gai, le plus vif,
et le plus agréable. C’est le modèle d’une conversation enjouée, plus
que le modèle d’un livre. Son héros n’a guère d’autres rôles dans
ses mémoires que celui de friponner ses amis au jeu, d’être volé par
son valet de chambre, et de dire quelques prétendus bons mots sur les
aventures des autres.
HARDOUIN (Jean), jésuite, né à Quimper en 1646, profond dans l’histoire
et chimérique dans les sentiments. _Il faut s’enquérir_, dit Montaigne,
_non quel est le plus savant, mais le mieux savant_. Hardouin poussa la
bizarrerie jusqu’à prétendre que l’_Énéide_ et les Odes d’Horace ont
été composées par des moines du treizième siècle: il veut qu’Énée soit
Jésus-Christ, et Lalagé, la maîtresse d’Horace, la religion chrétienne.
Le même discernement qui fesait voir au père Hardouin le Messie dans
Énée, lui découvrait des athées dans les pères Thomassin, Quesnel,
Malebranche, dans Arnauld, dans Nicole, et Pascal[179]. Sa folie ôta à
sa calomnie toute son atrocité; mais tous ceux qui renouvellent cette
accusation d’athéisme contre des sages ne sont pas toujours reconnus
pour fous, et sont souvent très dangereux. On a vu des hommes abuser de
leur ministère, en employant ces armes contre lesquelles il n’y a point
de bouclier, pour perdre, sans ressource, des personnes respectables
auprès des princes trop peu instruits. Mort en 1729.
HECQUET (Philippe), médecin[180], mit au jour, en 1722, le système
raisonné de la _Trituration_, idée ingénieuse qui n’explique pas la
manière dont se fait la digestion. Les autres médecins y ont joint le
suc gastrique, et la chaleur des viscères; mais nul n’a pu découvrir le
secret de la nature, qui se cache dans toutes ses opérations.
HELVÉTIUS (Jean-Claude-Adrien), fameux médecin, qui a très bien écrit
sur l’économie animale et sur la fièvre. Mort en 1755. Il était père
d’un vrai philosophe qui renonça à la place de fermier-général pour
cultiver les lettres, et qui a eu le sort de plusieurs philosophes;
persécuté pour un livre et pour sa vertu[181].
HÉNAULT (Charles-Jean-François), président aux enquêtes du parlement,
surintendant de la maison de la reine, de l’académie française, né à
Paris le 8 février 1685. Nous avons déjà parlé de son livre utile de
l’Abrégé de l’Histoire de la France. Les recherches pénibles qu’une
telle étude doit avoir coûtées ne l’ont pas empêché de sacrifier aux
graces, et il a été du très petit nombre de savants qui ont joint
aux travaux utiles les agréments de la société qui ne s’acquièrent
point. Il a été dans l’histoire ce que Fontenelle a été dans la
philosophie. Il l’a rendue familière; aussi lui avons-nous rendu, comme
à Fontenelle, justice de son vivant[182]. Mort en 1770.
HESNAULT (Jean), connu par le sonnet de _l’Avorton_, par d’autres
pièces, et qui aurait une très grande réputation si les trois premiers
chants de sa traduction de _Lucrèce_, qui furent perdus, avaient paru
et avaient été écrits comme ce qui nous est resté du commencement de
cet ouvrage. Mort en 1682. Au reste, la postérité ne le confondra
pas avec un homme du même nom, et d’un mérite supérieur, à qui nous
devons la plus courte et la meilleure histoire de France, et peut-être
la seule manière dont il faudra désormais écrire toutes les grandes
histoires; car la multiplicité des faits et des écrits devient
si grande qu’il faudra bientôt tout réduire aux extraits et aux
dictionnaires: mais il sera difficile d’imiter l’auteur de l’_Abrégé
chronologique_, d’approfondir tant de choses, en paraissant les
effleurer.
HERBELOT (Barthélemi d’), né à Paris en 1625, le premier parmi les
Français qui connut bien les langues et les histoires orientales: peu
célèbre d’abord dans sa patrie; reçu par le grand-duc de Toscane,
Ferdinand II, avec une distinction qui apprit à la France à connaître
son mérite; rappelé ensuite et encouragé par Colbert qui encourageait
tout. Sa _Bibliothèque orientale_ est aussi curieuse que profonde. Mort
en 1695.
HERMANT (Godefroi), né à Beauvais en 1616. Il n’a fait que des ouvrages
polémiques qui s’anéantissent avec la dispute. Mort en 1690.
HERMANT (Jean), né à Caen en 1650, auteur de l’_Histoire des conciles,
des ordres religieux, des hérésies_. Cette _Histoire des hérésies_ ne
vaut pas celle de M. Pluquet[183]. Mort en 1725.
HUET (Pierre-Daniel), né à Caen en 1630, savant universel, et qui
conserva la même ardeur pour l’étude jusqu’à l’âge de quatre-vingt-onze
ans. Appelé auprès de la reine Christine, à Stockholm, il fut ensuite
un des hommes illustres qui contribuèrent à l’éducation du dauphin.
Jamais prince n’eut de pareils maîtres. Huet se fit prêtre à quarante
ans; il eut l’évêché d’Avranches, qu’il abdiqua ensuite pour se livrer
tout entier à l’étude dans la retraite. De tous ses livres, _le
Commerce et la Navigation des anciens_, et _l’Origine des Romans_,
sont le plus d’usage. Son _Traité sur la Faiblesse de l’esprit humain_
a fait beaucoup de bruit, et a paru démentir sa _Démonstration
évangélique_. Mort en 1721.
JACQUELOT (Isaac), né en Champagne en 1647, calviniste, pasteur à La
Haye, et ensuite à Berlin. Il a fait quelques ouvrages sur la religion.
Mort en 1708.
JOLI (Gui), conseiller au châtelet, secrétaire du cardinal de Retz, a
laissé des Mémoires qui sont à ceux du cardinal ce qu’est le domestique
au maître; mais il y a des particularités curieuses.
JOUVENCI (Joseph), jésuite, né à Paris en 1643. C’est encore un homme
qui a eu le mérite obscur d’écrire en latin aussi bien qu’on le puisse
de nos jours. Son livre _De ratione discendi et docendi_ est un des
meilleurs qu’on ait en ce genre, et des moins connus depuis Quintilien.
Il publia en 1710, à Rome, une partie de l’histoire de son ordre. Il
l’écrivit en jésuite, et en homme qui était à Rome[184]. Le parlement
de Paris, qui pense tout différemment de Rome et des jésuites, condamna
ce livre, dans lequel on justifiait le P. Guignard, condamné à être
pendu par ce même parlement, pour l’assassinat commis sur la personne
de Henri IV par l’écolier Châtel. Il est vrai que Guignard n’était
nullement complice, et qu’on le jugea à la rigueur: mais il n’est
pas moins vrai que cette rigueur était nécessaire dans ces temps
malheureux, où une partie de l’Europe, aveuglée par le plus horrible
fanatisme, regardait comme un acte de religion de poignarder le
meilleur des rois et le meilleur des hommes. Mort en 1719.
LABADIE, voyez ABADIE.
LABBE (Philippe), né à Bourges en 1607, jésuite. Il a rendu de grands
services à l’histoire. On a de lui soixante et seize ouvrages. Mort en
1667.
LA BRUYÈRE (Jean de), né à Dourdan en 1644. Il est certain qu’il
peignit dans ses _Caractères_ des personnes connues et considérables.
Son livre a fait beaucoup de mauvais imitateurs. Ce qu’il dit à la fin
contre les athées est estimé; mais quand il se mêle de théologie, il
est au-dessous même des théologiens. Mort en 1696.
LA CHAMBRE (Marin Cureau de), né au Mans en 1594. L’un des premiers
membres de l’académie française, et ensuite de celle des sciences: mort
en 1669. Lui, et son fils, curé de Saint-Barthélemi, et académicien,
ont eu de la réputation.
LA CHAPELLE (Jean de), receveur général des finances, auteur de
quelques tragédies qui eurent du succès en leur temps. Il était un de
ceux qui tâchaient d’imiter Racine; car Racine forma, sans le vouloir,
une école comme les grands peintres. Ce fut un Raphaël qui ne fit point
de Jules Romain: mais au moins ses premiers disciples écrivirent avec
quelque pureté de langage; et, dans la décadence qui a suivi, on a
vu de nos jours des tragédies entières où il n’y a pas douze vers de
suite dans lesquels il n’y ait des fautes grossières. Voilà d’où l’on
est tombé, et à quels excès on est parvenu après avoir eu de si grands
modèles. Mort en 1723.
LA CHAUSSÉE, voyez NIVELLE.
LA CROZE (Mathurin Veissière de), né à Nantes en 1661, bénédictin à
Paris. Sa liberté de penser, et un prieur contraire à cette liberté,
lui firent quitter son ordre et sa religion. C’était une bibliothèque
vivante, et sa mémoire était un prodige. Outre les choses utiles et
agréables qu’il savait, il en avait étudié d’autres qu’on ne peut
savoir, comme l’ancienne langue égyptienne. Il y a de lui un ouvrage
estimé, c’est _le Christianisme des Indes_. Ce qu’on y trouve de plus
curieux, c’est que les bramins croient l’unité d’un Dieu, en laissant
les idoles aux peuples. La fureur d’écrire est telle, qu’on a écrit la
vie de cet homme en un volume aussi gros que la _Vie d’Alexandre_. Ce
petit extrait, encore trop long, aurait suffi[185]. Mort à Berlin en
1739.
LA FARE (Charles-Auguste, marquis de), connu par ses Mémoires et par
quelques vers agréables. Son talent pour la poésie ne se développa qu’à
l’âge de près de soixante ans. Ce fut madame de Caylus[186], l’une des
plus aimables personnes de ce siècle par sa beauté et par son esprit,
pour laquelle il fit ses premiers vers, et peut-être les plus délicats
qu’on ait de lui:
M’abandonnant un jour à la tristesse,
Sans espérance et même sans désirs,
Je regrettais les sensibles plaisirs
Dont la douceur enchanta ma jeunesse.
Sont-ils perdus, disais-je, sans retour?
Et n’es-tu pas cruel, Amour!
Toi que je fis, dès mon enfance,
Le maître de mes plus beaux jours,
D’en laisser terminer le cours
A l’ennuyeuse indifférence?
Alors j’aperçus dans les airs
L’enfant maître de l’univers,
Qui, plein d’une joie inhumaine,
Me dit en souriant: Tircis, ne te plains plus,
Je vais mettre fin à ta peine,
Je te promets un regard de Caylus.
Né en 1644, mort le 22 mai 1712.
LA FAYETTE (Marie-Magdeleine Pioche de La Vergne, comtesse de). Sa
_Princesse de Clèves_ et sa _Zaïde_ furent les premiers romans où l’on
vit les mœurs des honnêtes gens, et des aventures naturelles décrites
avec grace. Avant elle on écrivait d’un style ampoulé des choses peu
vraisemblables. Morte en 1693.
LA FONTAINE (Jean), né à Château-Thierri en 1621; le plus simple des
hommes, mais admirable dans son genre, quoique négligé et inégal. Il
fut le seul des grands hommes de son temps qui n’eut point de part
aux bienfaits de Louis XIV. Il y avait droit par son mérite et par sa
pauvreté. Dans la plupart de ses fables, il est infiniment au-dessus
de tous ceux qui ont écrit avant et après lui, en quelque langue que
ce puisse être. Dans les contes qu’il a imités de l’Arioste, il n’a
pas son élégance et sa pureté; il n’est pas, à beaucoup près, si grand
peintre, et c’est ce que Boileau n’a pas aperçu dans sa Dissertation
sur _Joconde_, parceque Despréaux ne savait presque pas l’italien:
mais dans les contes puisés chez Boccace, La Fontaine lui est bien
supérieur, parcequ’il a beaucoup plus d’esprit, de graces, de finesse.
Boccace n’a d’autre mérite que la naïveté, la clarté et l’exactitude
dans le langage. Il a fixé sa langue, et La Fontaine a souvent corrompu
la sienne. Mort en 1695.
Il faut que les jeunes gens, et surtout ceux qui dirigent leurs
lectures, prennent bien garde à ne pas confondre avec son beau naturel,
le familier, le bas, le négligé, le trivial; défauts dans lesquels il
tombe trop souvent. Il commence par dire au Dauphin dans son prologue:
Et si de t’agréer je n’emporte le prix,
J’aurai du moins l’honneur de l’avoir entrepris.
On sent assez qu’il n’y aurait nul honneur à ne pas emporter le prix
d’agréer. La pensée est aussi fausse que l’expression est mauvaise.
Vous chantiez! j’en suis fort aise;
Hé bien! dansez maintenant.
Livre Iᵉʳ, fable 1ʳᵉ.
Comment une fourmi peut-elle dire ce proverbe du peuple à une cigale?
Sp j’apprenais l’hébreu, les sciences, l’histoire!
Tout cela c’est la mer à boire.
Livre VIII, 25.
Il faut avouer que Phèdre écrit avec une pureté qui n’a rien de cette
bassesse.
Le gibier du lion, ce ne sont pas moineaux,
Mais beaux et bons sangliers, daims et cerfs bons et beaux.
Livre II, 19.
Un jour, sur ses longs pieds, allait, je ne sais où,
Le héron au long bec emmanché d’un long cou;
Livre VII, 4.
Et le renard qui a _cent tours dans son sac_; et le chat qui _n’en a
qu’un dans son bissac_[187].
Distinguons bien ces négligences, ces puérilités, qui sont en très
grand nombre, des traits admirables de ce charmant auteur, qui sont en
plus grand nombre encore.
Quel est donc le pouvoir naturel des vers naturels, puisque, par ce
seul charme, La Fontaine, avec de grandes négligences, a une réputation
si universelle et si méritée, sans avoir jamais rien inventé! mais
aussi quel mérite dans les anciens Asiatiques, inventeurs de ces fables
connues dans toute la terre habitable!
LA FOSSE (Antoine de), né en 1653. _Manlius_ est sa meilleure pièce de
théâtre. Mort en 1708.
LA HIRE (Philippe de), né à Paris, en 1640, fils d’un bon peintre. Il
a été un savant mathématicien, et a beaucoup contribué à la fameuse
Méridienne de France. Mort en 1718.
LAINÉ ou LAINEZ (Alexandre), né dans le Hainaut, en 1650, poëte
singulier, dont on a recueilli un petit nombre de vers heureux. Un
homme[188] qui s’est donné la peine de faire élever à grands frais un
_Parnasse_ en bronze, couvert de figures en relief de tous les poëtes
et musiciens dont il s’est avisé, a mis ce Lainez au rang des plus
illustres. Les seuls vers délicats qu’on ait de lui sont ceux qu’il fit
pour madame Martel:
Le tendre Apelle un jour, dans ces jeux si vantés
Qu’Athènes sur ses bords consacrait à Neptune,
Vit au sortir de l’onde éclater cent beautés;
Et, prenant un trait de chacune,
Il fit de sa Vénus le portrait immortel.
Hélas! s’il avait vu l’adorable Martel,
Il n’en aurait employé qu’une.
On ne sait pas que ces vers sont une traduction un peu longue de ce
beau morceau de l’Arioste:
«Non avea da torre altra, che costei,
Che tutte le bellezze erano in lei.»
C. XI, Ott. LXXI.
Mort en 1710.
LAINET ou LENET (Pierre), conseiller d’état, natif de Dijon, attaché
au grand Condé, a laissé des Mémoires sur la guerre civile. Tous les
Mémoires de ce temps sont éclaircis et justifiés les uns par les
autres. Ils mettent la vérité de l’histoire dans le plus grand jour.
Ceux de Lenet[189] ont une anecdote très remarquable. Une dame de
qualité, de Franche-Comté, se trouvant à Paris, grosse de huit mois,
en 1664, son mari, absent depuis un an, arrive: elle craint qu’il ne
la tue; elle s’adresse à Lenet, sans le connaître. Celui-ci consulte
l’ambassadeur d’Espagne; tous deux imaginent de faire enfermer le mari,
par lettre de cachet, à la Bastille, jusqu’à ce que la femme soit
relevée de couche. Ils s’adressent à la reine. Le roi, en riant, fait
et signe la lettre de cachet lui-même; il sauve la vie de la femme
et de l’enfant; ensuite il demande pardon au mari, et lui fait un
présent[190].
LA LOUBÈRE (Simon de), né à Toulouse en 1642, et envoyé à Siam en 1687.
On a de lui des Mémoires de ce pays, meilleurs que ses sonnets et ses
odes. Mort en 1729.
Il y a un jésuite du même pays et du même nom[191], savant
mathématicien, mais qui n’est plus connu que pour avoir voulu partager
avec Pascal la gloire d’avoir résolu les problèmes sur la cicloïde.
LA MARE (Nicolas de), né à Paris, en 1641[192], commissaire au
châtelet. Il a fait un ouvrage qui était de son ressort, l’_Histoire
de la police_. Il n’est bon que pour les Parisiens, et meilleur à
consulter qu’à lire. Il eut pour récompense une part sur le produit de
la Comédie, dont il ne jouit jamais; il aurait autant valu assigner aux
comédiens une pension sur les gages du guet.
LAMBERT (Anne-Thérèse de Marguenat de Courcelles, marquise de), née
en 1647, dame de beaucoup d’esprit, a laissé quelques écrits d’une
morale utile et d’un style agréable. Son traité _De l’Amitié_ fait voir
qu’elle méritait d’avoir des amis. Le nombre des dames qui ont illustré
ce beau siècle est une des grandes preuves des progrès de l’esprit
humain:
«Le donne son venute in eccellenza
Di ciascun’arte ove hanno posto cura.»
_Orl. fur._, c. XX, ott. II.
Morte à Paris, en 1733.
LAMI (Bernard), né au Mans, en 1645, de l’Oratoire, savant dans plus
d’un genre. Il composa ses _Éléments de Mathématiques_ dans un voyage
qu’il fit à pied de Grenoble à Paris. Mort en 1715.
LA MONNOYE (Bernard de), né à Dijon, en 1641, excellent littérateur. Il
fut le premier qui remporta le prix de poésie à l’académie française;
et même son poëme du _Duel aboli_, qui remporta ce prix, est à peu
de chose près un des meilleurs ouvrages de poésie qu’on ait faits en
France. Mort en 1728. Je ne sais pourquoi le docteur de Sorbonne
Ladvocat, dans son Dictionnaire, dit que les _Noëls_ de La Monnoye,
en patois bourguignon, sont ce qu’il a fait de mieux: est-ce parceque
la Sorbonne, qui ne sait pas le patois bourguignon, a fait un décret
contre ce livre sans l’entendre?
LA MOTHE LE VAYER (François de), né à Paris[193], en 1588. Précepteur
de Monsieur, frère de Louis XIV, et qui enseigna le roi un an;
historiographe de France, conseiller d’état, grand pyrrhonien, et
connu pour tel. Son pyrrhonisme n’empêcha pas qu’on ne lui confiât une
éducation si précieuse. On trouve beaucoup de science et de raison dans
ses ouvrages trop diffus. Il combattit le premier avec succès cette
opinion qui nous sied si mal, que notre morale vaut mieux que celle de
l’antiquité.
Son traité de _la Vertu des païens_ est estimé des sages. Sa devise
était,
«De las cosas más seguras
«La más segura es dudar.»
comme celle de Montaigne était, _Que sais-je?_ Mort en 1672.
LA MOTTE-HOUDAR[194] (Antoine de), né à Paris, en 1672, célèbre par sa
tragédie d’_Inès de Castro_, l’une des plus intéressantes qui soient
restées au théâtre, par de très jolis opéra, et surtout par quelques
odes qui lui firent d’abord une grande réputation; il y a presque
autant de choses que de vers; il est philosophe et poëte. Sa prose est
encore très estimée. Il fit les Discours du marquis de Mimeure et du
cardinal Dubois, lorsqu’ils furent reçus à l’académie française; le
Manifeste de la guerre de 1718; le Discours que prononça le cardinal de
Tencin au petit concile d’Embrun. Ce fait est mémorable: un archevêque
condamne un évêque[195]; et c’est un auteur d’opéra et de comédies qui
fait le sermon de l’archevêque. Il avait beaucoup d’amis, c’est-à-dire
qu’il y avait beaucoup de gens qui se plaisaient dans sa société.
Je l’ai vu mourir, sans qu’il eût personne auprès de son lit, en
1731[196]. L’abbé Trublet dit qu’il y avait du monde; apparemment il y
vint à d’autres heures que moi[197]. [198] L’intérêt seul de la vérité
oblige à passer ici les bornes ordinaires de ces articles.
Cet homme de mœurs si douces, et de qui jamais personne n’eut à se
plaindre, a été accusé après sa mort, presque juridiquement, d’un crime
énorme, d’avoir composé les horribles couplets qui perdirent Rousseau
en 1710, et d’avoir conduit plusieurs années toute la manœuvre qui
fit condamner un innocent. Cette accusation a d’autant plus de poids
qu’elle est faite par un homme très instruit de cette affaire, et faite
comme une espèce de testament de mort. Nicolas Boindin, procureur du
roi des trésoriers de France, en mourant en 1751, laisse un Mémoire
très circonstancié, dans lequel il charge, après plus de quarante
années, La Motte-Houdar, de l’académie française, Joseph Saurin, de
l’académie des sciences, et Malafer, marchand bijoutier, d’avoir
ourdi toute cette trame; et le châtelet et le parlement d’avoir rendu
consécutivement les jugements les plus injustes.
1º Si N. Boindin était en effet persuadé de l’innocence de Rousseau,
pourquoi tant tarder à la faire connaître? pourquoi ne pas la
manifester au moins immédiatement après la mort de ses ennemis?
pourquoi ne pas donner ce mémoire écrit il y a plus de vingt années?
2º Qui ne voit clairement que le Mémoire de Boindin est un libelle
diffamatoire, et que cet homme haïssait également tous ceux dont il
parle dans cette dénonciation faite à la postérité?
3º Il commence par des faits dont on connaît toute la fausseté. Il
prétend que le comte de Nocé[199] et N. Melon[200], secrétaire du
régent, étaient les associés de Malafer, petit marchand joaillier. Tous
ceux qui les ont fréquentés savent que c’est une insigne calomnie.
Ensuite il confond N. La Faye[201], secrétaire du cabinet du roi, avec
son frère le capitaine aux gardes. Enfin comment peut-on imputer à un
joaillier d’avoir eu part à toute cette manœuvre des couplets?
4º Boindin[202] prétend que ce joaillier et Saurin le géomètre
s’unirent avec La Motte pour empêcher Rousseau d’obtenir la pension
de Boileau, qui vivait encore en 1710. Serait-il possible que trois
personnes de professions si différentes se fussent unies et eussent
médité ensemble une manœuvre si réfléchie, si infâme, et si difficile,
pour priver un citoyen, alors obscur, d’une pension qui ne vaquait
pas, que Rousseau n’aurait pas eue, et à laquelle aucun de ces trois
associés ne pouvait prétendre?
5º Après être convenu que Rousseau avait fait les cinq premiers
couplets, suivis de ceux qui lui attirèrent sa disgrace, il fait tomber
sur La Motte-Houdar le soupçon d’une douzaine d’autres dans le même
goût; et, pour unique preuve de cette accusation, il dit que ces douze
couplets contre une douzaine de personnes qui devaient s’assembler
chez N. de Villiers furent apportés par La Motte-Houdar lui-même chez
le sieur de Villiers, une heure après que Rousseau avait été informé
que les intéressés devaient s’assembler dans cette maison. Or, dit-il,
Rousseau n’avait pu en une heure de temps composer et transcrire ces
vers diffamatoires. C’est La Motte qui les apporta; donc La Motte
en est l’auteur. Au contraire, c’est, ce me semble, parcequ’il a la
bonne foi de les apporter, qu’il ne doit pas être soupçonné de la
scélératesse de les avoir faits. On les a jetés à sa porte, ainsi qu’à
la porte de quelques autres particuliers. Il a ouvert le paquet; il a
trouvé des injures atroces contre tous ses amis et contre lui-même; il
vient en rendre compte: rien n’a plus l’air de l’innocence.
6º Ceux qui s’intéressent à l’histoire de ce mystère d’iniquité doivent
savoir que l’on s’assemblait depuis un mois chez N. de Villiers, et
que ceux qui s’y assemblaient étaient, pour la plupart, les mêmes
que Rousseau avait déjà outragés dans cinq couplets qu’il avait
imprudemment récités à quelques personnes. Le premier même de ces douze
nouveaux couplets marquait assez que les intéressés s’assemblaient
tantôt au café[203], tantôt chez Villiers.
Sots assemblés chez de Villiers,
Parmi les sots troupe d’élite,
D’un vil café dignes piliers,
Craignez la fureur qui m’irrite.
Je vais vous poursuivre en tous lieux,
Vous noircir, vous rendre odieux;
Je veux que partout on vous chante;
Vous percer et rire à vos yeux
Est une douceur qui m’enchante.
7º Il est très faux que les cinq premiers couplets, reconnus pour
être de Rousseau, ne fissent qu’effleurer le ridicule de cinq ou six
particuliers, comme le dit le Mémoire; on y voit les mêmes horreurs que
dans les autres.
Que le bourreau, par son valet,
Fasse un jour serrer le sifflet
De Bérin et de sa séquelle;
Que Pécourt[204], qui fait le ballet,
Ait le fouet au pied de l’échelle.
C’est là le style des cinq premiers couplets avoués par Rousseau.
Certainement ce n’est pas là de la fine plaisanterie. C’est le même
style que celui de tous les couplets qui suivirent.
8º Quant aux derniers couplets sur le même air, qui furent, en 1710,
la matière du procès intenté à Saurin, de l’académie des sciences,
le Mémoire ne dit rien que ce que les pièces du procès ont appris
depuis long-temps. Il prétend seulement que le malheureux[205] qui fut
condamné au bannissement, pour avoir été suborné par Rousseau, devait
être condamné aux galères, si en effet il avait été faux témoin. C’est
en quoi le sieur Boindin se trompe; car, en premier lieu, il eût été
d’une injustice ridicule de condamner aux galères le suborné, quand
on ne décernait que la peine du bannissement au suborneur; en second
lieu, ce malheureux ne s’était pas porté accusateur contre Saurin.
Il n’avait pu être entièrement suborné. Il avait fait plusieurs
déclarations contradictoires; la nature de sa faute et la faiblesse de
son esprit ne comportaient pas une peine exemplaire.
9º N. Boindin fait entendre expressément dans son Mémoire que la maison
de Noailles et les jésuites servirent à perdre Rousseau dans cette
affaire, et que Saurin fit agir le crédit et la faveur. Je sais avec
certitude, et plusieurs personnes vivantes encore le savent comme
moi, que ni la maison de Noailles ni les jésuites ne sollicitèrent.
La faveur fut d’abord tout entière pour Rousseau; car, quoique le cri
public s’élevât contre lui, il avait gagné deux secrétaires d’état,
M. de Pontchartrain et M. Voisin, que ce cri public n’épouvantait
pas. Ce fut sur leurs ordres, en forme de sollicitations, que le
lieutenant-criminel Lecomte décréta et emprisonna Saurin[206],
l’interrogea, le confronta, le récola, le tout en moins de vingt-quatre
heures, par une procédure précipitée. Le chancelier réprimanda le
lieutenant-criminel sur cette procédure violente et inusitée.
Quant aux jésuites, il est si faux qu’ils se fussent déclarés contre
Rousseau, qu’immédiatement après la sentence contradictoire du
châtelet, par laquelle il fut unanimement condamné, il fit une retraite
au noviciat des jésuites, sous la direction du P. Sanadon, dans le
temps qu’il appelait au parlement. Cette retraite chez les jésuites
prouve deux choses: la première, qu’ils n’étaient pas ses ennemis;
la seconde, qu’il voulait opposer les pratiques de la religion aux
accusations de libertinage que d’ailleurs on lui suscitait. Il avait
déjà fait ses meilleurs psaumes, en même temps que ses épigrammes
licencieuses, qu’il appelait les _gloria patri_ de ses psaumes, et
Danchet lui avait adressé ces vers:
A te masquer habile,
Traduis tour à tour
Pétrone à la ville,
David à la cour, etc.
Il ne serait donc pas étonnant qu’ayant pris le manteau de la religion,
comme tant d’autres, tandis qu’il portait celui de cynique, il eût
depuis conservé le premier, qui lui était devenu absolument nécessaire.
On ne veut tirer aucune conséquence de cette induction; il n’y a que
Dieu qui connaisse le cœur de l’homme.
10º Il est important d’observer que pendant plus de trente années que
La Motte-Houdar, Saurin, et Malafer, ont survécu à ce procès, aucun
d’eux n’a été soupçonné ni de la moindre mauvaise manœuvre, ni de la
plus légère satire. La Motte-Houdar n’a jamais même répondu à ces
invectives atroces, connues sous le nom de _Calottes_, et sous d’autres
titres, dont un ou deux hommes, qui étaient en horreur à tout le monde,
l’accablèrent si long-temps. Il ne déshonora jamais son talent par la
satire, et même, lorsqu’en 1709, outragé continuellement par Rousseau,
il fit cette belle ode,
On ne se choisit point son père;
Par un reproche populaire
Le sage n’est point abattu.
Oui, quoi que le vulgaire pense,
Rousseau, la plus vile naissance
Donne du lustre à la vertu, etc.
quand, dis-je, il fit cet ouvrage, ce fut bien plutôt une leçon de
morale et de philosophie qu’une satire. Il exhortait Rousseau, qui
reniait son père, à ne point rougir de sa naissance. Il l’exhortait à
dompter l’esprit d’envie et de satire. Rien ne ressemble moins à la
rage qui respire dans les couplets dont on l’accuse.
Mais Rousseau, après une condamnation qui devait le rendre sage,
soit qu’il fût innocent ou coupable, ne put dompter son penchant. Il
outragea souvent, par des épigrammes, les mêmes personnes attaquées
dans les couplets, La Faye, Danchet, La Motte-Houdar, etc. Il fit
des vers contre ses anciens et nouveaux protecteurs. On en retrouve
quelques uns dans des lettres, peu dignes d’être connues, qu’on a
imprimées; et la plupart de ces vers sont du style de ces couplets
pour lesquels le parlement l’avait condamné; témoin ceux-ci contre
l’illustre musicien Rameau:
Distillateurs d’accords baroques,
Dont tant d’idiots sont férus,
Chez les Thraces et les Iroques
Portez vos opéra bourrus, etc.
On en retrouve du même goût dans le recueil intitulé _Portefeuille de
Rousseau_[207], contre l’abbé D’Olivet, qui avait formé un projet de
le faire revenir en France. Enfin, lorsque, sur la fin de sa vie, il
vint se cacher quelque temps à Paris, affichant la dévotion, il ne put
s’empêcher de faire encore des épigrammes violentes. Il est vrai que
l’âge avait gâté son style, mais il ne réforma point son caractère,
soit que par un mélange bizarre, mais ordinaire chez les hommes, il
joignît cette atrocité à la dévotion, soit que, par une méchanceté non
moins ordinaire, cette dévotion fût hypocrisie.
11º Si Saurin, La Motte, et Malafer, avaient comploté le crime dont
on les accuse, ces trois hommes ayant été depuis assez mal ensemble,
il est bien difficile qu’il n’eût rien transpiré de leur crime. Cette
réflexion n’est pas une preuve; mais, jointe aux autres, elle est d’un
grand poids.
12º Si un garçon aussi simple et aussi grossier que le nommé _Guillaume
Arnoult_, condamné comme témoin suborné par Rousseau, n’avait point
été en effet coupable, il l’aurait dit, il l’aurait crié toute sa vie
à tout le monde. Je l’ai connu. Sa mère aidait dans la cuisine de mon
père, ainsi qu’il est dit dans le factum de Saurin; et sa mère et lui
ont dit plusieurs fois à toute ma famille, en ma présence, qu’il avait
été justement condamné.
Pourquoi donc, au bout de quarante-deux ans, N. Boindin a-t-il voulu
laisser, en mourant, cette accusation authentique contre trois hommes
qui ne sont plus? C’est que le Mémoire était composé il y a plus de
vingt ans; c’est que Boindin les haïssait tous trois; c’est qu’il ne
pouvait pardonner à La Motte de n’avoir pas sollicité pour lui une
place à l’académie française, et de lui avoir avoué que ses ennemis,
qui l’accusaient d’athéisme, lui donneraient l’exclusion. Il s’était
brouillé avec Saurin, qui était, comme lui, un esprit altier et
inflexible. Il s’était brouillé de même avec Malafer, homme dur et
impoli. Il était devenu l’ennemi de Lériget de La Faye, qui avait fait
contre lui cette épigramme:
Oui, Vadius, on connaît votre esprit;
Savoir s’y joint; et quand le cas arrive
Qu’œuvre paraît par quelque coin fautive,
Plus aigrement qui jamais la reprit?
Mais on ne voit qu’en vous aussi se montre
L’art de louer le beau qui s’y rencontre,
Dont cependant maints beaux esprits font cas.
De vos pareils que voulez-vous qu’on pense?
Eh quoi! qu’ils sont connaisseurs délicats?
Pas n’en voudrais tirer la conséquence;
Mais bien qu’ils sont gens à fuir de cent pas.
C’était là en effet le caractère de Boindin, et c’est lui qui est
peint dans le _Temple du goût_, sous le nom de Bardou. Il fut dans son
Mémoire la dupe de sa haine, incapable de dire ce qu’il ne croyait pas,
et incapable de changer d’avis sur ce que son humeur lui inspirait. Ses
mœurs étaient irréprochables; il vécut toujours en philosophe rigide;
il fit des actions de générosité; mais cette humeur dure et insociable
lui donnait des préventions dont il ne revenait jamais.
Toute cette funeste affaire, qui a eu de si longues suites, et dont
il n’y a guère d’hommes plus instruits que moi, dut son origine au
plaisir innocent que prenaient plusieurs personnes de mérite de
s’assembler dans un café. On n’y respectait pas assez la première
loi de la société, de se ménager les uns les autres. On se critiquait
durement, et de simples impolitesses donnèrent lieu à des haines
durables et à des crimes. C’est au lecteur à juger si dans cette
affaire il y a eu trois criminels ou un seul. [208] On a dit qu’il
se pourrait à toute force que Saurin eût été l’auteur des derniers
couplets attribués à Rousseau. Il se pourrait que Rousseau ayant été
reconnu coupable des cinq premiers, qui étaient de la même atrocité,
Saurin eût fait les derniers pour le perdre, quoiqu’il n’y eût aucune
rivalité entre ces deux hommes, quoique Saurin fût alors plongé dans
les calculs de l’algèbre, quoique lui-même fût cruellement outragé
dans ces derniers couplets, quoique tous les offensés les imputassent
unanimement à Rousseau, enfin quoiqu’un jugement solennel ait déclaré
Saurin innocent. Mais, si la chose est physiquement dans l’ordre des
possibles, elle n’est nullement vraisemblable. Rousseau l’en accusa
toute sa vie: il le chargea de ce crime par son testament; mais le
professeur Rollin, auquel Rousseau montra ce testament quand il vint
clandestinement à Paris, l’obligea de rayer cette accusation. Rousseau
se contenta de protester de son innocence à l’article de la mort; mais
il n’osa jamais accuser La Motte, ni pendant le cours du procès, ni
durant le reste de sa vie, ni à ses derniers moments. Il se contenta
de faire toujours des vers contre lui. (Voyez l’article _Joseph_
SAURIN[209].)
LANCELOT (Claude), né à Paris, en 1616. Il eut part à des ouvrages très
utiles, que firent les solitaires de Port-Royal pour l’éducation de la
jeunesse. Mort en 1695.
LAPLACETTE (Jean de), de Béarn, né en 1639, ministre protestant à
Copenhague et en Hollande; estimé pour ses divers ouvrages. Mort à
Utrecht, en 1718.
LA PORTE[210] (Pierre de), premier valet de chambre de la reine-mère,
et quelque temps de Louis XIV; mis en prison par le cardinal de
Richelieu, et menacé de la mort pour le forcer à trahir les secrets
de sa maîtresse, qu’il ne trahit point. Dans la foule des mémoires
qui développent l’histoire de cet âge, ceux de La Porte ne sont pas
à mépriser; ils sont d’un honnête homme, ennemi de l’intrigue et de
la flatterie, sévère jusqu’au pédantisme. Il avoue qu’il avertissait
la reine que sa familiarité avec le cardinal Mazarin diminuait le
respect des grands et des peuples pour elle. Il y a dans ses Mémoires
une anecdote sur l’enfance de Louis XIV, qui rendrait la mémoire du
cardinal Mazarin exécrable, s’il avait été coupable du crime honteux
que La Porte semble lui imputer. Il paraît que La Porte fut trop
scrupuleux et trop mauvais physicien; il ne savait pas qu’il y a des
tempéraments fort avancés. Il devait surtout se taire; il se perdit
pour avoir parlé, et pour avoir attribué à la débauche un accident fort
naturel. Mort à Paris, vers la fin de 1680.
LA QUINTINIE (Jean de), né près de Poitiers, en 1626[211]. Il a créé
l’art de la culture des arbres, et celui de les transplanter. Ses
préceptes ont été suivis de toute l’Europe, et ses talents récompensés
magnifiquement par Louis XIV. Mort vers 1700.
ROCHEFOUCAULD (François, duc de La), né en 1613. Ses Mémoires sont lus,
et on sait par cœur ses _Pensées_. Mort en 1680.
LARREY (Isaac de), né en Normandie, en 1638. Son _Histoire
d’Angleterre_ fut estimée avant celle de Rapin de Thoiras, et son
_Histoire de Louis XIV_ ne le fut jamais. Mort à Berlin, en 1719.
LA RUE (Charles de), né en 1643, jésuite, poëte latin, poëte français,
et prédicateur, l’un de ceux qui travaillèrent à ces livres nommés
_Dauphins_, pour l’éducation de Monseigneur. _Virgile_ lui tomba en
partage. Il a fait plusieurs tragédies et comédies; sa tragédie de
_Sylla_ fut présentée aux comédiens, et refusée. Il a fait encore celle
de _Lysimachus_. On croit qu’il a beaucoup travaillé à l’_Andrienne_.
Il était très lié avec le comédien Baron, dont il apprit à déclamer. Il
y avait deux sermons de lui qui étaient fort en vogue; l’un était le
_Pécheur mourant_, et l’autre le _Pécheur mort_; on les affichait quand
il devait les prononcer. Mort en 1725.
LAUNAY (François de), né à Angers, en 1612, jurisconsulte et homme de
lettres. Il fut le premier qui enseigna le droit français à Paris. Mort
en 1693.
LAUNOY (Jean de), né en Normandie en 1603, docteur en théologie, savant
laborieux, et critique intrépide. Il détrompa de plusieurs erreurs,
et surtout de l’existence de plusieurs saints. On sait qu’un curé de
Saint-Eustache disait: «Je lui fais toujours de profondes révérences,
de peur qu’il ne m’ôte mon saint Eustache.» Mort en 1678.
LAURIÈRE (Eusèbe-Jacob de), né à Paris, en 1659, avocat. Personne n’a
plus approfondi la jurisprudence et l’origine des lois. C’est lui qui
dressa le plan du Recueil des ordonnances, ouvrage immense qui signale
le règne de Louis XIV. C’est un monument de l’inconstance des choses
humaines. Un recueil d’ordonnances n’est que l’histoire des variations.
Mort en 1728.
LEBŒUF (L’abbé), né en 1687, l’un des plus savants hommes dans les
détails de l’histoire de France. Il aurait été employé par un Colbert,
mais il vint trop tard. Mort en 1760.
LEBOSSU (Réné), né à Paris, en 1631, chanoine régulier de
Sainte-Geneviève. Il voulut concilier Aristote avec Descartes; il ne
savait pas qu’il fallait les abandonner l’un et l’autre. Son _Traité
sur le poëme épique_ a beaucoup de réputation, mais il ne fera jamais
de poëtes. Mort en 1680.
LEBRUN (Pierre), né à Aix, en 1661, de l’Oratoire. Son livre critique
_des Pratiques superstitieuses_ a été recherché; mais c’est un médecin
qui ne parle que de très peu de maladies, et qui est lui-même malade.
Mort en 1729.
LE CLERC (Jean), né à Genève, en 1657, mais originaire de Beauvais. Il
n’était pas le seul savant de sa famille, mais il était le plus savant.
Sa _Bibliothèque universelle_, dans laquelle il imita la _République
des lettres_ de Bayle, est son meilleur ouvrage. Son plus grand mérite
est d’avoir alors approché de Bayle, qu’il a combattu souvent. Il a
beaucoup plus écrit que ce grand homme; mais il n’a pas connu comme lui
l’art de plaire et d’instruire qui est si au-dessus de la science. Mort
à Amsterdam, en 1736.
LECOINTE (Charles), né à Troyes, en 1611; de l’Oratoire. Ses _Annales
ecclésiastiques_, imprimées au Louvre par ordre du roi, sont un
monument utile. Mort en 1681.
LEFÈVRE (Tannegui), né à Caen, en 1615, calviniste, professeur à
Saumur, méprisant ceux de sa secte, et demeurant parmi eux; plus
philosophe que huguenot, écrivant aussi bien en latin qu’on puisse
écrire dans une langue morte, fesant des vers grecs qui doivent avoir
eu peu de lecteurs. La plus grande obligation que lui aient les lettres
est d’avoir produit madame Dacier. Mort en 1672.
LEFÈVRE (Anne). _Voyez_ madame DACIER.
LEGENDRE (Louis), né à Rouen, en 1659, a fait une _Histoire de France_.
Pour bien faire cette histoire, il faudrait la plume et la liberté du
président de Thou; et il serait encore très difficile de rendre les
premiers siècles intéressants. Mort en 1733.
LEGRAND (Joachim), né en Normandie, en 1653, élève du P. Lecointe. Il a
été l’un des hommes les plus profonds dans l’histoire. Mort en 1733.
LE LABOUREUR (Jean), né à Montmorenci, en 1623, gentilhomme servant
de Louis XIV, et ensuite son aumônier. Sa relation du voyage de
Pologne, qu’il fit avec madame la maréchale de Guébriant, la seule
femme qui ait jamais eu le titre et fait les fonctions d’ambassadrice
plénipotentiaire, est assez curieuse. Les commentaires historiques dont
il a enrichi les Mémoires de Castelnau ont répandu beaucoup de jour sur
l’histoire de France. Le mauvais poëme de _Charlemagne_ n’est pas de
lui, mais de son frère. Mort en 1675.
LE LONG (Jacques), né à Paris, en 1665; de l’Oratoire. Sa _Bibliothèque
historique de la France_[212] est d’une grande recherche et d’une
grande utilité, à quelques fautes près. Mort en 1721.
LÉMERY (Nicolas), né à Rouen, en 1645, fut le premier chimiste
raisonnable, et le premier qui ait donné une _Pharmacopée universelle_.
Mort en 1715.
LE MOINE (Pierre), jésuite, né en 1602. Sa _Dévotion aisée_ le
rendit ridicule; mais il eût pu se faire un grand nom par sa
_Louisiade_[213]. Il avait une prodigieuse imagination. Pourquoi donc
ne réussit-il pas? C’est qu’il n’avait ni goût, ni connaissance du
génie de sa langue, ni des amis sévères. Mort en 1671.
LENAIN DE TILLEMONT (Louis-Sébastien), fils de Jean Lenain, maître
des requêtes, né à Paris, en 1637, élève de Nicole, et l’un des plus
savants écrivains de Port-Royal. Son _Histoire des empereurs_, et ses
seize volumes de l’_Histoire ecclésiastique_, sont écrits avec autant
de vérité que peuvent l’être des compilations d’anciens historiens; car
l’histoire, avant l’invention de l’imprimerie, étant peu contredite,
était peu exacte. Mort en 1698.
LENFANT (Jacques), né en Beauce, en 1661, pasteur calviniste à Berlin.
Il contribua plus que personne à répandre les graces et la force de
la langue française aux extrémités de l’Allemagne. Son _Histoire
du concile de Constance_, bien faite et bien écrite, sera, jusqu’à
la dernière postérité, un témoignage du bien et du mal qui peuvent
résulter de ces grandes assemblées, et que du sein des passions, de
l’intérêt, et de la cruauté même, il peut encore sortir de bonnes lois.
Mort en 1728.
LE QUIEN (Michel), né en 1661, dominicain; homme très savant. Il a
beaucoup travaillé sur les Églises d’Orient et sur celle d’Angleterre.
Il a surtout écrit contre Le Courayer sur la validité des évêques
anglicans: mais les Anglais ne font pas plus de cas de ces disputes,
que les Turcs n’en font des dissertations sur l’Église grecque. Mort en
1733.
LE SAGE, né à Vannes[214], en Basse-Bretagne, en 1667. Son roman de
_Gil Blas_ est demeuré, parcequ’il y a du naturel; il est entièrement
pris[215] du roman espagnol intitulé: _La Vida del escudero don Marcos
de Obrego_. Mort en 1747.
LE TOURNEUX (Nicolas), né en 1640. Son _Année chrétienne_ est dans
beaucoup de mains, quoique mise à Rome à l’index des livres prohibés,
ou plutôt parcequ’elle y est mise. Mort en 1686.
LEVASSOR (Michel), de l’Oratoire, réfugié en Angleterre. Son _Histoire
de Louis XIII_[216], diffuse, pesante, et satirique, a été recherchée
pour beaucoup de faits singuliers qui s’y trouvent; mais c’est un
déclamateur odieux, qui, dans l’_Histoire de Louis XIII_, ne cherche
qu’à décrier Louis XIV, qui attaque les morts et les vivants; il ne se
trompe que sur peu de faits, et passe pour s’être trompé dans tous ses
jugements. Mort en 1718.
L’HOSPITAL (François, marquis de), né en 1661, le premier qui ait
écrit en France sur le calcul inventé par Newton, qu’il appela _les
infiniment petits_; c’était alors un prodige. Mort en 1704.
LONGEPIERRE (Hilaire-Bernard de Requeleyne, baron de), né en Bourgogne
en 1658. Il possédait toutes les beautés de la langue grecque,
mérite très rare en ce temps-là; on a de lui des traductions en vers
d’Anacréon, Sapho, Bion, et Moschus. Sa tragédie de _Médée_, quoique
inégale et trop remplie de déclamations, est fort supérieure à celle de
Pierre Corneille: mais la _Médée_ de Corneille n’était pas de son bon
temps. Longepierre fit beaucoup d’autres tragédies d’après les poëtes
grecs, et il les imita en ne mêlant point l’amour à ces sujets sévères
et terribles; mais aussi il les imita dans la prolixité des lieux
communs, et dans le vide d’action et d’intrigue, et ne les égala point,
dans la beauté de l’élocution, qui fait le grand mérite des poëtes. Il
n’a donné au théâtre que _Médée_ et _Électre_[217]. Mort en 1721.
LONGUERUE (Louis Dufour de), né à Charleville en 1652. Abbé du Jard.
Il savait, outre les langues savantes, toutes celles de l’Europe.
Apprendre plusieurs langues médiocrement, c’est le fruit du travail de
quelques années; parler purement et éloquemment la sienne, le travail
de toute la vie. Il savait l’histoire universelle; et on prétend qu’il
composa de mémoire la description historique et géographique de la
France ancienne et moderne. Mort vers l’an 1733.
LONGUEVAL (Jacques), né en 1680, jésuite. Il a fait huit volumes de
l’_Histoire de l’Église gallicane_, continuée par le P. Fontenay[218].
Mort en 1735.
MABILLON (Jean), né en Champagne en 1632, bénédictin. C’est lui qui,
étant chargé de montrer le trésor de Saint-Denys, demanda à quitter
cet emploi, _parcequ’il n’aimait pas à mêler la fable avec la vérité_.
Il a fait de profondes recherches. Colbert l’employa à rechercher les
anciens titres.
MAIGNAN (Emmanuel), né à Toulouse en 1601, minime. L’un de ceux qui ont
appris les mathématiques sans maître. Professeur de mathématiques à
Rome, où il y a toujours eu depuis un professeur minime français. Mort
à Toulouse, en 1676.
MAILLET (Benoît de), consul au Grand-Caire. On a de lui des lettres
instructives sur l’Égypte, et des ouvrages manuscrits d’une philosophie
hardie. L’ouvrage intitulé _Telliamed_ est de lui, ou du moins a été
fait d’après ses idées. On y trouve l’opinion que la terre a été toute
couverte d’eau, opinion adoptée par M. de Buffon, qui l’a fortifiée
de preuves nouvelles; mais ce n’est et ce ne sera long-temps qu’une
opinion. Il est même certain qu’il existe de grands espaces où l’on ne
trouve aucun vestige du séjour des eaux; d’autres où l’on n’aperçoit
que des dépôts laissés par les eaux terrestres. Mort en 1738.
MAIMBOURG (Louis), jésuite, né en 1610. Il y a encore quelques unes
de ses histoires qu’on ne lit pas sans plaisir. Il eut d’abord trop
de vogue, et on l’a trop négligé ensuite. Ce qui est singulier, c’est
qu’il fut obligé de quitter les jésuites, pour avoir écrit en faveur du
clergé de France. Mort à Saint-Victor, en 1686.
MAINTENON[219] (Françoise d’Aubigné Scarron, marquise de). Elle
est auteur, comme madame de Sévigné, parcequ’on a imprimé ses
_Lettres_[220] après sa mort. Les unes et les autres sont écrites
avec beaucoup d’esprit, mais avec un esprit différent. Le cœur et
l’imagination ont dicté celles de madame de Sévigné; elles ont plus
de gaîté, plus de liberté: celles de madame de Maintenon sont plus
contraintes; il semble qu’elle ait toujours prévu qu’elles seraient un
jour publiques. Madame de Sévigné, en écrivant à sa fille, n’écrivait
que pour sa fille. On trouve quelques anecdotes dans les unes et dans
les autres. On voit par celles de madame de Maintenon, qu’elle avait
épousé Louis XIV, qu’elle influait dans les affaires d’état, mais
qu’elle ne les gouvernait pas; qu’elle ne pressa point la révocation
de l’_Édit de Nantes_ et ses suites, mais qu’elle ne s’y opposa point;
qu’elle prit le parti des molinistes, parceque Louis XIV l’avait pris,
et qu’ensuite elle s’attacha à ce parti; que Louis XIV, sur la fin de
sa vie, portait des reliques; et beaucoup d’autres particularités. Mais
les connaissances qu’on peut puiser dans ce recueil sont trop achetées
par la quantité de lettres inutiles qu’il renferme; défaut commun à
tous ces recueils. Si l’on n’imprimait que l’utile, il y aurait cent
fois moins de livres. Morte à Saint-Cyr, en 1719.
[221]Un nommé La Beaumelle, qui a été précepteur à Genève, a fait
imprimer des _Mémoires de Maintenon_ remplis de faussetés[222].
MALEBRANCHE (Nicolas), né à Paris en 1638, de l’Oratoire, l’un des plus
profonds méditatifs qui aient jamais écrit. Animé de cette imagination
forte qui fait plus de disciples que la vérité, il en eut: de son temps
il y avait des _malebranchistes_. Il a montré admirablement les erreurs
des sens et de l’imagination; et quand il a voulu sonder la nature de
l’ame, il s’est perdu dans cet abîme comme les autres. Il est, ainsi
que Descartes, un grand homme, avec lequel on apprend bien peu de
chose; et il n’était pas un grand géomètre comme Descartes. Mort en
1715.
MALEZIEU (Nicolas), né à Paris en 1650. Les _Éléments de géométrie du
duc de Bourgogne_ sont les leçons qu’il donna à ce prince. Il se fit
une réputation par sa profonde littérature. Madame la duchesse du Maine
fit sa fortune. Mort en 1727.
MALLEVILLE (Claude de), l’un des premiers académiciens. Le seul sonnet
de la _Belle matineuse_ en fit un homme célèbre. On ne parlerait pas
aujourd’hui d’un tel ouvrage; mais le bon en tout genre était alors
aussi rare qu’il est devenu commun depuis. Mort en 1647.
MARCA (Pierre de), né en 1594. Étant veuf et ayant plusieurs enfants,
il entra dans l’Église, et fut nommé à l’archevêché de Paris. Son livre
de _la Concorde de l’empire et du sacerdoce_ est estimé. Mort en 1662.
MAROLLES (Michel de), né en Touraine en 1600, fils du célèbre Claude de
Marolles, capitaine des cent suisses, connu par son combat singulier, à
la tête de l’armée de Henri IV, contre Marivault[223]. Michel, abbé de
Villeloin, composa soixante-neuf ouvrages[224], dont plusieurs étaient
des traductions très utiles dans leur temps. Mort en 1681.
MARSOLLIER (Jacques), né à Paris en 1647, chanoine régulier de
Sainte-Geneviève, connu par plusieurs histoires bien écrites. Mort en
1724.
MARTIGNAC (Étienne Algai de), né en 1628, le premier qui donna une
traduction supportable en prose de Virgile, d’Horace, etc. Je doute
qu’on les traduise jamais heureusement en vers. Ce ne serait pas assez
d’avoir leur génie: la différence des langues est un obstacle presque
invincible. Mort en 1698.
MASCARON (Jules), de Marseille, né en 1634, évêque de Tulles, et puis
d’Agen. Ses Oraisons funèbres balancèrent d’abord celles de Bossuet;
mais aujourd’hui elles ne servent qu’à faire voir combien Bossuet était
un grand homme. Mort en 1703.
MASSILLON (Jean-Baptiste), né à Hières, en Provence, en 1633, de
l’Oratoire, évêque de Clermont. Le prédicateur qui a le mieux connu le
monde; plus fleuri que Bourdaloue, plus agréable, et dont l’éloquence
sent l’homme de cour, l’académicien, et l’homme d’esprit; de plus,
philosophe modéré et tolérant. Mort en 1742.
MAUCROIX (François de), né à Noyon en 1619, historien, poëte, et
littérateur. On a retenu quelques uns de ses vers, tels que ceux-ci,
qu’il fit à l’âge de plus de quatre-vingts ans:
Chaque jour est un bien que du ciel je reçoi;
Jouissons aujourd’hui de celui qu’il nous donne.
Il n’appartient pas plus aux jeunes gens qu’à moi,
Et celui de demain n’appartient à personne.
Mort en 1708.
MAYNARD (François), président d’Aurillac, né à Toulouse vers 1582. On
peut le compter parmi ceux qui ont annoncé le siècle de Louis XIV. Il
reste de lui un assez grand nombre de vers heureux purement écrits.
C’est un des auteurs qui s’est plaint le plus de la mauvaise fortune
attachée aux talents. Il ignorait que le succès d’un bon ouvrage est
la seule récompense digne d’un artiste; que, si les princes et les
ministres veulent se faire honneur en récompensant cette espèce de
mérite, il y a plus d’honneur encore d’attendre ces faveurs sans les
demander; et que, si un bon écrivain ambitionne la fortune, il doit la
faire soi-même.
Rien n’est plus connu que son beau sonnet[225] pour le cardinal de
Richelieu; et cette réponse dure du ministre, ce mot cruel, _rien_. Le
président Maynard, retiré enfin à Aurillac, fit ces vers[226], qui
méritent autant d’être connus que son sonnet:
Par votre humeur le monde est gouverné;
Vos volontés font le calme et l’orage;
Vous vous riez de me voir confiné
Loin de la cour dans mon petit ménage:
Mais n’est-ce rien que d’être tout à soi,
De n’avoir point le fardeau d’un emploi,
D’avoir dompté la crainte et l’espérance?
Ah! si le ciel, qui me traite si bien,
Avait pitié de vous et de la France,
Votre bonheur serait égal au mien.
Depuis la mort du cardinal, il dit dans d’autres vers que le tyran est
mort, et qu’il n’en est pas plus heureux. Si le cardinal lui avait fait
du bien, ce ministre eût été un dieu pour lui: il n’est un tyran que
parcequ’il ne lui donna rien. C’est trop ressembler à ces mendiants
qui appellent les passants monseigneur, et qui les maudissent s’ils
n’en reçoivent point d’aumône. Les vers de Maynard étaient fort beaux.
Il eût été plus beau de passer sa vie sans demander et sans murmurer.
L’épitaphe qu’il fit pour lui-même est dans la bouche de tout le monde:
Las d’espérer et de me plaindre
Des muses, des grands, et du sort,
C’est ici que j’attends la mort,
Sans la desirer ni la craindre.
Les deux derniers vers sont la traduction de cet ancien vers latin:
«Summum nec metuas diem, nec optes.»
MART., lib. X, ep. 47.
La plupart des beaux vers de morale sont des traductions. Il est
bien commun de ne pas desirer la mort; il est bien rare de ne pas la
craindre, et il eût été grand de ne pas seulement songer s’il y a des
grands au monde. Mort en 1646.
MÉNAGE (Gilles), d’Angers, né en 1613. Il a prouvé qu’il est plus
aisé de faire des vers en italien qu’en français. Ses vers italiens
sont estimés, même en Italie; et notre langue doit beaucoup à ses
recherches. Il était savant en plus d’un genre. Sa _Requête des
dictionnaires_ l’empêcha d’entrer à l’académie. Il adressa au cardinal
Mazarin, sur son retour en France, une pièce latine, où l’on trouve ce
vers:
«Et puto tam viles despicis ipse togas[227].»
Le parlement, qui, après avoir mis à prix la tête du cardinal, l’avait
complimenté, se crut désigné par ce vers, et voulait sévir contre
l’auteur; mais Ménage prouva au parlement que _toga_ signifiait un
habit de cour. Mort en 1692. La Monnoye a augmenté et rectifié le
_Menagiana_.